Edmond Scliercr, par 0. Gréard
il a suivi en remontant tout le long- chemin qui a mené Scherer de la foi la plus étroite au scepticisme le plus large. Il a été retenu à contempler ces combats ig-norés, cette retraite meurtrière à travers les défilés ; il s'est penché sur des blessures profondes; il a touché de nobles cicatrices. De là est sortie cette histoire vraie, ce poème vécu, plus pathétique que toute œuvre inventée, sorte de trag-édie de l'âme, qui fait penser à Œdipe roi par la marche monotone et terrible de l'esprit à la recherche de l'énigme qui tue. Là aussi les messag-ers de deuil se succèdent, les témoignages tombent irréparables, chaque pas que l'action fait en avant résonne comme une chute; le dénouement seul n'est pas le même, car la fin apporte la paix avec plus de lumière à ces yeux lassés de reflets et de mirages. Oui, c'est bien la tragédie de l'àme moderne, et l'intérêt n'en est pas renfermé dans les limites d'une nation. Si Scherer n'avait que par circonstance et d'emprunt la foi étroite
et courte de l'Anglais, qui croit afin d'être plus apte à agir, c'était du fond de sa nature que sortaient la curiosité savante de l'Allemand, habile à émousser les antinomies dans une molle synthèse, la lucidité analytique et tranchante du Français. Et ces contrastes se retrouvent dans le récit fidèle de son biographe, comme pour rendre le symbole plus large et la signification du drame plus profondément humaine.
Tout le monde connaît M. Gréard pour un psychologue sagace, pour un moraliste curieux de tout ce qui touche à la vie de l'esprit et de la conscience. Je ne m'étonne donc pas de l'attrait qu'a exercé sur lui cette longue crise religieuse, par l'absolue sincérité, la constante élévation des vues et des mobiles, et par la pureté en quelque sorte abstraite de cette évolution spirituelle, à travers des états de conscience qui vont se fondant l'un dans l'autre, sans qu'aucune considération contingente, vulgaire ou intéressée
en trouble la suite et le libre déploiement. Il lui est arrivé la même surprise qu'à l'historien de Port-Royal. Son sujet s'est emparé de lui plus qu'il ne s'y attendait. Scherer l'a entraîné dans ses voies, et il s'y est oublié avec lui, comme Sainte-Beuve avec Saint-Cyran. Il s'est fait théologien protestant pour le mieux comprendre. Scherer avait l'habitude de s'observer et d'écrire au jour le jour ce qu'il croyait voir au dedans de lui-même; c'était pour lui un exercice spirituel, un procédé d^édifîcation , en même temps qu'un moyen de se suivre en quelque sorte pas à pas dans le progrès de sa conception des choses et de sa vie. Quelle fortune pour un psychologue! Et notez que rien ne ressemble moins à l'analyse énervante d'un Amiel ; c'est un yvtôGi, o-sauxôvviril, dont la pratique laissait chaque fois Scherer plus au clair avec luimême, plus décidé, plus sûr de sa route. M. Gréard a été mis en possession de ces témoignages intimes ; il a pu mesurer toutes
les phases, noter tous les moments de la transformation intérieure. Il l'a fait avec curiosité, émotion et, à la fin, avec une sorte d'amour. Si bien qu'après cette auscultation prolongée d'un cœur palpitant et inégal, l'auteur, obligé d'en finir, s'est retrouvé avec un moindre goût peut-être pour la période plus unie où Scherer apaisé ne veut plus être qu'un critique, un lettré, qui fait œuvre d'esprit et de jugement littéraires. Cette partie, selon l'attente du lecteur français, aurait dû être la plus considérable, l'autre n'étant qu'une préparation et une introduction. M. Gréard n'y a pas dépensé moins de finesse et de pénétration que dans la première; mais on sent qu'il ne s'y est pas complu et oublié, et on dirait par moments que c'est un épilogue qu'il ajoute par conscience à un livre terminé.
Scherer était né à Paris en 1815. Par son père, il se rattachait à la Suisse allemande; par sa mère, il avait du sang anglais et du sang hollandais dans les veines. Ce mélange
peut expliquer en partie la variété et en quelque sorte la contrariété de ses aptitudes. Il fut lent à sentir sa vocation intellectuelle. Au collège, il ne travaillait guère; il n'avait pas de goût à ce qu'on lui enseignait. Ses études lui laissaient si peu de fruit qu'on ne vit pas d'inconvénient à les interrompre et à l'envoyer en Angleterre; il avait seize ans (1831). Là, sa curiosité intellectuelle s'éveille; la force de vouloir qui lui manquait naît brusquement et, avec elle, le besoin d'une règle de vie. C'était le moment oii, en Angleterre comme en France, par le grand mouvement qui s'est appelé le réveil, le calvinisme sec de la génération précédente faisait place à une conception plus large, à des formes plus onctueuses, à une piété sentimentale. Dans un tel milieu, la conscience morale naissante devait puiser une force capable d'entraîner l'intelligence dans les voies mystiques. Ce fut le sort de Scherer. Il eut sa conversion, qu'il put croire sou-
daine, et qu'il datait (25 décembre 1832).
