‹ Taine, Historien et sociologueChapitre 3 sur 26 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Si notre dessein était de faire ici de la critique historique OU littéraire, ce serait tout plaisir pour nous que d'analyser Vancien régime, livre infiniment distingué par celaque,hautenient instructif,ilest de la plus agréable lecture ; oeuvre riche et charmante tout à la fois. Mais nous nous sommes proposé un sujet pi us sévère ; il s'agit pour nous d'examiner les théories ou thèses psychologiques que L'ancien régime nous présente.

Dans la pensée de Taine, elles étaient, ces thèses, la partie la plus importante et comme les assises de son livre : nous les examinerons dans l'ordre môme où elles nous sont données.

8 LIVRE PHEMIEFt. — LA RÉVOLUTION

En 1849, Taine vient d'atteindre ses 21 ans; il est électeur. On lui propose (c'est lui qui parle ainsi), on lui propose de nommer quinze à vingt députés et d'opter entre plusieurs théories. Il écoute les orateurs monarchistes, républicains, socialistes ; et en tous il découvre un mùme défaut. « Mes gens aflirmatifs construisaient une constitution comme une maison d'après le plan le plus beau, le plus neuf, ou le plus simple. Or, il me paraissait qu'une maison ne doit pas être construite pcmr l'architecte, ni pour elle-même, mais pour le propriétaire qui va s'y loger. Mais, d'autre pari, demander l'avis du propriétaire, soumettre au peuple français les plans de la future habitation, c'était parade ou duperie. La France n'était guère plus que moi en état de le donner. Dix millions d'ignorance ne font pas un savoir. » (Ce n'est, hélas, que trop vrai). « Un peuple consulté peut, à la rigueur, dire la forme de gouvernement qui lui plaît, mais non celle dont il a besoin, il ne le saura qu'à Pusage. » — Comme on n'a pas, on ne peut pas avoir l'usage d'une maison qui est encore à construire, c'est forcément une grave imprudence, selon vous, de construire une maison. < Cela dépend, nous répond Taine. Si, à l'étranger, plusieurs maisons sont solides, c'est qu'elles ont été construites d'une façon particulière, autour d'un noyau primitif et massif, plusieurs fois raccommodé,mais conservé, élargi, approprié par degrés, par tâtonnements et rallonges, .\ulle d'entre elles n'a

été bâtie d'an seul coup sur un patron neuf et d'après les seules mesures de la raison. »

En somme, Taine veut dire qu'il ne faut modifier une constitution politique que par morceaux, à intervalles plus ou moins longs, et pour parer à une incommodité partielle urgente, bien reconnue. Adopté avec modération, tempérament et discernement, ceconseil a du bon. Absolument suivi, il a parfois des inconvénients. — C'est Ainsi que les Anglais, ayant modifié leur procédure civile par tâtonnements, rallonges et grand respect du noyau primitif, ont obtenu un résultat dont les Anglais les plus intelligents ne font pas précisément l'éloge (1).

« Je concluais, continue Taine, que si jamais nous découvrons la constitution qu'il nous faut, ce ne sera point par le procédé en vogue. En effet, il s'agit delà découvrir^

si elle existe, et non de la mettre aux voix A cet

égard nos préférences seraient vaines... car d'avance la nature et l'histoire ont choisi pour nous. C'est à nous à

(1) Une constitution politique n'est pas une construction, un édifice matériel ; entre les deux, il n'y a qu'analogie, pas de ressemblance sérieuse, pas d'équivalence. Taine cependant, ayant une fois appelé la constitution politique une construction, se plaît à développer, à circonstancier cette métaphore. Et ce qu'il trouve de logique ou de frappant à dire de la construction, il vous l'offre comme étant nécessairement vrai de la constitution. C'est là un procédé artistique qui a beaucoup aidé au succès de Taine, auprès de mes compatriotes, mais procédé anti-scientiftque, assurément.

