‹ Talleyrand, 1754-1838Chapitre 22 sur 22 · RECEPTION DE LA REINE DE PRUSSE A TILSIT · texte numérisé non relu

RECEPTION DE LA REINE DE PRUSSE A TILSIT

Sur la derniére marche, on reconnait Talleyrand. Par Nicolas Gosse, Chateau de Versailles

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: TILSIT 257 La vertu est un langage pour le vulgaire, que les augures ne peuvent se parler entre eux sans rire. — Toute cette poésie que l’on appelle la conscience, le dévouement, |’enthousiasme, a été inventée pour consoler ceux qui n’ont pas su réussir dans le monde; c’est comme le De profundis que l’on chante pour les morts. »

La prise de Dantzig et la victoire de Friedland rétablirent d’une maniére incontestable la suprématie de l’armée francaise. De Dantzig, le 18 juin, Talleyrand adressait cette lettre a ?Empereur :

« Sire, j’apprends enfin quelques détails de la bataille de Friedland; et j’en connais 4 présent assez pour savoir qu’elle sera comptée parmi les plus célébres dont l’histoire perpétuera le souvenir. Mais ce n’est pas seulement sous des rapports de gloire que je me plais 4 l’envisager; j'aime a la considérer comme un avant-coureur, comme un garant de la paix, comme devant procurer 4 Votre Majesté le repos qu’au prix de tant de fatigues, de privations et de dangers, elle assure A ses peuples; j’aime a la considérer comme la derniére qu’elle sera forcée de remporter. C’est par 1a qu’elle m’est chére; car, toute belle qu’elle est, je dois l’avouer, elle perdrait 4 mes yeux plus que je ne puis dire si Votre Majesté devait marcher 4 de nouveaux combats et s’exposer a de nouveaux périls sur lesquels mon attachement s’alarme d’autant plus facilement que je sais trop combien Votre Majesté les méprise. »

Le 23 juin, le ministre informait l’Empereur qu’il se mettait en route pour Koenigsberg. « Votre Majesté a amené-en un moment ses affaires 4 un point ow je n’aurais jamais osé me promettre de les voir arriver de longtemps. Mais j’admire; Votre Majesté depuis longtemps m’a accoutumé aux prodiges.»

Le 29 juin, Talleyrand rejoignit ’Empereur a Tilsit, a l’extrémité orientale du territoire de la Prusse, sur les bords du Niémen. Savary lui disait : « Si la paix n’est pas faite dans une quinzaine, Napoléon passera le Niémen. — Et qu’irait-il

donc faire au-dela du Niémen? » répondait le prince, qui prévoyait peut-étre déja ce que pourrait étre une campagne de Russie. « I] faut, ajoutait-il, lui faire abandonner cette idée de Pologne. On ne peut rien faire avec ces gens-la; on n’organise que le désordre avec les Polonais. Voila une occasion de terminer tout cela avec honneur; il faut la saisir, il faut méme d’autant plus se hater que !’Empereur a une affaire bien plus importante ailleurs et qu’il peut faire entrer dans un traité de paix. S’il ne le fait pas, lorsqu’il voudra l’entreprendre, il sera rappelé ici par de nouveaux embarras, tandis qu’il peut tout terminer dés aujourd’hui. Il le peut d’autant plus que ce qu’il projette est une conséquence raisonnable de son systéme. »

Quelle était donc cette «affaire bien plus importante ailleurs », cette « conséquence raisonnable » du systéme de Napoléon? C’était le détrénement a bréve échéance des Bourbons d’Espagne. Is devaient avoir leur tour, comme les Bourbons de Naples l’avaient eu environ un an et demi plus tdt.

Tilsit, jusqu’alors comme ignoré, était devenu une maniére de capitale internationale, avec la présence de Napoléon, d’Alexandre et de Frédéric-Guillaume; il y avait un quartier francais, un quartier russe, un quartier prussien. L’affluence soudaine de tant d’étrangers rendait difficiles les conditions de la vie matérielle. Daru, intendant général de la maison de l’Empereur, avait réquisitionné tous les vins. Talleyrand, qui tenait 4 avoir sa cave personnelle, lui adressa une spirituelle requéte : « Mon cher Daru, je suis persuadé d’une chose, c’est qu’en traduisant Horace, lorsque vous étes venu a cette ode délicieuse qui commence par ces mots : Wunc est bibendum, vous n’avez pas pensé qu’ Horace conseillat de boire de l’eau; c’est pourtant ou j’en serais réduit, si vous ne me cédiez pas un peu des provisions que vous faites pour ’Empereur. »

