‹ Taine, Historien et sociologueChapitre 6 sur 26 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'anarchie spontanée. — LES CONSEILS QUE TAINE AURAIT DONNÉS AUX CONSTITUANTS

Des six volumes consacrés à l'histoire de la Révolution, les deux premiers portent un titre dramatique : L'Anarchie ; et dans le premier de ces deux volumes, le premier livre est intitulé « L'Anarchie Spontanée ». Ce premier livre, composé de quatre chapitres, raconte uniquement des émeutes, des soulèvements populaires, qui ont pour théâtre la France entière. Ces émeutes justifient à peu près le terme d'anarchie employé par Taine, car d'abord elles sont nombreuses, et de plus elles éclatent simultanément dans des localités éparses sur la surface du territoire national. Supposons qu'aujourd'hui de pareils troubles vinssent à se produire à peu près en même temps dans vingt endroits de la France situés un peu de tous côtés, nous-mêmes parlerions volontiers des dispositions anarchiques du peuple.

En sus des troubles que Taine mentionne, il en a existé qu'il ne mentionne pas, certainement, car, très justement, on a pu reprocher à Taine de s'être documenté en hâte et avec insuffisance. Donc, n'ayant pas tout su, il

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n'a pas tout dit. Et, outre les points troublés, signalés par lui, nous pouvons, nous devons nième logiquement supposer dans les vides, dans les blancs de son érudition d'autres points égalenienl troublés. 11 est inadmissible que, se documentant au hasard, ïainc soit tombé sur tous les endroits où l'émeute a sévi, sans en manquer aucun : ce serait là un résultat bien invraisemblable.

Mais que signifiait dans l'esprit de Taine, cette épithète de « spontanée »? Il a voulu, je crois, distinguer par là les désordres^ auxquels le peuple s'est porté de lui-même avant que la Constituante nuit fait son œuvre, d'avec des désordres qui furent, suivant lui Taine, les effets des lois de la Constituante. Et celte épithète est moins justifiable, car si les désordes qualifiés de spontanés ne furent pas les effets du gouvernement constitutionnel, ils furent les effets de l'Ancien régime, et, par cette raison, ni plus, ni moins, spontanés que les autres.

Nous n'avons pas ici à juger les récits de Taine en tant qu'exacts historiquement, nous avons à relever les idées, les sentiments, bref la psychologie qu'il attribue à ces foules en mouvement.

C'est d'abord, nous dit-il, une souffrance physique, la faim, et une inquiétude de l'ordre économique, très stimulante de sa nature, la peur de manquer de pain.

La récolte a été médiocre depuis plusieurs années, et de plus^ gâtée en beaucoup d'endroits par les orages.

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Quantité de gens souffrent réellement de la famine, ou sont en transes parce qu'ils la prévoient.

Seconde cause d'un ordre bien différent : juste à ce moment, la royauté arrivée par la mauvaise gestion de ses Qnances devant la banqueroute imminente et la difficulté de pourvoir aux dépenses les plus nécessaires, conçoit le dessein de convoquer les représentants de la nation pour en obtenir de nouveaux impôts. Le roi, la cour, les ministres, tous sentent que le succès de ce dessein est lié à certaines conditions. 11 faut offrir au peuple l'espérance d'un régime meilleur, où les impôts seront répartis avec plus d'équité, où les abus les plus criants seront réformés.

La réunion des Etats-Généraux est annoncée, promise au peuple en novembre 1787. Le 5 juillet 1788 le gouvernement demande à tous les corps et personnes compétentes, des mémoires à ce sujet. Le 8 août, il fixe la date de leur tenue. Le 5 octobre, il convoque les notables pour en délibérer avec eux. Le 27 décembre il accorde une double représentation au Tiers... Le 24 janvier 1789, il règle la forme des convocations... Tous ces appels et tous ces actes sont autant de coups qui retentissent dans l'imagination populaire : Sa Majesté, dit le règlement royal, a désiré que des extrémités de son royaume et des habitations les moins connues, chacun fut assuré de faire parvenir jusquà elle ses vœux et ses réclamations . Ainsi la chose est bien vraie^ tout à fait certaine, on invite les Français à parler^ on les consulte, on veut les soulager ; désormais leur misère sera moindre ; des temps meilleurs vont commencer. L'imagina-

