CHAP. III. — LA RELIGION ET LA SCIENCE EN DÉSACCOKD
saint laïque : à côté de saint Vincent de Paul qu'il voit, je voudrais qu'il eût vu l'homme prêt à la justice absolue, et aux sacrifices exigés par le bien public, tel qu'un Turgot, un Comte, un Stuart Mill, et la sœur de charité sans costume — car il y en a auprès de celles qui portent l'habit. Et quand je dis qu'il n'a pas vu, entendez plutôt qu'il a oublié de porter en compte ce qu'il avait vu. — Et, je l'ajoute en passant, il ne s'est pas du tout souvenu de ce qu'il avait écrit ailleurs sur la gentry anglaise, éloge abondant et même surabondant, qui fait un effet assez dissonant, quand, on le relit après les pages sur le gorille et le Carnivore.
Ceux qui prétendent, à la charge de la science, que l'homme est resté le même, prétendent fort souvent, à la louange de la religion, que l'homme a beaucoup changé. Taine a fini par être de ceux-là (1). Il écrit ceci à propos de la religion, considérée en général, ou, comme il l'appelle, de la faculté mystique :
« Manifestement, voilà dans l'âme un nouveau moteur « et régulateur, un puissant oi-gane de surcroit, appro- « prié, efficace, acquis par métamorphose et refonte in- « terne, pareil aux ailes dont un insecte est pourvu par « sa mue. En tout organisme vivant, le besoin, par tâ- « tonnements et sélections, produit ainsi l'organe pos- « sible et requis. Dans l'Inde, 4.500 ans avant notre ère,
(1) C'est la contradiction que j'avais annoncée précédemment.
« ce lui lu Bouddhisme ; dans l'Arabie, GOO ansaprès notre « ère, ce fut le Mahométisine ; dans nos sociétés occiden- « laies, c'est le Christianisme. Aujourd'hui, après dix* « huit siècles, sur les deux continents, depuis l'Oural « jusqu'aux Montagnes Rocheuses, dans les moujicks H russes et les settlers américains, il opère comme autrefois « dans les pécheurs de Galilée,... de façon à substituer à « l'amour de soi l'amour des autres ; ni sa substance, ni « son emploi n'ont changé ; sous son enveloppe grecque, « catholique ou protestante, il est encore pour quatre « cent millions de créatures humaines, l'organe spirituel, « la grande paire d'ailes indispensable pour soulever « l'homme au-dessus de lui-même, au-dessus de sa vie « rampante, de ses horizons bornés, pour le conduire à « travers la patience, la résignation et l'espérance jusqu'à « la sérénité, pour l'emporter, par delà la tempérance, la « pureté et la bonté, jusqu'au dévouement et au sacri- « fice.
« Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt « que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs « publiques et privées se dégradent. En Italie, pendant « la Renaissance, et en Angleterre, sous la Hestauration, « en France, sous la Convention et le Directoire, on a vu « l'homme se faire païen, comme au premier siècle ; du « même coup, il se retrouvait tel qu'au temps d'Auguste « et de Tibère, c'est-à-dire voluptueux et dur. Il abusait « des autres et de lui-même ; l'égoïsme brutal et calcu- « lateur avait repris l'ascendant ; la cruauté et la sensua- « lité s'étalaient ; la société devenait un coupe-gorge et « un mauvais lieu. — Quand on s'est donné ce spectacle
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« de près, on peut évaluer son apport dans nos sociétés «c modernes, ce qu'il y introduit de pudeur, de douceur « et d'humanité, ce qu'il y maintient d'honnèleté, de « bonne foi, de justice. Ni la raison philosophique, ni la « culture artistique et littéraire, ni même l'honneur « féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune « administration, aucun gouvernement, ne suflit à le « suppléer dans ce service. II n'y a que lui pour nous re- « tenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement « insensible par lequel incessamment et de tout son poids « originel notre race rétrograde vers ses bas-fonds ; et le « vieil évangile, quelle que soit son enveloppe présente, « est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct « social. »
Je n'entends pas vider ici en une fois la question si complexe de lefiicacité des religions. C'est, à tout le moins, matière à faire un gros livre. Je ne veux qu'ex primer et justifier l'étonnement que me cause cette opinion dernière de Taine : « Là où le Christianisme défaille, nous retombons en barbarie ; là où le Christianisme est présent, la haute moi'alité parait ! »
Comment, historien et logicien de profession, Taine n'a-t-il pas aperçu le formidable argument qu'on peut tirer contre lui de cette assez longue série de siècles (du V* siècle au xu® au moins) où la guerre est partout et est presque de tous les jours entre les gouvernants, avec un accompagnement tout à fait luxueux de pillages, d'incendies, de meurtres et de viols ; où, entre les sujets mêmes et les concitoyens, la vengeance privée sous ses deux formes, talion ou composition, remplace presque
absolument lo redressemont judiciaire «los injustices privées? 11 n'y avait j'ourtant pas de sceptiques à cette époque, la foi y étant entière et vive. Pourquoi la foi catholique n'a-t-elle pas opéré tout de suite comme Taine avance qu'elle le fait? Pourquoi a-l-on mis sept siècles pour arriver graduellement à un régime plus humain? Vous prétendez que la religion amène tel effet avec elle; la voilà pendant sept siècles sans son elfet prétendu. Cela me fait soupçonner que l'eflet, à elle attribué, ne lui appartient pas, ou au moins appartient pour une part à d'autres causes, dont le concours est nécessaire. Et alors, finalement, je me demande si ces autres causes ne produisent pas la plus grande part de l'efTet, ou même tout l'effet.