La Prusse mettait son espoir en Talleyrand. Le comte de Goltz écrivait a Hardenberg, le 2 juillet, qu’il avait regu une lettre infiniment polie de Son Altesse le duc de Bénévent,

« le seul homme qui peut nous étre utile ». « Je me mettrai en quatre, ajoutait-il, pour gagner la confiance du duc de Bénévent.. . L’empereur Alexandre sera extrémement charmé d’ apprendre que je suis parvenu a m’ouvrir la porte de Talleyrand. » Les diplomates prussiens avaient fondé en vain des espérances sur l’influence modératrice qu’ils attribuaient au prince de Bénévent. Celui-ci, en parlant de la « barbarie » avec laquelle ’Empereur traita la Prusse a Tilsit, déclare n’en avoir pas été l’instrument. Napoléon, dit-il, ne s’en rapporta pas a lui pour traiter des contributions de guerre et de l’évacuation des territoires par ses troupes; il trouvait qu’a Presbourg son ministre s’en était acquitté d’une maniére trop peu conforme a ce qu’il croyait ses véritables intéréts. Cette fois il chargea le maréchal Berthier de faire exécuter les conditions qu’}] imposait a la Prusse.

Alors, quel fut le réle de Talleyrand dans ces journées de Tilsit qui allaient donner a l’Europe politique une face nouvelle? En ce qui regarde la Prusse, il se borna a signer avec le général Kalkreuth et le comte de Goltz le traité qui contenait les cessions territoriales de la Prusse, telles qu’elles avaient été convenues entre les deux empereurs. Si Napoléon, en effet, rendait a Frédéric-Guillaume la moitié de son royaume, c’était, d’aprés le texte méme du traité du 9 juillet, « par considération pour l’empereur Alexandre ». Ce qui revient en propre a Talleyrand, c’est d’avoir négocié et signé avec le prince Kourakine le traité du 7 juillet, qui scellait Valliance des deux empereurs. Napoléon lui avait recommandé de ne pas introduire de conditions sur le partage de Empire ottoman ni sur l’occupation possible de la Moldavie et de la Valachie par les Russes, alors que ces deux questions avaient fait objet de nombreux entretiens entre les deux alliés. I] se conforma strictement a ce que l’Empereur lui avait dit de faire; il ne fut que l’exécuteur de ses ordres.

Si les Mémoires du prince font une mention trés bréve des négociations auxquelles il fut mélé d’une manieére passive, ils consacrent environ une page au souvenir de la reine Louise,

et cette page a conservé les traces d’une émotion personnelle. Le fait est rare dans ces chapitres, qui sont presque toujours d’un style froid et impersonnel.

Talleyrand avait assisté, le 6 juillet, 4 la réception de la reine de Prusse. La démarche de cette jeune femme, célébre par sa beauté, admirable par son patriotisme, qui essayait de fléchir la dureté d’un vainqueur impitoyable, fit sur lui une impression profonde. I] rappelle les paroles qui furent échangées entre l’Empereur et la Reine. « Comment avezvous osé me faire la guerre, madame, avec d’aussi faibles moyens que ceux que vous aviez? — Sire, je dois le dire 4 Votre Majesté, la gloire de Frédéric II nous avait égarés sur notre propre puissance. » Ce mot de glotre, adressé a Napoléon 4 Tilsit méme, lui parut superbe. I] aimait a répéter ce bout de dialogue, si bien que l’Empereur impatienté finit par s’écrier un jour : « Je ne sais pas ce que vous trouvez de si beau a ce mot de la reine de Prusse; vous feriez tout aussi bien de parler d’autre chose. »

Le prince continue : « J’étais indigné de tout ce que je voyais, de tout ce que j’entendais; mais j’étais obligé de cacher mon indignation. Aussi, serai-je toute ma vie reconnaissant de ce que la reine de Prusse, reine d’un autre temps, vouldt bien s’en apercevoir. Si, dans les retours que je fais sur ma vie, plusieurs nécessairement sont pénibles, je me rappelle du moins avec une grande douceur les choses qu’alors elle eut la bonté de me dire, et celles qu’elle m’a presque confiées. « Monsieur le prince de Bénévent, me dit-elle la « derniére fois que j’eus lhonneur de la conduire a sa voiture, « il n’y a que deux personnes qui regrettent que je sois venue « ici : c’est moi et vous. Vous n’étes pas faché, n’est-ce pas? « que j’emporte cette opinion. » Les larmes d’attendrissement et d’orgueil que j’avais dans les yeux furent ma réponse. »

