CHAP. III. — LA RELIGION ET LA SCIENCE EN DÉSACCORD
avec cerlitude, que la religion athénienne soit l'unique cause de ce changement heureux.
Là où la sympathie fait défaut, la religion, aucune religion ne la remplace, ne la supplée. — « Oui, mais la religion est elle-même un « principe de sympathie. » — Cela n'est pas niable ; mais d'abord, il n'est pas plus niable qu'elle est aussi un principe d'antipathie ; elle l'a montré dans l'histoire avec un funèbre éclat. Protestants et catholiques, si proches cependant par la doctrine, se sont livrés, convenons-en, à des massacres mutuels, remarquables par un degré supérieur de férocité. — Et en second lieu, l'espèce de sympathie qui dérive de la coreligion paraît assez faible de sa nature. Au Moyen Age, entre nations européennes, la communauté de religon existait complète encore ; et la communauté de clergé, de police religieuse ; et la subordination à un même et unique chef religieux. Or tout cela n'a pas réussi à créer le moins du monde l'accord international ; assez de guerres en font foi. A l'heure qu'il est, l'interconnaissance des littératures, des musiques, des travaux scientifiques qui se produisent chez les divers peuples, nous parait être en train de créer chez nombre d'hommes une « âme européenne ». — Renan, imbu des travaux exégétiques et linguistique de l'Allemagne, était à moitié Allemand, sans cesser d'être un Français ; d'autres (parmi lesquels je m'avoue) sont Anglais en partie, grâce à Mill, à Spencer, ou à Dickens, Thackeray, etc.
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Si la moralité humaine n'a pas les fondements que nous lui supposonsf à vrai dire, nous les supposons fortement), si, au contraire, elle est fondée, comme Taine l'affirme, sur la religion, je vois la moralité humaine en grand danger dans l'avenir. El celte fois j'ai la chance de me rencontrer d'accord avec Taine. En effet il convient de deux choses : 1° Le tableau du monde, de la condition humaine, de la destinée universelle, que la science présente aux esprits, et celui qu'à l'opposile présente à ces mêmes esprits la religion, diffèrent du t(»ut au tout. 2° Les masses désertent le parti de la religion, elles qui ont particulièrement besoin d'un principe moralisateur.
Taine conçoit donc de très sérieuses appréhensions pour la moralité future des masses humaines ; et il a bien raison, et il est strictement logique, étant donnée sa conviction sur les sources de la moralité.
Cependant il ne s'abandonne pas à un pessimisme absolu ; il lui reste un espoir ; et cet espoir il l'appuie sur une thèse qui, je le confesse, me parait un peu obscure et décousue.
« Chez le protestant, dit-il, l'opposition des deux tableaux n'est ni extrême ni définitive. Sa foi, qui lui donne l'Ecriture pour guide, l'invite à lire l'Ecriture dans le texte original, par suite (?) à s'entourer pour la bien
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lire, de tous les secours dont on s'aide pour vérifier et entendre un texte ancien, linguistique, philologie, histoire générale et particulière. Ainsi la foi prend la science pour auxiliaire. Selon les diverses âmes, le rôle de l'auxiliaire est plus ou moins ample ; il peut donc se proportionner aux facultés et aux besoins de chaque àme, par suite s'étendre indéfiniment ; et l'on entrevoit dans le lointain un moment ou les deux collaboratrices, la foi éclairée c.t la science respectueuse, peindront ensemble le môme tableau dans deux cadres différents. »
Parlons sans figure ; il 5'^ a des protestants qui apprennent d'abord le grec, assez bien pour lire l'Ecriture sainte dans le texte original. D'autre part, ils se munissent de connaissances eu linguistique, philologie, critique, psychologie, histoire générale et particulière, dont ils s'aident pour interpréter le texte en question. — Combien sont-ils, ces protestants? Combien compte-t-on de ces exégètes, pour des millions de protestants absorbés par leurs besognes journalières?
Voyez l'argumentation de Taine : chez les catholiques, la science en descendant dans les cerveaux populaires s'y déforme (?) et y produit l'irréligion, parce que la science offre à ces cerveaux un tableau du monde autre que celui de la religion. — Ce déplorable résultat n'a pas lieu chez les protestants, parce que quelques protestants lisent l'Ecriture en grec, et en s'assistant de beaucoup de philologie, etc.
