‹ Taine, Historien et sociologueChapitre 7 sur 26 · EXÉCUTIF EN DEFENDANT A SES MEMBRES DE DEVENIR MINISTRES · texte numérisé non relu

EXÉCUTIF EN DEFENDANT A SES MEMBRES DE DEVENIR MINISTRES

A présent, il faudrait pour les réduire, ces masses d'hommes, leur tirer tant de sang que les plus froids et insensibles esprits en frémissent et reculent. Et d'autre part comment verser ce sang? Les mains indispensables pour cela s'y refusent, (^.ette situation est sentie des députés— beaucoup mieux, naturellement, que nous ne pouvons la sentir aujourd'hui. — Un effroi très raisonnable les saisit quels qu'ils soient, bourgeois, clercs ou nobles , favorisés ou menacés dans leurs intérêts par la Révolution, a Sans l'ordre et la sécurité dans les rues, les champs, sans argent dans les coffres de l'Etat pou r solder les services publics, le gouvernement n'est plus, le gouvernement sombre et avec lui l'état social ; nous retombons en barbarie. Pour sauver l'impôt national, faisons la part du feu, jetons dans le brasier les multiples

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impôts, d'ailleurs injustiliubles aujourd'hui, que ce peuple paye à la' classe des privilégiés. Tout s'apaisera très probablenieut ; l'ordre renaîtra, ainsi que l'habitude salutaire de payer l'impôt national. » Telle est l'idée qui, si je puis ainsi parler, constitue le centre, le nœud, de cette mémorable séance du 4 août ; l'idée qui fut le point de départ de tous les autres changements, étonnamment accumulés dans cette séance. Entraînement, émulation, étourdissement contagieux, ostentation de désintéressement, intérêt caché, enthousiasme réel du bien, résolution de faire bonne mine à mauvais jeu, et d'accepter avec bravoure et entrain ce qui était sacrifice imposé, il y eut de tout cela dans ces hommes qui firent l'imprévu, l'étonnant, l'inouï bouleversement du 4 août.

Mais, dites-moi, en tout cela apercevez-vous le jeu de la cause alléguée par Taine? A l'origine de tout cela apercevez-vous l'esprit français se formant une idée trop simple, un extrait de l'homme, et les événements que nous venons d'exposer, découlant, sortant de cet extrait ? J'y crois voir nettement, quant à moi, non des idées, mais des passions et non pas particulières aux seuls Français, mais communes à tous les hommes, des passions qui toujours existent assoupies, dormantes, inactives quand le milieu pèse sur elles et les contient, réveillées, actives, violemment élancées, dès qu'il y a dégagement et ouverture.

Après l'anarchie spontanée, nous allons voir ee que Taine appelle l'anarchie tout court : ce n'est rien moins

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que l'œuvre entière de la Gonslituanle, ou au moins toutes ses grandes mesures, toutes les grandes parties de la Constitution de 1791. — 11 ne s'agit pas pour nous de juger, à notre tour, en politique spéculatif, les organismes créés par la Constituante, mais de discuter avec Taine la psychologie des créateurs, c'est-à-dire quelles idées, quels sentiments, quels intérêts furent en eux, comme les racines, plus ou moins cachées, de leur ouvrage.

Taine expose fidèlement les décrets par lesquels la Constituante livra une grande, une excessive part du gouvernement, à la sagesse espérée du peuple.

En premier lieu, le droit de requérir la force publique, garde nationale, armée, de déployer le drapeau rouge, de sommer, de disperser les rassemblements populaires, est remis et réservé aux magistrats municipaux, c'est-àdire aux magistrats de l'ordre le plus infime; à ceux qui sont le plus près du peuple et le plus semblables à lui, et élus par lui, bien entendu. Le roi, les ministres, la Constituante même, en cette affaire capitale, en cet exercice de la police des rues qui est la sanction de toutes les lois, de toutes les conventions sociales, ne sont munis que du droit assez dérisoire d'inviter le corps municipal à agir.

Ce qui est ainsi remis aux municipalités et à elles seules, ce n'est rien moins que ce qu'on a appelé Vultima ratio des rois.

D'autre part, les municipalités ont le privilège d'ac-

conij)lir toutes les optirationh qui, prenant l'argeat du contribuable et le livrant au gouvernement central, fournissent à celui-ci le nerf de la guerre et tout l'enlrelien. de la paix... elles sont chargées de répartir rimpùl et de le lever. i*ar là encore le gouvernement central est à leur disposition.

On donne encore au peuple l'élection des administrateurs du district, du département, celle fle.sjuyes, celle même des prêtres.

On lui accorde ou on lui laisse prendre la liberté plénière de se réunir partout, excepté dans la rue, la liberté de s'associer ; les clubs sont permis, et permises, sous prétexte de rédiger des pétitions, les assemblées des électeurs dans les intervalles même des élections.

A Paris, au centre, par une tolérance très grave et très dangereuse, la Constituante soutire que la foule vienne lui rendre visite, sous prétexte d'exercer un droit, estimé intangible, le droit de pétition. Bientôt, encouragés par la patience de l'assemblée, des individus ou des groupes quelconques mus par une idée bienveillante ou malveillante ou sans idée, des groupes d'hommes cultivés ou ignorants, polis ou grossiers, sortant de toutes les classes, arrivent de tous les points de la capitale. Ils interrompent les délibérations pour faire entendre des éloges, des admonestations, des conseils, des menaces, des ordres même. Les législateurs les écoutent, prennent la peine de leur répondre, les invitent à demeurer. Notez qu'il y a au-dessus du rez-de-chaussée où les députés siègent, des tribunes remplies d'une autre foule; et qu'on

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tolère également de celle-ci l'expression franche et vive de ses sentiments, de ses émotions.