« La foi, disait Vinet, est un désir, la foi est un hommage, la foi est une promesse, la foi est presque un amour. Croire, c'est reg"arder; c'est un regard attentif, sérieux et prolongé, un regard plus simple que celui de l'observation, un regard qui regarde, et rien de plus : regard naïf, regard d'enfant, regard où toute l'âme se porte, regard de l'àme et non de l'esprit, regard qui ne prétend pas décomposer son objet, mais le recevoir tout entier dans l'âme par les yeux. »
Voilà, très exactement, la façon de croire de Sjcherer à cette époque. Il l'exprimait avec relief un peu plus tard dans un de ses livres d'extraits, à propos de la Critique de la raison piii-e. 11 savait gré à Kant « d'avoir circonscrit le domaine où la spéculation peut connaître, savoir, prononcer sur les objets qui ne sont pas ceux d'une expérience sensible, d'avoir irrévocablement placé hors de toutes les atteintes du raisonnement la question du libre
arbitre, de l'immortalité de l'àme, de l'existence de Dieu.
« Dès lors, si je trouve en moi une source d'assentiment pour ces vérités de conscience, je m'y abandonnerai et je rirai des vains arguments de la spéculation qui, là-dessus, ne peut rien m'apprendre. Je craindrai même de savoir quelque chose de mes devoirs, de Dieu, de mon âme, convaincu que, s'ils étaient les objets de mon savoir, ils seraient eux-mêmes des illusions, des phénomènes purement humains, des produits de ma manière de voir et de concevoir. Je ne saurai donc rien d'eux et, sur ce qui les regarde, j'aurai raison de fuir la science. Mais si, par toute autre voie, je me trouve forcé à les reconnaître, j'appellerai dès lors ma conviction croyance et non savoir. »
A l'époque où Scherer faisait ainsi de la conscience religieuse un monde à part qu'il fermait dédaigneusement à l'intelligence critique, il n'avait pas vingt ans ; il était à Paris,
et avait commencé son droit. Il obtint d'interrompre cette étude, qu'il ne goûtait point, et d'entrer à la Faculté de théologie de Strasbourg-, sous M. Reiiss. On peut s'étonner que, l'influence d'un esprit éminemment ouvert et libre, le commerce de la science allemande, les travaux d'exégèse, où très vite Scherer excella, ne l'aient pas fait sortir plus tôt de ses positions étroites. Il s'y affermit. C'est qu'il n'en était alors qu'à la période d'initiation aux belles méthodes critiques et aux savantes hypothèses de l'Allemagne. Il les suivait isolément dans tous les sens, ralliant çà et là des groupes de faits, mais sans retour encore ni concentration périlleuse de cette multitude exigeante et prompte à la révolte autour des points essentiels de la foi. C'étaient des recrues qu'il renvoyait au centre, par étapes, comptant les retrouver plus tard et les passer en revue ; lui-même poursuivait sa tournée. Il ne voyait par instants dans toute cette science germanique
a qu'un grand gâchis, de grands marais troubles, qu'il préférait pourtant aux deux verres d'eau claire que le génie français lance en l'air avec une certaine force ». Scherer ne se bornait pas d'ailleurs aux études bibliques. Il refaisait ses études classiques manquées, et se donnait cette large culture libérale qu'on a toujours pu sentir comme une assise plus étendue sous les études étroites et spéciales auxquelles il devait consacrer dixhuit années. Mais cette révélation de l'antiquité ne gênait pas davantage son orthodoxie. Le jeune esprit avait assez à faire de rayonner, de se répandre; rien de ce qu'il acquérait ainsi ne se retournait contre sa foi demeurée intacte au centre. Non seulement il était chrétien fervent, mais il tenait alors fermement pour la théorie théopneustique de Gaussen, pour l'inspiration plénière des Saintes Écritures, s'étendant aux lettres et aux virgules du texte.
Son discours de consécration (il avril 1840)
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nous révèle l'état de son esprit et de sa conscience. Il tient, dit-il, ses ancres de salut : « la croyance à la corruption désespérée de l'homme, la croyance à la justification par la foi ».
« Arrière donc, s'écrie-t-il, les imaginations de la sagesse humaine, arrière ces théories mortes ou menteuses qui rêvent une vertu sans rapport avec Dieu et une religion sans foi au Cruciflé! Loin de moi toute science, toute poésie, toute spéculation qui s'éloigne de la parole divine! Je veux être petit enfant. Je veux amener toutes mes pensées captives sous l'autorité de la Bible et de la Croix ; je veux être de ceux dont on a dit : Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru! Je veux être, s'il le faut, en scandale et en folie aux sages de la terre ; je ne veux connaître que Christ, et Christ crucifié. » Que si le découragement le tente, il sait 011 il trouvera un surcroît de force : « Ce que je n'ai pas, je puis le demander. Tout le
reste peut me manquer; mais la prière ne saurait jamais me manquer. Par elle je puis tout; avec elle je possède tout; en elle je trouve tout, car je trouve le Christ luimême... C'est dans ce sentiment, ô mon Dieu! que je viens me consacrer au service de ton Eglise, résolu à te crier sans cesse : Aie pitié de moi, aie pitié de moi! »
C'est un des nombreux paradoxes de la vie de Scherer qu'une âme portant le poids de cette tragique conception de la destinée humaine pût rester infiniment sensible aux beautés delà nature, en jouir avec un enivrement presque païen, et supporter, prolonger même la vie de dilettantisme studieux qu'il s'était faite, au lieu d'être entraîné à se plong'er dans l'action, seul moyen d'apaisement pour des consciences ainsi possédées. M. Gréard cite des pages charmantes sur l'existence que Scherer, incertain de sa voie terrestre, menait alors en Alsace. Quels transports quand le printemps commence!
