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jours la preuve. En psychologie, en histoire, personne n'a poussé plus loin l'art de trier les faits, d'en distinguer la qualité, d'en fixer la signification, puis de les classer et de les répartir, de les relier après les avoir divisés, de les graduer, de les aligner en séries ou de les distribuer en larges ensembles. Tout cela, c'est la préparation et comme l'appareil de la démonstration. Quant à la démonstration elle-même, elle est toujours d'une précision absolue dans le vocabulaire, d'une lucidité extrême dans les propositions, d'une concaténation invincible dans le raisonnement. Pas une maille faible ou manquante dans cette étoffe d'une texture impeccable. Les livres de Taine n'auraient pas la valeur de fond qui les rend immortels, qu'ils devraient subsister comme des exemplaires de la dialectique parfaite. Scribitur ad prohandum pourrait être l'épigraphe de toute son œuvre.
Sans doute, un appareil aux formes si
arrêtées, aux angles si nets ne se prête pas à ce qu'il peut y avoir parfois d'indécis, d'indéfini et à compléter dans les choses humaines. L'eïre lui obéit; le devenir lui échappe en partie. Souvent, l'appareil n'aura pas de prise sur une réalité fuyante ; d'autres fois, il la saisira trop violemment, et c'est de force qu'elle entrera dans son moule. Taine était le premier à reconnaître que sa méthode ne s'applique pas impunément à tout. Le péril, qu'il voyait clairement, était que la complexité naturelle en sortît trop simplifiée, que les évolutions n'eussent pas leur pleine carrière, que les matières en dissolution donnassent trop vite leur précipité et leur cristal. Il a lui-même décrit magistralement, en parlant de Sainte-Beuve, une autre méthode plus souple, plus discursive, mais dont il serait vain d'attendre des éléments pour les larges constructions spéculatives que la première rend possibles : chacune a ses mérites dont elle paie la rançon.
Ce que la méthode de Taine lui a donné et nous donne par lui, c'est, sur toutes les parties qui forment des masses dans le tableau de l'histoire et de la science, un établissement, une possession, une maîtrise que rien ne pourra ébranler et, sur tous les alentours, des perspectives étonnamment profondes.
Ce logicien abondait en vues générales. Des vues générales sont le point de départ et la fin de toutes ses spéculations. Mais, par une évolution caractéristique, la langue idéologique lui était devenue de plus en plus suspecte ; elle lui faisait l'effet d'une langue algébrique, moins la précision de l'algèbre. En psychologie, en histoire, en politique, une suite un peu longue de propositions abstraites lui causait une sorte de malaise, comme si on l'eût tenu trop longtemps en l'air et loin du sol ferme. Il avait un besoin impatient de les retraduire en langage concret, d'accompagner chaque idée d'une sensation, de l'éclairer par une de ces comparaisons lumi-
neuses, admirablement tenues jusqu'au bout et rigoureusement parallèles, dont il avait le secret, de la confirmer par une file serrée de petits faits où il mettait de la couleur et de la vie. Il croyait n'être pas sûr d'être compris ou de se bien entendre lui-même tant qu'il n'avait pas saisi les sens, et intéressé l'imagination en même temps que l'intelligence. De là ce style qui n'est qu'à lui. Sous une riche diversité, sous une décoration changeante, la structure en est invariable et rigide. Le lecteur en reçoit une impression singulière: il a comme l'hallucination devoir monter autour de lui les murs d'une prison dialectique. D'abord une suite de blocs réguliers exactement alignés : c'est le théorème sous forme abstraite par lequel s'ouvre l'alinéa. Sur cette première assise, l'auteur entasse une épaisseur énorme de petits matériaux nuancés qu'il noie, mélange, relie, comprime dans un moule puissant avec un mortier indestructible : ce sont les petits faits
particuliers et sensibles. A cette masse hétérogène, il donne la consistance, la densité, la solidité d'un mur romain. A la crête, une autre ligne de superbes blocs équarris reproduit le bandeau d'en bas, masque définitivement l'horizon : c'est le théorème qui reparaît en conclusion, revêtu des magnificences d'une image qui a parfois l'ampleur d'une allégorie. La clôture logique monte ainsi sur les quatre côtés, massive, compacte, d'avance séculaire, sans une ouverture sur le dehors, sans une fissure dans l'appareil présageant une ruine partielle ou une déhiscence. Le lecteur contemple; un moment encore, il sait qu'il sera enfermé pour jamais; mais il est comme fasciné par ce travail fait largement et d'une main si sûre; il en veut voir la fin; il en ressent la fatigue, qui n'atteint pas le robuste architecte; il demeure là immobile, déjà captif, et quand la dernière issue est close, il s'oublie encore à admirer tant d'art et de magie.