tion populaire ne s'étonne pas trop du langaf^e encourageant que lui tient le roi. Depuis des siècles, en France, dans les cliaiimicres où l'on soulTre, de père en fils on se répèle : Ok ! si le roi savait, car le roi est bon et ce sont ses ministres qui font le mal ! Si le roi savait, nous serions heureux; mais il est trop loin, trop bien gardé, circonvenu : il ne sait pas / Et l'imagination pojtuiaire se dit que le roi sait maintenant et que, sachant, il veut naturellement le bonheur de de son peuple. « Or le roi « peut tout. Alors qu'avons-nous à craindre, et qu'est-ce « qui nous empêche de tout espérer? » Et l'on espère tout, vaguement, violemment. Comme les vœux du roi pour son peuple concordent censément avec les désirs du peuple lui-même, celui-ci, dans les campagnes, se prête avec un zèle concevable à prévenir les vœux du roi. Le résultat est tel qu'un haut fonctionnaire écrit aux ministres : Ce n'est pas une émeute isolée, comme à l'ordinaire.., la partie est liée et dirigée par des prijicipes uniformes ; les mêmes erreurs sont répandues dans tous les esprits... Les principes donnés au peuple sont que le roi veut que tout soit égal, qu'il ne veut plus de seigneurs et d^évèques, plus de rangs, point de dîmes, de droits seigneuriaux. Ainsi ces gens égarés croient user de leurs droits, et suivre la volonté du roi,.. V insurrection contre la noblesse et le clergé est aussi vive que générale... Le peuple déclare quilne veut rien pager, ni impôts, ni droits, ni dettes.

Ce témoignage est relatif à l'état de la Provence en mars et avril 1789, alors que les Etats-Généraux n'existent pas encore, mais, du plus au moins, l'état mental des

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foules, sinon leur conduite, est, dans toute la France, le même qu'en Provence.

Rien n'est mieux témoigné, rien n'est plus incontestable que ces faits : partout oii les masses arrêtent les convois de grains, pillent les magasins de blé, partout où des attentats se commettent (déjà) contre les personnes nobles, contre les hauts dignitaires du clergé, de l'administration, ou contre les propriétés, les droits de ces personnes, le peuple accompagne ses actes de Vive le roi, se réclame du roi, ou par d'autres signes équivalents, fait entendre qu'il se croit en accord avec la volonté du Roi.

Ces principes donnés au peuple, dont parle la lettre citée plus haut, qui les a donnés? La réponse est aisée : c'est le roi, c'est le gouvernement qui les a donnés... Oh, sans le vouloir, assurément ; mais là n'est pas la question ; que ce gouvernement l'ait ou non voulu, les idées populaires émanent de lui, elles sont issues de sa conduite imprudente jusqu'à l'aveuglement.

Taine parle très bien du sentiment d'espérance indéfinie qui grisa les foules ; il aperçoit ce que cette ivresse avait de dangereux, ce qu'elle devait produire de funeste, étant donné l'état mental d'un peuple si mal préparé par les leçons de l'ancien régime, mais^ bienveillant et opti- miste pour tout ce qui vient d'un certain côté, il tourne l'imprudence énorme du pouvoir à son éloge. Il ne voit là que la bonté paternelle du roi, et des bienfaits dont on

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OUI (lu lui èlie reconnaissant, et ce lui est seulement occasion de louer le caractère de ce prince. 11 oublie le besoin d'argent qui est à l'origine de ces bienfaits, et l'envie d'obtenir cet argent au meilleur compte possible. Il ne voit pas les choses dans ce raccourci exact, à savoir que tout à l'heure le roi, au lieu de consentir à débattre ce prix avec la nation, prétendra le fixer lui-même — à quoi la nation, sa partie la plus intellectuelle du moins, se refusera naturellement, et légitimement.

En somme, Louis XVI est le premier en date des auteurs de la Révolution. Il y a sa part de responsabilité, et si d'aucuns ont péché par méconnaissance des Français d'alors, il est du nombre, lui, le mieux placé sans conteste pour être bien instruit. Par exemple, on ne peut pas dire, je crois, qu'il ait failli pour avoir lu le Contrat Social, ou s'être imbu de la méthode abstraite des philosophes.

Quoi qu'il en soit, voici que le peuple est entré en scène ; Taine vient de nous raconter la première de ses Jacqueries, et il n'a pas manqué à nous expliquer la psychologie d'où elles procèdent. Il nous explique très bien que c'est à la fois la psychologie générale des foules et la psychologie spéciale des foules françaises, telles que le passé historique les a faites. Je ne trouve pas, pour mon compte, que sa psychologie soit fausse, hélas nonl Je ne lui reprocherai pas d'avoir donné dans ses volumes une si large place aux excès populaires. Cela fait

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précisément son originalité comme historien de la Révolution. Avant lui, cette histoire avait été présentée vraiment comme un peu trop idyllique à l'exception de cette partie qui a nom la Terreur, laquelle, décidément, ne se prêtait pas à endosser le caractère d'une idylle. Mais je lui reprocherai des termes amers, un ton colérique ou méprisant. S'il y a eu un taureau populaire, — et j'accorde qu'il y a eu du taureau, — il faut juger ses charges furieuses contre ce qui le blesse, dans un sentiment plus froid, qui serait en même temps plus équitable ; bref, il faudrait le juger en taureau. Après cela, il est très bon qu'on nous avertisse des dangers qu'on peut courir avec ce taureau dans des circonstances données. Et Taine, qui nous a avertis fortement, eût fait pour le mieux s'il n'avait fait que cela.

