ARRESTATION DU DUC D’ENGHIEN
Bibliothéque Nationale, Cabinet des Estampes
L’AFFAIRE DU DUC D’ENGHIEN 165 imprimé en petit texte, ne remplit pas moins de vingt et une pages des Mémoires. I] y traite de deux questions qui n’ont aucun rapport l'une avec I’autre, l’affaire du duc d’Enghien et laffaire Maubreuil; mais c’est la premiére qui occupe a peu prés tout ce plaidoyer. C’en est un en effet, dont le ton passionné fait contraste avec le style calme des Mémoires.
Un journal de droite, l’Oriflamme, dans son numéro du g octobre 1823, avait montré sans peine les insuffisances et les obscurités du Mémorial de Sainte-Héléne, dans le récit du drame d’Ettenheim et de Vincennes que Las Cases venait de mettre en circulation. Talleyrand, Savary, Réal étaient directement visés dans cet article. Savary répliqua aussitét, en publiant une brochure : Sur la catastrophe de Monseigneur le duc d’Enghien. Extrait des Mémotres de M. le duc de Rovigo (Paris, octobre 1823). Savary et Talleyrand avaient, comme on le verra, entretenu de bons rapports dans les derniéres années de l’Empire; mais, aprés la chute de Napoléon, leurs relations avaient pris un autre caractére. De Blois, ow il s’était réfugié avec le conseil de régence, le duc de Rovigo avait envoyé son adhésion au Gouvernement provisoire que présidait le prince de Bénévent; il avait demandé a celui-ci de lui donner une fonction en harmonie avec ses capacités. Talleyrand avait négligé de répondre. Prié d’intervenir auprés du prince, le préfet de police Pasquier n’avait pas mieux réussi. Ce silence dédaigneux provoqua chez I’ancien ministre de la Police générale un vif ressentiment. L’article de l’Oriflamme lui fournissait l’occasion de dire son fait 4 un homme qu’il ne pouvait pas sentir; il n’eut garde de la laisser échapper.
Le réle qu’il avait joué dans la tragédie de Vincennes n’avait été, a l’entendre, que le réle d’un soldat qui avait rempli son devoir, en exécutant une consigne. II ajoutait : « Je ne souffrirai pas que d’odieuses préventions pésent sur ma téte, tandis que les vrais coupables se pavanent sous les hautes dignités dont ils sont revétus. »
Talleyrand se trouvait a Valencgay, quand il apprit la publication de la brochure de Savary. II se décida aussitét
3 rentrer rue Saint-Florentin; il en informa Royer-Collard, son voisin de campagne de Chateauvieux, par ce billet daté du 3 novembre :
« Me voila encore partant pour Paris. Un nouveau et singulier allié du parti qui gouverne me force de repousser une attaque a laquelle j’étais fort loin de m’attendre. Je n’ai pas encore fait choix du moyen que j’emploierai; mais j’en emploierai un décisif, légal ou autre. — Je vous instruirai de ce que je fais. Je regrette de n’avoir pas la possibilité d’aller vous voir. Pour tant (sic), vos conseils sont bons. Mais il faut aller tenir téte a l’orage. Mes voeux en quittant ce pays-ci sont d’y passer plus de tems (sic) l'année prochaine, et de vous y voir souvent. »
De Paris, le 11 novembre, autre billet au méme correspondant :
« J’ai écrit au Roi une lettre dont je vous envoie la copie; vous recevrez aussi la réponse qui me sera faite. »
Talleyrand a raconté cet épisode de sa vie dans l’« Appendice » qu’il a ajouté a ses Mémoires et qui, comme ses Mémorres, ne devait voir le jour que longtemps aprés sa mort; ainsi il était assuré de n’avoir pas a redouter des démentis de son vivant. L’Appendice débute en ces termes :
« Je me vois obligé d’ajouter quelques mots a ces souvenirs, en regrettant de devoir rappeler un événement cruel et douloureux que je n’avais pas voulu méme mentionner dans les pages qui précédent.