Nos législateurs se trouvent donc pris souvent entre deux masses populaires qui vibrent à l'unisson ou vibrent à rebours l'une de l'autre, s'animent, s'exaltent l'une par l'autre, et cela donne souvent aux séances unu physionomie assez peu imposante, et conséquence bien au* trement grave, cela est une tentation et une facilité offertes aux partis audacieux qui voudront un jour, dans un dessein prémédité, envahir l'assemblée, la maîtriser et la contraindre.

D'où vient que le législaleur est mù par un tel esprit d'extrême condescendance pour les foules, pour le peuple? Taine nous répond que cela vient chez lui d'une manière de raisonner, et même plus fondamentalement encore d'une manière de former ses perceptions, qu'il y a là une forme fixe, originale et persistante de l'esprit national.

A rencontre de Taine, il me semble qu'il y a là une pression évidente des circonstances environnantes sur un ressort pas du tout particulier à l'esprit français, mais commun aux hommes de tous les pays et de tous les temps, commun aux collectivités comme aux individus, commun aux rois et aux assemblées aristocratiques ou républicaines ; c'est l'instinct de la conservation, l'instinct de la défense, quand l'existence vient à être menacée. • I

Lacombe. 7

98 LIVRK PREMIER. — LA llÊVOLUTION

L'Assemblée Constituante du 23 juin au 14 juillet, vécut dans les transes les mieux justiliées. Après le 13 juillet jusqu'au 8 octobre, il s'en fallut encore que sa sécurité fut entière. Elle sentait bien qu'entre elle et la royauté, il y avait des actes accomplis des deux parts, qui (étaient inoubliables, et des desseins, des prétentions réciproques pour l'avenir, qui étaient difficilement conciliables.

Cependant quelle force avait l'assemblée contre ses adversaires? Aucune autre que l'assentiment passionné du grand nombre, l'amour des multitudes. Celle force-là, sous la forme irrégulière et violente des émeutes, l'avait sauvée. L'assemblée pensa tout naturellement à investir ses défenseurs de moyens réguliers, de pouvoirs légaux. Autant elle en donnait de ce côté, autant elle en retirait à ses adversaires. Elle arriva ainsi à établir un régime qui peut bien sembler ultra-démocratique, démagogique même. Et cependant l'assemblée n'était pas du tout démagogique. Si elle l'eût été, elle n'aurait pas imaginé la distinction des citoyens actifs et passifs ; elle n'aurait pas conservé le suffrage à deux degrés, sans parler d'autres mesures. Disons plus exactement qu'elle fut excessivement décentralisatrice.

Si le roi avait pu désarmer l'assemblée en lui ôtant sa popularité, nul doute qu'il n'aurait pas manqué de le faire. 11 y a eu des rois qui ne se sont pas fait scrupule de lancer, contre les classes supérieures qui les menaçaient, leur lazzaroni ou leurs paysans. L'Assemblée Constituante se servit des classes populaires en direction inverse, mais ce fut, ici comme là, le même instinct.

CHAF". V. — l'anarchie î)9

Je dis que ce fut là le mobile principal, le mobile le .plus ferme, le plus effectif; je ne dis pas que ce fut V unique. H y eut dans l'assemblée une majorité d'esprits, qui, en tout état de cause, auraient cherché à fonder un régime d'équité, de justice et de bon vouloir pour les masses populaires. Mais ils n'auraient pas été si loin dans la voie de la complaisance et de l'indulgence pour le peuple, n'eût été le besoin impérieux qu'ils avaient de son assistance.

Je conviens que l'autorité d'un grand nom vint ici après coup faire l'office le plus ordinaire des autorités intellectuelles, lequel est de justifier les gens, ou au moins de les rassurer sur leurs pratiques. Ce fut l'autorité de iMontesquieu. Il avait lâché cet aphorisme : Le peuple est admirable dans le choix de ses magisti'ats (Rousseau n'avait rien dit de plus fort).

Nos constituants, après avoir tout abandonné au peuple, durent se dire souvent : Après tout c'est lavis de Mo7itesquieu. Taine ne s'est pas souvenu de cet aphorisme (notons que Montesquieu l'a tiré, non d'un raisonnement, mais de l'histoire de Pantiquité).

Dans les années 90, 91^ un mouvement de réaction se dessine ; l'idée de Lafavette et de Mirabeau erasrne et rallie peu à peu ses adversaires. Deux faits témoignent incontestablement de cette évolution :

1° Après la fugue du roi à Varennes il semblait absolument logique d'infliger au roi la déchéance, ou une

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cuptivilé plus uu moins (iissiiiiulé*' dans les formes, mais elîectivf au fond. Les Conslituanls. par un mensonge qui nt! trompa personne, innocenlèrent ufliLiellemont le roi.