Taine encore m'étonne de répéter certaines assertions évidemment fausses. Je l'entends dire après tant d'autres que le Christianisme a détruit l'esclavage. Cela a été si souvent affirmé qu'il semble que cela ait été démontré. Il n'en est pourtant rien. On pourrait le soupçonner, d'après une grave inexactitude qui se trouve déjà dans la formule usitée. Il ne faut pas dire en effet : « Le Christianisme a aboli l'esclavage » mais il faut dire tout au plus « le christianisme a aboli l'esclavage en Europe ». Nous avons vu de notre temps toutes les sectes chrétiennes posséderdes esclaves sur la terre d'Amérique. Kt alors... expliquez nous comment, libérateur en Europe, le Christianisme ne l'a point été à quelques cents lieues de là.
Et voici d'un autre côlé que l'effet attribué à la seule religion, je l'aperçois dans une certaine mesure, dans une large mesure, en des lieux d'où la religion.
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est absente. — Pas n'est besoin d'aller cliercher plus loin que Taine lui-même, ou plutôt, Taine pour se détromper n'avait pas besoin de porter son attention au delà de lui-même. Comment ne s'est-il pas dit : « Je ne crois « pas du tout au Christianisme ; je n'appartiens à aucune « de ses chapelles. Et cependant je ne suis pas retombé ft en sauvagerie, pas même en paganisme. D'où vient « cela? D'une certaine culture généiale qui produit en « moi l'elTet que j'attribuais à la religion. Mais si en moi, a pourquoi pas en d'autres, en tout homme qui est ou
qui sera demain trempé dans la même culture? »
Tout lecteur, un peu lettré, est en mesure d'ajouter à cet exemple de Taine un certain nombre d'autres exemples individuels... Remarquez que ces exemples n'ont pas besoin d'être nombreux pour poser le problème. Une seule exception suflirait à la rigueur pour nous permettre de dire à Taine : « Comment expliquezvous ce phe'nomène ? »
Je produirai à l'encontre de Taine, non pas une affirmation péremptoire, ce n'est pas le lieu, mais une conjecture, que la vue sommaire des choses suggère, et qui paraît au moins plausible à bien d'autres, comme à moi.
Cette conjecture, la voici : L'homme est devenu un être moral parce qu'il est un animal qui a vécu séculairement en troupes, en sociétés, parce qu'il est un animal grégaire.
Une première preuve, non, si vous voulez, une première présomption, c'est que l'animal, non humain, mais grégaire (fourmis, abeilles, castors, singes, etc.), a déjà de la moralité à notre façon ; cela incontestablement — et
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avant toute religion. D'où il suit que [q premier^ le fondamental principe de notre moralité, parait «)tre l'Iiubitude contractée de vibrer à l'unisson d'un autre, la faculté acquise de sympathiser avec ses semblables.
Le principe second, surajouté, postérieur quant à son développement, serait cet ensemble d'idées que nous nommons raison, équité, réciprocité : idées sug:g«îrées d'abord par la simple perception des ressemblances physiques et morales qui nous relient ensemble; affermies ensuite par V expérience des limites que cliacun de nous se doit imposer, si nous voulons que dure l'existence en commun; or, nous le voulons, car nous ne haïssons rien tant que l isolement , sachant que c'est pour nous la mort.
Quand on parcourt l'histoire d'un regard non prévenu, on croit bien voir que l'équité — laquelle est probablement la maîtresse pièce de la moralité humaine — monte et s'abaisse selon le flux croissant ou décroissant de la sympathie. En tel temps, à Athènes aussi bien que sous la tente des Scythes, tout homme étranger à la cité est un ennemi. C'est pourquoi l'Athénien ne se reconnaît, ne se sent tenu envers cet homme à aucune obligation, à aucun de ces devoirs de justice, grands ou petits, qu'il confesse avoir, même quand il ne les observe pas, envers ses compatriotes. Mais aussi tel temps arrive où l'Athénien perçoit dans l'étranger une similitude essentielle avec lui-même, la qualité commune d'homme ; et dès lors, sympathique ou sympathisant, il répugne à maltraiter cet étranger ; et enfin il reconnaît et sent qu'il a envers lui des obligations dliumanité. Et je ne vois pas.