Taine n'était pas seulement un raisonneur puissant. Il avait la vision d'un peintre §t l'imagination d'un poète. Si ce don et cette vocation ne lui ont pas été comptés au même degré que les autres, c'est que l'artiste qu'il était s'astreignait à ne travailler que sur la commande du psychologue et dans les cadres fournis par le logicien. Un paysage exquis comme celui de la Champagne, qui ouvre YEssai sur La Fontaine, un tableau puissant comme celui de la Hollande, en tête de la Philosophie de fart dans les Pays-Bas, ne sont pas là de leur droit d'œuvres d'art réussies. L'écrivain ne se les permet que parce qu'ils servent à prouver quelque chose, à expliquer le caractère d'un individu ou d'un peuple. A y bien regarder, néanmoins, on distingue un courant d'images qui circule, abondant et caché, sous la bande unie et
serrée de la démonstration. L'image affleure çà et là, se trahit dans un mot abstrait par un reste de couleur, dans la phrase par une métaphore étroitement condensée; elle se déploie à la fin de l'argument en une comparaison plus ample qui le traduitpour les sens. La poésie est là comme une nappe souterraine prête à sourdre par toutes les fissures. Ce n'est que par exception que la source s'étale un peu largement, mais alors avec quelle splendeur sombre, quel bleu intense d'eau profonde! Je ne connais aucun poème plus émouvant que les premières pages de l'article sur sainte Odile. C'est orphique et homérique, épique et lyrique. Par instants, on croit entendre un écho du Centaure de Maurice de Guérin. Mais non, le Centaure n'est qu'à une génération de distance de l'homme : Taine remonte plus loin et plus haut; il recule jusqu'à Tàge minéral, il se fait contemporain de la jeunesse du granit et du porphyre. Ce n'est pas l'hymne à
Demeter ; c'est plutôt l'hymne à Gybèle. Le poète célèbre les deux luminaires du monde; il chante la naissance des monts, des fleuves et enfin des arbres. Il sent descendre en lui la paix de ces créatures éternellement impassibles ou patientes. Il les reconnaît pour ses pères et ses frères. « Ici, dit-il, l'àme rentre aisément dans sa patrie primitive, dans l'assemblée silencieuse des grandes formes, dans le peuple des êtres qui ne pensent pas. » Aucun morceau ne mériterait mieux le beau nom d'Elévation sur les mystères, les grands et les réels, non pas les artificiels et les puérils ; aucun ne témoigne d'une âme plus naturellement et plus profondément ouverte sur l'au-delà.
A l'égard des œuvres oîi l'homme occupe la scène, la poétique de Taine contenait une antinomie singulière. Il ne faudrait pas moins qu'une étude approfondie de ses notes de travail pendant la période de sa formation intellectuelle pour discerner lequel des deux
termes opposés est primitif ou acquis, don de nature ou produit de l'éducation. Nul n'a plus terriblement dénoncé l'insuffisance psychologique de l'esprit classique; nul n'était plus profondément pénétré de ce qu'il y a dans cet esprit de sain, d'élevé et de solide. De l'être humain, corps et âme, ïaine voulait tout connaître, il entendait que tout fût représenté, parce qu'il estimait que tout s'y tient et s'y soutient. Circonstances physiques, morales, sociales, historiques, lumière qui baig-ne l'œil , atmosphère plus ou moins humide ou sèche, température moyenne et climat, longueur du circulus qui va de la sensation à l'action, intensité du besoin de mouvement, du besoin de réparation et de nourriture, fertilité du sol, degré de sécurité du corps social, facilité précoce ou tardive des communications, etc., mille causes concourent à déterminer le tour d'imagination, la façon de raisonner et de sentir, l'idée qu'on se fait du bonheur et du souverain bien. Ce
sont autant de traits nécessaires, dont aucun ne peut être omis sans que la conception de l'être humain s'appauvrisse et s'obscurcisse. Taine ne croyait pas connaître un individu ou une société s'il n'avait pu se figurer l'homme au lit ou à table, au jeu ou au combat, à son rang dans une cérémonie ou au repos dans sa maison. Il constituait ainsi par pièces l'image totale et vivante que le génie créateur du poète jette comme un bloc hors du moule qu'il a brisé.
