‹ Taine, Scherer, LaboulayeChapitre 7 sur 7 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

BIBLIOTHECA

Ctîa viens \^.

ductions annotées de l'espagnol, de l'anglais et de l'allemand, imitations et transcriptions de légendes et de chants populaires, récits originaux, contes de Noël, satires humoristiques, commentaires étudiés sur des philosophes et des moralistes de tous les temps et de tous les pays, morceaux de critique sur les questions les plus variées, depuis les catalogues de M. Libri jusqu'à l'Immaculée Conception, depuis l'organisation des Facultés de droit jusqu'aux révolutions de Hongrie, nous montrent un esprit que tout attire et que rien ne retient bien longtemps, tant il est avide de reproduire en lui-même tout l'immense et mobile tableau des choses. Universalité dangereuse, et qui aurait nui davantage à Laboulaye, s'il n'avait commencé par vivre sous la stricte discipline des études de droit et dans un long tête-à-tête avec une érudition ingrate. Il garda de ces premières fréquentations un goût de voir juste et de bien savoir, une sévérité de méthode et une sagacité rapide

qui se retrouvent en tenue et en solidité relatives dans maint travail trop tôt quitté pour d'autres.

Laboulaye, d'ailleurs, était comme riiomme qui change souvent d'idée fixe. Il se donnait tout entier à chacune des questions qu'il abordait successivement. Engagé avec un sujet, il ne s'en détournait guère, y ramenait toutes ses lectures et ne le quittait qu'après en avoir pris tout ce qu'il lui appartenait d'en tirer. On n'a pas oublié Abdallah, la perle de ses contes, et qui serait un des chefs-d'œuvre du g'enre sans l'intention morale trop suivie qui attriste un peu l'imag-ination, un moment maîtresse de l'espace et tout à l'éclat des sables blancs et des riches étoffes. Il paraît qu'avant d'écrire ces pages charmantes, l'auteur avait passé quinze mois enfermé avec des ouvrages sur l'Arabie et ne parlant guère d'autre chose.

L'histoire du droit, qui n'a jamais cessé d'intéresser et d'occuper Laboulaye, a rempli

à elle seule les quinze premières années de sa vie savante. Jusqu'en 1848, toutes ses publications importantes appartiennent à cet ordre de recherches. On sait à quel état de sécheresse et de stérilité étaient alors réduites en France les études juridiques. D'une part, les excès et les mécomptes produits par l'idéologie exaltée du xvni^ siècle avaient discrédité les spéculations sur le droit naturel. « La France a passé l'âge des théories », disait, dans un rapport célèbre, M. de Salvandy. « Les idées générales, les principes abstraits ont fait leur temps. » Les hautes perspectives philosophiques manquaient donc à la science du droit. D'autre part, les études comparées, si fécondes, étaient rendues impossibles par l'ignorance très générale des langues vivantes. Enfin et surtout, les nombreuses codifications qui avaient marqué le commencement du siècle voilaient derrière la loi l'horizon historique. La codification est un acte tranchant du législateur, qui coupe en

quelque sorte le droit de ses origines, fait profession de liquider en une fois tout le passé et consigne le résultat de l'opération dans un instrument de date certaine, au delà duquel on peut croire superflu de remonter. Ainsi privé des vues profondes que l'histoire, la philosophie, la comparaison avec d'autres législations vivantes ouvrent devant le jurisconsulte, l'enseignement se réduisait à la commentation d'un texte. Une exposition exégétique sans chaleur avait prévalu dans les Facultés, et le froid de cette méthode avait gagné jusqu'à la science elle-même.

Éclairé par l'exemple de l'Allemagne, Laboulaye entreprit de restaurer en France l'étude historique et comparée du droit. Ses trois essais sur l'histoire du droit de propriété en Occident, la condition des femmes et les lois criminelles des Romains, le classèrent au premier rang des jurisconsultes français et lui ouvrirent les portes de l'Institut en 1843. Il est dans la destinée des travaux de cet

ordre de céder sans bruit leur substance à des œuvres plus exactes et plus complètes, qui les font oublier. Les trois essais de Laboulaye méritent de se survivre à un autre titre. Ils marquent dans l'histoire de la science française l'un des plus mémorables efforts faits pour rendre aux études juridiques le large horizon qu'elles n'avaient plus. Laboulaye a porté au droit de manuel un coup aussi sensible que M. Cousin à la philosophie de cahier. Il n'est que juste de lui reporter en partie l'honneur de toutes les savantes recherches qui ont suivi, et qui continuent en se multipliant. C'est lui qui a ouvert la voie. La Société de législation comparée en témoigna comme il convenait, en faisant de Laboulaye son premier président.