Des larmes de Talleyrand! La « noble femme » dont tous les efforts restérent inutiles prés de Napoléon eut-elle conscience de la victoire qu’elle avait remportée sur le plus impassible des hommes? Elle l’avait fait pleurer.

apoléon quitta Tilsit le soir du 9g juillet, quand les rati-

fications des traités de paix eurent été échangées; il fit a Dresde un arrét de deux jours; le 27, il était de retour a Saint-Cloud. Talleyrand ne revint pas avec cette hate. I] avait mené depuis un an une existence tellement agitée qu’il éprouva, suivant son expression, «un bien-étre inexprimable » en restant plusieurs jours 4 Dresde. II fait un grand éloge des vertus publiques et privées du roi Frédéric-Auguste, des habitudes nobles et tranquilles de la Cour de Saxe, de la bienveillance et de la sincérité qu’on voyait partout. Dresde fut pour lui comme une oasis de repos et de paix.

Tous les soirs, M. de Bourgoing, ministre de France, donnait une réception a la légation; les salons étaient trop petits pour la foule qui s’y pressait. Le prince se tenait dans le cabinet méme du ministre, de maniére a se soustraire aux importuns. Une Frangaise qui le vit dans ces circonstances rapporte un détail inattendu. « Le prince de Bénévent, ditelle, s’occupe de tout. Je l’ai trouvé l’autre jour installé devant une grande table couverte de piéces de toile et de batiste. Mme de Bourgoing et sa femme de chambre étaient assises 4 ses cétés et le conseillaient dans ses achats. Son choix

fait, il se leva et, nous regardant tous d’un air goguenard, il dit qu’il quitterait Dresde douze heures aprés |’Empereur, et il chargea la femme de chambre de lui apporter ses acquisitions quand le cent uniéme coup de canon aurait été tiré. »

Balzac, dans Une ténébreuse affaire, met ces paroles sur les lévres de Talleyrand, queique temps avant la bataille d’Iéna : « Notre souverain va me congédier pour pouvoir faire des folies sans contradiction. » Le prince s’était prété a tous les actes de la politique de Napoléon dans la campagne de 1806-1807; sa participation au Blocus continental, pour lequel il a fourni un arsenal d’arguments, son réle 4 Varsovie quand il a été chargé de pourvoir aux subsistances de l’armée; sa docilité méme dans les tractations de Tilsit, en sont autant de preuves. Cependant il ne faut point oublier le mémoire de Strasbourg, du 17 octobre 1805, ov il avait exposé ses vues personnelles sur le remaniement de l'Europe danubienne, ni les conseils de modération qu’il avait donnés au moment de la paix de Presbourg. Qui sait si ces actes n’étaient pas de nature 4 avoir amené entre |’Empereur et son ministre des Relations extérieures un dissentiment secret? L’>homme que Napoléon voulait avoir 4 ses cétés, c’était un ministre qui fit, sans aucune observation, l’exécuteur pur et simple de ses décisions.

D’autre part, il n’est point douteux que Talleyrand, comme a dit Jules Gambon, « avait le don de la prévision. Il avait les yeux fixés sur le lendemain, et c’était le lendemain qui déterminait sa conduite». Sur ce don de seconde vue, quelques lignes d’Albert Sorel sont ici a leur place « L’>homme qui, en 1792, avait discerné que la paix ne serait possible pour la France républicaine que dans les anciennes limites du royaume, que la conquéte tuerait la liberté et que la propagande userait la Révolution, possédait toutes les lumieéres qu’il fallait pour suivre dans toutes ses phases, a travers l’épopée de la République et de l’Empire, la longue et calamiteuse aberration de l’histoire de France, qui con-

duisit la République 4 la dictature militaire, la dictature militaire 4 la monarchie universelle et la monarchie universelle 4 la catastrophe de Moscou. »

Le systéme napoléonien, tel qu’il se développait sous le souffle puissant du grand magicien, devait faire réfléchir un esprit comme Talleyrand; car il avait cette qualité maitresse pour un homme politique, le sens des réalités. Aprés avoir réduit ’Autriche 4 merci, Napoléon venait de frapper la Prusse a mort; il ne lui avait laissé, en effet, que les apparences de la vie. La Russie était devenue le satellite de la France. Trois fréres de l’Empereur, Joseph, Louis, Jéréme, régnaient a Naples, a La Haye, a Cassel. Murat avait été nommé grandduc de Cleéves et de Berg; mais ce n’était qu’un premier titre, il révait d’occuper, lui aussi, un tréne royal. Comme il se savait mal en cour pour le moment auprés du prince de Bénévent, il disait, avec la saveur de l’accent du Lot « Moussu dé Talleyrand, il ne veut pas que je sois roué. » I] le serait bien un jour; l’ambition de sa femme Caroline ne faisait que surexciter la sienne.