« Le délicieux renouveau! écrit-il. Je ne sais s'il est un oiseau sur la branche, un cœur (riiomme sous le ciel qui en jouisse autant que moi. C'est pour moi une intensité de sensation, de bonheur que de voir le firmament bien bleu au-dessus de ma tête. J'en jouis, comme on jouit de toute passion, avec jalousie. J'hésite entre la course dans la montagne ou la méditation dans la forêt. Je prends un livre, puis je le pose, parce qu'il me distrait de ma jouissance. Enfin je crois avoir trouvé le bon moyen. Je m'étends sur le gazon, les yeux vers le ciel, le bourdonnement de l'abeille autour de moi, les mille bruits de la création dans le lointain, et, par tous les pores, j'aspire la vie incommunicable, ineffable. »
Il y a là des accents comparables à ceux de François de Sales. M'excusera-t-on de détacher encore une page exquise? Dans un village près de Strasbourg, Scherer avait découvert un endroit favori, et combiné le
chemin pour s'y rendre. « En quelques pas il était à la porte de la ville. Puis venaient les allées étroites et les feuillages épais du Mail. Au delà, la grande route. Après l'avoir suivie quelque temps, il entrait dans un sentier qui n'aboutissait à aucun rendez-vous de promeneur. D'un côté, un ruisselet bordé de broussailles; de l'autre, la haie vive d'une propriété voisine; au-dessus de la haie, de grands platanes. Une fois là, il ralentissait le pas : il était chez lui. Bientôt il arrivait à un pont rustique jeté sur un bras du ruisseau qui peu à peu s'était élargi comme un étang. La rive basse et verdoyante se confondait presque avec l'eau qui la reflétait. En face, un château moderne se mirant sur cette surface limpide. Aux alentours, quelques chaumières enfumées. A l'horizon, la grande chaîne de montagnes bleuâtre, vague, immense : un trait de l'infini dans un cadre borné. Sauf ce fond, rien de saillant, une manière de paysage hollandais. Point d'acci-
dents de terrain, de profonds lointains, de mystères. Mais, quand le grand soleil brillait, il se faisait comme une ravissante harmonie du ciel, de l'eau et de la prairie. Et puis, c'était la solitude, le silence; tout au plus un batelier qui remplissait son esquif du gravier de la rivière, ou une paysanne qui retournait à son village, la tète chargée d'une pyramide de paniers. Il s'asseyait sur la rampe du pont, regardant si l'aspect de la montagne promettait un beau lendemain, et aussi ravi de sa petite scène champêtre qu'un touriste en face des sommets des Alpes les plus renommés. »
Ceci tuera cela : cette sensibilité ouverte sur le dehors, cette facilité à jouir finiront par avoir raison du pessimisme chrétien; le naturalisme envahira et bouleversera le monde imaginaire de la foi. Mais les temps ne sont pas encore venus. Sollicité par ses amis inquiets, Schercr s'essaie enfin à la prédication. En 1842, nous le retrouvons
dans une petite ville d'Allemagne. Une lettre familière montre le jeune homme tel que nous aurions pu le deviner d'après le Scherer des derniers temps ; nous reconnaissons ces longs silences, cet abord froid, qui sont tout ce que les indifférents ont connu de lui, et aussi cette grâce exquise, ce don d'enchantement dont il gardait la douceur pour ses amis. « Ma mère, dit l'auteur de la lettre, était éblouie comme par une vision; le charme extérieur est beaucoup pour elle. » C'était après un service oîi Scherer avait prêché. Le prédicateur réussit cette fois; mais j'imagine que la chaire, s'il avait essayé d'y prendre pied, ne l'aurait pas gardé longtemps. On a remarqué avec raison que son goût pour une extrême précision et son horreur du lieu commun auraient très vite produit l'inquiétude de conscience et la satiété. L'horreur du lieu commun, cela impliquait même plus que l'impossibilité d'être un sermonnaire, car cela procédait du
besoin d'avancer toujours, de nuancer, de différencier indéfiniment la vérité, afin de la sentir en soi à tout instant naissante, vivante et personnelle. Cette répugnance de lettré couvait les germes vivaces d'un scepticisme encore non pressenti.