Cependant ce peuple qui, agissant tumultueusement dans les rues des villages et sur les grands chemins, commet des actes vraiment déplorables, on le convoque dans des comices ; il y paraît, il y parle, y écrit ou y dicte ses plaintes et ses vœux : ce sont ses caliiei's. Taine parait ne pas les avoir consultés avec assez d'attention. 11 eût été frappé, lui, psychologue, d'un contraste qui est, en effet, saisissant. Il eût aperçu là ce même peuple avec des attitudes, des gestes, une physionomie, un caractère, bien différents de tout ce qu'il montrait dans la rue. Et Taine eût sans doute soupçonné que l'empire des circonstances extérieures, des formes, si vous voulez, pou-

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vait s'tMeiidie fort loin : par extMn[)le que les résultats peuvent dilTûier singulièrement selon que les hommes s'assemblent dans un endroit clos, à une date préfixée, pour un dessein délini, sous des règles convenues, ou qu'ils s'assemblent brusquement dans l'espace libre.

Les cahiers de 8î) indiquent plutôt un peuple de sens rassis, un peuple rempli de bons sentiments. Leurs auteurs font entendre beaucoup de plaintes, sans doute, mais convenons qu'ils avaient de bien nombreux sujets de se plaindre ; ils réclament des réformes sur bien des points, mais c'est aussi que bien des points étaient à réformer. Ils parlent parfois avec l'accent de l'impatience, mais pour bien juger de ce point il faudrait peut-être avoir eu à souffrir les mêmes choses qu 'eux(l).

(1)« Sire, écrit un village de Champagne — Culmon, près Langres, — tout ce qu'on nous envoyait de votre part c'était toujours pour avoir de l'argent. On nous faisait bien espérer que cela finirait, mais tous les ans cela devenait plus fort. Nous ne nous en prenions pas à vous, tant nous vous ainnions, mais à ceux que vous employez et qui savent mieux faire leurs affaires que les vôtres. Nous croyions qu'ils vous trompaient, et nous nous disions dans notre chagrin : Si notre bon roi le savait!... Nous sommes accablés d'impôts de toutes sortes; nous vous avons donné jusqu'à présent une partie de notre pain, ei il va bientôt nous manquer si cela continue. Si vous voyiez les pauvres chaumières que nous habitons, la pauvre nourriture que nous prenons, vous en seriez touché ; cela vous dirait mieux que nos paroles que nous n'en pouvons plus et qu'il faut nous diminuer... Ce qui nous lait bien de la peine, c'est que ceux qui ont le plus de bien paient le moins. Nous payons les tailles et tout plein à'uslevsJlea, et les ecclésiastiques ei les nobles, qui ont les plus beaux biens, ne payent rien de tout cela. Pourquoi donc est-ce que ce sont les riches qui payent le moins? Est-ce que chacun ne

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Souvent, au contraire, ils expriment une défiance touchante d'ou.v-aièmes ; ils soupçonnent leurs vœux de hardiesse, et se déclarent prêts à accepter des atermoiements, des demi mesures, des satisfactions minimes, en attendant mieux.

Le 5 mai 1789, lés Députés du Tiers arrivent à Versailles, porteurs des réclamations de la nation. De ces réclamations, les unes touchent le souverain, les autres le clergé et la noblesse. Au souverain, la nation réclame un droit qui n'est pas tout à fait nouveau, tout à fait extra-historique, puisque le Moj^en Age en a connu au moins la formule; c'est le droit de consentir les impôts demandés par le prince, d'en débattre l'emploi avec les ministres du prince, et enfin de surveiller cet emploi. Au prince encore, elle réclame un droit nouveau : celui de participer au gouvernement du pays, départager avec le roi l'exercice d'un des pouvoirs publics, le pouvoir législatif...

Si ce droit n'est pas fondé sur des concessions ou (ies transactions antérieures, il l'est certainement sur les désirs et les vouloirs de la nation. Tout ce qui compte dans cette nation comme intelligence, ouverture d'esprit, degré de civilisation, tout ce qui doit être compté, même par un aristocrate comme Taine (je devrais dire surtout par un aristocrate comme Taine), n'en est plus à croire

doit pas payer selon son pouvoir? Sire, nous vous demandons que cela soil ainsi parce que cela est jusle, etc.

au droit divin des rois, et pas davantage au droit qu'aurait le roi de pfouverner arbitrairement les Français à titre de propriétaire héréditaire du sol et des habitants.