Je me demande comment la philologie, même accompagnée de la linguistique et de l'histoire, peut faire produire à l'Écriture sainte un tableau du monde, conforme Lacombe. 17
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à celui de la science physique? Ni la liii|,^uislique, ni l'histoire ne nous renseignent sur la constilulion physique de l'univers ; pas plus que, do leur côté, la cosmographie, l'astronomie ne nous renseignent sur les facultés de l'esprit humain ou révolution de l'histoire. « L'n jour la foi éclairée (j'aurais été curieux d'entendre Taine s'expliquer sur cet adjectif) et la science respectueuse » (même observation pour celle-ci) peindront un même tai)leau, dans des cadres différents. — Très bien, mais dites-nous finalement si ce tableau sera celui de la science ou celui de la religion; ou s'il sera mi-partie ; et dites-nous encore en quoi consistera la différence des cadres.
En somme, Taine estime que la science est dangereuse pour les esprits populaires, parce que dans ces esprits-là elle se «déforme». Nous aurions voulu savoir ce que Taine entend par cette métaphore. Pour mon compte je ne le devine pas. Vous exposez à un esprit populaire notre système solaire, le mouvement de la terre et des autres planètes autour du soleil, etc. ; quelle déformation cela peut-il subir? C'était à dire. 11 me semble que cela est saisi par ledit esprit ou n'est pas saisi; que cela y entre tel quel ou n'y entre pas du tout. Je puis me tromper sur ce point ; je lerépète, Taine aurait dû être plus explicite, et laisser de côté le parler métaphorique. Il estime la religion absolument bienfaisante pour ce même esprit populaire. Et il estime qu'il en est ainsi d'après les caractères qu'il a attribués à la religion. Rappelez-vous qu'elle est une vue d'ensemble de l'univers, un poème métaphysique, etc. Je crois
CHAP. III. — LA lŒLlGION ET LA SCIENCE EN DÉSACCORD 250
voir à mon tour que celte doctrine, si haute, n'entre pas telle quelle dans l'esprit populaire ; ou plutôt qu'il y entre, à laplace, des concepts moins relevés. ïaine parait ignorer qu'il y a des dévots qui prient saint Druon, lequel aide les •enfants à faire leurs dents^ saint Antoine de Padoue, qui fait retrouver les objet» perdus (dévotion très répandue à cette heure), saint Roch, qui veille sur la santé des bœufs et des moutons, etc. Mais non, il n'ignore pas, il oublie, il veut oublier. Et prenant sur lui de puritier la religion, de l'expurger de toute superstition, construisant en réalité une religion à sa guise, il suppose très arbitrairement cette reliorion commune à tous les esprits, fût-ce les plus bas, alors que c'est tout au plus si elle se rencontre dans quelques intelligences tout à fait exceptionnelles. Avoir étendu à tous les êtres humains ce qui est le fait de quelques personnes très rares, telle est, à mon avis, l'erreur manifeste de Taine.
Un fait certain, c'est qu'en un assez grand nombre ■d'individus (le plus souvent des femmes, des adolescents, des hommes du peuple) la libre pensée se présente avec des allures qui sont quelque peu déplaisantes, même à des gens qui sont, eux aussi, mais autrement, libres penseurs. Pourquoi à ceux-ci ceux-là déplaisent-ils ? c'est parce qu'ils font ostentation et vanité de leur incroyance : visiblement ils se tiennent pour supérieurs à quiconque croit, quand même ce croyant serait Pasteur en personne. Celte conviction les rend dédaigneux, suffisants, intolérants au moins en paroles, sinon de fait. Celte fâcheuse attitude est-elle l'effet de la science qui^
entrant en leur esprit, s'y est déformée, selon l'imprudente métaphore de Taine?