Scherer lui-même, à coup sûr, n'en soupçonnait rien lorsqu'il accepta une chaire à l'Oratoire de Genève, sorte de séminaire oii se formaient, sous une discipline aussi orthodoxe que le nouveau professeur pouvait le souhaiter, des missionnaires et des pasteurs pour les églises dissidentes de France, de Suisse et de Belgique. Quelque autre que lui, qui aurait bien connu sa haute conscience et ses dons de dialecticien, aurait pu pressentir que le devoir d'enseigner, en l'obligeant à rapprocher, à mettre en ligne et en mouvement toutes ces découvertes de la science critique allemande qu'il n'avait fait jusque-là que reconnaître, aboutirait à les former en colonne d'assaut irrésistible contre
les positions étroites de son christianisme d'alors. Le jeune et fervent théologien se donna tout entier à son sacerdoce professoral. Il y apportait une ardeur et un scrupule scientifiques qui n'avaient d'égales que la vivacité de sa foi et la solidité de son orthodoxie. Et pourtant, dès 1848, à l'époque oij chacun pouvait le croire encore fermement attaché à la théorie théopneu stique de Gaussen, cette base de ses croyances s'était ébranlée. Lui-même voyait la fissure, à peine perceptible encore. Il en éprouvait dans le fond de son cœur une terrible angoisse. Etait-ce une tentation dont il était hanté, une illusion qui se dissiperait? Etait-ce un appel de la vérité et, dans ce cas, comment n'y pas répondre? Des jours et des jours se passèrent, pendant lesquels il agitait les termes de cette alternative, s'interrogeant avec anxiété, priant avec ferveur. Quelques pages qu'il écrivait alors pour lui-même, et qu'il avait intitulées : «Les visites de Jésus-Christ » ,
nous ont conservé l'écho vibrant de ces émotions, les plus déchirantes que paisse éprouver une àme sincère. S'inspirant d'un verset de TApocalypse de saint Jean (III, 20), il croit avoir entendu le Seigneur frapper à la porte et lui dire : « Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai et je dînerai avec lui, et lui avec moi. » Et il répond : « Est-il vrai, ô mon Seigneur! tu étais à la porte et je ne le savais pas ; tu frappais et je ne t'ai point ouvert. Peut-être quelque étude absorbait-elle ma pensée; peut-être était-ce le bruit de la rue qui m'empêchait de t'entendre. Entre, o mon hôte ! C'est pour demeurer que tu es venu, n'est-ce pas? Mets ta main sur mon front et me bénis. Dirige ma pensée de ton regard ; tiens-toi là, à ma droite, afin que je sois soutenu. Quelle joie! Déjà ta présence a illuminé toute ma cellule. Elle était si sombre! J'étais si seul! Désormais mes yeux ne pourront se lever de mon livre sans se reposer sur toi. Alors même que
je ne te verrai point, je sentirai que tu es près. Quand je serai fatigué, j'appuierai ma tête sur ton épaule. Quand mon cœur palpitera, inquiet ou éperdu, je me jetterai sur le tien. Quand j'aurai besoin de conseil, je m'assoirai à tes pieds. J'avais bien conscience qu'il me manquait quelque chose. J'aurais dû comprendre ce qu'il me fallait. Ne me l'avais-tu pas dit? N'avais-tu pas demeuré déjà une fois en moi? C'était il y a trois ans. Tu restas trois jours. Et ma vie fut transformée, mes doutes se dissipèrent, mes luttes furent oubliées, mes ténèbres devinrent lumière! L'amour débordait de mon cœur, la mort ne m'inspirait plus d'inquiétude, le martyre m'eût paru facile. Ma première pensée au réveil, ma dernière en me couchant étaient pour toi. Et point d'effort dans ces pensées, car tu étais là. Penser à toi, c'était te voir. Reviens à moi, ô mon Seigneur! »
Cependant, le trouble persiste et s'aggrave.
A l'imploration mystique succède une supplication plus humaine et plus pressante (15 août) : « 0 mon Dieu! donne-moi d'être vrai. » Et il analyse avec sévérité, avec inquiétude, tous les motifs qui empêchent la vérité de sortir de ses lèvres : amour-propre, esprit de parti, faiblesse d'un cœur partagé. « Je porte ton nom, ô mon Seigneur. Mes occupations se rapportent à toi. Je me range auprès de toi avec ceux qui t'aiment. C'est à toi que j'appartiens, à ton Eglise, à ton service. Et pourtant... Ah! mensonge, mensonge!... La vérité, c'est l'unité dans la vie, et je ne suis rien moins qu'un. Sincérité, unité, harmonie, paix, autant de termes corrélatifs... 0 mon Dieu! Donne-moi d'être vrai, vrai surtout quant à toi, vrai dans ton service ; car c'est là la vérité primitive, celle dont toutes les autres découlent. » L'apaisement ne s'est pas fait encore. Il redouble ses instances (10 octobre), il les rassemble dans un dernier cri d'angoisse, préoccupé non plus
seulement de lui-même, mais de ceux qui s'éclairent à sa parole : « Donne-moi la vérité, ô mon Dieu, afin que je sois tout lumière, sans aucun mélange d'ombre et de faux. Donne-moi la sincérité, afin que cette vérité que je connais, je la laisse se manifester sans aucun voile de réticence. Que mon cœur soit au dedans de moi comme est le cœur de l'enfant qui vient d'être sevré! »
Un cri plus pathétique s'est-il jamais élevé vers le ciel qui se ferme ?
Scherer continua néanmoins d'enseigner comme par le passé, tandis que secrètement la fissure s'élargissait et devenait une brèche. Un replâtrage tout extérieur aurait fait honte à cette âme d'une sincérité absolue. En décembre 1849, il consomma la séparation; il prit congé de ses auditeurs et leur annonça qu'il ouvrirait prochainement un cours libre sur Y autorité en matière de foi.