2" On entreprit du reviser la Constitution — cette Constitution (ju'on venait à peine d'achever, — et de la reviser de fa(.'on à lortilier, dans un certaine mesure, l'autorité royale. La tentative échoua, parce que les contrerévolutionnaires s'unirent, pour la repousser, au parti le plus avancé de l'Assemblée. Ce que j'en dis est pour arriver à cette observation : Taine glisse sur ces faits, sur ce coup de barre en arrière, et il lui a convenu de s'en taire, ou à peu près, par une raison visible ; ces faits prouvaient contre lui que les Constituants ne furent pas tellement dominés pai' leurs idées abstraites, puisque leur conduite linale dément, dans une assez large mesure, leurs premières démarches. Des gens conduits "par une idée abstraite auraient été inflexibles; les Constituants ne l'ont pas été ; ils ont changé au gré des circonstances, et agi selon que ces circonstances leur faisaient craindre le danger du côté gauche plus que le danger du côté droit, ou inversement.

Cette décentralisation démagogique que Taine reproche si vivement aux Constituants et queux-mêmes ont bien fini par se reprocher, quelle en fut la cause principale? Le désir, le besoin de rendre inoffensif entre les mains du roi, le pouvoir central. Si l'on eût supprimé ou

coAP. V. — l'anarcuie 101

annulé de façon quelconque, dès la première heure, Louis XVI, roi d'ancien régime, et avec lui l'ancienne cour, la reine, les frères du roi, etc., on aurait pu ne pas se livrer si entièrement au peuple ; en tout cas on aurait pu se reprendre, s'affranchir peu à peu d'une condescendance dangereuse pour tout le monde, y compris le peuple même. Les appréhensions ayant cessé du côté du roi, on aurait pu se fortifier du côté du peuple par la restauration du pouvoir exécutif qu'on avait presque aboli par crainte du roi, et l'on n'aurait pas vraisemblablement manqué de le faire.

Etait-il possible aux Constituants d'annuler le roi après le 14 juillet, le 4 août ou le 8 octobre? Il le semble bien, puisqu'en somme et en réalité ils l'ont tenu à peu près captif dans Paris, après le 8 octobre ; puisqu'ils ont rendu dérisoire entre ses mains le veto qu'ils lui avaient remis ; puisqu'ils lui ont arraché contre les émigrés, contre les prêtres, contre les privilèges nobiliaires, les approbations les plus pénibles à ses affections, et puisqu'enfm les Assemblées postérieures lui ont fait bien pis.

Deux moyens, deux façons s'offraient, différemment radicaux.

1 ° Lui imposer des ministres et gouverner réellement, complètement, sous son nom par des ministres parlementaires. 11 n'a pas tenu à grand'chose que ce dessein, qui fut en etïet conçu, ne se soit réalisé (Voir plus loin).

2° Obtenir son abdication à force d'exigences et de menaces (notamment en lui faisant craindre extrêmement pour la reine, à quoi le roi était fort sensible) ; ou

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par ces exigences, ces menaces, ces humiliations, le pousser à quelque démarche du genre de Varennes, et en prendre occasion pour lui imposer la déchéance; et dans les deux cas, aller chercher un nouveau roi le plus près possible du trône ; c'est-à-dire le duc d'Orléans ou son fils le duc de Chartres. Ce plan présentait plus de difficultés, plus de dangers, plus de hasards à courir, mais en revanche, une fois exécuté, le présent devenait plus facile et l'avenir plus assuré.

Un psychologue clairvoyant, sans illusions, sans aversion ni atTection, qu'aurait-il dit aux membres du Tiers, après la visite humiliée du roi à Paris (juillet 178".)) : Ce roi là et vous, messieurs, vous êtes maintenant irréconciliables, car c'est U7i roi vaincu qui ne pardonnera pas à des sujets vainqueurs. Ce roi, il est vrai, est un homme sans énergie, mais par cela même il est le plus propre du monde à obéir toujours à sa femme, ses frères, ses amisy ses nobles et ses évêques, qui, plus blessés que lui dans leurs intérêts et leur orgueil, le feraient irréconciliable si, par impossible, il cessait de l'être spontanément. — Croyez-moi, tant que vous êtes forts, vous ferez prudemment de lui imposer l'abdication, ou tout autre disposition qui V annule... Sans quoi plus tard, vous pourrez être amenés à lui faire pis. — Vous objectez le sentiment public? — Il est vrai, non seulement la France est royaliste, mais elle a de l'affection et de la gratitude pour la personne de Louis XVI. Pourtant, ne craignez

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pas trop. Ce roi, objet (ï affection, est déjà un objet d'inquiétude, de suspicion, et pour ceux-là mêmes qui r aimeiit , mais qui, soyez-en sûrs, aiment bien plus la Révolution. Au reste, différez un peu, je le veux bien. L'occasion (^qiiau besoin vous pourrez faire naître) V occasion viendra qui montrera aux gefis de quoi les désaffectionner... Et alors, si vous osez agir, vous verrez la France surprise et à la fois contente d'un événement qui éclaircira devant elle un horizon trop orageux.

Si l'on eut suivi le conseil de ce psychologue, le cours de la Révolution changeait singulièrement. On épargnait à la France les journées du 8 octobre, ou en tout cas, du 20 juin, du 10 août, du 21 janvier. On prévenait l'ingérence des foules, on accomplissait par la légalité ce qui fut fait par la violence.