« J’ai toujours dédaigné de répondre aux accusations mensongéres et injurieuses qui, dans des temps comme ceux ou jai vécu, ne pouvaient manquer d’atteindre les personnes vouées aux grandes affaires publiques. Il y a des bornes cependant a ce dédain, et, quand on souléve des questions de sang, le silence, au moins devant la postérité, n’est plus possible. La bassesse et les crimes de mes accusateurs, honteusement exposés par leurs propres récits, seraient peut-étre, dans des cas ordinaires, une réfutation suffisante de leurs
accusations. Mais, dans les cas actuels, la nature des faits, leur importance historique, la part de vérité qu’il y a dans ces récits, la grandeur des personnages dont il s’agit, ’honneur de mon nom et de ma famille, tout me commande de repousser le sang que des haines passionnées et cupides voudraient faire rejaillir sur moi. »
Sans parler de sa lettre au Premier Consul du 8 mars 1804, qui était sans doute détruite a cette époque — on a vu que cette lettre engage directement sa responsabilité, — Talleyrand reproduit quatre textes : le rapport du grand juge Régnier du 7 mars, ses propres lettres au baron d’Edelsheim du ro et du 11 mars, sa lettre 4 Caulaincourt du 11 mars. « J’ai donné en entier ces trois lettres, dit-il, parce qu’elles constituent la part réelle, unique, que j’ai eue dans la déplorable affaire de M. le duc d’Enghien. » I] les commente de maniére a les faire tourner a son apologie. Puisque sa conscience était sans reproches, on ne voit pas pourquoi il n’avait pas donné une place dans ses Mémoires proprement dits a ces textes officiels.
Son apologie aboutit 4 des considérations d’un caractére bien vague; on en jugera par ce passage :
« Qu’on me permette ici quelques considérations sur les devoirs des hommes en place a ces époques funestes ot il plait a la Providence de séparer violemment le sort personnel des rois de celui de leurs peuples. Alors, le monarque est absent, son avenir reste caché; il est donné a ses serviteurs particuliers de s’attacher 4 son sort, de partager ses malheurs, ses dangers, ses espérances; en s’éloignant du sol natal, ils s’engagent irrévocablement dans sa cause, et je ne refuse ni mon respect ni mon admiration a ce parti généreux. Mais pour les autres, la patrie reste; elle a le droit d’étre défendue, d’étre gouvernée; elle a incontestablement un autre droit : celui de réclamer d’eux les mémes services qu’ils lui devaient, qu’ils lui rendaient avant l’absence du roi. C’est dans cette maniére de voir que j’ai cherché les régles de ma conduite. »
Cela revient a dire que s’il s’était associé 4 un acte criminel
de Bonaparte, ¢’aurait été de sa part une maniere de servir la France en l’absence du roi légitime. Mais il ne s’y était pas associé; car toute la part qui lui revient dans I’affaire du duc d’Enghien a été — il insiste sur ce point — de transmettre des dépéches au ministre de l’électeur de Bade. II tient a borner son réle au réle d’un secrétaire qui a exécuté un ordre. Une sorte de dissertation sur lobéissance due a un gouvernement est un pur chef-d’ceuvre de casuistique, avec deux cas généraux et deux cas particuliers et des considérations sans fin. Le tout aboutit a cette conclusion : « La postérité jugera entre moi et M. Savary et tous ceux qui, comme lui, par un motif ou par un autre, chercheraient a rejeter sur moi la responsabilité d’un crime que je repousse avec horreur. » Cela a été écrit en 1823; il aurait mieux valu pour Vhonneur de Talleyrand que ces paroles eussent été antérieures de dix-neuf ans.
Relevons un autre passage : «Si mon caractére et mes antécédents ne me mettaient pas a l’abri d’un soupcon aussi infame et aussi odieux, je pourrais encore poser 4 mon accusateur une question a laquelle il sera mieux que personne en état de répondre, et lui demander quel intérét j’aurais pu avoir dans le meurtre du duc d’Enghien. » Mais Savary ou n’importe qui efit été « en état de répondre » que le is fecit cut prodest avait regu ici une application lumineuse. C’était son intérét de conserver une place qui offrait de grands avantages 4 un homme aussi sensible a l’argent; c’était son intérét de se pousser dans la faveur du Premier Consul; c’était son intérét de s’attacher d’une maniére étroite a la cause dont il lui était facile de prévoir le triomphe éclatant a trés bréve échéance. II déclare, dans le méme passage, qu’ il n’a jamais trempé dans aucun des crimes de la Révolution francaise; cela est vrai. Qu’on n’oublie pas toutefois qu’il a fait ’apologie du 10 Aoat et que le cynisme ne fut 4 aucune époque étranger a son caractére.