Il importe de noter ici la théorie « subtile, engageante et hardie » qui possédait alors l'esprit de Laboulaye. De son commerce avec la science allemande, il avait reçu une impression profonde qui remonte en émotion et se

répand en éloquence dans sa belle notice sur Savigny. C'était l'époque où l'école historique, relevée par ce jurisconsulte éminent, l'emportait décidément sur l'école abstraite de Thibaut. Savigny estimait qu'on ne peut que par une fiction vaine et forcée isoler le présent du passé et l'individu éphémère de l'Etat permanent. Il dénonçait comme coupables d' « égoïsme historique » les vivants qui répudient la tradition des morts, écoutent leur prétendue raison, et se flattent de régler la société à nouveau comme pour eux seuils. « L'étoffe du droit est formée par le passé tout entier de la nation. » Les institutions d'un peuple croissent avec lui; elles se modèlent par transitions insensibles, sur le fond lentement variable de ses idées, de ses sentiments et de ses besoins. En apparence, le législateur crée arbitrairement le droit; en réalité, le droit s'engendre tout seul : le législateur ne fait que le recevoir et le contresigner. Il ne doit pas le devancer, mais le suivre. Il troublerait le

cours naturel du progrès en précipitant le mouvement vers un mieux entrevu; il l'entraverait, s'il donnait à ce mieux une forme trop arrêtée, qui deviendrait elle-même un obstacle aux progrès ultérieurs. C'est — on le voit — l'anathème lancé contre la codification. Tout développement sain et normal du droit doit se faire par voie prétorienne.

La parenté de ces idées avec celles de Joseph de Maistre n'avait pas échappé à la sagacité de Laboulaye. N'est-il pas singulier que cette doctrine, qui ne fait état que de l'être collectif, refuse de connaître l'individu, impose silence à la raison raisonnante et n'accepte le progrès que des mains de la coutume, ait été embrassée avec chaleur, et sous quelques réserves à peine, par l'homme dont plus tard tout l'etîort devait tendre à rétrécir et à discréditer la notion de l'Etat, à revendiquer les droits de l'originalité individuelle, et qui s'est fait à la fin l'éditeur d'un plan général de réforme?

La contradiction est moins profonde qu'on ne pourraitle croire. Il y a en tout homme un instinct estliétique qui est la source la plus reculée de sa manière personnelle de penser. L'idée qu'on se fait du vrai dépend de celle qu'on se fait du beau. Ce qu'on croit procède de ce qu'on aime. Laboulaye aimait la vie : ce mot dit tout. La vie, c'est-à-dire l'individualité, l'originalité, la spontanéité, c'est-àdire encore la croissance robuste et le plein épanouissement, c'est-à-dire encore la liberté, condition de toute expansion vigoureuse. Par la même raison, l'artificiel, le convenu, l'émondé lui répugnaient; la règle littérale, mortelle aux différences naturelles, et la routine, mortelle aux nouveautés, lai causaient une souffrance. C'est l'individualité vivante d'une nation, engendrant en quelque sorte son droit par le mouvement de sa croissance et se refusant à des lois imposées du dehors, qui avait séduit Laboulaye dans la doctrine de Savigny. Substituez l'homme à la nation :

moyennant ce simple changement dans les termes, vous avez la seconde doctrine de Laboulaye, qui n'est pas autre, au fond, que la première, — toutes deux dérivées de ce même amour de tout ce qui vit et se meut librement.