Par une telle conception de l'homme, il rompait décidément avec notre xvn° siècle. Une poésie où l'homme s'analyse et se démonte en quelque sorte, où il détache ses passions pour les faire voir et les remet en place comme les ressorts d'une horloge, devait, quelle que fût la perfection de la forme, lui paraître un peu artificielle. Elle ne lui offrait d'ailleurs qu'un seul type, un type convenu, toujours le même; elle ne le promenait pas parmi ces cent figures qui
nous font voir dans l'œuvre de Shakespeare toute une humanité et y rassemblent dix siècles. Tainc ne s'écartait pas moins en un sens de notre xvni® siècle. Le penseur qui a fait de la sensation une hallucination par chance véridique, de la raison humaine une rencontre heureuse, un « acquis » laborieux et toujours menacé, une sorte d'oasis cernée de tous côtés par les insolations d'un désert torride, ne pouvait accepter la poétique d'une époque qui croyait que l'homme est naturellement bon et sensé et qu'il a la raison et la vertu à la portée de la main. A deux titres donc il était l'opposé d'un classique. Mais qui ne sait, d'autre part, combien il était hostile à l'impressionnisme, au décadenlisme, à toutes les esthétiques qui négligent de connaître et dédaignent de pénétrer le fonds général, permanent et solide de l'homme et de la nature, qui se complaisent et se glorifient dans le contingent, le fugitif et l'individuel? Tout le livre sur ï Idéal dans VArt,
tout l'admirable article sur Edouard Bertin sont la profession de foi d'un conservateur déterminé, le manifeste d'un classique intransigeant.
Le style de Taine porte la trace de la même riche et féconde contradiction. L'écrivain a le goût des traits drus, redoublés, multipliés; il aime les tons vigoureux, les reliefs rapprochés ; il dédaigne les teintes neutres, les intervalles vides, les repos fréquemment ménagés. Le résultat est quelque chose de plein, dense, soutenu, qui fait bloc. D'autre part, chacun de ces traits est étonnamment précis et distinct, chacun est à sa place dans la gradation; tout l'ensemble est construit; rien n'en est laissé au hasard; tout y est réglé, composé, ordonné avec une rigueur extraordinaire. Le génie de Taine m'a souvent fait penser à sa forêt natale, à une forêt immense et foisonnante, qu'un ingénieur aurait enclose, aménagée en coupes réglées, où il aurait tracé au cordeau tout un réseau
de larges voies de circulation. Pénétrez un peu avant dans le taillis, vous retrouverez la végétation de la forêt primitive; la futaie est magnifique, la verdure abondante, les branches s'entrelacent; il y a des sous-bois profonds, des fuites devant le regard. Mais cette exubérance de vie est exactement cantonnée et renfermée dans des massifs réguliers. Entre ces massifs, témoins de l'originelle fécondité du sol, les routes s'allongent libres, la perspective est dégagée, le pied sûr, la direction infaillible. Taine avait une imagination germanique administrée et exploitée par une raison latine.