Au lieu de taxer les Constituants de témérité, il faudrait plutôt, je pense, leur reprocher d'avoir été trop timides, d'avoir méconnu la situation, et les démarches, hardies en apparence, sages en réalité, que cette situation exigeait deux. Mais ils étaient traditionnalistes n'en déplaise à Taine ; monarchistes, ils avaient de l'affection, de la gratitude même pour la personne du roi. En venant, ils avaient apporté cette pensée, ce rêve, d'accomplir la Révolution de compte à demi avec le roi. Renoncer à cet espoir effrayait leur esprit et contristait leur cœur... A ce point que, même après Varennes, quand l'occasion s'offrait si belle d'en finir avec une situation intenable par les deux partis, ils se refusèrent à saisir cette occasion. Taine accuse sans cesse leur raison raisonnante. La raison raisonnante, celle qui table sur les sentiments

104 LIVnK l'UEMIER. — I.A Hl'lVOLUTION

el les passions ordinaires, générales, des liomines, leur eût dicté préciséinont une conduite qui eul élé plus prudente, plus pratique, parce que elle eût été résolue.

Les Constituants ont à peu près ariaché le pouvoir exécutif des mains du roi. 11 s'agit de savoir, s'ils prendront ce pouvoir pour eux : c'est la question du ministère. •

Il y a eu ici l'inlluence d'une idée, je le reconnais ; mais celte idée n est pas empruntée à Rousseau, comme le pense Taihe.

Montesquieu avait professé que le moyen le plus sûr, sinon le seul, d'obtenir un gouvernement à la fois stable et libéral, le moyen le plus sûr de se prémunir contre l'absolulismi^ monarchique ou démocratique, c'était de séparer et d'établir en pleine indépendance l'un de l'autre les trois pouvoirs qui composent tout gouvernement. — Et comme preuve à l'appui, il avait montré l'Angleterre.

Cette théorie avait fortement impressionné tous les esprits quelque peu spéculatifs.

Il semble que lorsqu'ils refusèrent la réalité du pouvoir exécutif au roi, par peur, par instinct de défense, les Constituants auraient pu, du moins, prendre ce pouvoir pour eux, au lieu de le livrer aux corps municipaux, au peuple des électeurs ; et on peut supposer que, s'ils ne le prirent pas pour eux, ils obéirent en cela à la leçon de Montesquieu : la supposition n'est pas absolument vraie. D'abord, l'idée de Montesquieu rencontra en eux un auxiliaire ou même deux auxiliaires : \° Un sentiment, le senlimont monarchique, encore bien vivace chez tous,

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presque involontaire (résultant de leur éducation) (it qu'il leur lépugna absolument de s'appliquer à euxmêmes le pouvoir dont ils de'pouillaient le roi. 2° ils craig:nirent, s'ils prenaient ce pouvoir pour eux, de blesser le sentiment monarchique dans le peuple même, de paraître des ambitieux, des usurpateurs, et d'amoindrir ainsi leui- popularité dont ils avaient tant besoin.

Voici qui prouve que, si l'intérêt leur eût commandé avec e'vidence de transgresser la règle de Montesquieu, ils n'eussent pas manqué de la transgresser, ils eussent obéi à leur intérêt, désobéi à l'idée : c'est qu'ils ont été très près de le faire. Quand il fut question de décider si on permettrait ou si on défendrait aux députés de devenir ministres, en réalité la question débattue fut celleci : « Pouvons nous remettre en somme le pouvoir exécutif dans les mêmes mains que le législatif? »

L'Assemblée, après une assez vive discussion, se prononça pour la négative. Lanjuinais semble avoir fourni à ses collègues l'argument qui trancha leurs irrésolutions. « Nous avons, dit-il, voulu la séparation des pouvoirs. Comment donc nous vient-on proposer de réunir entre les mains des ministres le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif?» Je dis, il semble, parce que l'argument de Lanjuinais, d'une logique irréfutable, pour les esprits imbus de Montesquieu (et ceux-ci étaient fort nombreux) fut la plus faible des causes qui emportèrent réellement la décision de l'Assemblée.

Sur cette question du ministère, ïaine a quelques belles et justes pages. Tout en est bon, le fond, la lorme. Pourquoi faut-il rencontrera la fin une explication vrai-

106 LIVRE l'HEMIER. — LA RlivOLLTlON

mcnl simpliste? Coniiuent n"a-l-il pas su, ou comment a-l-il oublié que la résolution aflirnialive fut sur le point de prévaloir et que la résolution négative fut amenée par un chaos de petites causes très disparates : des compétitions qui s'annulèrent mutuellement, l'indécision de Lafayette, la crainte, la mésestime, la déiiance qui s'attachaient à Mirabeau, lequel semblait désigné pour le ministère avant tout autre, le mauvais vouloir de la Cour, du roi et des contre-révolutionnaires de lAssemblée. L'influence de la théorie ne vint qu'après tout cela.

Taine n'avait, pour ne pas se tromper ici, qu'à se rappeler ce qui se lit dans Governor Morris, l'un de ses oracles. Et, à parler en général, comment Taine, qui a su certainement quelque chose du régime parlementaire tant en Angleterre qu'en France, n'a-t-il pas remarqué que le vote d'un parlement n'est presque jamais le résultat d'un sentiment, d'une idée, ni même d'un intérêt unique, que ce résultat est un composé souvent fort hétérogène, une transaction plus ou moins logique, souvent une combinaison surprenante, à la regarder au fond — et qu'il faut, en somme, s'attendre toujours à ce qu'il en soit ainsi là où il y a élaboration collective de quelques centaines d'hommes.