Il fut un moment comme amoureux de ces belles études qui venaient de se révéler à lui. Il lui a échappé de dire qu'une formule de Marculf est plus vivante et en dit plus sur une société que la plus abondante des chroniques. Puisse cette phrase échapper à M. Taine et n'être lue que de M. Fustel de Coulanges! Propos de lune de miel juridique, d'ailleurs, et qu'il se chargea bientôt de démentir par ses recherches passionnées sur les mythes de race, les légendes locales, les chants guerriers ou élégiaques des Serbes et des Albanais. Il admirait là l'expression chaude et sincère d'un génie ethnique naturel; ce goût pour la littérature primitive et populaire ne s'est jamais refroidi, et se

retrouve jusque dans ses Conles bleus et ses contes de fées, dont plusieurs sont des transcriptions et des adaptations de légendes.

En 1848, Laboulaye, entraîné par l'intérêt des grands événements d'alors, publie des considérations sur la constitution républicaine. Nommé en 1849 professeur au Collège de France, il monte en chaire le 5 mai de la même année. En 1852, il écrit son premier article pour les Débats. Le publiciste politique, le professeur, le critique et le romancier entrent en scène en même temps ; le juriste et l'érudit s'effacent sans disparaître.

Le critique était un croyant : on se rappelle ses belles études sur Channing, sur Bunsen, sur la liberté religieuse; ce sont des pages qui vivront. Il y encadrait son rationalisme dans un christianisme assoupli, mobile et progressif. La religion naturelle n'est que du bois sec; Laboulaye sentait la nécessité de la greffer sur le tronc vivant de la tradition évangélique, de faire affluer

dans les vaisseaux aplatis du déisme la sève de ces vieilles et plongeantes racines. Ses mérites n'étaient pas ceux du psychologue ; il n'y prétendait pas. On a relevé durement une phrase oii il regrette de n'avoir pas « la jeunesse et la foi » de Benjamin Constant. Un Benjamin jeune et croyant!

C'était plus qu'il ne fallait pour faire bondir Sainte-Beuve. C'est que Laboulaye ne s'attardait pas à l'homme : il allait aux idées, il excellait à les discerner, à les dégager, à les grouper; il a donné de véritables modèles de ces analyses rationnelles. En cela, il se rattachait au xvni" siècle. Il procédait aussi de cette grande époque pour la trame générale du style. Il en avait la phrase liquide, correcte, précise, accélérée. La pensée sortait toujours claire; il n'avait besoin pour la rendre ni du néologisme ni de la métaphore. Il a des pages de sincère émotion et de grand effet ; il en a de fines et d'attrayantes. Tout homme sensible au charme d'écrire goûtera son mor-

ceau sur le plaisir qu'il éprouve à s'enfermer dans sa bibliothèque, près du rayon des contes de fées, et à oublier là, en compagnie des enfants, les hommes de son temps et de tous les temps. C'est dans la manière de Sacy, d'un Sacy légèrement romantique et qui a passé par l'Allemagne.

Dans ses œuvres d'imagination légère, il se montrait narrateur aisé et spirituel. Il donnait tous les ans dans les Débats^ à Noël ou au 1" janvier, des contes très goûtés du public. L'esprit en était français, l'humour exotique, et cela faisait un mélange singulier qui n'était pas sans saveur. Plusieurs de ses nouvelles sont aussi charmantes que touchantes; fond et forme, tout en est pur, et l'on est un peu surpris et comme humilié de se trouver si sensible à ces philtres innocents, si captivé par ces œuvres saines où manquent les condiments excitants et toxiques de notre littérature contemporaine.

Le recueil posthume édité par les soins de M. Dareste : Trente ans d'eiiseignement au Collège de France, rappelle à ceux qui avaient pu les oublier ou les méconnaître l'énorme travail accompli par Laboulaye dans sa chaire et les services qu'il n'a pas cessé de rendre à la législation comparée. Au temps de ses plus grand succès, obtenus en des sujets plus accessibles, il gardait une place pour les parties les plus austères et les plus ingrates de cette science. Le public n'a guère mémoire que des leçons qui ont été plus tard rédigées et publiées : le remarquable tableau de l'administration et de la législation françaises sous Louis XYI, l'histoire de la constitution des États-Unis. On ne se souvient pas des cours consacrés soit h la philosophie du droit, à l'histoire des origines du droit romain, que Laboulaye rajeunissait par de larges emprunts à l'ethnologie, à la philologie et aux mythes, soit à des sujets aussi anciens que la politique d'Aristote, aussi compliqués

LABOULAYE i ^ 3

que l'analyse de la loi salique, aussi spéciaux que le droit criminel anglais.