Talleyrand aura raison d’écrire en 1833 : « Tous ces intéréts de famille entés sur de la politique étrangére, c’est ce qui a perdu l’empereur Napoléon. » Mais, dés 1807, son bon sens s était rendu compte que si Napoléon construisait 4 coups de victoires un édifice colossal, qui se moquait de histoire et de la géographie, cette batisse gigantesque, vrai défi a l’ordre naturel des choses, pouvait étre brisée du jour au lendemain par quelque poussée irrésistible. Puisque la fougue du souverain ne tenait pas compte des conseils de modération que lui soumettait son ministre, on comprend que celui-ci ait désiré ne plus remplir auprés de lui des fonctions qu’il sentait a la fois inefficaces et compromettantes. « Je quittai le ministére, dit-il, comme je le voulais. »

A propos de la chute de Empire, Talleyrand est revenu, dans ses Mémoires, sur cette année 1807, « ou l’Empereur avait vaincu l’une aprés |’autre |’Autriche, la Prusse et la Russie et tenait entre ses mains le destin de l’Europe. Quel

grand et noble réle n’efit-il pas pu jouer alors!... La postérité dira de lui : cet homme fut doué d’une force intellectuelle trés grande; mais il n’a pas compris la véritable gloire. » Quant 4 lui, Talleyrand, « placé pendant tant d’années au milieu de ses projets et, pour ainsi dire, dans le cratére de sa politique, témoin de tout ce qui se faisait ou se préparait contre lui», il n’a pas eu grand mérite 4 prévoir la fragilité du colosse aux pieds d’argile.

On préte 4 Talleyrand, pour expliquer sa retraite au retour de Tilsit, un mot qui lui fait honneur : « Je ne veux pas, ou Je ne veux plus étre le bourreau de l'Europe.» A trois reprises, il a cru devoir indiquer les raisons pour lesquelles il avait quitté le ministére. D’abord, dans ce passage de ses Mémoires de 1816 :

« Pendant tout le temps que j’ai été chargé de la direction des Affaires étrangéres, j’ai servi Napoléon avec fidélité et avec zéle. Longtemps, il s’était prété aux vues que je me faisais un devoir de lui présenter. Elles se réglaient sur ces deux considérations : établir pour la France des institutions monarchiques, qui garantiraient l’autorité du souverain, en la maintenant dans de justes limites; ménager l'Europe pour faire pardonner a la France son bonheur et sa gloire. En 1807, Napoléon s’était depuis longtemps déja écarté, je le reconnais, de la voie.dans laquelle j’ai tout fait pour le retenir; mais je n’avais pu, jusqu’a l’occasion qui s’offrit alors, quitter le poste que j’occupais. I] n’était pas si aisé qu’on pourrait le penser de cesser des fonctions actives prés de lui. »

Les Mémoires contiennent encore ces lignes :

« Jaimais Napoléon; je m’étais attaché méme 4 sa personne, malgré ses défauts. A son début, je m’étais senti entrainé vers lui par cet attrait irrésistible qu’un grand génie porte avec lui; ses bienfaits avaient provoqué en moi une reconnaissance sincere. Pourquoi craindrais-je de le dire? J’avais joui de sa gloire et des reflets qui en rejaillissaient sur ceux qui laidaient dans sa noble tache. Aussi, je puis me rendre le témoignage que je l’ai servi avec dévouement, et,

autant qu’il a dépendu de moi, avec un dévouement éclairé. Dans le temps ow il savait entendre la vérité, je la lui disais loyalement; je la lui ai dite méme plus tard... »

Enfin, aprés vingt ans écoulés, en 1836, il rédigea cette déclaration :

« Je servis Bonaparte empereur, comme je |’avais servi consul; je le servis avec dévouement, tant que je pus croire qu’il était lui-méme dévoué uniquement a la France. Mais dés que je le vis commencer les entreprises révolutionnaires qui l’ont perdu, je quittai le ministére, ce qu’il ne m’a jamais pardonneé. »