L'excommunication ne se fit pas attendre; des amis, parmi les plus chers, s'écartèrent
de celui qui se disait encore chrétien. II en souffrit cruellement; il ne faiblit pas. Il resta fidèle à son devoir envers la vérité. D'ailleurs, il trouvait une consolation et une force dans la pensée que Vinet, s'il eût vécu, aurait été un de ses apologistes. Ai-je besoin de refaire l'esquisse de cette grande figure protestante, et de déterminer la nuance exacte du christianisme de Yinet, christianisme avant tout intérieur et individualiste, où le dogme, au lieu de s'imposer du dehors, trouvait sa plus haute justification et son meilleur titre dans son accord avec les besoins religieux de l'âme? N'était-ce pas précisément ce qu'affirmait Scherer, lorsqu'il rompit avec l'orthodoxie théopneustique? Pour avoir écarté l'inspiration textuelle, il croyait encore n'avoir rien abandonné d'essentiel : « J'ose dire que je n'ai perdu le Nouveau Testament que pour le retrouver... Vous me demandez ce qui reste après que le dogme de l'inspiration a été retranché? Il reste Jésus-Christ. Ce qui reste
de l'Écriture? L'histoire de Jésus-Christ. Ce qui reste à la foi? La personne de Jésus-Christ. Jésus-Christ est le commencement et la fin, le centre et le tout. »
Scherer fut en proie pendant toute cette période à une sorte d'exaltation sainte oii se mêlaient l'onction du chrétien convaincu et l'àpreté du logicien contredit, de l'honnête homme calomnié, tous trois assurés de ne pas errer en s'attachant à la vérité telle que Dieu la leur faisait voir. Il jouissait de respirer librement; il professait, écrivait sans relâche, pensant en quelque sorte tout haut, attiré vers la lumière, aiguillonné par la polémique, et — sans prendre le temps de s'en apercevoir — avançant sur la pente à chaque réponse qu'il faisait à ses anciens amis, devenus ses adversaires. « Mes sentiments actuels ne sont pas à l'état actuel de doutes pénibles, écrivait-il, mais de convictions joyeuses. » Il ne rêvait alors rien moins qu'une croisade de la foi restaurée par
un christianisme intérieur. Mais les juges perspicaces ne s'y trompaient pas, et prévoyaient l'écroulement prochain de toutes ces croyances qu'il croyait avoir sauvées en les épurant. « Cher enfant, lui écrivait Adolphe Monod en avril 1851, je suis effrayé de la voie que je crois voir s'ouvrir devant vous. Traditions de l'Eglise, Ecritures, autorité de Jésus-Christ, autorité de Dieu, doctrines sûres et arrêtées, foi, tout me paraît engagé et devoir s'en aller tôt ou tard... Vous m'avez dit une fois : Si j'ai dépassé la limite, — ce dont vous sembliez admettre la possibilité, — je ne demande pas mieux que d'être éclairé. Mais comment l'être, en vous hâtant de donner vos idées au monde et, par conséquent, de les formuler, de les forcer peutêtre? »
Adolphe Monod avait plus raison encore qu'il ne pouvait l'imaginer. Un fragment de la main de Scherer, de la même date que la lettre, nous décrit la révolution qui se produit
dans un esprit lorsqu'il cesse de croire à l'absolu, « lorsqu'il découvre qu'il n'y a point d'erreur qui n'ait un mélange de vérité, point de vérité qui ne soit partielle, étroite, incomplète, entachée d'erreur ». Tout est relatif : la terrible sonorité de cet axiome avait rempli l'esprit de Scherer, neuf ans avant qu'il en tirât ouvertement et doctoralement les conséquences. La notion du relatif est le dissolvant suprême. Quels basaltes pourraient y résister? Après l'inspiration littérale, la notion chrétienne du péché tombe à son tour, entraînant la rédemption et la conception classique du libre arbitre, puis le surnaturel, d'abord laissé à l'écart, puis la nécessité d'un Dieu créateur. Dès 1855, dans des notes mises au jour pour la première fois à l'occasion de sa biographie, Scherer écrivait : « La vérité n'est pas sur la terre, la vérité se fait ». En 1861, c'est publiquement qu'il retire son allégeance à l'absolu. Qui ne se rappelle le magistral article sur Hegel, qui fut son début dans la
littérature parisienne, cl la phrase décisive : « Nous ne connaissons plus la religion, mais (les religions; la morale, mais des mœurs; les principes, mais des faits » . Dans son ardeur à écarter toute conception finie et arrêtée qui l'aurait empêché de voir la merveilleuse toile sans fln se tisser et se colorer sous ses yeux, Scherer était dupe, ce me semhle, d'une illusion. Il n'entendait pas détruire la vérité. Mais la reporter, comme il faisait, à l'infini, hors de nos prises, au delà même de notre champ visuel, ne laisser à l'homme que le vain honneur d'y travailler sans la connaître, presque sans la pressentir, puisqu'il n'en saisit que des parcelles, puisqu'il ne l'aperçoit que sous des formes transitoires, caduques d'âge en âge et partant trompeuses, n'était-ce pas en supprimer l'intérêt et le prix pour l'àme humaine? N'était-ce pas ôter son aliment, et même sa raison d'être, à cet « amour de la vérité » qui demeurait seul sur tant de ruines et par lequel il se justifiait de les avoir faites?