Je le répète, Taine a raison sur ce point important : la constitution d'un vrai ministère parlementaire eût peutêtre sauvé le roi et préservé la Révolution de ses excès. Je dis peut-être, parce qu'il faut, ce que Taine n'a pas fait, compter cependant avec une chance ; il pouvait arriver que le ministre principal, le gouvernant effectif, se laissât séduire ou corrompre par le roi, ou la reine, ou

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la cour, qu'il écoutât sa vanité ou sa cupidité et qu'alors sourdement il travaillât contre l'Assemblée dont il était le délégué auprès du roi. Qui peut assurer, par exemple, que cela ne serait pas arrivé avec Mirabeau — ou avec Barnave ? 11 n'est pas douteux que cette crainte, juste ou non^ ait fait voter nombre de députés. Pas un mot làdessus dans Taine.

CIIAPITRi: NI

L ORGANISATION DU POUVOIR LEGISLATIF. — LA QUESTION DE LA SECONDE CH AMIÎRE OU CHAMBRE HAUTE

Depuis longtemps, chez nous, on n'avait point vu, — si ce n'est dans cinq ou six pays d'états, — les nobles mettre la main à une besogne d'intérêt public. Ecartés de la haute administration par l'esprit ombrageux de nos rois, sollicités par suite à mener une vie purement mondaine, ils ne savaient môme pas administrer leur fortune, ils laissaient la friche envahir leurs terres et les intérêts des dettes dévorer leurs maisons. Eux-mêmes s'avouaient moins aptes aux affaires que les bonnes tètes de la bourgoisie. Pourquoi ces bonnes tètes auraient- elles investi ces incapacités d'une fonction politique de premier ordre?

Supposons qu'au début de la Révolution, les esprits les mieux avisés, les plus larges du tiers-état, eussent conçu l'espoir de tirer parti de la noblesse dans le nouveau régime, cet espoir devait s'évanouir tout de suite devant l'altitude de cette noblesse. — Us n'étaient pas précisément engageants ces nobles, si j'en crois une page de Taine, qui n'a certes pas voulu les peindre en noir. Pas-

CHAP. VI. — l'obganisation du pouvoir législatif 109

sant en revue les partis qui divisaient la Consliluanle, il dit : « Le premier, celui des aristocrates, comprend le haut clergé, les parlementaires et cette portion des nobles qui voudraient former un ordre à part. C'est lui qui résiste aux fautes et aux folies, mais par des fautes et des folies presque égales. A l'origine les prélats, au lieu de se concilier les curés, les ont tenus à une distance humiliante, affectant des distinctions, exigeant des respects, et dans leur propre chambre se cantonnant sur des bancs séparés. » D'autre part, les nobles, afin de se mieux aliéper les communes, ont débuté par les accuser de révolte, de trahison, de lèse-majesté, et par réclamer contre elles l'emploi de la force militaire (ce sont, disentils, gens bons à pendre ou à embastiller tout au moins.) « A présent que le tiers est victorieux, ils redoublent de maladresse : dans l'assemblée, ils n'écoutent pas; ils rient; ils parlent haut, ils prennent à tâche d'aigrir par leurs impertinences leurs adversaires et les galeries. Us sortent delà salle, lorsque le président pose la question. Us crient à ceux de leur parti de ne pas prendre part aux délibérations ».

Taine en disant qu'ils résistaient « aux fautes et aux folies » n'a pas le mot exact, ce me semble ; ils traitaient ces folies par le dédain; ce n'est pas là résister, c'est renoncer à la résistance et la remplacer par la provocation, ce qui est bien la conduite la plus impolitique qui soit.

« Par cet abandon (à la bonne heure) les clubistes devenus la majorité, font ce qu'ils veulent ; c'est ainsi que la nomination des juges et des évêques est retirée au roi et attribuée au peuple. Bien mieux (ou bien pis) après le

iiO LIVRE PREMlEn. — LA BKVOLUTION

retour de Varennes, lor!»r|ue l'Assemblée^ comprenant que son œuvre n'est pas viable, Aoudra la rendre moins démocratique, tout le côté droit refusera de prendre part aux délibérations ; et ce qui est pis, il votera avec les révolutionnaires pour exclure les Constituants de la législature... sa désertion finit par un suicide. »

Voilà les esprits butés, int-f-ansigeants, arrogants, à qui Taine aurait voulu qu'on réservât un rôle des plus difliciles, un rôle pour loquel l'esprit de concession, de compromis est absolument nécessaire, ainsi que Taine a pu le remarquer dans l'iiistoire de la Cbambro des Lords anglais.

La noblesse elle-même demandait-elle l'établissement d'une chambre haute? elle n'en voulait pas plus que la classe bourgeoise ; Taine le sait fort bien et il Ta dit. Les nobles de province détestaient la haute noblesse, la noblesse de cour, qui leur avait fait sentir trop souvent son dédain, qui accaparait les grâces roj'ales, les pensions, les hauts grades dans l'armée.

C'est pourquoi le gros de la noblesse s'était d'avance prononcé contre l'érection d'une chambre haute, prévoyant avec justesse que la noblesse de cour entrerait seule ou à peu près dans cette chambre, et qu'elle y porterait ses habitudes d'égoïsme et d'ambition exclusive.

11 fallait donc se réduire à composer une chambre haute, rien qu'avec des membres du haut clergé, des parlementaires, des fonctionnaires... Mais l'institution ainsi réduite serait-elle efficace? question inutile à débattre, car la majorité des ecclésiastiques ne voulaient pas non plus d'un privilège politique pour ses chefs,

CBAP. Vf. — l'organisation du pouvoir législatif 111

parce qu'elle ne les aimait guère. En vérité, ces chefs n'avaient pas mérité qu'on les aimât. J'ai tout à l'heure citéTaine sur leur attitude à la Constituante. On ne peut pas dire que leur profession les obligeait à être politiques, mais à quoi elle les obligeait véritablement, c'était à être chrétiens. Ils ne purent pas prendre sur eux d'en faire même le signe.