Ce sont là concepts arriérés, dépassés, dont il ne faut pas prétendre imposer le respect et surtout les conséquences pratiques à des esprits libérés par îa culture de trois siècles. Notez bien que les nobles eux-mêmes, intéressés par un autre côté à la conservation de l'ancien régime, protestent à cette heure contre le régime de l'arbitraire, et désirent également avoir part au pouvoir législatif.

Aux ordres privilégiés, le Tiers-Etat, «'est-à-dire la nation, réclame l'abandon de deux privilèges exorbitants ; le privilège qui les exempte de la plus grosse part des impositions ; le privilège de composer les deux tiers du pouvoir consultatif (ou législatif, selon ce qui sera décidé ultérieurement au sujet du régime politique). Ce privilège peut rendre vaine la participation du troisième tiers qui n'est pas moins que la nation.

A l'un de ces deux ordres, à la noblesse, le Tiers-Etat réclame, en outre, l'abandon d'impôts, de redevances et d'usages onéreux, qui ne sont plus compensés par des services correspondants et équivalents, et partant injustes, dans le sens le plus exact du mot.

Que ces réclamations soient l'expression exacte des désirs, des vœux du pay>, il n'y a point à en douter. Les cahiers rédigés par les assemblées de bailliage, par les assemblées électorales, nous le certifient.

A présent, je le demande, faut-il croire avec Taine

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que les gens de toute classe, de toute profession, de tout étage intellectuel, bourgeois intelligents et instruits des villes, humbles cultivateurs des campagnes, éprouvent de concert ces désirs, forment ensemble ces vœux en suite de l'idée qu'ils se sont faite d'un homme abstrait, d'un homme général? Ou faut-il croire plutôt que c'est la suite, l'effet, des souffrances et des gènes que l'état actuel leur impose, qu'ils sentent réellement, qu'ils déclarent d'ailleurs expressément, qu'ils énoncent avec d'abondants détails et des circonstances si précises, si triviales même, qu'elles ne paraissent vraiment pas être le fruit d'une opération abstractive, fut-ce la plus élémentaire ?

Les représentants du Tiers sont arrivés pleins d'espoir, d'espoir dans le roi. Ils préjugent de ses intentions d'après un caractère qu'ils lui prêtent, et d'après des actes dont ils croient comprendre le mobile. De luimême le roi n'a-t-il pas convoqué les Etats généraux, appelé autour de lui les députés delà nation? N'a-t-il pas de lui môme accordé au Tiers une représentation égale à celle des deux ordres privilégiés?

Cela n'indique-t-il pas assez clairement qu'il désire ou accepte l'existence d'une seule et unique assemblée? Dans la supposition contraire, quel sens aurait cette concession? Aucun (1).

(1) Tout le monde en jugeait ainsi, saas en excepter les conseillers ordinaires de Taine, coname Morris, à qui la concession

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Les événements qui devaient déconcerter leur optimisme ne se lirent pas attendre. Le 20 juin, on les met hypocritement hors de chez eux, dans la rue ; le 23 juin, on les convoque pour subir les remontrances du roi, et, ce qui est plus grave, la déclaration de ses volontés souveraines.

Dès cette première heure, ce premier pas, Taiiie désapprouve et blàmo les Constituants. Ils n'ont pas accepté les concessions que la déclaration royale contenait !

Or qu'est-ce que le roi concédait? Ou plutôt, d'abord, qu'est-ce qu'il ne concédait pas? 11 ne concédait pas l'existence d'une assemblée unique, nationale, formée des députés des trois ordres, tous égaux en droits, en pouvoir. Et il faut bien avouer qu'un pareille assemblée était une brusque et énorme nouveauté. A elle seule, elle était toute une révolution, je reviendrai sur ce point. — Il ne concédait à personne, pas même aux futures assemblées distinctes de la noblesse, du clergé, du Tiers- Etat, la latitude de toucher aux droits réels et honorifiques de la noblesse, non plus qu'à la discipline, au régime intérieur du clergé, tant séculier que régulier. Il ne concédait pas l'égale aptitude aux fonctions publiques et notamment l'aptitude aux grades militaires. Bref, à peu près tout le demeurant du Moyen Age, et le plus pesant de ses restes, était réservé, mis à part, déclaré intangible. 11 concédait au futur parlement le pouvoir de dresser

de la double représentation du Tiers fait dire ce mot : « Le roi a été d'abord pour le peuple. »

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avec ses ministres le budget annuel, d'en décider les dépenses et les recettes. A cela il ajoutait une promesse: si les deux ordres privilégiés voulaient bien renoncer à l'exemption d'impôts dont ils jouissaient, il promettait de ratifier cette généreuse résolution.