10 LIVRE PKEMIER. — LA Il(%VOLUTlON

nous acconiinoder à elles, car il est sur qu'elles ne s'acconnnoderoiil pas à nous. La forme pratique et sociale dans laquelle un peuple peut entrer et rester, n'est pas livrée à son arbitraire, mais déterminée par son caractère et par son passé. Il faut que jusque dans ses moindres traits, elle se moule sur les traits vivants auxquels on rap[)lique ; sinon elle crèvera et tombera en morceaux. »

Il s'agit donc, de découvrir la constitution appropriée à un peuple, et cela consiste à découvrir d'abord le caractère de ce peuple et son passé — les deux pari passu et l'un par l'autre, j'imagine.

Pour qu'il soit possible de découvrir le caractère d'un peuple, il faut que ce peuple ait un caractère, c'est-àdire qu'une certaine combinaison de traits moraux se retrouve dans les millions d'hommes dont ce peuple se compose, et que d'autre part cette combinaison ne se retrouve chez aucun autre peuple.

On a fait souvent des portraits de peuple ; ce sont des thèmes qui prêtent. Par malheur, quand il arrive que deux peintres peignent un même peuple, les deux images ne se ressemblent pas.

D'où avons-nous tiré l'idée du caractère ? de l'observation de l'individu. Nous avons ensuite appliqué cette idée au peuple. Or, celui-ci n'a pas l'individualité réelle ; nous individualisons fort induement une réalité qui est multiple. Assurément, on peut signaler chez tout peuple des habitudes communes à tous ses membres, mais ces ressemblances superlîcielles, souvent fugitives, ou fugaces, sont loin de compenser les ditférences in-

tellecluelles et morales que tout peuple présente d'homme à homme : car je vous prie, trouvez moi une différence plus grave que celle qui sépare l'honnête homme du coquin, le brave du lâche, ou l'homme de génie de l'imbécile : or il y a de tout cela dans un seul et même peuple.

Les hommes d'un même peuple ont en commun une langue, un gouvernenjent, des lois, des traditions, des règles de mœurs, des maximes convenues ; tout cela fort apparent, fort exle'rieur, frappe l'esprit, tandis que les différences individuelles, qui ne font pas bloc, ne le frappent pas. L'observateur d'un peuple donné, ne les aperçoit pas, ou, les apercevant, il ne croit pas devoir en tenir compte, par ce motif que l'on trouve des différences individuelles chez tous les peuples.

Quant au passé d'un peuple, évidemment, Taine se le représente comme une sorte de fleuve qui a déroulé ses flots toujours dans la même direction. A parler sans figure, Taine imagine que ce passé a exercé son influence toujours dans le même sens, de telle sorte qu'il a façonné à ce peuple un caractère simple et cohérent. Il nous semble, à nous, que les événements, très nombreux et très divers, dont se compose le passé d'un peuple, pourraient bien avoir en eux de quoi se contrarier et se combattre, en tant que puissances influentes.

N'importe! — Acceptons pour un moment, comme possible, la fin que Taine se propose, et nous propose. Voyons ses moyens. « Si, dit-il, nous parvenons à trouverla construction propre, ce ne sera qu'en nous étu-

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diant nous-niùmes ; et plus nous saurons précisément ce que nous sommes, j)lus nous démêlerons sûrement ce qui nous convient. On doit donc renverser les méthodes ordinaires et se figurer la nation, avant de rédiger la constitution. Sans doute la première opération est beaucoup plus longue et plus diflicile que la seconde. Que de temps, que d'études, que d'observations rectifiées l'une par l'autre, que de recherches dans le présent et dans le passé sur tous les domaines de la peusée et de l'action, quel travail multiplie' et séculaire pour acquérir l'idée exacte et complète d'un grand peuple qui a vécu l'âge de peuple et qui vit encore. Mais c'est le seul moyen de ne pas constituer à faux, après avoir raisonné à vide. »

Découvrir le caractère commun à tous les Français, par une multitude infinie d'observations, recueillies sur tous les domaines de la pensée et de l'action, tout au long d'une histoire nationale; puis les rectifier l'une par l'autre, les fondre peu à peu, et les réduire finalement à un résidu qui sera le caractère cherché... que pensezvous d'une pareille tentative? Taine la déclare longue, difficile, séculaire même.

Lui-même il se récrie, il s'efTrave des difficultés de la tâche, et il n'hésite pas à l'entreprendre.