Taine reproche aux Constituants d'avoir repoussé les conseils qui leur furent donnés par 'quelques étrangers, anglais, américains, tels que Governor Morris, par exemple. Ces étrangers vantaient les institutions de leur pays et ils les proposaient à notre imitation.

En préconisant pour la France des institutions bonnes pour leur pays, ces étrangers manquaient à la vraie méthode pratique telle qu'elle a été exposée par un philosophe historien qui s'appelle M. Taine. Cet illustre philosophe a fort bien expliqué que les institutions ne s'exportent pas, qu'elles doivent naître en chaque pays, comme d'elles-mêmes, en conformité avec la nature du sol, des habitants, etc.

Quelques Constituants ont par avance répondu à Taine : « Oui, sans doute, une haute chambre eut été bonne à constituer plus lard, une fois opérées les réformes nécessaires, les amputations indispensables, et la période de l'apaisement, de la résignation, une fois arrivée ; mais au cours même de la révolution, quand tout était à faire, se créer à soi-même cet obstacle, c'était se donner une peine bien inutile ; car dès que l'obstacle aurait paru insurmontable, on l'aurait tout simplement brisé ; nous aurions créé une Chambre haute, pour la

112 LIVRE PREMIER. — LA RÉVOLUnON

délruire jiresqiie iiussilùt : inslilution bonne en soi, qu'une telle Chambre, mais élanl données les circonstances où nous vivions, bonne aussi à ajourner, à réserver pour des temps plus calmes ». Ces Constituants |»ouvaienl se défendre par l'exemple de la révolution anglaise. On sait que la Chambre des Lords, qui d'ellemême s'était d'abord coupée en deux, fut abolie finalement. Et cependant ces lords anglais, on vertu du passé parlementaire de l'Angleterre, était probablement des hommes autrement experts en politique que nos seigneurs français.

A y bien regarder, ces Constituants réfractaires provisuiremenl à l'idée des deux Chambres étaient les vrais disciples anticipés de Taine, par exemple Barnave, quand il objectait les circonstances locales et mortunlanées et qu'il disait : c< Le courant était trop fort. Il fallait passer par une Chambre. » Que le courant égalitaire fut fort, cela est, je crois, démontré par les faits, mais le curieux c'est que Taine a pris soin de renforcer, sans le vouloir, l'argument de Barnave. Pour lui, en ellet, le courant égalitaire de 1781) ne procède pas du moment, mais de la nature du Français, lequel est irrémédiablement égalitaire de par la constitution de son esprit — lequel voit tous les hommes pareils, par un excès d'abstraction.

Les politiques de la [{évolution y sont arrivés, à cette constitution recommandée des deux Chambres, dès que

CHAP. VI. — l'organisation DU POUVOIR LÉGISLATIF 113

les circonstances ont été moins tempétueuses. Mais remarquez que l'esprit égalitaire des Français y fut encore suflisamment observé, respecté. Les deux Ciianibres ne furent pas puisées à deux sources totalement dillérentes et ne furent pas trop sensiblement étagées l'une sur l'autre. Ainsi, dès que les circonstances parurent s'y prêter, nos politiques essayèrent d'un compromis entre les conseils de l'expérience anglaise et les exigences convenues de notre caractère national.

Que devient en tout cela l'empire spirituel de Rousseau et du contrat social?

Cette thèse de Taine sur l'emploi, qui était à faire, en J789, de la noblesse, du haut clergé et des hjauts fonctionnaires, se rattache chez lui à une thèse plus large : 11 faut que les hommes compétents gouvernent, ou tout au moins qu'ils aient une part très efîective au gouvernement. C'est le vice capital et le danger capital des démocraties que de faire compte uniquement du nombre.

En principe, Taine a raison ; il n'a même que trop raison. Les démocraties ont, je crois, à accomplir une évolution bien difficile, presque impossible en apparence, tant elle répugne à leur caractère actuel, mais qui, je l'espère, s'accomplira tout de même par lassitude, indifférence, lorsqu'on aura assez longuement souffert du régime parlementaire fondé sur la prévalence absolue des majorités. Un temps viendra où le gouvernement, qui aura été d'ailleurs fort réduit quant au cercle de son action et de son pouvoir, intéressera moins les masses ; les épreuves qu'elles auront traversées les inclineront, non pas à se démettre absolument, ce qui n'est pas du Lacombe. 8

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tout souhaitable, mais ù se floumellrc aux capacités, dans des conditions définies, à confier l'accomplissement de leurs vœux, de leurs désirs à des hommes jugés habiles, par d'autres hommes déjà compétents eux-mêmes, comme on confie aujourd'imi le soin de sa santé ébranlée au médecin et par la môme raison.