Dans la science politique, qu'il a abordée tard, il a rassemblé et maîtrisé plus de faits peut-être, et de plus variés, que dans tout le reste de son œuvre. La partie positive et
d'information des Origines de la France contemporaine est en ce genre une sorte d'encyclopédie. Il faudra toujours s'y reporter, fût-ce même pour en tirer d'autres conclusions. Le volume sur l'Ancien régime est peut-être l'œuvre de psychologie historique la plus profonde, Tune des œuvres littéraires les plus amples et les plus grandioses que notre siècle ait produites. Les deux derniers chapitres publiés, l'Eglise et l'École, sont égaux à tout ce que Taine a écrit de plus pénétrant. On ne les lit pas sans une émotion presque tragique. Quel amour de la liberté de l'esprit, quel intérêt passionné pour les grands essors de l'âme respirent dans ces pages! Quelle logique impitoyable y chemine, enchaînant à chaque pas de terribles conséquences! — On a trouvé des longueurs dans les volumes intermédiaires; le récit des désordres et des crimes s'y répète avec quelque monotonie. Taine avait sans doute ses raisons. Il croyait voir l'intelli-
g-ence historique prisonnière et inerte dans l'obscurantisme d'un préjugé dévot à l'égard de la Révolution française; il estimait que ce n'était pas trop du contact aigu de tous ces petits faits, défilant à l'infini et se formant ensuite en masses profondes, pour réveiller l'esprit public, troubler sa foi, inquiéter son parti pris, l'enhardir à poser de nouveau la question, l'obliger à changer son siège. Ajoutez que si un vent de colère fait parfois trembler la voix du narrateur, c'est toujours l'émotion du patriote et de l'honnête homme, jamais celle du partisan ou du sectaire; si ses conclusions sont très tranchées en un sens, elles ne jettent pas l'ombre d'une ombre sur la probité du penseur et le scrupule du savant. C'est pourquoi aucun livre plus que cette grande œuvre sincère et passionnée n'aura contribué à faire sortir la Révolution française de la phase religieuse et oratoire, où l'esprit de parti s'efforçait de l'attarder, et à la faire
entrer dans la période positive et documentaire, où les contradicteurs de Taine seront forcés de le suivre.
Que retiendra l'avenir des appréciations et des conclusions de Fauteur? Je crois que toutes ses inductions sur les causes et les caractères profonds, sur la portée morale des événements seront conservées en substance, et qu'il y aura lieu de les compléter plutôt que de les modifier. La pénétrante analyse de l'esprit classique, par exemple, la psychologie du Jacobin, les jugements sur le principe, la génération et les effets de la terrible œuvre napoléonienne, ont conquis dans l'histoire une place qui ne leur sera pas retirée. C'est une contribution définitive à la science. Il faudra seulement compliquer un peu plus le jeu des forces que Taine n'a eu le loisir ou le goût de le faire, s'étant donné pour tâche de dégager deux ou trois moteurs principaux ; il faudra faire intervenir et s'entrecroiser plus de causes secondaires, maté-
rielles, occasionnelles : traditions de l'ancien régime, fortune de la guerre, embarras d'argent, nécessités politiques urgentes, et surtout vues pratiques d'hommes d'Etat, rendues méconnaissables par le jargon idéologique dont on se croyait obligé de les envelopper; ces hommes sont souvent les derniers qu'il faille croire sur les mobiles qui les ont déterminés. — Les théories politiques de Taine, par exemple le remarquable exposé du rôle dévolu à l'État, sont présentées parfois sous une forme absolue qui lui a fait encourir le reproche de raisonner, lui aussi, en classique, et d'élaborer des règles pour un État abstrait qui n'existe pas. Mais Taine, je le sais, n'entendait nullement récuser l'historien ni faire la loi au politique. Il voulait simplement indiquer au second l'alignement qu'on ne devrait jamais franchir sans de fortes et valables raisons, la direction qu'il faut toujours tendre à regagner, autant, bien entendu, que le poids du
passé et les nécessités du présent souffrent qu'on s'en rapproche. — Quant aux jugements sur les acteurs du drame, ils demanderont sans doute quelque atténuation, s'adouciront d'un peu de fatalisme. A aucune époque, en effet, la domination de Vlnconscienl ne s'est exercée plus puissamment à travers les hommes, par des actes auxquels ils ne semblaient pas préparés, par des motifs dont leurs déclarations ne rendent pas compte.