Sur ce, plusieurs objections s'élèvent dans notre esprit. Puisque, par supposition^ les Français ont un caractère désormais formé et fixé, est-ce qu'il ne serait pas suffisant d'observer directement le Français vivant sous nos yeux? En le regardant bien attentivement ce Français, et en Técoutant parler, en le voyant agir, il

semble qu'on pourrait arriver à découvrir le caractère demandé (s'il y en a un).

En quel pays, en quel temps a-t-on vu faire une entreprise comme celle que Taine juge indispensable? Nulle part, que je sache. Les Anglais eux-mêmes, les Anglais dont les procédés de construction sont si parfaitement exemplaires, au dire de Taine, ont-ils jamais fait rien de tel? Lorsqu'ils coupèrent le cou à leur roi, abolirent la Chambre des Lords et se mirent en République, lorsque, peu après, ils se remirent dans leur ancienne construction, s'étaient-ils auparavant livrés à une longue et minutieuse étude de leur passé ?

Quoi qu'il en soit, l'esprit hardi et puissant de Taine entreprend ce que nul mortel n'a encore osé, et il en résulte un volume qui a pour titre : V ancien régime.

Ce volume renferme un chapitre : Origine des privilèges^ lequel, dans l'intention de Taine, n'est pas moins que le résumé de toute l'histoire de France antérieure à l'ancien régime. Il est cet extrait concentré qui, vous vous le rappelez, doit finalement contenir l'essence d'une multitude d'observations. Nous devons trouver là évidemment cette construction française, que Taine s'est proposé de découvrir. Là nous allons voir sans doute, par un exemple, comment se produit une constitution appropriée à un caractère national.

En résumant ce résumé ào, nos origines, je ne me livrerai pas à une discussion en règle des assertions qui y

14 LIVRE l'HKMIKR. — LA HÈVOLUTION

sont accumulées — car, d'abord, ai-je besoin de le dire, je n'ai pas fait l'immense étude, accompli l'énorme tàelie (1;, dont Taine nous a esquissé le plan, — je me bornorai à mettre en regard des principales aftirtnations de Taine quelques faits admis par tous les historiens.

Selon Taine, trois sortes de personnes, en coopération, ont bâti notre nationalité et notre société française, les ecclésiastiques, les nobles, les rois.

Le clergé a fait la France religieuse, chrétienne, c'està-dire, donné t aux hommes un modèle nouveau d'existence morale, de nouvelles règles de bien vivre, et pour ainsi dire renouvelé le goût et le sentiment de la vie, sauvé ce qui restait encore de la culture humaine, charmé ou intimidé les barbares, réfréné et conservé leurs chefs, leurs princes, défriché les grands espaces du sol, qu'après les invasions la foret sauvage ou la stérilité nue de la lande avait reprises, donné au peuple le pain de l'àme après celui du corps, par ses innombrables histoires de saints, monde idéal, monde doux et divin, dont le spectacle imaginaire console, soutient ou retien' les âmes meurtries ou perverties par le spectacle du monde réel, tel qu'il était alors. » ^^

Cette esquisse des services de l'Eglise ne me'^ parait pas absolument fausse ; je la crois seulement très flattée. ^ Si les moines ont sauvé bon nombre des manuscrits de l'antiquité, ils en ont gratté pas mal d'autres pour y transcrire leurs hymnes ; et de ceux qu'ils ne grattèrent pas ils ont donné souvent d'assez infidèles copies. Ils

(1) Taine lui-même ne l'a pas accomplie.

CHAP. r. — COMMENT SE FONT LRS CONSTITUTIONS DURABLES 15

n'ont pas tant défriché le sol qu'ils l'ont fait défricher par les hommes qu'ils maintenaient dans le servage, et de qui ils percevaient des redevances, tout aussi bien que les seigneurs laïques. A cet égard les Cartulaires que Taine invoqup, sont des témoignages clairs et décisifs. Ces innombrables histoires de saints, dont parle Taine, ont en effet ému, consolé, mais aussi souvent terrifié les cœurs ; et, en tous cas, entretenu les esprits dans une conception du monde absolument miraculeuse, qui les détournait logiquement de l'observation du monde réel.