On ne voit pas clairement que la science ârjorniée doive produire forcément l'incrédulité ; tandis qu'au contraire cela apparaît très nettement de la science à l'état pur. Rappelez-vous ce qu'en dit Taine : La science présente à l'esprit un tableau de la nature qui dillère totalement du tableau offert par la religion. Or le tableau de la science a pour lui que sa vérité est démontrable par un genre de preuve auquel l'esprit humain cède, et cédera toujours, à la longue, j'entends des prédictions qui se réalisent (comme dans le cas des éclipses). La religion n'a rien de pareil à olfrir à l'esprit humain. T<M ou tard elle restera aux yeux de tous atteinte et convaincue d'avoir fait un faux tableau.
Quant à moi, je crois voir, au contraire, que l'espèce d'incrédulité, dont ils'apit ici, est l'effet d'un manque de science. Ces trop tiers incroyants ne savent pas que leur liberté d'esprit, ce n'est pas à la force de leur esprit qu'ils la doivent; qu'elle n'est pas leur conquête propre, mais une imitation, une copie, un snobisme, une moutonnerie. Ils ne savent pas qu'au fond ils sont de moins fermes incrédules qu'ils ne se l'imaginent.
Ils ne savent pas qu'ils ne sauraient donner de leur incrédulité des raisons suffisantes, la plupart du temps; surtout ils ne savent pas pourquoi quantité d'esprits supérieurs ont professé ou professent encore ces croyances « méprisables » et n'en restent pas moins des esprits supérieurs, et leurs supérieurs. — Tout cela qu'ils ignorent, il faut le leur enseigner. Si on réussit à le leur
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apprendre, il est vraisemblable que cet indispensable et salutaire savoir opérera en eux, comme il opère en ces libres penseurs que nous voyons exempts d'ostentation et d'intolérance — « mais réussira-t-on ? » Je ne vois pas qu'il y ait une raison sérieuse d'en douter. Cela relève évidemment de l'art de l'éducation. Supposez, si vous voulez, que cet art n'est pas encore assez avancé pour produire l'efTet que nous en attendons ; demain ou après demain, il le sera ; c'est une espérance parfaitement autorisée par le train général des arts pratiques.
Bref, le problème qui préoccupe Taine et dont il crut apercevoir la solution dans l'intervention future d'un protestantisme chimérique est tout uniment le problème de l'école future.
Pendant des siècles les hommes ont cru que toute la morale avait pour source unique le dogmatisme religieux. 11 en résulte, qu'aujourd'hui beaucoup d'hommes, devenus bon gré mal gré incrédules à ce dogmatisme, ne savent plus trop que penser au sujet de la morale. Sûrs de leur honnêteté personnelle, ils se demandent quelquefois si elle n'est pas une duperie, mais bien plus souvent ils doutent de l'honnêteté des autres, ils doutent de l'avenir de la moralité dans les sociétés futures. Ces timorés ont à apprendre que la morale ne court aucun risque.
La nature humaine, qui l'a faite, la refera toujours ; car l'humanité s'inspirant de ses besoins divers, a fait, non pas comme trop de gens se l'imaginent, ses morales en suite de ses religions ; mais les religions qu'elle avait faites d'abord en dehors de toute préoccupation mo-
raie, elle les a mises au service de ses morales. On n'a pas pensé, en premier lieu, que Jupiter était juste, que Junon était chaste et, en second lieu qu'à cause de cela l'homme devait être juste et la femme lidèle : c'est là une marche incompréhensible (1), — à moins d'admettre que Ju[)iter et Junon sont venus en personne expliquer leurs caractères (encore les hommes auraient-ils eu quelque peine à les comprendre, si eux-mêmes n'avaient eu déjà quelque idée de ces vertus).
Taine, certes, n'ait jamais allé jusqu'à croire qu'un Dieu quelconque soit venu converser avec nous ; il n'en a pas moins éprouvé des appréhensions qui ne sont fondées que sur cette superstition.
(1) Et démentie d'ailleurs par la science historique.
Taine, je crois, apporta en naissant ce que j'appellerai volontiers une naiure de mécontent, ou autrement dit de pessimiste. De très bonne heure, à quinze ans, il est en réaction, en protestation contre son milieu. C'est à sa religion, à la religion de sa famille, de ses entours, qu'il s'en prend d'abord.
Mais à cet âge, il n'y a pas de pessimisme complet, ni même sans compensation d'espérance; Taine cherche et trouve peu après dans les pays voisins un motif d'optimisme, un objet d'attachement: c'est Spinosa en Hollande, en Allemagne Hegel. Le voilà déjà un xénophile, je dirais un exotique (si cela se disait) ; j'entends un esprit enclin à la prédilection pour les choses et les personnes extérieures à son milieu.