Selon Taine, le roi, en accordant à la nation la discussion et le vole du budget. Faisait la concession décisive, celle qui devait en amener d'autres inévitablement, car, dit-il, qui tient les cordons de la bourse, tient tout (1)... Sans doute, mais à une condition, c'est que le percepteur, accompagné de garnisaires, n'aura pas le pouvoir d'ouvrir votre bourse malgré vous ; c'est-à-dire qu'on aura le courage de lui résister, et la force qui fait triompher celte résistance. La fameuse concession n'est rien en elle-même, elle ne vaut que par le concert courageux des contribuables, lequel est chose difficile et rare ; et finalement elle ne vaut que par l'emploi résolu de la force, par l'acceptation des moyens révolutionnaires : au total, concession purement verbale.

Le roi n était pas homme à manquer de parole, on devait se confier à sa bonne volonté. Point dépensier^ point autoritaire, plutôt débonnaire et faible, il semblait justement fait pour s accommoder d'une royauté constitutionnelle. Je trouve l'argument de Taine assez bon pour la thèse contraire. A mon sens les députés du Tiers devaient se dire : Quelque homme qu'il soit, un roi, qui a exercé une fois la royauté absolue, est impropre au mé-

(1) Oa verra plus tard Taine estimer de nulle importance cette même concession qu'il juge ici décisive.

Lacombe. 6

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lier de roi constitutionnel. Il ne voudra jamais /aire ce mêtifr jusquau bout, car si. par U7i miracle de caractère, il f'tait dispos/' à accepter pour lui-même cette déchéance, sa femme, ses enfants., ses proches., ses courtisans, une partie de ses sujets l'en empêcheront. On lui représentera qu^il dément ses aïeux, qu'il trahit sa famille, ses partisans, quil sacrifie V intérêt même de son pays, qu'il manque éi son honneur de roi. Voilà ce qui serait ;i craindre avec un roi qui aurait un caractère personnel, qui aurait du caractère. « Ici, le cas est pire, et « le danger, qui n'était que probable, devient une certia lude. Tenons-nous pour certains que cet excellent a prince sera trop bon pour faire assez de peine à sa « femme, à ses frères, à ses familiers, à tout son enloua rajze. Il a adopté puis chassé Turgot; autant il en fera « de Necker. C'est un être vacillant, une nolonté. Ce € n'est pas lui qui est roi ; c'est, pour le moment, le a comte d'Artois. Demain ce sera un autre. Donc, pre- « nous avec lui toutes les sûretés que nous pourrons « prendre. »

laine dit : Ils devaient accepter et attendre. Mais quoi ! Jls rejettent les réformes limitées, les transformations graduelles. Selon eux leur droit et leur devoir sont de refaire la société de fond e« comble. Ainsi Pardonne la raison pure qui a découvert les droits de l'homme et les conditions du coiitrat social. Et là-dessus Taine s'exalte et part dans une envolée oratoire : Appliquez le contrat social si bon vous semble, mais ne l'appliquez quaux hommes pour lesquels on l'a fabriqué, aux hommes abstraits qui ne sont d'aucun pays... entités qu'on a for-

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tnées en reirancliant expressément toutes les différences qui distinguent un homme d'un autre, un Français d'un Papou, un Anglais moderne d'un contemporain de César.

Reprenons contact avec la terre et regardons d'un œil calme autour de nous. Qu'y voyons-nous? Des députés qui, ayant reçu de ce qu'ils croient bien sincèrement être la nation (Taine lui-même ne contesterait pas ce point capital) une mission déterminée, se refusent à transiger sur celte mission, à écarteler leur mandat, à en abandonner, sur une sommation hautaine, les articles qui tiennent le plus à cœur à leurs mandataires, par exemple l'abolition, ou au moins l'atténuation des droits féodaux. — articles auxquels d'ailleurs eux-mêmes adhèrent en toute conscience et avec ardeur.

Taine, hypnotisé vraiment par son homme abstrait et par le Contrat social^ oublie étonnamment que les députés ont derrière eux des électeurs qui leur ont enjoint avec précision de réaliser telles et telles réformes, de ne pas se séparer avant de les avoir réalisées, et même (en bien des cahiers) sans avoir donné à la France la constitution politique qu'on estime faire défaut.

Il oublie que ces députés ont dû tenir compte honnêtement des injonctions de leurs électeurs, et qu'enfin ces électeurs, que les députés n'ont pu manquer d'avoir présents à l'esprit, sont des Français existant en chair et en os, et nullement les hommes abstraits de Rousseau.

Et cela apparaît assez fortement dans les occasions dé-

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cisives : par (exemple le jour où ils trouvent fermée la salle de réunion, et le jour où le roi leur signifie de se séparer. Quand Mirabeau répond : A^oJts sommes ici par la volonté du Peuple, ce n'est pas d'un peuple ima^nnaire, du peuple idéal de Rousseau qu'il se réclame, c'est d'un peuple réel, précis ; de celui qui leur a dit : Vous ne votis séparerez pas sans avoir donné éi In France un ré- (jinie politique fixe, et sans avoir assuré l'existence, la continuité de ce régime.