N'y avait-il pas quelque paralogisme à dire que « le but ne saurait être ailleurs que dans l'efTort » — comme si l'effort sans but valait jamais la peine qu'on s'y livrât — et que « la poursuite du vrai était aussi bénie que sa possession » : poursuit-on à d'autre fin que de posséder? 11 y avait là un subtil jeu d'optique, un trompe-l'œil. Sincèrement, loyalement, Scherer l'embrassait de toute la vigueur de son esprit. « Il s'y reposait et s'efforçait d'en jouir », dit admirablement son biographe.
« Eh quoi! le néant est-il le dernier mot des choses? Amants passionnés de la vérité qui l'avez poursuivie avec tant d'ardeur, artistes qui vous êtes efforcés de saisir l'insaisissable beauté, hommes du monde qui avez cherché le bonheur dans l'éclat et la tendresse : est-ce dans ce soupir que vous vous réunissez à la fin? Et osez-vous bien nous encourager à une lutte qui doit être récompensée d'une si pâle couronne? Et
pourquoi non? S'il y a quelque grandeur dans le roseau qui sent sa faiblesse, n'y en a-t-il aucune dans la vanité qui se comprend? Quelqu'un a-t-il jamais savouré sans une secrète joie l'amertume qu'on éprouve à aller jusqu'au fond des choses? Ne triomphet-elle pas en quelque sorte d'elle-même? N'atteint-elle pas à la souveraine réalité : celle de la pensée qui se pense, celle du rêve qui se sait rêve, celle du néant qui cesse de l'être pour se reconnaître et s'affirmer? » Quelle éloquence incomparable! Et toutefois les subtilités qu'elle masque de son éclat suffisaient-elles toujours à ce lucide esprit, à cette âme sincère? A cette époque, Scherer était épouvanté par instants de son œuvre de destruction. N'était-ce pas en douter que de s'écrier : « Nous avons besoin d'y croire; malheur à nous si nous en doutions 1 » Cet acte de foi vibrant n'est-il pas du même accent que celui du croyant un moment ébranlé par les objections faites à son dogme
et qui se raffermit en criant au ciel son exorcisme? C'est bien le sceptique absolu que Scherer a voulu peindre, celui qui a passé derrière son propre scepticisme et en a saisi fortement l'intime contradiction. Il ne s'incline pas devant l'Inconnaissable ; il nomme, il embrasse orgueilleusement le « néant ». Il l'érigé en « souveraine réalité ». Et, néanmoins, ne le surprenons-nous pas mettant un art inconscient à ne pas abaisser complètement la toile de fond du théâtre humain, parce qu'il sait qu'au delà ce serait le vide encore et que tout s'y perdrait? La toile abaissée, il n'y aurait plus de scène; acteurs et spectateurs seraient de purs fantômes errants dans l'espace. Nature haute et fîère, il garde involontairement des points d'attache et de repère dans le monde moral. Débris d'absolu, le culte du vrai — ou plus justement le culte de la sincérité, — une conception grave et noble de la vie, pareils à des cippes brisés, restaient debout, par
une exception inexpliquée, sur cette surface balayée d'où ils auraient dû être emportés avec le reste.
Le scepticisme, dans l'esprit de Scherer, avait d'ailleurs une tenue particulière qui lui venait de ses origines.
Le doute supérieur, celui qui se produit dans une âme par l'effort libérateur d'une intelligence puissante jointe à une volonté droite, présente des caractères très différents, selon qu'il succède à la foi catholique ou à la foi protestante. Pour le catholique émancipé, la rupture est presque toujours nette, rapide et complète; elle tourne très vite à l'inimitié, à la malédiction. Pour le protestant, elle se produit par un détachement lent et graduel, qui n'est pas toujours consommé même à la fin d'une longue vie. Le catholicisme est une religion de soumission à la règle et aux puissances : il embrasse et confond tous les croyants dans un grand établissement, où Dieu est représenté par un vicaire
auguste, visible et parlant, qui édicté la loi, et par des agents qui la font observer. Le catholique est un sujet, un serviteur, un pupille. Ses fers ou, si l'on veut, ses freins, sont comme une chaîne qui est rivée si fortement du dehors à un puissant anneau — le principe d'autorité — qu'elle semble ne l'être qu'à celui-là : si cet anneau se descelle, tout le reste a chance d'être entraîné avec lui. Le protestantisme est une religion d'adhésion et de choix; c'est une alliance directe de chaque homme avec Dieu, jurée sur un livre de vie, oii même ceux qui en adorent la lettre cherchent moins une règle qu'un esprit. Si le catholique est un sujet, le protestant est un esclave, mais un esclave volontaire d'un maître qui habite en lui, qu'il a lui-même trouvé ou créé, selon les besoins de sa conscience, qui est à la fois son Dieu et la meilleure partie de son âme. La chaîne ici est comme un câble continu dont l'homme s'enlace lui-même et dont chaque tour tient
au corps ; coupée en un point, elle se relâche de proche en proche, mais lentement, et l'on peut longtemps se croire et se nommer chrétien après de terribles retranchements.