Celte prédilection, qui s'était tournée vers l'Allemagne, dans le temps où Taine s'intéressait principalement à la philosophie, aux spéculations métaphysiques, prend bientôt sa direction vers une autre contrée ; elle se tourne vers l'Angleterre.
Esl-ce le contact avec l'Angleterre (jui déplace l'intiMêl, la cuiiosité de Tairie, qui de la métaphysique reporte son intérêt sur la morale et simultanément sur la littérature, dans laquelle il découvre tout à coup un témoin véridi(pie des choses historiques? Est-ce au contraire parce que de métaphysicien il est devenu moraliste, que Taine se déprend de l'Allemagne pour s'éprendre de l'Angleterre ? Taine luimême n'aurait peut-être pas pu trancher cette question avec certitude. Tenons-nous en au fait : Taine se voue aux observations psychologiques et tout à l'heure auxiliairement à l'étude des sciences naturelles; et il se délecte déjà dans des œuvres de critique littéraire ou de description pittoresque, en môme temps qu'il devient décidément anglophile.
Quand a-t-il commencé à prendre un intérêt sérieux aux questions politiques ? est-ce dès lors, et l'Angleterre y a-t-elle été pour quelque chose ? Assurément un esprit attentif à toute manifestation importante de l'activité humaine, un esprit large, comme Taine l'avait, ne pouvait pas rester tout à fait indifférent aux questions politiques. Totalement indifférent, en effet, il ne le fut jamais ; mais il fut singulièrement incertain dans le début (à un âge où l'on est souvent le contraire), et il resta longtemps incertain, en doute sur ses sentiments dans cet ordre de faits. Cela est on ne peut plus remarquable, car, sans conteste, Taine fut ce qu'on appelle un assuré; philosophe d'abord, puis critique littéraire, plus tard psychologue, plus tard encore politique spéculatif, Taine a manifesté
une confiance également inébranlable dans toutes les conceptions successives qu'il s'est formées; or, nous avons vu ses doutes, quand pour la première fois il fut appelé à exprimer son opinion par le vote.
S'il a semblé hostile à l'Empire, dans les premières années de son professorat, ce n'est pas qu'à vrai dire il eut un parti pris pour ou contre une forme de gouvernement, c'est que comme moraliste il blâmait le coup de violence par lequel l'Empire s'était établi, et que jaloux de l'indépendance de son esprit, il se trouvait blessé qu'on lui demandât un serment quelconque. Ce qui met au point son hostilité d'alors, c'est que peu après il entra sans scrupule dans une certaine intimité avec la princesse Mathilde et qu'il accepta de l'Empire la chaire de l'Ecole des Beaux-Arts ; ce que n'aurait point fait un républicain ou un légitimiste ou un orléaniste résolu. Au reste, il a lui-même expliqué pourquoi non seulement il n'avait pas alors d'opinion ferme sur la forme du gouvernement, mais pourquoi il se croyait tenu à n'en pas avoir. Il devait selon lui accomplir préalablement un très long travail, avant d'être autorisé par sa conscience à prendre un parti. On a pu dire que ses scrupules étaient excessifs et qu'au prix dont il fallait selon lui payer la conquête d'une opinion politique, presque personne ne se soucierait d'en avoir; reste que ces scrupules lui font incontestablement honneur.
C'est dans Y Histoire de la Littérature anglaise qu'on rencontre les premiers signes d'une opinion politique en train de se constituer dans l'esprit de Taine. Il
semble bien qu'il soit devenu altenlif, intéressé aux formes politiques parce qu'il est devenu admirateur du Efénie anglais, sous toutes ses formes, y comprises en dernier lieu les formes politiques de ce génie. Toutefois, notons-le bien, la préoccupation des choses politiques reste chez lui, relativement faible pendant une première période (pii va jusqu'en 1870. (Jusqu'à l'âge de 42 ans.)