« Par la grandeur de la récompense que le clergé a reçue des peuples, on peut estimer la profondeur de leur gratitude. Ne croyons pas que l'homme soit reconnaissant à faux et donne sans motif valable. Il est trop égoïste et trop envieux pour cela... »

Donc, selon Taine, l'immensité des récompenses que le clergé a reçu des peuples peut servir de mesure à « l'immensité de son bienfait. » >

Cet argument général : les hommes étant égoïstes, ils ne payent que les services qui leur ont été rendus, ne me semble pas assez topique pour être convainquant. Je lui opposerai cet autre argument, à la fois général et topique, surtout to;)ique : II se peut que les hommes payent des services imaffinaires, les tenant à tort pour réels ; il se peut qu'ils payent des services, seulement espérés, ou encore des assurances contre un péril imaginaire. Et je rends l'argument topique, en rappelant les innombrables actes ainsi motivés : « Pour le repos de mon âme, pour le repos des âmes de mes parents, je

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donne ou je lèf:^ue à telle (église, tels ou tels biens. » Par milliers et milliers, ces actes nous remettent sous les yeux la position que le clergé catholique occupe à cette époque parmi les puissances et la fonction capitale que l'imagination des hommes lui attribue. Le clergé lient en ses mains la clé des destindes dans l'autre vie, à laquelle tout le monde croit : destinée double et bien énergiquement contrastée, d'un côté la plus parfaite béatitude, de l'autre, le plus complet malheur. Ktant donné l'état mental et moral des gen'^ de l'époque, tels que d'innombrables documents nous le révèlent, il est fort à croire que ce que la plupart des hommes payèrent au clergé ce fut la promesse de la bonne place dans l'autre monde, plutôt que le st^rvice, en soi considéré, d'avoir été rendus plus moraux.

Avec la même complaisance. Taine développe, en second lieu, l'action et le rôle des seigneurs féodaux des " neuvième et dixième siècles.

Chacun d'eux aurait été le gardien vigilant, le protecteur courageux et le sauveur des hommes de son canton. A entendre Taine, on dirait que ce seigneur est là, tout seul, dressé sur un morceau de territoire, écartant avec son épée infatigable l'agresseur, le loup, loin de son troupeau d'hommes moutonniers, l^e tableau est un peu invraisemblable, .rimagine que le seigneur a avec lui^ autour de lui, quelques auxiliaires, choisis naturellement dans son, troupeau, et qui partagent avec lui le mérite de la défense. Et puis d'où vient cet agresseur? Quel est-il? Je m'aperçois qu'en général, c'est un seigneur du voisinage. Il se pourrait donc que ce bienfai-

sant seigneur, qui défend aujourd'hui ses hommes, ait d'abord lui-même attaqué le voisin et attiré par conséquent les maux de l'invasion sur son petit peuple. Cette supposition est très plausii)le et plus que plausible, car seule, elle explique le monde que les chroniqueurs nous dépeignent ; un monde où la guerre est perpétuelle et partout présente, J'en demande pardon à l'ombre de Taine, mais lorsqu'il me peint ce seigneur exclusivement défensif et protégeant, il me rappelle, malgré que j'en aie, ce qu'on a dit de l'avocat « défenseur de la veuve et de l'orphelin », à condition qu'il y ait aussi un avocat agresseur de la veuve et de l'orphelin.

Toutefois Taine avoue que ces seigneurs commirent quelques excès, que par exemple ils accaparèrent, au détriment de leurs hommes, la lande et la forêt communales. Il confesse en passant, que la force quelquefois joua son jeu ; « l'habitude, dit-il, la nécessité, l'accommodation volontaire et forcée font leur etïet. A la fin seigneurs, vilains, serfs et bourgeois, adaptés à leur condition, reliés par un instinct commun, font ensemble une société, un véritable corps ». A la place de ce vocable à' adaptés, un peu trop doux et moelleux, j'aimerai mieux mettre celui de résignés ; quant à « reliés par un intérêt commun », oui, à certaines heures, par exemple quand l'ennemi menaçait également le maître et ses sujets ; mais autrement non.