Cette maniére de servir Napoléon peut faire penser aux paroles du maréchal Marmont : « Tant qu’il a dit : Tout pour la France, je l’ai servi avec enthousiasme. Quand il a dit : La France et moi, je I’ai servi avec zéle. Quand il a dit : Moi et la France, je ai servi avec dévouement. II n’y a que quand il a dit : Moi sans la France, que je me suis détaché de lui. » Il est facheux pour la mémoire du prince de Bénévent et pour la mémoire du duc de Raguse que leur conduite a Pégard de Napoléon ait offert, pour l’'un en 1808, pour l’autre en 1814, les caractéres d’une trahison 4 l’égard de la France.

A cété des explications que Talleyrand a fournies sur sa retraite, il convient de rappeler celles que Napoléon donnait a Sainte-Héléne : « C’est un homme 4 talents, mais on ne peut rien faire avec lui qu’en le payant. Les rois de Baviére et de Wurtemberg m’ont fait tant de plaintes sur sa rapacité, que je lui retirai le portefeuille. »

Les apparences furent ménagées de part et d’autre pour que la retraite du ministre des Relations extérieures n’eiit pas, aux yeux de l’opinion publique, le caractére d’une disgrace. Le 10 aofit, Talleyrand signait encore cette dépéche : « Les occupations de M. Maret retardant jusqu’a ce soir la remise officielle des portefeuilles, j’ai ’honneur d’adresser encore une fois la correspondance du département a Votre Majesté... L’envoi quej’ail’honneur de faire 4 Votre Majesté aujourd’ hui

sera le dernier acte de mon ministére. Le premier et le dernier sentiment de ma vie sera la reconnaissance et le dévouement. »

Depuis la veille, g aofit 1807, le département ministériel de la rue du Bac avait un nouveau titulaire, Nompére, comte de Champagny, depuis duc de Cadore, qui avait quitté le ministére de I’Intérieur pour prendre la place de Talleyrand. La docilité de Champagny 4 l’égard de Napoléon en faisait l’exécuteur aveugle de ses volontés; avec lui, l’Empereur était assuré d’avoir non pas un conseiller, mais simplement un bon chef de service; il ne lui en fallait pas davantage.

Le nouveau titulaire des Relations extérieures n’avait point ces maniéres aristocratiques qui donnaient grand air aux faits et gestes du prince de Bénévent. Des membres du corps diplomatique témoignaient un jour a celui-ci le regret de ne plus avoir affaire a lui; il leur répondit : « Vous avez tort, messieurs. Pour le fond, c’est toujours la méme chose. La seule différence qu’il y ait entre Champagny et moi est que, si ’Empereur lui ordonne de couper la téte 4 quelqu’un, il le fait dans une heure; et moi, dans ce cas, je mettrai un mois pour exécuter son ordre. » On a déja raconté comment Talleyrand, lorsqu’il avait présenté 4 son successeur les chefs de service du ministére, lui avait donné d’un ton ironique ce conseil : « Quand vous aurez eu 4 traiter des intéréts de l'Europe avec l’Empereur, vous verrez combien il est important de ne point se hater de sceller et d’expédier trop vite ses volontés. » Champagny en était resté tout ébahi.

Le prince avait repris ses parties de whist dans son hétel de la rue d’Anjou. On le voyait d’une maniére réguliére avec ses amis, Choiseul et Narbonne, au cours de cranioscopie que Gall avait ouvert a l’Athénée et qui avait trouvé beaucoup de faveur auprés du public. Faut-il en conclure qu’il avait complétement renoncé 4 s’intéresser 4 ces questions de politique internationale qui, depuis plus de sept ans, aux cétés de Bonaparte consul et de Napoléon empereur, avaient été le sujet de ses occupations quotidiennes? Ce serait une erreur.

I] continua 4 étre, comme on |’a dit, une maniére de ministre in partibus des Relations extérieures; mais ce rdle méme ne dura guére que deux ans, jusqu’a la grande brouille de 1809. Toutefois, pour qu’il efit 4 se méler d’une question, il fallait désormais qu’il efit regu de l’Empereur une permission spéciale; s'il était devenu comme le ministre-conseil, il n’était consulté que lorsque Napoléon jugeait bon de le faire. Ce n’était donc pas une retraite, mais c’était une situation trés amoindrie. I] prit le parti de s’en contenter, en attendant mieux et en lancant a la moindre occasion des sarcasmes sur son successeur.