En somme, cette œuvre capitale aura marqué, pour l'histoire contemporaine et la science politique, une halte et un nouveau départ. ïaine a d'ailleurs peu joui de son commerce avec les coryphées de la Révolution. Dans le récit de la période de destruction, il a eu mainte occasion d'exercer son mépris de tout ce qui est vide, superficiel, violent, déclamatoire. Dans l'histoire de la période de reconstruction, il a apporté le dégoût de ce qui est médiocre, plat, pure-
ment formel, privé de l'esprit qui vivifie, sans horizon dans le temps et l'espace. Il faut bien avoir un parti pris; c'était là le sien. Il acceptait et même réclamait un Etat très fort et très armé en matière de police; au delcà, il ne lui souffrait qu'un champ d'activité très restreint et revendiquait tout le reste pour l'individu. Il voulait l'homme debout, fier, entreprenant, intéressé à beaucoup de choses, capable de se ressaisir et de rebondir après un échec. Il abhorrait cette " puissance anonyme qui prend peu à peu au citoyen toute œuvre des mains, le déshabitue de la responsabilité et du risque, le supplée dans ses devoirs, se charge de pratiquer en son nom et à ses frais les vertus dont elle le dispense, le désintéresse de tout et vide pour ainsi dire son âme. Une nation formée de ces éléments neutres et desséchés lui faisait l'effet d'un corps dont les cellules dégonflées se sont aplaties et mortifiées. La perfection de structure des
grands organes vitaux ne tient pas lieu de la vie, qui ne circule plus à travers ces tissus obstrués. Taine ne désespérait pas de l'y faire pénétrer de nouveau dans notre pays; mais la tâche était ardue; l'aridité, pensait-il, avait gagné bien avant. Dans ses jours d'optimisme, il voyait la France faisant effort pour se régénérer, se donnant, à cette fin, une loi libérale sur les associations, une faculté plus large de disposer de ses biens au moment de la mort, retrouvant ainsi l'occasion et le goût de ces fondations puissantes, respectées, autonomes par lesquelles l'homme dépasse- l'horizon de sa courte vie et les limites de son infirmité individuelle. Il attendait beaucoup de ces groupes volontaires qui font, à côté de l'État, un bien dont les membres se rendent mieux compte et où chacun a conscience de prendre une part plus personnelle. Noble rêve, où nous nous laissions entraîner avec lui, et que la génération qui nous suit voudra recueillir. A un dessai-
sissement étendu de l'Etat, nous ne faisions qu'une réserve. Dans notre société nivelée et pulvérisée, l'Etat est actuellement la seule expression de la patrie, le seul symbole visible d'une communauté historique glorieuse. Si l'on entreprend de diminuer cette grande figure, ce doit être sans raideur théorique, avec beaucoup de ménagements et de précautions, et en lui laissant toujours de quoi soutenir un haut personnage. Autrement, le patriotisme perdrait le dernier et seul centre de conscience par où il se saisit et se reconnaît.
Faut-il enfin parler de l'homme? J'y ai plus de scrupule qu'un autre, étant du petit nombre de ceux auxquels il avait permis de le bien connaître. L'amitié a sa pudeur, mais elle se défend mal du désir de faire aimer ce
qu'elle aime. Au reste, les sentiments mêmes de Taine suffiraient pour la détourner d'en trop dire. Curieux de tous les petits faits intimes par où l'âme se trahit mieux que par des actes accomplis au grand jour, il condamnait sans réserve les indiscrétions de légèreté ou d'ostentation qui alimentent ce genre de documents. Certes, cette nature forte et simple, cette intelligence supérieure étaient exemptes de toute vaine susceptibilité. Mais il avait, sur le secret dû à la vie privée, des délicatesses de fond presque infinies, qui étaient comme autant de points vulnérables, et ces délicatesses se tournaient en sévérités décidées lorsqu'on les offensait d'une certaine manière. Taine reconnaissait au public les droits les plus étendus sur les œuvres que l'auteur lui-même livre à la discussion en les imprimant; il ne s'étonnait d'aucune critique, il n'était troublé que par la mauvaise foi. Pour le reste, il vivait retranché derrière un mur percé d'une seule