Donc Taine n'a pas tort de réclamer le gouvernement pour les compétents, mais il va les chercher là où ils ne sont pas. C'est du moins mon avis : «une aristocratie est, dit-il, le jardin où croissent les hommes d'Etat, le seul terroir où ils viennent à bien » ; ou encore « l'aristocratie est le haras spécial pour coureurs politiques » et encore (car Taine use de ces diverses figures) « l'école où se forme le pilote unique, seulcapable de trouver la passe entre les récifs et de donner juste à temps le coup de barre qui sauvera le navire. » A preuve Robert Peel, Canning, Pitt. Et, ajoute-t-il, « on s'explique très bien que ces capacités politiques se forment parmi les membres de la classes aristocratique, quand on considère les conditions où leur intelligence s'élève et se développe. Ils sont riches, n'ont pas besoin d'exercer un métier, une profession ; par là ils sont en quelque sorte désintéressés, sans visée personnelle ; ils ont naturellement celle du bien général ; ils ont du loisir pour étudier, apprendre les langues, voyager. Leur rang les introduit de plain pied auprès des personnes distinguées, des chefs de parti, des gouvernants dans tous les pays. Leur esprit est large, compréhensif, n'ayant aucun pli, aucun tic professionnel. » — Très bien, mais ces conditions, toutes favorables, en apparence, peuvent agir en sens contraire.

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Désintéressés peut-être pour eux-mêmes — et encore ! l'est -on jamais de gloire ou de popularité? — ces hommes sont mus par l'intérêt de leur classe, et ils ont les préjugés de leur classe, lesquels, je crois, sont plus tenaces, plus oppressifs pour l'esprit que les plis professionnels. La richesse procure les moyens de faire des études désintéressées, prolongées et étendues, mais elle procure aussi les moyens de ne pas travailler et de jouir beaucoup ; par suite, la paresse d'esprit peut l'emporter ou la perpétuelle agitation dans les plaisirs. Les membres d'une aristocratie sont admis aisément et par préférence, par privilège, aux places d'où l'on gouverne, ils n'ont donc pas à se donner de mal pour y arriver. Ils sont les élus d'un concours où la préparation n'est pas de rigueur : un pair d'Angleterre est le produit de l'hérédité (l), force aveugle, et du droit d'ainesse, dont les Anglais eux-mêmes disent une bien jolie chose : « elle a ce résultat de ne faire qu'un sot par famille y>. Au reste, les faits, les hommes, que Taine nous donne comme preuves expérimentales, sont discutables à ce point de vue.

Les grands politiques qu'il cite n'appartiennent pas tous, il s'en faut, à l'aristocratie héréditaire, première -désillusion. William Pitt (Lord Chatam) ne sortait pas

(1) Le roi fait des pairs; ceux-ci constituent une aristocratie qu'il faut distinguer de l'autre et dont l'origine appelle des réflexions différentes.

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d'une ancienne famille titrée, (lanning était fils d'unemèro qui vivait dans io monde du théâtre. Rohort Peel était le fils d'une famille de. manufacturiers. La famille de Gladstone était roturière, celle de Disraeli était juive.

Si nous regardons à leur éducation, à leur préparation, elle nous paraît plutôt fort écourlée. Le second i'ilt devient ministre à 24 ans. Canning entre dans la politique à 23 ans, Robert Peel débute à 21 ans. Gladstone obtient son premier ministère à 23 ans. 11 est difficile de supposer qu'ils aient apporté aux alï'aires une grande somme d'expérience.

Avaient-ils au moins reçu une instruction spéciale, appropriée? Macaulay, qui sait les choses mieux que Taine, nous désabuse complètement sur ce point. Leur instruction fut tout autre, que Taine n'a l'air de le dire, et tout autre aussi le mérite qui mit en selle, si jeunes, ces illustres coureurs. Selon Macaulay, s'ils ont appris (juelque chose dans leur jeunesse c'est à bien parlej:, à improviser aisément, à inventer des arguments et à en rétorquer, bref à gouverner par la parole la majorité plus ou moins éclairée d'un parlement. Le second Pitt a eu dans son père un vrai professeur de rhétorique qui lui faisait faire des devoirs et les corrigeait. Gladstone avait acquis le savoir d'un fort humaniste . Disraeli avait écrit des romans.

Au reste, Macaulay parlant de ce gouvernement anglais, qui est le sien, qui lui est bien plus familier qu'il ne l'est à Taine, nous avertit du caractère principal de ce gouvernement : Avant tout parlementaire et oratoire (Oratoire! une qualité que Taine déteste).

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« Dans ce gouvernement, dit Macaulay, le don de la parole est la qjualité la plus hautement prisée que puisse posséder un homme politique. Et ce don peut se rencontrer au [dus haut degré, sans être accompagné de jugement... de la faculté de pénétrer le caractère des hommes et les signes du temps... On pourrait tirer de l'Almanach royal une liste curieuse de chanceliers qui ignoraient les principes de l'équité, de premiers lords de ramirauté qui ignoraient les principes de la navigation, de premiers lords de la trésorerie qui ne savaient pas la dilFérence de la dette consolidée et de la dette flottante, etc. »

Sorel, bien renseigné, quoique Français, sur les véritables mœurs de l'Angleterre, et, en tout cas, observateur plus froid et par suite plus sûr que Taine, nous apprend à son tour ce que voici: Fox d'une instruction bornée à l'histoire politique (et encore quelle histoire !) ne savait rien des finances et du commerce ; c'était un humaniste. Burke « avec une i are puissance de dialectique et d'invectives, faisait des dissertations... plutôt que des discours. Il combattit les abstractions révolutionnaires par des abstractions monarchiques. Les débats du parlement anglais sont demeurés célèbres et méritaient de l'être ; mais ils étaient oratoires à la manière classique ». Même fonds chez les plus fameux politiques « Lord Chatam ne savait rien complètement, il ne s'était adonné avec suite à aucune étude, le droit lui demeurait aussi ' étranger que les finances. 11 ignorait jusqu'au règlement de la Chambre des communes. Mais c'était un merveilleux orateur ».