Le succès éclatant du livre où Laboulaye a résumé ses leçons sur la constitution des Etats-Unis est bien fait pour nous donner à penser. Ce sont les défauts de cet ouvrage qui l'ont fait réussir. Laboulaye a apporté dans l'étude de cette constitution l'esprit qui avait animé Fénelon dans la conception de sa merveilleuse Salente. La seule différence est que sa Salente à lui a un modèle réel, mais elle est destinée comme l'autre à faire ressortir, par le contraste d'institutions exemplaires, les vices et les lacunes de nos propres institutions. Laboulaye ne se sépare donc pas de la France, il l'emporte partout où il va, il emporte du moins le besoin d'y revenir sans cesse, d'y reprendre pied par des comparaisons; il ne s'est point fait Américain, comme il l'aurait dû, pour parler de la constitution des Etats-Unis; il n'a pas su se créer l'alibi prolongé qui est la marque du

véritable historien : aussi n'entend-il pas le vrai sens ou, si l'on veut, le sens profond de la constitution américaine. Pour la bien comprendre, il faudrait pendant un temps ne voir qu'elle : le vrai commentaire de chaque article est dans les autres articles qui forment avec lui un ensemble vivant ; il n'est pas dans des comparaisons qui vous détachent chaque fois de l'œuvre imparfaitement étudiée et accusent avec exagération des oppositions sans grande importance. On s'explique aisément d'après cela les erreurs où est tombé Laboulaye. Par exemple, tout le temps qu'il a afîaire à la constitution fédérale, il a l'air de la considérer comme si elle était la seule constitution des Etats-Unis : il la compare à nos constitutions unitaires comme si elle en était une ; il ne paraît pas se souvenir qu'à côté d'elle, les constitutions des États règlent tout le droit civil, tout le droit criminel, la plus grande partie du droit commercial et du droit administratif, en

LABOULAYE il5

sorte qu'un Américain pourrait très bien passer toute sa vie sans avoir à s'adresser à d'autres autorités, d'autres cours de justice, d'autres lois qu'à celles de son État, et que ces constitutions de second ordre sont bien plus directement comparables aux chartes et constitutions de l'Europe que ne l'est la constitution des Etats-Unis, toute composée d'exceptions et de dérogations. A cette erreur, qui est capitale, j'en pourrais ajouter bien d'autres. Laboulayen'a pas aperçu les caractères anti-démocratiques de la constitution ; il n'a point démêlé l'importance que le Sénat a longtemps attribuée à son rôle exécutif; il n'a point remarqué que, grâce aux règlements du congrès, la discussion est moins libre et moins étendue dans la Chambre des Représentants qu'elle ne l'était dans le Corps législatif de l'Empire, et que c'est le Sénat qui a la haute main sur le budget, bien que la constitution fasse profession de donner une sorte de primauté ou de prépon-

H6 LABOULÂYE

pondérance financière à l'autre Chambre.

Mais je crois inutile de poursuivre ici la tâche trop facile de mettre Laboulaye en contradiction avec des faits évidents. Il ne faut pas oublier qu'il était un initiateur, qu'il avait à gagner la faveur publique pour ces études de législation comparée dont il donnait le premier modèle, et qu'il ne pouvait la gagner que par de fréquents rapprochements avec les institutions françaises ; un sourd pressentiment l'avertissait qu'il ne serait pas lu s'il ne multipliait pas les occasions où le public français retrouverait les lois et les procédés de son pays. Ainsi tout concourait à lui ôter les moyens et le goût d'une étude approfondie, d'une de ces études où le chercheur brûle ses vaisseaux pour écarter toute pensée de retour, et demeure seul dans un contact prolongé avec le sujet de son analyse.

Il paraît que Laboulaye avait commencé par ne pas réussir auprès de ses auditeurs.

Cette indifférence ne dura guère. Les hommes de notre génération se le rappellent dans sa chaire pendant les dernières années de l'Empire. On revoit cette physionomie calme et fine, ce large front veiné où errait une mèche détachée de ses cheveux un peu longs, ces lèvres oii la bonne grâce était chez elle, oii l'ironie passait, triste parfois, jamais amère. La salle était comble. Une jeunesse aux yeux brillants s'y pressait, prompte à saisir et à souligner par des bravos la moindre allusion aux choses du jour, suivant de l'œil les flèches qu'il lançait de temps à autre par la fenêtre, curieuse du mot de la fin, moins attentive au corps toujours solide et substantiel de la leçon.