Quelques lignes plus loin, Taine se livre à la justilica-

tion de la royauté. Le roi défend ses peuples contre les

brigands féodaux. Ce sont tout justement ces seigneurs

que Taine qualifiait tout à l'heure de protecteurs des

Lacombe. 2

18 LIVRE PREMIEn. — LA RÉVOLUTION

peuples. Le roi a construit la France, ce navire... « A ce titre le bâtiment est à lui. Il y a droit comme chaque passager à sa pacotille. » — Voilà franchement une thèse rude à admettre; la France propriété du roi, terre et hommes... et cela en vertu d'une métaphore.

Notez bien ceci : en même temps qu'il construit ce navire, ce roi démolit l'édifice féodal bâti ps^r les seigneurs — et je demande ici à Taine, si ce roi s'est préalablement livré à cette minutieuse enquête sur le Français que Taine reprochera tout à l'heure aux Constituants de n'avoir pas faite.

Nos rois, ce me semble, n'ont pas construit tout à fait la France d'après un plan conçu avec réflexion, avec désintéressement, et logiquement exécuté. Le mérite n'a pas tout fait: il }' a eu du hasard, du bonheur, quand ce ne serait que dans certains mariages et certaines successions. Il y a eu des démarches excentriques, de funestes aberrations dues au caprice ou aux intérêts personnels du roi, comme, par exemple, la Bourgogne constituée en apanage au profit du fils de Jean le Bon, ce qui a failli tuer la France ; comme les conquêtes tentées en Italie ; comme la couronne d'Espagne acceptée par Louis XIV, pour son petit-fils. — Aussi bien, nos rois n'ont pas achevé de s'annexer tout ce qui parlait autour d'eux la langue française, le comtat Venaissin, la Suisse romande, ni même tout ce qui était enclos dans le cercle de leur suzeraineté, comme la Flandre belge. Ils ont été trop souvent conduits par leur ambW tion privée et familiale, plus que par l'intérêt national. Et puis, vraiment, on dirait à entendre Taine, que ce

qu'ils ont fait, ils l'ont fait tout seuls. Leurs ministres, leurs capitaines y ont plus peiné qu'eux. Et si le labeur, les bons offices méritaient d'obtenir la propriété des terres et des gens, assurément la France devrait appartenir, moins comme le veut Taine aux successeurs de Charles Vil ou de Louis XIV, qu'aux familles de Duguesclin, de Jeanne d'Arc, des frères Bureau, etc.. Comment donc? aux descendants de tant de soldats innommés, qui ont mis leur sang et leur chair dans l'œuvre si singulièrement attribuée au seul roi de France.

L'idée que Taine s'est faite de, notre passé me semble, je l'avoue, gravement inexacte. Il ne me parait pas qu'elle lui soit venue par l'étude directe des documents. Je crois qu'il se l'est formée plutôt d'après un spectacle moderne, je veux dire en contemplant, d'un regard d'ailleurs fort complaisant, l'Angleterre contemporaine. Par une induction ou une transposition fort hasardeuse, il a mis les inclinations, bienfaisantes selon lui, de l'aristocratie anglaise de nos jours dans l'àme des seigneurs français du x^ siècle. Lui qui croit tant à la race (qui en tout cas y croit plus qu'aux circonstances temporaires) il aurait dû se figurer plutôt les seigneurs du x^ siècle d'après les nobles français du xviii^.

A présent de ces pages qui nous sont données comme la quintessence d'un long labeur, voyons-nous ressortir nettement un caractère de peuple, le caractère particulier du Français ? J'ai beau ouvrir les yeux tout grands ; en

ce qui concerne le caraclère du Français, je n'aperçois aucun trait qu'on puisse dire propre à nos aïeux.

La crédulité du peuple de France à l'égard de ses prêtres, sa passivité sous la main de ses niEÎtres, passivité faite d'î patience, de résignation, de crainte, d'impuissance réelle par défaut de concert, me paraissent bien se retrouver chez d'autres peuples de l'Europe. Les classes dominantes oa gouvernantes, hors de France et en France, se ressemblent beaucoup quant à leurs procédés de gouvernement, et quant aux profits qu'elles en tirent.

En tout cas, c'est un fuit, que les institutions qu'on englobe sous le nom de féodalité, ont été, dans leurs éléments essentiels, communs à tous les grands peuples de l'Europe. En vertu de la théorie même deTaine, nous devons penser que les caractères de ces peuples ne dilléraient pas essentiellement.

