CUAP. VII. — DESTRUCTION DÉS ANCIENS CORPS
conformer aux conseils de Montesquieu. L'historien qui s'attaque à l'histoire la plus profonde, qui est la recherche des motifs intimes, s'attaque aussi à la plus difficile des histoires. Lorsqu'il a affaire aux résolutions d'une collectivité (fùt-elle seulement de quelques centaines d'hommes), il doit savoir que le problème des motifs intimes n'est résoluble qu'en gros, et très approximativement, parce qu'autant d'hommes, autant il y a, en réalité, de résolutions, plus ou moins différentes dans leur source psychique, c'est-à-dire dans leurs motifs, malgré l'unité apparente du résultat.
Si, au lieu de se déclarer pour les classes privilégiées^ Louis XVJ eût consenti à opérer avec le Tiers les réformes nécessaires, quelques-unes des destructions que Taine regrette n'auraient point été faites, aucune n'aurait été faite d'une manière aussi radicale ou aussi violente ; mais une fois mis en alarme du côté du roi, une fois excités parles résistances, les menaces du clergé, de la noblesse, des fonctionnaires royaux, les Constituants furent naturellement conduits à attaquer, à raser toutes les forteresses, d'où leurs adversaires pouvaient faire des retours offensifs.
Et d'abord, pouvaient-ils ne pas détruire les Parlements, provoqués qu'ils étaient par les arrêts imprudents, par les insolences des parlementaires? Même sans ces provocations, ils devaient les détruire, car c'étaient là des corps qui se fussent posés certainement en ri-
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vaux. Ils eussent enj^Mgé avec l'Assemblée une lutte dans laquelle, vaincus d'avance, ils pouvaient cependant susciter des troubles désormais inféconds.
La destruction des tribunaux de bailliage devait suivre logiquement celle des Parlements et celle des justices seigneuriales, dont ces tribunaux formaient la juridiction intermédiaire. Le principe des magistratures achetées à prix d'argent était d'ailleurs condamné par l'esprit du temps. En tout cas, les Constituants avaient pour eux la raison pratique : Quelle besogne effective pouvait produire un Corps législatif, et comment ce corps aurait-il pu accomplir son office propre, avec des tribunaux animés d'un esprit violemment hostile, disposés par suite à rendre ses lois vaines, à les éluder ou les atténuer dans l'application?
Les anciens Etats provinciaux nécessairement devaient -disparaître avec leurs provinces. « Mais, dira-t-on, fallait-il détruire ces provinces? — On peut répondre d'abord : ces provinces existaient-elles encore? — Taine lui-même a laissé échapper ce mot : « La province n'était plus qu'un nom. »
Il faut ici comprendre Taine : La province ne l'intéresse que parce qu'elle aurait pu être un obstacle à l'absolutisme du pouvoir central ; à ce point de vue, il a raison de déclarer que la province n'existait plus en 89, même lorsqu'elle avait conservé ses Etats provinciaux (1). L'expérience historique est là en effet qui prononce son arrêt ; la Monarchie française, sous Louis XIV,
(1) Celait le cas de 6 à 7 provinces.
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n'était-elle pas devenue absolue sur toute la surface du territoire ? Voyez la province la plus grande, laplus étendue de toutes, la Bretagne ; elle est pourvue d'Etats provinciaux ; quelle résistance efficace a-t-elle opposée à l'arbitraire de Louis XIV ?
Cependant la Province n'était pas tout à fait morte et c'était plutôt tant pis, car elle vivait juste assez pour se remuer encore en des agitations stériles, et donner ainsi occasion à des répressions plus ou moins sanglantes. Son existence se manifestait encore d'une autre manière : Chacune avait ses privilèges, ses coutumes, ses poids, ses mesures, pis encore, ses jalousies, ses préjugés, ses aversions à l'égard de telle ou telle voisine. On peut dire que chacune de nos provinces ne vivait que trop par rapport aux autres. Il n'y avait là rien pour la liberté, beaucoup trop pourl'égoïsme local, pour la division, pour la guerre intestine, sourde ou déclarée. Cela se vit bien dans les années qui précédèrent 89. Avec un égoïsme âpre et violent, les provinces, les localités se disputèrent les blés, les subsistances, et firent tout ce qu'il fallait pour s'affamer mutuellement.