Succès de mauvais aloi, puérile revanche, si l'on veut. Disons mieux : excusable faiblesse, faute heureuse, s'il y a faute. Il est dans la force des choses que lorsque la tribune a été rasée sur le forum, il s'en relève une ailleurs. La chaire recueille malgré elle quel-

i 1 8 LABOULAYE

ques échos de l'éloquence bannie. Cette ironie discrète, ces insinuations piquantes, ces ricochets imprévus ont été un puissant réconfort pour toute une génération qui se sentait près de désespérer. On sortait de là vengé, animé, confiant. Les articles de Prévost-Paradol et le cours de Laboulaye : deux foyers oij, dans un pétillement et parmi les étincelles, se rallumait, se réchauffait la passion de la liberté politique !

Ce que le professeur se permettait par occasion et par exception, le publiciste le faisait avec suite, par choix et par devoir. Les brochures politiques de Laboulaye sont, des œuvres sorties de sa main, celles qui ont exercé l'action la plus opportune, la plus efficace, la plus salutaire. On peut relire encore avec fruit ces considérations sur la Constitution de 1848, oiî toutes les causes de fragilité de cette construction ruineuse, les points où se produiront les fissures et les fractures, le sens dans lequel se fera l'écrou-

lement, sont prévus et indiqués avec une admirable finesse de bon sens.

Deux théories remplissent ses écrits politiques postérieurs : Tune a été amplement exposée dans le Parti libéral, l'autre condensée dans VEtat et ses limites, toutes les deux mises en action dans Paris en Amérique. Que chaque citoyen soit libre de se déplacer, de fabriquer, de vendre, d'ouvrir une école et d'y enseigner, de fonder un journal et d'y publier sa pensée, de s'associer à d'autres citoyens pour prier selon sa croyance ou pour toute autre fin non destructive de l'ordre public : voilà la première théorie. On en saisit la parenté avec ce besoin de large respiration, en quelque sorte, et d'expansion illimitée que Laboulaye portait en lui. Il a défendu cette thèse avec une abondance de ressources, une variété d'arguments, une souplesse de tours vraiment remarquables. Ce sera l'honneur de sa vie d'avoir constamment tenu haut et fait miroiter cette grande

lumière. Plus contestable en un sens était la seconde théorie. C'est, en substance , celle de G. de Humboldt, de Tocqueville, de Bastiat. M. Taine vient de la reprendre après Spencer et de l'exposer magistralement. L'individu n'est pas fait pour la société ; c'est la société qui est faite pour lui et par lui. Maintenir l'intégrité, assurer la mobilité et la vigueur de la molécule humaine, voilà, en dernière analyse, le but de toute union entre les hommes. L'Etat n'a pas d'autre fin, il n'a pas de fin qui lui soit propre. La protection du corps social contre les ennemis du dehors, et, au dedans, la police, la justice, le maintien du « fair play » entre forts et faibles, sa compétence ne s'étend pas plus loin. Tout le reste doit être laissé à l'individu. Laboulaye réclamait quelques tempéraments discrets à cette théorie, mais il l'acceptait en principe. Ne croit-on pas entendre ce Savigny qu'il avait tant admiré lui répondre : « Si l'étoffe du droit est faite du passé tout entier de la

nation, ne faut-il pas, surtout en France, plus d'art et de façons pour obtenir des renoncements delà part de l'État, et la proposition d'une retraite sur toute la ligne peut-elle être faite sérieusement à un pouvoir qui n'a pas cessé d'étendre ses prises depuis des siècles? Est-ce d'ailleurs impunément qu'on peut lui soustraire tout ce qui fait la matière du progrès, religion, éducation, sciences et arts, industrie et commerce, et le restreindre aux services directement improductifs par lesquels il protège l'individu, seul actif et créateur? N'est-ce pas éliminer de l'idée de l'État tout principe de vif intérêt, tout élément mystique, et par là les éliminer aussi de l'idée de patrie? Celle-ci ne sera-t-elle pas atteinte par l'amoindrissement de son organe historique, par l'abaissement de son symbole le plus en vue ? Et le jour où la plus haute recommandation d'une organisation sociale serait qu'elle garantit la sécurité d'un chacun et ne gêne la liberté de personne, le patriotisme ne serait-