Vue par un aulre aspect, la féodalité offre l'exemple d'une genèse de construction politique. On pourrait donc, ce me semble, en étudiant la manière dont la féodalité s'est formée, vérifier dans une certaine mesure, la théorie de Taine. Mais non, je fais cette réflexion que la constitution politique telle que Taine la demande, doit avant tout, être moulée sur les traits particuliers d'un peuple : le régime féodal, par ce fait quil a été commun à plusieurs peuples, ne remplit pas la condition voulue.

Cependant voici une grafnde surprise: A peine l'édifîce féodal est-il achevé, qu'une autre construction s'élève au beau milieu, et, d'une poussée lente, mais toute-puis-

santé, renverse les maçonneries d'alentour, les met en débris et les recouvre. Ce nouvel édilice, achevé à son tour, devient la monarchie absolue, et ce que nous nommons « l'ancien régime ». Peut-on considérer l'édifice monarchique comme un composé de ces réparations partielles, de ces rallonges prudentes autour d'un noyau primitif recommandées par Taine?Non, assurément ! Il n'y a pas même ici une de ces destructions ménagées, modérées, que Taine autorise. Les anciens gouvernants locaux, que sont-ils devant le roi ? Rien. Quels pouvoirs exercent-ils ? Aucun. Quels services rendentils? Aucun. Que rcste-t il d'eux? Des impôts. Si l'on veut continuer la métaphore de Taine, on dira des encombrements.

Ce régime-ci est, non seulement accepté, obéi dii peuple français, mais, à son point de perfection, qui est en même temps celui de l'absolutisme royal, il est applaudi, exalté par ses sujets, comme le régime féodal ne le fut jamais. Le spectacle de ces deux constitutions politiques qui se succèdent, en contrastant si fort, fait qu'on se demande avec embarras : « Où trouveronsnous maintenant le peuple français ? Où faut-il le prendre? Est-ce là-haut, dans le Moyen Age ; est-ce ici, sous le règne de Louis XIV? »

Taine, lui, n'est pas embarrassé; l'ancien régime ne lui cause aucune surprise. 11 l'a cependant bien regardé sous tous ses aspects ; il l'a connu en détail et il l'a peint largement avec une exactitude très suffisante, après quoi, il conclut ainsi :

« Au moment de la Révolution, vingt millions

22 LIVRE TREMIEH. — LA HÉVOLUTION

« d'hommes et davantage avaient à peine dépassé l'étal « mental du Moyen Age ; c'est pour(|uoi, dans ses grandes « lignes, l'édilice social qu'ils ])ouvaient habiter devait « être du Moyen Age. 11 fallait assainir celui-ci, le « nettoyer... mais en garder les fondements, le gros « œuvre, et la distribution générale. »

Mais l'état mental du Moyen Age, qu'est-ce? en quoi Taine le fait-il consister? A quels traits reconnail-il sa persistance? Pas de réponse. Tainc ne s'est pas expliqué gur ce point.

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que cet état mental, c'est d'abord la soumission, sinon la fidélité aiïectueuse des sujets h un chef local, possesseur héréditaire d "un domaine que les sujets considèrent comme leur patrie particulière. C'est d'autre part une sorte de concaténation, d'enchevêtrement de ces domaines, les uns avec les autres, par les descendances, les alliances, les conquêtes, les échanges et achats ; et ces domaines, se devant les uns aux autres des secours de justice et de guerre, ce sont les hommes parqués, enclos dans des cadres géographiques de dimensions variables, et d'autre part, étages les uns sur les autres, en des conditions sociales inégales ; c'est la diversité et la contrariété des coutumes ; c'est une religion acceptée tout entière, aveuglément, et crue jusqu'au fanatisme ; c'est la prédominance du militarisme entretenant la haine, ou au moins la méfiance de chacun pour ses plus proches voisins, etc., etc.

De tout cela que reste-t-il à la fin du xviii^ siècle ? Rien de vivant, rien qui soit un rouage nécessaire dans

le train actuel de l'existence nationale. Quel sens ont maintenant les devoirs féodaux d'assistance judiciaire et militaire, qui obligeaient les seigneurs inférieurs envers les supérieurs? Quel sens le devoir de service commun à tous ces seigneurs envers le roi? Est-ce qu'on fait marcher le ban etl'arrière-ban ? Ces seigneurs ne servent plus que quand ils le veulent. L'armée française est une armée permanente, composée de soldats mercenaires et d'officiers commissionnés. La justice seigneuriale n'a plus du tout le caractère féodal ; on y était jugé autrefois par ses pairs, on y est maintenant jugé par un homme de loi, un professionnel.