Pour en finir avec les attaques de Savary, le prince demandait 4 Louis XVIII, le 8 novembre 1823, de traduire son
accusateur devant la Chambre des pairs. « C’est d’elle que J obtiendrai une enquéte et un jugement. Cette épreuve, Sire, que je réclame de votre justice, vous ne la craignez pas plus pour moi que je ne la crains moi-méme. La calomnie sera confondue et sa rage impuissante viendra expirer devant le grand jour de la vérité. »
Cette demande de poursuites judiciaires devant une juridiction exceptionnelle, d’un mécanisme compliqué et difficile a mettre en mouvement, pouvait se présenter avec sobri¢té et précision. Loin de 1a; Talleyrand adresse 4 Louis XVIII la lettre la plus verbeuse et la plus diffuse, ov Pobjet de sa requéte est noy€ dans des développements aussi étendus que hors de propos. On en citera quelques lignes :
« Sire, je n’apprendrai rien 4 Votre Majesté en lui disant que j’ai beaucoup d’ennemis.
« J’en ai auprés du tréne, j’en ai loin du tréne. Les uns n’ont pas assez oublié que j’ai envisagé autrement qu’eux les premiers troubles de la Révolution; mais, quel que soit leur jugement, ils doivent savoir que c’est A la détermination que je pris alors, que je dois le bonheur d’avoir, dans les temps marqués par la Providence, contribué si heureusement a la restauration de votre tréne auguste et au triomphe de la légitimité. C’est cette méme restauration, c’est ce triomphe que mes autres ennemis ne m’ont point pardonné, ne me pardonneront jamais. De 1a, tous ces libelles, tous ces volumineux souvenirs de Sainte-Héléne dans lesquels, depuis deux ans, je suis incessamment insulté, diffamé par des hommes qui, en vendant les paroles vraies ou supposées d’un mort célébre, spéculent sur toutes les hautes renommées de la France, et qui, par ce honteux trafic, se sont constitués les exécuteurs testamentaires des vengeances de Napoléon Bonaparte...
« Heureux si, en me plongeant dans le sang, il [mon accusateur] peut m’entrainer avec lui et flétrir, en accolant mon nom au sien, le principal instrument des deux Restaurations. Oui, Sire, des deux Restaurations! On poursuit en moi.
les journées du 30 (sic) mars 1814 et du 13 avril (sic) 1815; journées de gloire pour moi, de bonheur pour la France, journées qui ont uni mon nom 4 la fondation de lordre constitutionnel que nous devons a Votre Majesté. Mais c’est en vain que l’envie, que la haine, que l’ambition trompée se réunissent pour me ravir mes titres a l’estime contemporaine, a la justice de Phistoire; je saurai les défendre et les transmettre entiers aux héritiers de mon nom. »
Le 15 novembre, Villéle transmettait 4 Talleyrand la réponse de Louis XVIII :
« Sa Majesté m’ordonne de vous dire qu’elle a vu avec surprise que vous eussiez formé le projet de provoquer dans la Chambre des pairs un examen solennel des faits dont M. le duc de Rovigo vient de publier le récit.
« Sa Majesté a voulu que le passé restat dans l’oubli : elle n’en a excepté que les services rendus a la France et a sa personne.
«Le Roi ne pourrait donc approuver une démarche inutile et inusitée qui ferait éclater de facheux débats et réveillerait les plus douloureux souvenirs. »
La seule décision du Roi fut d’interdire l’entrée du chateau des Tuileries au duc de Rovigo. Peu de jours aprés, comme Talleyrand s’était rendu au chateau, Louis XVIII, qui Papercut, lui dit : « Prince de Talleyrand, vous et les vétres pourrez venir ici sans crainte de mauvaises rencontres. »
M. de Rémusat avait 4 l’avance porté ce jugement sur la lettre du prince 4 Louis XVIII : «Je ne crois pas que Penquéte qu’il demande soit une chose sérieuse. » De son cété, la duchesse de Broglie écrivait : « M. de Talleyrand est sorti blanc comme neige de cette affaire. Convenez que c’est une bonne fortune pour lui d’étre calomnié. »
Calomnié ou non, le prince n’ouvrit plus la bouche sur la question du duc d’Enghien. « Le silence, dit-il, m/était commandé; je l’observai, et, si j’ai cru devoir faire l’exposé qu’on vient de lire, c’est qu’il est destiné 4 n’étre publié que longtemps aprés ma mort, et qu’il rétablira la vérité des faits sans provoquer les scandales qu’on redoutait en 1823. »
(” est descendu aux derniers mois du régne de Louis XVIII pour suivre jusqu’au bout le réle que Talleyrand a joué dans l’affaire du duc d’ Enghien. Retournons a l’année 1804, au cours de laquelle le ministre de Napoléon se trouva mélé d’une maniére directe aux événements les plus extraordinaires.