il pas bien près de trouver son expression exacte dans la formule : Ubi hene.ibi patria? Enfln ne risquc-t-on pas d'obscurcir la notion de bien public, de bien commun à tous, si l'on découronne la figure centrale de l'État, la seule où prenne corps et s'idéalise cette notion capitale, pour laisser retomber l'individu sur des fins spéciales ou partielles de son choix, honorables prolongements de son égoïsme? Parmi les qualités qui ont fait, dans le passé, plus d'une race forte et redoutable, le penseur compte la fidélité aux traditions et aux mœurs nationales, l'efîort sur soi-même et sur sa propre raison pour rester, le plus longtemps possible, en communion avec les croyances et les institutions de ses ancêtres. Bien affaibli serait le lien d'une société oii l'individualisme triomphant aurait rendu impossible la prosopopée du Criton en l'honneur des lois qui frappent éventuellement le juste ou le sage, après l'avoir nourri et protégé. »

Ne prolongeons pas ces restrictions d'école et ces objections de cabinet, qui fort heureusement n'ont pas arrêté le sûr instinct du publiciste. Le publiciste n'est pas un philosophe. Il ne doit pas considérer la vérité seulement au point d'où elle part. Il a charge de la conduire où il importe de la faire arriver. C'est pourquoi il doit tenir compte surtout de la valeur d'opposition ou d'opportunité d'une doctrine, n'en retenir que les lignes générales qui sont seules vues à distance, et ne pas s'attarder aux nuances qui de loin brouillent les images. La France a dû à Laboulaye, et à quelques autres hommes généreux, que le dépôt de la doctrine libérale et individualiste lui ait été conservé pour de meilleurs jours. Ils ont contribué à rendre inévitable, par le mouvement même de l'opinion, l'évolution libérale de la fin de l'Empire, et à préparer les éléments de la grande et patriotique Assemblée de 1871. On sait le rôle qu'y a joué Laboulaye. La vie parlementaire, qui s'ouvrit

alors pour lui tardivement, lui réservait, pour prix de réels services, plus de mécomptes et d'amertumes qu'il n'en avait éprouvé avant d'y entrer. Il les supporta noblement. On se rappelle ses discours toujours si élevés, si sensés, souvent si à point : ceux où il défendit la liberté de l'enseignement supérieur, qui nous est restée; — celui d'où est sortie la République, qui a été votée sur l'amendement d'un autre; — ceux où il combattit en vain la nouvelle organisation du Conseil supérieur et s'opposa à l'article 7. Il était de mode alors dans un certain parti — il l'est encore bien plus aujourd'hui — de bafouer comme des chimères les idées auxquelles Laboulaye avait voué sa vie. Ce qu'on appelait sa foi mystique dans les vertus de la liberté, son optimisme libéral ont été persiflés par des hommes soidisant plus avisés et qui croyaient être par là plus dans le ton de ce siècle. Nous avons connu ces railleurs, optimistes à leur manière, gens à digestion chaude et facile, qui veulent

le pouvoir pour y dépenser leurs esprits animaux surnourris, pour « écraser l'infâme » au nom des lois et en dépit des lois, admirateurs secrets de la Constitution de 1852, qui estiment que l'arbitraire est l'essence de l'autorité, à qui un coup de force ne coûterait pas plus qu'un éclat de voix, et qui lancent leurs actes de gouvernants comme ils lâchent, dans l'abandon de l'après-souper, un mot dont la portée échappe à leur bonne humeur sanguine et replète. Laboulaye n'était pas de cette race d'hommes. Il est mort en butte à leurs sarcasmes, attristé, impuissant, méconnu, mais toujours indulgent et serviable, et laissant le souvenir d'une noble vie que ces outrages n'atteignent pas. Il est honorable d'être appelé le docteur Pangloss de la liberté par ceux qui ne sont que les Maîtres Blasius de la démocratie.

Mars 1S89.

Page 1