Au-dessus de ces tribunaux, planent les justices royales et les parlements royaux ; ceux-ci cassent, annulent à leur gré les sentences de ceux-là^ qui ne sont plus que des degrés superflus, et coûteux.

L'administration n'a pas davantage le caractère féodal. Les intendants et subdélégués font partout exécuter, avec une autorité irrésistible, les ordres d'un roi absolu, et appliquer les lois combinées dans les conseils de ce roi. Non seulement, les restes impuissants du régime féodal sont enterrés sous ces institutions nouvelles qui constituent le régime monarchique, mais l'âme même du Moyen Age est partie : l'idée générale, dans la masse, est que le roi peut tout, qu'il a droit sur tout, biens et personnes. Le Moyen Age croyait à son droit de ne payer que les impôts consentis par lui : personne, à la fin du xvn® siècle, ne croit plus à cela (et si l'idée reparaît au xvm% c'est justement par les hommes à qui Taine a reproché d'avoir totalement méconnu le Moyen Age).

24 LIVRE PREMIER. — LA nÉVOLUTION

On pourrait poursuivre cette enquête dans toutes les parties de la société du xviii" siècle, l'on montrerait aisément que les restes apparents de la féodalité, qui parsemaient le sol, n'étaient plus féodaux qu'en apparence, ayant perdu l'esprit, lame féodale; je veux dire qu'il n'y avait plus là, comme autrefois, des services rendus par les seigneurs, en retour des devoirs acquittés par les sujets.

Rien d'étonnant si ces restes d'un passé bien différent du présent, et que rien ne justifie plus, ni la logique, ni l'utilité, sont haïs ou méprisés par tous, hors par ceux qui en tirent encore profit. Aussi rien n'est plus avéré que l'impatience publique à leur endroit : elle s'est expimée avec une clarté suffisante dans les nombreux Cahiers^ que fort heureusement nous pouvons encore lire.

Elle s'est exprimée de nouveau, hélas! d'une façon, pas plus certaine, mais plus tragique, par le mouvement spontané, incoercible, qui, dès les premiers jours de la Révolution, porta le grand peuple des campagnes contre les châteaux.

Taine, qui a raconté ces jacqueries, d'une plume peutêtre exagératrice, oii avait-il l'esprit pour n'en pas comprendre la signification si évidente?

Et ceci, comme méconnaissance de faits évidents, n'est pourtant rien encore auprès de l'affirmation qui suit :

« Après plusieurs années passées au grand air, parmi 8 toutes les intempéries, il nous a fallu élever notre nou- « velle construction politique à peu près sur le plan de « l'édifice de Moyen Age. » Cette réfection du Moyen Age, où est-elle donc? Où la voit-il?

Il a publié plus tard une étude analytique en quatre volumes des institutions de la Révolution. Et qu'est-ce qu'il y démontre, ou du moins prétend y avoir démontré? C'est que nos institutions actuelles sont instables,... déplorablement. — Mais... alors, elles n'ont pas été rebâties sur le plan du Moyen Age, comme Taine assure que nous avons été obligés de le faire. Ou bien, quoique rebâties sur ce plan, elles ne sont pas solides, ce qui ruine par un autre bout la théorie de Taine.

Les institutions qu'il déclare instables à certains moments, est-ce qu'à d'autres moments, il ne les reconnaît pas solides? Mais oui ; seulement pas toutes. Nos institutions civiles et sociales, égalité devant la loi, admission de tous aux fonctions publiques, liberté des cultes, dispositions relatives à la propriété, à l'héritage, aux contrats, aux rapports de famille, rien de tout cela, de son propre aveu, n'a vacillé, n'a menacé ruine : persistance d'autant plus significative qu'elle a bravé nos sept et huit révolutions politiques, comme il le remarque encore lui-même.