La France et l'Europe se rendaient compte que le consulat viager, qui avait pris en 1802 la place du consulat décennal, n’était qu’une forme provisoire de gouvernement. L’ambition de Bonaparte et la force des choses devaient aboutir, 4 bréve échéance, a l’établissement du régime monarchique; la conspiration de Cadoudal, avec le retentissement que la police lui avait donné, avait achevé de préparer Popinion a un changement que I’on disait nécessaire au salut de |’Etat. Talleyrand n/allait-il pas contribuer 4 cette évolution, lui qui venait de montrer dans I’arrestation du duc d’Enghien le role d’un collaborateur dénué de scrupules? Au Sénat, au Conseil d’Etat, comme dans les cercles privés, les conversations roulaient sur la question de l’hérédité. Quand seraitelle résolue? Certains disaient a la paix ou aprés un grand succés militaire. Talleyrand passait, a juste titre, pour étre
trés ménager de ses paroles; aussi remarqua-t-on qu’en donnant‘un soir 4 diner il avait entretenu a haute voix ses convives de la nécessité d’établir en France le pouvoir héréditaire; cette nécessité, d’aprés lui, ne pouvait pas se faire attendre plus longtemps. On le regardait comme le promoteur de la question. La municipalité de Lyon avait rédigé une adresse pour demander l’hérédité du pouvoir . dans la famille du Premier Consul; on sut que le ministre des Relations extérieures avait été linspirateur de cette adresse.
Quel titre porterait le chef de la dynastie nouvelle? Il n’y en avait qu’un qui pit lui convenir, a la fois par son ancienneté et par sa nouveauté : c’était le titre d’empereur. D’origine essentiellement militaire, il s'appliquait 4 merveille au soldat heureux qui était devenu le maitre du « plus beau royaume qu’il y ait sous le ciel»; il rappelait ces maitres de lorbzs romanus dont certains, qui avaient été des chefs hors de pair, avaient fait rayonner d’un bout a l’autre de la Méditerranée, en Europe, en Asie, en Afrique, « la majesté sans mesure de la paix romaine », tmmensa pacis romane majestas; il rappelait aussi le nom du grand Charles pour lequel le grand Napoléon avait une sorte de hantise, le grand Charles qui avait dilaté la chrétienté et qui avait été pour le monde temporel le vicaire du Trés-Haut. Combien Talleyrand savait remplir son réle de courtisan quand il écrivait au nouvel Empereur, le 28 aoait 1804, a propos d’un séjour que celui-ci faisait a Aix-la-Chapelle, dans les termes qui suivent! « I] paraitra grand et juste que la ville qui fut longtemps la premiére des
‘villes impériales, qui a toujours porté le nom spécial de siége et tréne royal des empereurs, qui fut la résidence habituelle de Charlemagne, se ressente avec éclat de la présence de Votre Majesté et fasse ressortir la ressemblance de destinées que l'Europe a déja saisie entre le restaurateur de l’empire romain et le fondateur de l’empire frangais. »
D’autre part, le titre d’empereur n’avait pas dans l’opinion frangaise ce caractére usé qui s’attachait au titre de roi, sans
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Le 18 mai, il y avait a Saint-Cloud affluence de personnages officiels; on attendait la nouvelle du sénatus-consulte qui allait donner un caractére régulier a l’établissement de l’Empire. A trots heures, un coup de canon annonga que c’était chose faite. Talleyrand arriva presque tout de suite; il fut parmi les premiers a offrir ses félicitations au nouvel Empereur.