Les meilleurs esprits du xviii® siècle s'étaient élevés contre cet amas incohérent et anarchique de provinces qu'était la France. Voltaire ne fut pas un chimérique, un abstracteur de quintessence; les réformes, qu'il préconisa et qui furent réalisées, le prouvent incontestablement. Or, il écrivait en 1769 (Lettre à Servan) : « iXos petits-enfants s'étonneront peut-être un jour que la France ait été composée de provinces devenues, par la législation même, ennemies les unes des autres. « Ennemies », le mot n'est
pas trop fort pour caractériser certains événements de l'an 1788. 11 semble que ces événements, ces excès du provincialisme aient précisément dessillé les yeux ; qu'ils aient révélé aux hommes de toutes les provinces une idée plus haute, celle de l'unité nationale, le concept de la patrie. Les fédérations de 17'J0 apparaissent comme une réaction contre 1788, je dirais volontiers comme un repentir. En ces fédérations, tous font un double serment : 1° Us jurent fidélité à la Constitution. 2° Ils protestent vouloir être Français avant tout, ils abjurent la province. Et ce dernier sentiment paraît bien plus sincère, plus spontané, plus universel chez eux que la fidélité à la Constitution, laquelle certainement ne réunissait pas la même unanimité. Taine, dans son tableau des Fédérations, traite avec une singulière légèreté cet immense et pacifique soulèvement, vraie marée populaire, l'une des curiosités de l'histoire. En cette occasion, Taine ne fait aucun cas du sentiment des foules ; ailleurs, il n'a fait aucun cas des idées de l'élite ; alors, de qui fait-il cas? On peut répondre : en vérité, il ne fait cas que des morts, de ceux qui sont trépassés depuis des siècles. Je n'exagère pas. Lisez (dans l'édition in-octavo, les pages 18f) et 187 du tome I) : « Les Français en 90 n'ont pas à créer leur association, elle existe ; depuis huit siècles il y a, chez eux, une chose publique... Le salut et la prospérité de cette chose, tel est l'intérêt des Français... leur devoir. La nation même unanime n'a pas le droit de compromettre la chose commune, la fondation à perpétuité où tous les Français depuis le premier jour ont apporté leur offrande... Chaque génération n'est que la gérante tem-
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poraire et la dépositaire responsable d'un patrimoine précieux. Avant de constituer, elle doit considérer et la volonté de ses prédécesseurs et la communauté de l'avenir, aussi loin que le regard peut porter. » Tout ceci, fort éloquemment tourné d'ailleurs, a une apparence spécieuse de profondeur (de nouveauté, pas précisément, ■car, au fond, cela avait été déjà dit moins bien par d'autres). En réalité, chaque génération fait son apport, chose essentielle que Taine a oublié de dire, et en même temps, elle touche plus ou moins à l'apport antérieur, pour le modifier ou pour le détruire. Qu'elle modifie ou détruise, ce sont ses intérêts qu'elle consulte. En suivant ce guide, l'intérêt, elle peut bien ou mal faire, bien ou mal choisir ce qu'elle s'ingère de détruire, de modifier ; il y a autant de chances pour l'un que pour l'autre, car ses intérêts elle les connaît assez bien ; mais si elle s'avise de présumer les intérêts des générations futures, je crois qu'elle risque fort de se tromper. Taine parle de considérer « la communauté de l'avenir, aussi loin que le regard peut porter ». L'esprit le plus prévoyant ne se figurera jamais la communauté à venir autrement qu'en prolongeant le peuple dans l'état où il le voit actuellement. Il ne peut pas apercevoir d'avance les inventions, les découvertes, leurs applications, les machines, l'outillage à venir, toutes choses qui sont bien autrement effectives que les théories des philosophes, pour changer le régime économique d'un peuple, lequel de proche en proche impose des changements harmoniques aux autres relations sociales. Cette vérité éclate aux yeux de quiconque considère avec attention le cours
de notre xix" siècle. Mais Taine fut toujours remarquablement insensible et inclairvoyant devant les facteurs économiques de l'évolution.
Je discuterai, encore une fois, plus loin, l'opportunité de ces destructions. En attendant, je ferai remarquer un singulier aveuglement de la part de Taine. H n'a pas voulu voir que ces destructions ont eu pour résultat de faire d'une France disparate en ses coutumes, inégale en ses parties composantes par suite des diiîérents régimes d'imposition et d'administration existants, d'une France incommode aux relations commerciales et industrielles par l'immense variété des poids, des mesures de toute espèce, et par ses douanes intérieures, d'une France quelque peu réfractaire encore à l'échange des idées et à la communication des sentiments, pis que cela, divisée réellement par des antipathies, des jalousies ou des incompréhensions mutuelles de pays à pays, que ces destructions ont eu pour résultat de faire une France concordante, vivante, une vraie personne. Il n'a pas vu que ce résultat avait été médité, préparé par des esprits clairvoyants et pratiques ; qu'il s'est trouvé conforme aux vœux des classes éclairées ; et qu'enfin il a été, après coup, accepté par les masses populaires, sans ombre de résistance, comme conforme à leurs inconscientes aspirations. Tout cela est pourtant démontré par des milliers et des milliers d'approbations particulières ; et bien plus fortement encore par la succession des fédérations locales qui, s' élargissant progressivement, ont fini par aboutir à l'universelle fédération du 14 juillet 171iU.
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Parlerai-je des procédés de la Constituante à l'égard du clergé, de l'organisation nouvelle imposée à l'Eglise de France, et des suites malheureuses de cette ingérance? Ce sujet me retiendra peu ; car je ne vois pas qu'il ait été pour Taine l'occasion d'une thèse particulière ; j'entends d'une thèse psychologique. Au reste, mon avis est que la Constituante en cette affaire fut assez mal inspirée. Sa conduite fut maladroite et grotesque. Je ne dis pas cela parce qu'elle prit les biens de l'Eglise, en donnant en équivalence des traitements fixes à ses membres ; mais parce qu'elle porta la main sur le régime intérieur de l'Eglise, sur les rapports de cette Eglise avec son chef. Il fallait ne point toucher à tout cela ; surtout quand le mécontentement des prêtres se manifesta, il ne fallait pas s'en étonner, s'en irriter ; il ne fallait pas vouloir à toute force les mater, notamment par cette invention du serment qu'on leur demanda. Demander un serment quelconque de fidélité ou d'adhésion à une Constitution, laquelle n'est jamais que l'œuvre d'une majorilè temporaire, excède le droit de cette majorité et du gouvernement qui, dans la meilleure supposition, est sa créature et son mandataire. Il est plaisant que la majorité d'un moment se conduise comme si elle pensait avoir le droit de s'éterniser et l'espoir d'y réussir. Et puis compter sur un serment imposé pour lier ses adversaires est d'une tactique parfaitement puérile.
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