Rien ne peut donner une sensation plus nette de ce contraste que de comparer ce que nous savons de la libération intellectuelle de Sclierer, si tardive et si lente, avec celle d'un autre esprit supérieur, sorti de la foi catholique.
Qu'on lise cet admirable volume, C Avenir de la science, pensé et écrit au lendemain de la rupture, par un homme de vingt-cinq ans. Que l'affranchissement a été rapide — momento turbinis — et qu'il est complet! C'est le chant de triomphe de saint Michel, qui a déjà laissé loin derrière lui le dragon terrassé. Ne nous arrêtons pas à quelques euphémismes de pure courtoisie, aux « phrases câlines » dont l'auteur lui-même se confesse sans se trop accuser. L'homme, dans le superbe épanouissement de son intelli-
gence, n'a rien retenu de son passé; il n'a pas de retour à craindre; il ne sent même plus la place de ses fers; il est tout à la science, à l'avenir, au progrès. Jamais croyant n'a offert à la jeunesse de son temps un vin plus réconfortant, un plus puissant cordial que ce prétendu négateur dans ce magnifique acte de foi et d'espérance laïques. Sans doute, il s'attachera à l'étude de cette religion même qu'il a désertée. Mais cette religion l'intéresse seulement par son volume et son poids historique, par l'immense place qu'elle occupe dans le passé, par l'action qu'elle exerce dans le présent; elle le captive par la poésie sublime de la Bible, par les figures que l'artiste entrevoit encore baignées de vapeur, un Jésus de mol ivoire, un sombre Paul de bronze. Elle ne le possède pas par le souvenir de ce qu'il en a reçu, par le bienfait que lui ou les autres en peuvent tirer. Au lendemain de la délivrance, elle n'est déjà plus pour lui qu'un sujet d'étude,
contemplé du dehors, — comme le serait une histoire d'Alexandre le Grand ou de saint François d'Assise, — non une source de force, non plus même un cadre habituel de méditation morale. On s'est plu à dire que M. Renan avait gardé toute sa vie quelque chose du prêtre; je ne sais. Dès le premier jour, il avait tout quitté du chrétien.
Veut-on une autre et notable différence? Le catholicisme est essentiellement une loi; le protestantisme est essentiellement une foi. Presque toujours, chez le protestant, la croyance est une sug-gestion inconsciente de besoins moraux très profonds et faits pour lui survivre. Trop souvent, chez le catholique, la discipline morale repose en grande partie sur l'autorité et s'accoutume à vivre sur ce crédit emprunté, qui peut un jour lui faire défaut. L'émancipation intellectuelle du catholique le dispose éventuellement et par réaction à un excès d'indulgence, à une sorte de rémission des règles. Tel veut aux autres
la liberté qu'il s'est octroyée tardivement; il leur souhaite les joies ou les divertissements dont il s'est sevré, dont il se sèvrerait encore par noblesse de nature, si, maître de son choix, il recommençait la vie. Il sourit de haut à un peu de licence ; volontiers il parapherait la pétition des villageois qui demandent à danser et à se conter fleurette. L'ivrognerie même lui semble à l'occasion respectable : elle ouvre à quelques-uns l'accès de l'idéal.
Non moins sceptique, Scherer ne laissait pas son scepticisme couler sur les hommes en indulgence et détendre théoriquement la règle de vie qu'il avait d'abord conçue étroite et rigide. La foi, en le quittant, n'avait pas effacé ces plis profonds de l'esprit et de la conscience où elle avait eu son habitacle. Elle lui avait laissé des prédilections et des répugnances morales d'une vivacité extrême que, par une naturelle inconséquence, Scherer érigeait en loi et imposait aux autres
comme à lui-même. Nul ne jugeait avec plus de sévérité, non seulement l'égoïsme et l'hypocrisie des hommes, mais leurs simples faiblesses, et cela au moment môme où, détruisant les systèmes éthiques les uns par les autres, il ne laissait debout aucune des bases de la morale spéculative. Bien plus, il s'irritait lorsque, considérant les choses de la même hauteur que lui et voyant maintes différences s'atténuer ou s'effacer, on montrait trop de bonne grâce et de hâte à excuser, à oublier, à tendre la main aux défaillants, à diminuer l'écart, non seulement entre le bien et le mal, mais entre le bon et le méchant. Le pyrrhonisme léger, ou qui veut l'être, le détachement mondain, lui étaient odieux. Il ne voulait pas qu'on fût sceptique plus logiquement et, au fond, moins tristement, moins gravement que lui. Le chrétien, le puritain se survivaient dans ce juge austère des actions humaines.