Ils auraient dû attendre ! — Et la nation, elle, auraitelle attendu? Qui peut nous assurer pareille chose? l'ersonne, 1 aine moins qu'un autre ; car lisez tout son Ancien Jiéffinie , ei ddes-moi si la conclusion implicite du livre, si l'impression dominante qui en sort, n'est pas celle-ci : La France était à bout de paiience (1) ! Et si nous ouvrons son livre de V Anarchie, qu'y voyons-nous? Ceci : Le peuple, les masses, étaient si peu disposés à attendre qu'elles avaient déjà devancé l'abolition légale des droits féodaux par l'abolition de fait. Le tableau de l'anarchie spontanée, que Tainc s'est complu à faire, nous persuade-t-il que les masses fussent aisément rentrées dans un inoifensif repos? Xon, assurément.

Il fallait attendre... ce que le roi concédait aurait amené d'autres concessions... La preuve, dit Taine, cest que six semaines plus tard, le 4 août, les privilégiés^

(1) « Sire, disait en chaire M. de la Fare, évéque de Nancy, le « 4 mai 1789, sire, le peuple sur lequel vous régnez a donné des « preuves non équivoques de sa patience. C'est un peuple martyr «' à qui la vie semble n'avoir été laissée que pour le faire souffrir « plus loniilemps. »

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da}îs un élan de générosité, viendront eux-mêmes rompre tontes les entraves féodales.

Si la déclaration du 23 juin avait été acceptée, Vélan du 4 août n'existait pas vraisemblablement, car cet élan, avant d'être généreux, fut un mouvement d'effroi, un geste de prudence. On voulut circonscrire l'incendie en faisant la part du feu ; bref l'élan fut la suite des troubles généraux qui suivirent l'insurrection de Paris, laquelle fut causée par l'attitude menaçante du roi. Taine, historien, se trouve ici en défaut : il n'a pas tenu compte de la succession des faits. De plus, il oublie que le roi, dans sa déclaration, avait précisément couvert de sa protection ces entraves féodales rompues au 4 août, et pas aussi bien rompues qu'il veut le dire. Il est bien connu qu'après le premier élan, les intéressés se ravisèrent, et quant au roi, pour obtenir de lui la publication des décrets qui abolirent réellement, il y fallut des sommations menaçantes, lesquelles n'eurent raison du roi que parce qu'il avait été déjà vaincu dans cette première rencontre qui suivit la déclaration.

Parmi les raisons qu'ont eu les constituants de se refuser aux ouvertures du roi, comment Taine ne voit-il pas la répugnance à accepter, comme une concession bénévole du roi, ce qu'ils considéraient comme chose due, à accepter pour les hommes, dont ils étaient les mandataires, la position insoutenable — politiquement et juridiquement — d'un peuple possédé comme une propriété par un maître. Les constituants savaient d'ailleurs qu'une concession acceptée, le concédant peut la retirer sans que le concessionnaire ait rien à dire ; un droit, une

fois reconnu, reste au moins comme la justification de réclamations perpétuelles.

Celte position que Taine aurait voulu qu'on acceptât, les esprits cultivés de l'époque étaient déj;\ trop cultivés pour l'accepter ; elle les blessait à l'endroit de leur dignité personnelle ; et au surplus leur raison la trouvait absurde. Comment lui, Taine, un intellectuel, tait-il si peu de compte du sentiment des classes intelligentes d'alors? 11 blilme, et violemment, les intellectuels de 89. 11 ne les trouve pas pratiques ; il déclare qu'ils ne savent que l'bomme abstrait, méconnaissent le Fran(;ais réel. Et lui, l'bomme pratique, quels sont au fond ses conseils? Imitez les Anglais. Vous avez des Ajiglais pi des Américains en ce moment à Paris, écoutez leurs avis. Et voici un fait curieux : les Anglais, que Taine prend ordinairement pour juges, ou pour guides, ici, le démentent, ou se contredisent entre eux. Jefîerson, Payne, approuvent hautement la conduite de l'Assemblée. Morris approuve que l'Assemblée ait refusé les oflres du roi. Il va, lui, le guide préféré de Taine, jusqu'à boire à la santé des vainqueurs de la Bastille. Cela est tout au long dans son journal, Taine nous tait ce détail ; il semble se le taire à lui-même.

Mais puisque enfin l'opinion des étrangers est si importante à observer, comme avertissement salutaire, comment se fait-il que Taine, à cette date, ignore, ou semble ignorer cette opinion? Est-il seul à ne pas savoir que dans tous les pays de l'Europe, jusqu'à la prise de la Bastille et inclusivement, les hommes les plus intelligents suivaient d'un regard plus que bienveillant,

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et d'un cœur ému, la marche de notre Révolution ?