Mais voici i 870, la guerre avec l'Allemagne, nos défaites, le démembrement — puis la guerre civile, la Commune. Quel ébranlement dans l'esprit de Taine ! Personne, à coup sûr, n'en éprouva un plus profond, puisque, à partir delà, cet esprit aux multiples affections intellectuelles, aux desseins diversifiés, se voue tout entier à un seul projet, ramasse tous ses efforts, concentre toutes ses puissances sur un seul ouvrage de politique qui l'occupera exclusivement jusqu'à sa mort. Cet admirateur du génie anglais, cet esprit sévère pour notre génie à nous Français, se montre à ce moment ce qu'il est en réalité, français autant que personne, puisque l'entreprise à laquelle il dévoue tout le restant de sa vie est un laborieux et long ouvrage d'où sortira, Taine l'espère fermement, quelque conseil secourable, quelque leyon efficace pour le relèvement de sa patrie.
Taine, je viens de le dire, comparant sous Napoléon III le cours de notre histoire et son aboutissement contemporain (des révolutions successives et finalement un régime fort peu libéral) avec la longue tranquillité, la stabilité visible et les libertés de l'An-
gleterre, avait conçu déjà (de nombreux passages de son Histoire de la Littérature anglaise en témoignent) une médiocre opinion du Français, en tant qu'esprit politique. La Commune, qui le frappa au moins aussi vivement que la défaite militaire, ne pouvait que renforcer ce sentiment. Ce fut naturel, ce fut logique, mais ce fut très malheureux pour l'ouvrage que Taine entreprenait, car, il apporta à cet ouvrage une prévention inconsciente et une sounle prévision des conclusions finales, tandis ({u'il se flattait d'y venir avec l'esprit libre, l'esprit neutre d'un savant, uniquement soucieux de vérité.
lime semble voir toutes ses thèses sortir, comme naturellement, d'une perpétuelle confrontation de la France avec l'Angleterre : de la France tantôt turbulente et trop agitée, tantôt trop obéissante, avec l'Angleterre qui va d'un pas égal et sûr, toujours active dans le calme et la liberté. La première explication qu'il trouve de ce contraste, c'est la différence de race, différence qui im[)Ose aux deux émules une manière différente de former deux des concepts élémentaires de l'esprit (1). Poursuivant ces différences primordiales dans leurs effets consécutifs, il croit voir que l'Anglais a l'esprit historique, c'est-à-dire le respect, le préjugé de la tradition, ce qui fait qu'il ne
(1) Voir la préface de Y Histoire de la littérature anglaise.
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touclie ([u'avec précaution, réserve et ^rradation lente à ses institutions, qu'il se défie des plans spécieux, des ambitieuses réformes conçues par le pur esprit de raison. L'Anglais a pour maxime (jue les constitutions ne se font pas, (ju'elles deviennent, comme un végétal que la nature spéciale du sol et du climat poussent jusqu'à ses dernières dimensions. Par son respect pour les choses du passé, l'Anglais a compris le rôle ipie pouvait encore jouer de nos jours son aristocratie, et il Ta conservée. A son tour, l'aristocratie a entretenu le peuple dans rattachement aux institutions locales, dans la défiance d'un pouvoir central trop fort et trop peu contrebalancé ou contenu. Rien de celte prudence, de cette sagesse chez les Français; tout y est donné à l'esprit de raison, ambitieux, hasardeux, révolutionnaire, impatient des institutions anciennes, inintelligent des services que l'ancienne aristocratie peut rendre, dominé par la passion de l'égalité, de la simplification, de l'unification ; par suite enclin à se soumettre facilement à un pouvoir central, même absolu.
Toutes les thèses de Taine (exception faite pour deux ou trois, que je qualifierai d'excentriques) sont des développements ou des variations sur ce fond-là, ou sont des conseils pratiques qui en ont été déduits.