porte étroite , par où ne passaient que quelques amis sûrs. Ce seuil franchi, on trouvait une âme d'une qualité rare : une vie toute unie, une simplicité de goûts absolue, un amour de l'ombre et du silence, un bonheur fait de tendresse pour les siens, de quelques alTections viriles et d'un labeur incessant; une candeur presque juvénile, à côté de l'esprit le plus averti et le plus sagace, le plus nourri d'observations et d'expériences morales; une humilité qui commençait toujours par se récuser; une foi touchante, et sans doute excessive, dans la supériorité de l'homme spécial, du praticien; une sincérité parfaite envers soi-même, l'impatience de l'éloge, l'empressement à rechercher les objections qui pouvaient l'aider à voir plus clair et à dire plus juste. Lui-même se croyait tenu de dire toute la vérité à ses amis sur leurs ouvrages ou leurs actes; il leur faisait le crédit de penser qu'ils sauraient l'entendre virilement . Personne
n'a eu plus d'art pour l'exprimer en conscience et sans blesser; personne n'a usé plus à propos et plus bravement de cette franchise et n'a mieux servi par là ceux qu'il en honorait. Pour les indifférents et les médiocres, surtout quand il s'agissait d'œuvres d'imagination, il se permettait une courtoisie légère et uniforme qui ne trompait que les sots. Il s'attachait à un point unique qu'il pouvait louer sincèrement, et n'en sortait point : c'était assez dire. Il avait d'ailleurs une indulgence et une bonne grâce de toutes les heures. Il n'était sévère que pour trois choses. L'indiscrétion, je viens de le dire, lui était odieuse ; il avait un profond mépris pour les gens qui se servent de grands mots sans substance et de grandes phrases sans idées; enfin, s'il plaisantait volontiers, il ne pouvait souffrir rien qui ressemblât à l'immodestie des pensées et du langage.
Bien qu'il ne méconnût pas les grands dons
et les grandes joies qui formaient son lot en ce monde, sa conception de la vie était plutôt sombre. Il a pu lui échapper de dire qu'il était un homme naturellement triste, qui avait cherché un alibi dans la lumière des hautes spéculations pour se dérober au noir de ses pensées de fond. La vérité est qu'il avait été entraîné, poussé, porté vers son œuvre par des facultés puissantes de savant et d'écrivain, par une singulière passion d'apprendre, d'embrasser , d'étreindre , d'expliquer , de persuader, de bien dire, qui impliquent après tout un certain optimisme. En tout cas, le pessimisme n'a jamais atteint la vaillance de ce sain et robuste esprit. Sans doute, la tristesse montait parfois à la surface, mais il savait au besoin la maîtriser et la gouverner. Rien n'était plus touchant que la manière dont il l'atténuait et la parait pour parler aux jeunes gens . 11 leur indiquait , par exemple, une étude à entreprendre, leur expliquait la méthode à suivre, leur faisait
rénumération et la critique des sources , leur montrait la place du sujet dans la science progressive . Il s'échauffait devant cette perspective et les renvoyait animés au travail, pleins d'un bel entrain auquel — n'ayant voulu que le donner à d'autres — il finissait par se prendre lui-même. Ce lîHste était le plus encourageant des conseillers. Pour son usage à lui, il avait une sagesse moitié stoïcienne , moitié chrétienne . Au stoïcien, il prenait une haute conception de la loi universelle, l'acceptation de l'inévitable; il lui laissait l'orgueil. Du chrétien, il s'appropriait l'humilité , la simplicité , le dévouement. Du fonds humain général, et de sa propre nature, il tirait la bonté, la droiture, la sincérité et l'honneur.
Après un tel départ, le monde semble vide et morne à ceux qui ont eu le privilège d'une communauté de vie ou d'un commerce d'idées avec un tel homme. Mais c'est à lui qu'il faut penser. Il faut se redire que s'il est
mort trop tôt pour les siens et pour ses amis, s'il nous laisse à tous l'àme déchirée, il n'a pas quitté cette terre sans avoir accompli sa destinée de grand esprit. Sa renommée n'avait plus d'accroissement à attendre; il avait fourni plus que sa tâche d'homme. Son dernier ouvrage touchait à sa fin, et cette brusque interruption ne fera qu'y ajouter le charme de ce je ne sais quoi d'inachevé, d'ouvert sur l'incertain et l'infini, qui est le vrai couronnement de beauté des choses humaines. Il était las; il aspirait au repos; il a été doux envers la mort : elle lui a donné le silence et la paix.
Avril 1893.