L'instabilité donc n'a touché que le sommet de l'Etat, le haut personnel des gouvernants et aussi, il faut bien à notre tour le reconnaître, la forme officielle (nominale, dirais-je volontiers) du gouvernement. Ce qui jusqu'ici est resté immuable était cependant assez considérable pour que son destin particulier appelât l'attention et la réflexion de l'historien ; et pour qu'il se posât cette ques-

26 LIVRE l'IlEMIER. — LA Rl':VOLUTlON

tion : a l*ourquoi ceci a-t-il été instable, et cela non ? » Sans doute, il aurait alors, dans cet elTort, dans cette (élaboration immense qu'est la Hovolution, distingué nettement quelle partie de la tâche a été manquée et quelle réussite; il aurait ensuite reconnu que ces parties dilîèrent non seulement par l'ordre des choses, des relations qu'elles traitent, mais même par leur tiliation historique ; et finalement il aurait aperçu un spectacle — j'entends un spectacle idéal, imaginaire — qui l'aurait quelque peu surpris : il aurait vu, gisant par terre, dès le début de la Révolution et pour toujours, les constructions du Moyen Age — de ce Moyen Age dont il voulait qu'on ménageât les survivances, à cause delà structure mentale du peuple — et il aurait vu on revanche l'ancien régime — cet ancien régime dont il s'est trop peu souvenu, en parlant de laRévolulion — renaître peu à peu sous une multitude de formes, idées, passions, procédés d'administration, dans les gouvernements successifs des Jacobins, du Directoire, du Consulat et de l'Empire, et persister jusque sous nos yeux.

Revenons à noire point de départ : Comment se font les constitutions durables.

Selon Taine, il n'y a pas deux manières, il n'y en a qu'une. Je ferai d'abord un rapprochement : de nos jours, on convient assez généralement qu'il n'existe pas une forme de gouvernement, qui soit absolument la meilleure, qui soit la meilleure dans tous les temps, dans tous les lieux. Serablablement, j'incline à croire qu'il

pourrait bien y avoir — non une — mais plusieurs manières de créer les institutions politiques viables.

D'après la méthode uniquement approuvée par Taine, on s'astreint à ne faire que des changements, rares ou lents, partiels, et en un sens subordonnés (rallonges, réparations très limitées et circonspectes). A prendre cela comme un conseil général, je le répète, le conseil n'est pas mauvais ; il est plutôt bon, mais il est vague, il manque de précision. 11 est difficile, ou même impossible de réfuter en toute précision ce qui n'est pas luimême précis. Cependant une observation, en passant, suffira peut-être à faire comprendre comment, sans faillir à la bonne méthode, il est possible, nécessaire même, de faire des modifications relativement rapides et étendues.

Plus un peuple arrive à un état de civilisation scientifiquement avancé, plus il s'opère, dans le très vaste domaine de V économique (viabilité, transport, industrie, commerce, banque, agriculture), des changements rapides, étendus, profonds. C'est là une grosse expérience que nous voyons et touchons. Or, il est généralement convenu que les diverses parties d'une société sont liées entre elles par un consensus (très étroit selon Taine, à mon avis moins étroit), et que tout changement un peu important dans une des parties retentit plus ou moins dans les autres parties. Nous devons penser, en conséquence, que le rythme du changement, devenu plus pressé dans l'ordre économique, nécessite, ou en tout cas rend utile, opportun, un changement harmonique, c'est-à-dire plus pressé dans l'ordre des choses po-

liliqucs, et notamment dans le débhiyement des choses vieillies, désaffectées. Il y en a toujours de telles ; mais c'était surtout le cas en 1781).

En nous disant qu'aucune construction politique, excepté la nôtre, n'a été bâtie d'un coup, sur un plan fourni par la raison, Taine s'imagine discréditer par un argument invincible notre construction moderne ; il se trompe. C'est lui qui nous parait en faute. Il dément ses propres idées sur le milieu et sur le consensus social ; il oublie sa propre philosophie à laquelle nous demeurons fidèle : reprocher aux constructeurs du régime moderne d'abandonner des procédés qui servirent dans une époque antique, très différente, c'est un peu comme si on reprochait à nos généraux d'artillerie d'avoir imprudemment délaissé l'emploi de la catapulte.

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