L'influence de l'histoire d'Angleterre s'est accordée avec le caractère natif de l'homme, pour faire de Taine un libéral et plus précisément encore un décentralisateur résolu (Le moment aussi, après 1870, y fut pour quelque chose.) Quelques-uns diront de Taine,
« c'est un réactionnaire » ; — un antiJémocrate, j'y consens ; mais un réactionnaire, c'est discutable. Il faudrait s'entendre sur cette chose qu'on appelle — le libéralisme. Pour mon compte, je la définis la sainte crainte du gouvernement fort, oppresseur de l'uidépendance, de l'initiative individuelle. D'après cette détinition, il est clair que Taine fut un libéral, et le resta toute sa vie. Or, je dis qu'un libéral ne peut être qualifié de réactionnaire. Pourquoi? La raison en est simple. Le libéralisme, appréhension du gouvernement fort, du gouvernement hostile à l'indépendance, à l'initiative des individus et des corps collectifs, n'est pas du tout chose ancienne, sentiment propre au passé, à Tancien régime ; tant s'en faut ; c'est à peine chose actuelle; loin d'être un état de sentiment maintenant dépassé et en arrière de nous, c'est à peine si la plupart des hommes l'ont atteint.
Après cela, Taine n'a eu ni respect, ni confiance dans le sufl'rage universel; c'est certain. En cela, il s'accorde avec le plus grand nombre des têtes les plus pensantes du siècle dernier, il faut bien l'avouer.
Pour mon compte, j'admets qu'on puisse être démocrate, sans avoir foi dans la sagesse des multitudes (elle n'est pas absolument manifeste). Mais, le sentiment démocratiijue, le vrai, me semble consister plutôt dans la conscience de la solidarité qui nous lie tous, depuis l'intelligence la plus haute jusqu'à la plus humble. Celui, en qui celte conscience réside, ne fait pas comme Taine, il n'assigne pas pour unique but à la politique la liberté individuelle, si précieuse soit-
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elle ; il pense ;i ceci : (jue les trois quarts et demi des hommes de labeur matériel, qui sont ses semblables d'abord et de plus les facteurs — volontaires, involontaires, peu importe — de tout ce qui le fait vivre physii[uement et moralement même, vivent encore, pour leur propre compte, dans des conditions matérielles et morales, telles que le bourgeois, le plus Oj)timiste, quand il en parle et qu'il philosophe sur le sort du peuple, redoute extrêmement pour lui-même de tomber au niveau de ces conditions et n'accepte pas ridée d'y voir tomber ses enfants.
Donc le solidaire, le démocrate, dont je parlais tout à l'heure, se dit qu'il y a encore un autre buta atteindre par delà la liberté politique ; il se dit que chacun de nous est tenu de coopérer à la construction graduelle d'un régime social plus équitable et d'un milieu plus clément.
Et maintenarit, avouons-le, Taine libéral mais conservateur trop exclusivement, trop vivement, ému d'appréhension pour les aises acquises de la classe la mieux pourvue, économiquement parlant, est resté aveugle ou indifférent devant le sort, à coup sûr insuffisant, que la société actuelle fait encore aux multitudes laborieuses, il n'a vu de ces multitudes que l'aspect menaçant ; il a totalement fermé ses yeux sur leur côté malheureux. Et le sociologue — auquel nous devons toujours revenir avec lui, de par la logique de notre dessein — s'est assez mal trouvé de ses craintes partiales. Il n'a pas été ce qu'il croyait être, un sociologue pur, uniquement mû par l'esprit scien-
tifique, marchant à la conquête de la vérité, sans regards soucieux jetés de côté ou en avant vers les suites possibles de cette vérité : disons le mot, il a été un sociologue de classe. De là les fausses couleurs dont notre passé national s'est finalement revêtu à ses yeux. De là les fantômes eftrayants que son imagination anxieuse a projetés sur la route de notre avenir. Certes, nous ne devons pas espérer de ne rencontrer sur cette route que des fées secourables; on peut penser que de méchants génies nous y attendent et qu'il faudra les vaincre ; mais, déjà nous les avons entrevus et nous savons que ces puissances malfaisantes ne sont pas du tout celles dont ïaine nous prédisait l'agression.
Au moment où ce livre-ci s'imprimait, les notes si intéressantes de M. Chevrillon paraissaient dans \a. iievue des Deux-Motides. Ces notes ont mis en pleine lumière les deux traits qui constituent le plus beau côté peut-être de la figure de Taine, ce libéralisme dont je parlais tout à l'heure, et ce patriotisme d'espèce rare, ce patriotisme austère el d'une sévérité utile, où l'on sent au fond la souffrance d'un amour qui se voudrait plus d'estime pour son objet.