Un contemporain, qui l’a observé de prés, n’a certes pas eu tort d’écrire : « Lorsque, aprés les négociations de Tilsit, il pressentit les revers d’une ambition exaltée jusqu’au dévergondage, il chercha un prétexte pour se placer a cété des affaires et des revers qu’il commengait a prévoir, et il préféra Pattitude d’une demi-disgrace, comme un passage a tout ce qui pouvait succéder. »

Le prince aurait été en droit de s’appliquer 4 lui-méme, au milieu de l’année 1807, le vers de Britannicus :

Je vois mes honneurs croitre et tomber mon crédit.

En effet, le 14 aofit, Sa Majesté Impériale et Royale adressait au Sénat ce message : « Sénateurs, nous avons jugé convenable de nommer a la place du vice-grand-électeur le prince de Bénévent. C’est une marque éclatante de notre satisfaction que nous avons voulu lui donner pour la maniére distinguée dont il nous a constamment secondé dans la direction des affaires extérieures de Empire. » L’Empereur, on le sait, avait créé pour son frére Joseph la charge de grandélecteur; elle se trouvait vacante, depuis que Joseph avait regu la couronne de Naples. A propos de la nomination de Talleyrand, un mot courut, qu’on préta a Fouché : « I ne lui manquait que ce vice-la. Dans le nombre, cela ne paraitra pas. »

Vice-grand-électeur, le prince de Bénévent devenait Altesse Sérénissime; il occupait le troisitme rang dans la liste des grands dignitaires, aprés l’archichancelier (Cambacérés) et ’architrésorier (Lebrun) ; aprés lui venait le vice-connétable (Berthier). Dans l’Armorial général de l’Empire frangais, il est ainsi qualifié : « Talleyrand de Périgord, vice-grand-électeur, grand-aigle de la Légion d’honneur, prince de Bénévent. » Ses armoiries furent dés lors les suivantes : Parti en premier de gueules, aux trois lions rampants et couronnés d’or; au deuxtéme d’or, au sanglier passant de sable chargé sur le dos d’une housse d’ argent. Chef d’azur a4 Vaigle d’or, les ailes étendues, empiétant un foudre de méme.

Le costume d’apparat du vice-grand-électeur était une splendeur : habit de velours rouge avec des parements d’or, les manches couvertes de broderies d’or du poignet a l’épaule; cravate de dentelle; grand manteau de velours rouge semé d’abeilles d’or, de ces abeilles dont un vers heureusement frappé disait :

Gallo mella dabunt, hosti sua spicula figent.

Le manteau, doublé de soie blanche, descendait jusqu’a la moitié de la jambe; col et revers avec des parements d’or. Culotte blanche. Ceinture de soie blanche. Chapeau de feutre noir retroussé, avec une ganse en or et un bouquet de plumes blanches. Une épée.

Le musée Carnavalet posséde la grande toile de Prud’hon, - datée de 1807, qui représente Talleyrand debout, en costume de vice-grand-électeur, son chapeau a plumes a la main. Ce portrait en pied avait été demandé a l’artiste, en méme temps qu’un autre portrait en pied, exécuté en 1806, ot le prince de Bénévent est représenté en uniforme de vice-chancelier de Empire : manteau de velours bleu brodé d’argent, écharpe blanche a la ceinture, le grand cordon de la Légion d’honneur en sautoir. Les deux portraits avaient été commandés par l’Empereur pour la galerie du chateau de Compiégne.

Ils furent donnés 4 Talleyrand en 1815 et ils firent partie des collections de Valengay jusqu’a la vente de 1899.

En parlant de la place de vice-connétable qui fut créée pour Berthier, en méme temps que la place de vice-grandélecteur pour lui-méme, Talleyrand dit qu’elles étaient « des sinécures honorables et lucratives ». Ce dernier mot est bien a sa place. Comme vice-grand-électeur, Talleyrand touchait trois cent trente mille francs; comme grand chambellan, quarante mille; comme prince de Bénévent, cent vingt mille; comme titulaire du grand cordon de la Légion d’honneur, cing mille; soit un total annuel de quatre cent quatre-vingtquinze mille francs. Cela était le « fixe »; pour le « casuel », impossible de l’évaluer. Mais il est permis de supposer que, méme aprés avoir quitté le ministére, l’influence du prince continua a se monnayer avec de gros bénéfices.

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