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L'éducation de William l'ilt fut exclusivement classique : les auteurs anciens, avec quelques éléments de mathématiques. Son père recueillait pour lui des morceaux choisis déloquence ; il lui faisait lire des sermons;, il l'exerçait au lieu commun et à l'aijondance... Arrivé à Cambridge, Pitt ne s'occupe que de l'art oratoire. 11 tient registre de phrases brillantes. A 24 ans, il devient ministie. (Sorel. — IJ Europe et la lîrvolution française, t. ï, livre I. ch. iii.) Sorel finit en disant : « L'Angleterre est soumise au gouvernement parle discours. C'est le milieu le plus propre au règne de l'esprit classique. »

Il n'est pas inutile de remarquer que Robert Peel et Cauning entrent dans la politique par la Chambre des Communes, et que membres de la Chambre basse, ilsagissent avec autant d'efficacité que s'ils eussent été de la Chambre haute. Cela permet de croire qu'un aristocrate, bien doué, n'a pas absolument besoin, pour utiliser sa capacité exceptionnelle, d'être placé dans une mùme salle avec d'autres aristocrates d'esprit commun. La question, qui paraît une à Taine, est double en réalité. En admettant que ce qu'il dit de l'aptitude des aristocrates soit vrai, il ne s'ensuit pas encore qu'il faille en bourrer une Chambre particulière. Et quelle singulière logique ! Taine reproche amèrement aux Constituants d'avoir constitué en vue de l'homme général, alors qu'il l'aurait fallu faire en vue de l'homme français ; et voici, qu'à leur place, il aurait constitué une haute Chambre à l'anglaise, comme s'il s'agissait de riiomme anglais. Il ne s'est pas souvenu qu'en 1857 (article sur Troplong et Montalembert) il avait écrit ce qui suit : « Chaque peu-

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pie a son génie distinct. C'est pourquoi chaque peuple a une histoire distincte (et réciproquement, dirai-je). Les gouvernements, comme les plantes, sont indigènes. Transplantés, ils périssent ou languissent. » Remarquez en passant cette comparaison : comme les plantes. Taine n'ignorait pourtant pas que nombre de plantes se sont laissé transplanter, et que, par exemple, la plupart de nos arbres fruitiers sont exotiques. La comparaison est donc fausse et l'argument maladroit. 11 n'y avait là rien qui l'obligeât à nous lâcher ce « comme les plantes » et c'est pourquoi j'ai relevé ce petit mot. Il n'a l'air de rien et il est très significatif; justement par son inutilité, il trahit cette manie, et comme cet automatisme de la comparaison qui sévit trop souvent sur le style de Taine.

11 est possible qu'en un temps, en un pays donné, un corps composé d'hommes de haute naissance ou de grande fortune ait eu réellement le pouvoir de soutenir et de contenir à la fois le gouvernement ; c'est qu'alors, sans doute, la naissance et la fortune possédant du prestige sur les esprits, chacun des membres du corps avait une clientèle autour de lui, était le chef de soldats certains quoique invisibles ; mais chez nous, la naissance, la fortune sont environnées de toute autre chose que de prestige. Une Chambre haute eût été loin de posséder de l'autorité morale. En appuyant le gouvernement, elle l'aurait plutôt compromis ; en le combattant, elle eût risqué de le rendre populaire. En 1789 déjà, comme de nos jours.

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J'hoinme noble ou riche n'a plus personne derrière lui, c'est un isolé, pis encore, c'est un Lut visé par la haine, demain ce sera une cible.

Impopulaire, celte Chambre l'eût été indiscutablement, pour qui lit avec attention Taine (sans parler des autres historiens). 11 n'y a qu'à voir chez lui comme on traite partout, et tout de suite, les seigneurs, les intendants, les parlementaires. A quoi cette Chambre eùtelle servi, si on ne lui eût pas donné un vdto quelconque? Et si de ce vélo elle eût voulu user, que serait-il advenu? On l'eût balayée, comme on balaya le roi, lui si populaire pourtant tout d'abord. Seulement on l'aurait balayée plus tôt et avec plus d'entrain.

S'il y a ici un théoricien, un politique spéculatif, qui méconnaisse les hommes vivants et les circonstances actuelles, c'est Taine, ce me semble, plutôt que la Constituante, c'est Taine qui fabrique une ronstilution pour la France, d'après une formule, — et une formule anglaise. Je ne veux pas dire pour celaque la Constituante se soit montrée impeccable ; il s'en manque ; mais ses fautes, qui ont été graves, furent (les plus graves particulièrement) les effets de sentinjents très ordinaires, très humains, exaspérés par des circonstances extraordinaires: l'instinct de la conservation, la peur, l'ambition du pouvoir ou de la popularité, etc. Les Constituants firent de la politique de guerre — d'une guerre à la fois défensive et agressive — ce qui explique bien mieux leurs fausses démarches,leurs mesures mal calculées, que la cause alléguée par Taine. Cette passion, purement cérébrale, pour des idées théoriques préconçues, que Taine suppose avoir

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tout fait ou à peu près, est un mobile faible de sa nature. Dans la bataille politique, comme dans la bataille, un tel mobile s'efface irrésistiblement chez tous les hommes (sauf exception bien rare) et cède la place à des mobiles plus impérieux.

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