« Rêveur et raisonneur, dit M. Gréard,
dialecticien et mystique, paradoxal et naïf, subtil et puissant, ardent disciple de Hegel et tendre admirateur de Lamartine, Scherer aimait à réduire à néant toutes les argumentations, la sienne comme celle des autres ; il avait des exaltations de satisfaction intellectuelle quand il arrivait à se prouver l'insuffisance des explications communes et à humilier la pensée humaine devant les irréfutables découvertes de la science. Puis, alors qu'il semblait accablé sous les ruines qu'il avait accumulées, tout d'un coup, par un mot, un soupir, un regret, il se redressait et, comme l'oiseau mortellement blessé du poète, qui veut mourir au plus haut des airs, il semblait s'élancer vers ce ciel qu'il avait fermé sur sa tête. Inébranlable dans les conclusions oii il s'était fixé, ne sacrifiant rien, ne dissimulant rien du travail implacable de son intelligence, s'il avait brisé sans retour avec les doctrines de sa croyance première, il n'en désavouait ni l'inspiration ni le souvenir. Il
a pu dire qu'il n'avait jamais cherché l'éclat; il ne tenait qu'à sa propre estime. L'énergie de ses convictions n'avait d'égale que la franchise de son désintéressement. »
Je ne sais ce qu'on pourrait ajouter à ce portrait magistral. Scherer en était déjà là, c'est-à-dire au terme de sa transformation spirituelle, lorsqu'il quitta la Suisse et s'établit en France. Il devint un des principaux collaborateurs du journal le Temps. Dès cette époque (1861), il traitait des questions politiques, mais il se donna surtout à la critique littéraire et, très vite, il y excella. Il est facile de caractériser ses qualités et ses défauts : son érudition très sûre ; sa passion d'exactitude littérale, qui faisait de lui un terrible censeur pour la science facile; son dédain de la virtuosité'; son culte pour l'histoire, qui ne l'empêchait pas d'avoir le sens — je
1. C'est Scherer qui a donné cette admirable définition du bon style : avoir quelque chose de personnel et de senti à dire, et le dire simplement et virilement.
ne dis pas le goût — du présent et du prochain avenir; sa curiosité concentrée sur l'homme et appliquée avec prédilection à agiter les grands problèmes moraux et sociaux, à en montrer les antinomies fondamentales, de même qu'il aimait à rendre sensibles les contradictions de notre nature, y voyant une richesse plutôt qu'une faiblesse; l'instantanéité de ses impressions, qui parfois se traduisaient trop vite en jugements et en arrêts et réglaient trop sommairement le compte des hommes et des œuvres; ce je ne sais quoi de naturellement entier qu'adoucissait un besoin acquis de mesure, de largeur et d'harmonie ; une certaine raideur dans le style (ou plutôt une certaine maigreur sèche et nerveuse), qui s'alliait à la distinction toujours, souvent à la grâce; sa suprême répulsion pour la littérature licencieuse... Son biographe l'oppose à Sainte-Beuve, dans une page que je me refuse le plaisir de reproduire ici, voulant la laisser dans
son cadre. C'est un morceau exquis et à lire.
Si le scepticisme — comme on se plaît à le dire — ne résistait pas aux épreuves de la vie, celui de Scherer aurait dû succomber sous le poids de ses afflictions publiques et privées. Il en eut plus que sa part virile. Ce qui se produisit, c'est au contraire un apaisement. Cette âme de feu n'eut plus les flammes qui consument, mais seulement celles qui éclairent et attiédissent. Son calme n'était ni de la résignation, ni de la lassitude : ses répulsions morales n'étaient pas moins entières, ses indignations moins vibrantes que par le passé ; il ressentait profondément les douleurs, les dang-ers, les liumiliations de la patrie. Toujours ouvert à ces nobles émotions, il mettait de l'art à écarter celles qui l'auraient assombri sans fruit pour lui-même et pour le pays. Comme au temps de sa jeunesse, Scherer continuait à aimer tout de la vie : la nature et l'homme, la science et l'art,
l'action et la rêverie, Racine et Shakespeare, les anciens et la génération nouvelle; il goûtait la variété des choses ; il avait des curiosités infinies, des effusions, des ivresses. Volontiers, il aurait écrit un éloge de la vieillesse, dont le demi-détachement — qui le laissait s'intéresser à tout — lui semblait le secret du bonheur ici-bas. Ses dernières années font penser à un beau jour finissant de novembre, dans ce parc du grand Trianon qu'il disait avoir découvert : je m'en représente les longues avenues classiques, les nobles perspectives, le sol jonché, les pas assourdis, le silence coupé de sons lointains et purs, les grands arbres dépouillés n'ayant conservé que leur plus haute couronne et, çà et là, des bourgeons dont la jeune verdure atteste la richesse de la sève. De molles clartés automnales lui ont doré les choses jusqu'à son départ de ce monde. Il est mort dans la possession de ses facultés, sans que ses amis aient eu la douleur de voir ou même
de pressentir un déclin de cette noble intelligence. Il fallait cette fin sereine à cette existence de luttes et d'orages, pour en faire un exemplaire achevé et doux à contempler d'une vie mâle et pleine, où le cercle entier des vicissitudes spirituelles, où toute la chaîne des grandes cimes morales a été parcourue, pour aboutir à un dernier horizon dont les premiers plans harmonieux et calmes effacent presque les sombres profondeurs.
Les romanciers contemporains entreprennent de nous émouvoir avec des affections, des douleurs et des aspirations qui ne sont que de la sensualité subtilisée, avec des coups de résolution qui ne sont que les lourdes retombées d'une âme inerte et ballottée. Ils trouveront ici, dans la région de l'éthéré et de l'impondérable, des aventures plus tragiques, des passions plus ardentes, des souffrances plus cruelles, des vouloirs plus mâles qu'ils n'en ont jamais tiré de la chair, source de tout leur pathétique.