Les Constituants sont des esprits chimériques ; ils ne voient que Vhomme abstrait. Chimériques, Mirabeau, Adrien Dupont, Sieyès, Malouet, Mounier (Ce Mounier, l'un des rares Français dont Taine fasse cas, disons-le en passant, préside à la séance du jeu de Paume ; il participe au refus de la déclaration. Et c'est encore une chose que Taine se garde de nous apprendre).

Ces gens ne connaissent pas le Français réel ! en effet, ils veulent à toute force faire une constitution sous prétexte que la plupart des cahiers le leur enjoignent^ et ils ne veulent pas qu'on leur interdise de toucher à ces droits féodaux que les masses rejettent avec une violence irrésistible.

Plus pratique, Taine, considérant avant tout le gouvernement anglais, le génie anglais, gronde, gourmande, avertit et conseille au nom de Texpérience anglaise, ou encore au nom d'un principe abstrait que voici : « Il € faut toujours procéder avec lenteur, par modifications « successives et graduées, dans un sentiment très proa nonce de respect, de fidélité ou de demi fidélité au « passé historique. » Mais ce principe est-il vraiment un principe ?

Est-ce surtout une règle faite pour rester unique et inflexible? Un conseil préalable et prémonitoire, je le veux bien, mais rien de plus; un conseil qu'il faut balancer par d'autres.

Taine a l'esprit féru d'an certain type, d'ailleurs trè«î vague, de diplomatie gouvernementale, de prudence po-

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liliquf, auquel il voudrait qu'on se conformât en tout temps, on tout pays! Ah, il n'est jas topique, ce conseiller impc'rieux! Kt nous pourrions peut-être lui reprocher, à notre tour, d'avoir conru le gouvernant abstrait et simplifié!

Une courte trêve suit la séance royale du 23 juin. Mais bient(M voici Necker renvoyé, exilé ; les régiments étrangers appelés et établis autour de Paris en un cercle inquiétant; une dilTusion sourde, persistante de bruits menaçant>, dissolution pour l'Assemblée, arrestation des députés signalés parleur énergie. — Paris s'émeut, son peuple bouillonne, se soulève ; une de ses vagues emporte la Bastille. — Maintenant un orage fait de colère et de crainte court par toute la France... C'est la semaine de la grand peur. La tourmente dissipc^e, une organisation nouvelle, immense, apparaît, comme laissée par cette tourmente sur le sol. En 10.000 localités de ce territoire on aperçoit les rudiments d'un corps municipal, et une force plus ou moins armée au service de ce corps : tout cela spontané, créé sans ordre venu d'en haut. Tout à coup, brusquement^ ces forces, en une foule de lieux, se tournent contre le seigneur local ; le château est assailli, il est pillé ; le châtelain lui-même est souvent maltraité ; parfois les paysans vont jusqu'au meurtre, l/étrange, l'énigmatique, c'est qu'en bien des endroits épars et sans concert entre eux le peuple pille, maltraite et tue les seigneurs, en criant Vive le roi! ou Le roi le veut !

CHAP. IV. — L'ANARCniE SPONTANÉE 89

Que le peuple des campagnes se soit imaginé le roi hostile aux classes privilégiées, aux seigneurs notamment, qu'il se le soit imaginé aussi hostile, à vrai dire, que lui-même, peuple, cela étonne presque comme une invraisemblance. C'est pourquoi je trouve intéressant de citer deux faits assez analogues. Le hasard de mes lectures me les a procurés et sans doute une investigation systématique en trouverait d'autres. Voici ces faits :

Fléchier (^Les grands jours d'Auvergne en 1665) dit des paysans : Ils étaient fort hardis, et Von remarquait qiCils déposaient volo7itiers contre les Jiobles. Une dame de la campagne se plaignait qa'ils avaient acheté des gants ^ et croyaient qu'ils n'étaient plus obligés de travailler, tt que le roi ne considérait plus qu'eux dans le royaume. Lorsque des personnes de qualité venaient à Clermont, ces bo7ines gens les assuraient de leur protection... Ils étaient persuadés que le roi n envoyait cette compagnie que pour les faire rentrer dans leur bien, de quelque manière qu'ils l'aient vendu, en remontant jusqu'à la troisième génération.

Sorel [V Europe et la Révolution française, T. I, page 135) écrit: Marie-Thérèse ayant rendu en I77S, en faveur des paysans de la Bohême, une patente sur la corvée^ les paysans s' imaginer eîii que la reine voulait les affranchir de toute redevance^ que les nobles s y opposaient, et que les agents de l'Etat méconnaissaient les ordres de leur souveraine... Ils se soulevèrent; des bandes parcoururent le pays en le terrifiant. . . Ils pillèrejit des châteaux... Ils faillirent prendre Prague.

Revenons àTaine : Dans l'Ancien Régime, après avoir

90 LIVHE PREMIER. — LA HÉVOLUTION

exposé la condilion des classes rurales, il disait : A présentj pour comprendre leur action, il faudrait voir Pétat de leur esprit, le train courant de leurs idées, la façon dont ils pensent. Mais en vr^ritc est-il besoin de faire leur portrait ? Ne suffit-il pas des détails que Von vient de donner sur leur condition ?

Effectivement, étant données les extrémités de misère et d'ignorance (\\\e Taine venait d'exposer, on préjugeait, on pressentait ce que des hommes, français ou non, dresses, c'est-à-dire abrutis par de si méchants maîtres, seraient capables de faire suivant les occasions.

Sur les paysans Taine dit encore :

Prenez le cei'veau encore brut d'un de nos paysans contemporains, et retranchez-en toutes les idées qui, depuis quatrc'vingts ans, y entrent par tant de voies ; par l'école primaire instituée dans chaque village, par le retour des conscrits après sept ans de service, par la multiplication prodigieuse des journaux, des livres, des routes, des chemins de fer, des voyages et des communications de toute espèce. Tâchez de vous figurer le paysan d'alors, clos et parqué de père en fils dans so?i hameau, sans che^ mins vicinaux, sans nouvelles, sans autre enseignement que le prône du dimanche, tout entier au souci du pain quotidien et de l'impôt... Toujours tourmenté, défiant, V esprit rétréci, et pour ainsi dire racorni par sa misère. Sa condition est presque celle de son bœuf ou de son âne, et il a les idées de sa condition... Machinalement et sans lever les yeux il tire sa charrue héréditaire... Ils }ie se plaignent pas, ils ne songent même pas

CEAP. IV. — l'anarchie SPONTANÉE 91

à se plaindre ; lews maux leur semblent une chose de nature comme r/iiver ou la grêle.

Il n'y a pas de place dans de pareilles têtes pour des conceptions abstraites^ pour la notion de V ordre social ; ils le subissent, rien de plus.

Ils le subissent, rien de plus! Cela est très vrai, tant qu'ils n'espèrent rien d'autre, ne croient possible rien d'autre. Mais, comme Taine le dit ailleurs, tout est changé maintenant. Un horizon infini d'espérances s'est ouvert devant leurs yeux. Et voici que la volonté étouffée, réprimée jusqu'à être devenue inconsciente, remonte à la surface, dans la couche transparente des phénomènes cérébraux. Or, la volonté du paysan est d'une autre nature que la nôtre ; bien plus fixe et bien plus tenace. Quand une pensée s'accroche en lui, elle y prend une croissance sur laquelle la parole et le raisonnement n'ont pas de prise. Une fois implantée, elle végète à sa guise, et nul texte législatif, nul arrêté judiciaire, nulle remontrance administrative ne peut changer C espèce de fruit quelle produit. Ce fruit, élaboré depuis des siècles, est le sejitiment d'une spoliation excessive, et partant le besoin d'une décharge complète. Ayant trop payé à tout le moîide, ils ne veulent plus rien payer à personne, et cette idée, vainement comprimée, se redresse toujours à la façon d'un instinct.

Voilà enfin de la vérité, et historique, et psychologique tout ensemble. Et comme il n'y a plus là de force prête à le réprimer ou que du moins il le croit ainsi, le paysan assaille le château pour y brûler les titres qui le condamnent à payer ; et s'il maltraite en sus le seigneur^

c'est pour lui faire payer à son tour et à sa manière les vols et les exlorsians séculaires dont il croit avoir été victime. Mais ne nous dites plus, s'il vous plaît, que ces tôtes vit il 71 y a pas place pour le concept de l'ordre social sont celles de lecteurs trop convaincus des principes du Contrat Social.

De tout ceci un grand fait se dégage et apparaît, fait d'une importance capitale pour la philosophie de l'histoire : c'est qu'avant que la Constituante n'eût proclamé le principe de la souveraineté du peuple, — pour parler comme Taine, — le peuple déjà se ci mportait, comme il le lit après ; admettons qu'il se comportait avec un peu moins de hardiesse, moins de confiance en l'impunité qu'il n'en eut après ; mais c'est tout. Sa résolution à user de violence pour se libérer du régime féodal, de l'exploitation seigneuriale, était déjà très ferme et irréfrénable.

Certes le jMoyen Age avait vu des soulèvements populaires, plus même probablement que l'histoire n'en relate ; et tout récemment dans l'année 1788 la PVance avait été, en bien des lieux, profondément remuée, mais rien dans le passé ancien ou récent n'était comparable à ceci. La révolte est universelle ; et circonstance infiniment redoutable, pour la première fois le peuple se connaît, se voit unanime dans la révolte. — Autre circonstance nouvelle non moins influente, la force de répression manque, ou parait manquer.

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