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BATAILLE D’EYLAU

Bibliothéque Nationale, Cabinet des Estampes

TILSIT 253 Talleyrand avait aplani entre les futurs amants les difficultés préliminaires.

Le prince de Bénévent devait rester 4 Varsovie jusqu’au début du mois de mai 1807. Pendant ce séjour, son activité ne fut pas seulement celle d’un ministre des Relations extérieures, qui recevait les diplomates; ainsi recut-il le baron Charles de Vincent que la Cour de Vienne avait envoyé pour la sauvegarde des anciennes provinces polonaises qui appartenaient alors a l’empereur d’Autriche; il fit aussi fonction de gouverneur. «Je faisais, dit-il, habiller des troupes, j’en faisais partir, j’achetais des vivres, je visitais les hdépitaux, jassistais au pansement des blessés, je distribuais des gratifications. » Dans une lettre du 5 avril 1807, il écrivait 4 )Empereur : « J’ai fait ce matin la visite de tous les hépitaux de Varsovie. J’ai distribué aux blessés d’Ostrolenka la gratification que Votre Majesté veut bien leur accorder [un napoléon aux soldats, cinq aux officiers]. J’ai écouté auprés de leur lit leurs petites demandes particuliéres, et je les ai laissés contents. » Les lettres volumineuses qu’il adressait a |’Empereur presque chaque jour font foi de cette activité administrative; pendant quelques semaines, il fut comme le pourvoyeur de la Grande Armée. La tache était difficile et certainement en dehors de ses habitudes et de sa tournure d’esprit. Heureusement pour lui, il trouva un grand appui auprés du prince Poniatowski, le futur maréchal d’Empire. La sceur de celui-ci, la comtesse Vincent Tyszkiewicz, était depuis plusieurs années l’amie du prince, ou plutédt son esclave; c’est le mot dont se sert sa niéce, la comtesse Potocka.

Talleyrand apportait a tout ce qu'il faisait cette hauteur aristocratique qui ne le quitta, pour ainsi dire, jamais. Son ami le baron de Gagern, dont il se servait pour ses affaires d’argent avec les princes d’Allemagne, l’appelait a tout propos Votre Altesse; il le pria de l’appeler simplement M. de Talleyrand, et sur ce mot d’Altesse il ajouta : « Je suis moins, et peut-étre je suis plus. »

Napoléon, qui passa 4 Varsovie le mois de janvier 1807, faisait

venir le prince 4 toute heure. Une fois, c’était aprés minuit, lEmpereur, vaincu par la fatigue, s’endormit; Talleyrand en fit autant dans un fauteuil. voisin. Cependant un secrétaire se décide a ouvrir la porte 4 quatre heures du matin. Napoléon sursaute; il réveille Talleyrand. « Eh bien! je crois qu’il s’est endormi. Comment, coquin, vous dormez chez moi! Ah! Ah! » Puis ils se mirent tous deux au travail, jusqu’a cinq heures.

Le genre de vie assez inattendu que le prince menait a Varsovie ne lui faisait point perdre de vue la gravité de la question polonaise. Le 28 janvier 1807, il adressait a Empereur un long rapport pour lui démontrer la faute que le gouvernement de l’ancienne France avait commise quand il ne s’était pas opposé au premier partage de la Pologne. « De toutes les fautes de ce gouvernement, disait-il, la plus impardonnable, parce qu’elle a été la ‘plus funeste, fut de souffrir, comme on le fit, avec une inconcevable imprévoyance, le premier partage de la Pologne, qu’il aurait pu si facilement empécher. Sans ce premier partage, les deux autres n’auraient pu s’effectuer et n’auraient pas méme été tentés a lépoque ot ils furent faits. La Pologne existerait encore. Sa disparition n’aurait pas laissé un vide, et l'Europe aurait évité les secousses et les agitations qui l’ont tourmentée sans relache depuis dix ans... Cet oubli des intéréts de la France et de l’Europe entiére aurait encore aujourd’hui, pour Pune et pour l’autre, des conséquences nouvelles et bien plus funestes, si Votre Majesté ne les avait pas rendues impossibles. »

Tout convaincu quil était de la nécessité de reconstituer la Pologne, le prince avait accepté que son ami le baron de Dalberg regit en dépdt des magnats de Varsovie la somme de quatre millions de florins comme prix des services qu’ils attendaient de lui pour la restauration de leur patrie. Le traité de Tilsit ne fut a cet égard qu’une satisfaction trés incomplete. Talleyrand, pris de scrupules, fit restituer la somme qui avait été avancée. Ce geste de désintéressement prend chez lui une valeur exceptionnelle.

La guerre avait repris sur la basse Vistule. Napoléon, accouru de Varsovie, avait livré, le 8 février 1807, la bataille d’Eylau. De cette bataille qui ne lui valut que de maintenir ses positions, au prix de sacrifices énormes, Talleyrand dit, dans ses Mémoires, qu’elle fut « un peu gagnée ». II ajoute que |’Empereur le fit venir alors auprés de lui, dans l’idée d’entamer quelques négociations. N’y aurait-il pas 14 une erreur? Sa correspondance atteste, en effet, qu’il continua a demeurer a Varsovie.

Un contemporain du prince attribue a cette journée d’Eylau une influence décisive sur ses dispositions intimes 4 l’égard de l’Empereur. Talleyrand eut alors de longues conversations avec son principal confident, le duc Emmerich de Dalberg, neveu du prince-primat; il devait le faire entrer en 1814 dans le Gouvernement provisoire et se l adjoindre comme délégué au Congrés de Vienne. Dalberg ne se génait pas pour traiter dans l’intimité Napoléon de tyran et d’usurpateur. Avec un ami de ce tempérament, le prince pouvait parler 4 coeur ouvert : « Qu’aurions-nous fait si Napoléon avait été tué? Que ferions-nous si cela arrivait au premier jour? II faudrait lui donner pour successeur son frére Joseph, en se hatant d’annoncer a |’ Europe que la France rentrait immédiatement et sans nulle réserve dans sa frontiére du Rhin. » Pasquier, qui se dit bien informé au sujet de ces singuliéres confidences, ajoute : « On peut donc dater de cette époque le cours que prirent bientét les idées de M. de Talleyrand et qui le conduisit 4 se ménager, pour l’avenir, des ressources de toutes natures, qui le fit, par conséquent, presque aussitét entrer dans la voie des trahisons envers celui qu’il affectait de servir avec un zéle si dévoué. » Serait-ce 4 ce moment qu'il entrevit ce qu’il appela le commencement de la fin de Bonaparte?

Le prince écrivait 4 ’Empereur, le 7 avril, qu’il regrettait de ne point le voir revenir 4 Varsovie, comme le bruit s’en était répandu : « Je sens combien quelques moments de sa présence seraient bons ici ot les esprits sont toujours préts

a tomber dans le découragement. Je les soutiens et les anime de mon mieux. Je me convaincs chaque jour davantage qu ‘abandonnés a eux-mémes ils ne feraient rien ni pour eux ni pour nous. » Son séjour 4 Varsovie prit fin le 3 mai. « J’ai assisté ce matin, écrivait-il, 4 la bénédiction des drapeaux; la cérémonie a été fort brillante. — La bénédiction des drapeaux des trois légions polonaises avait eu lieu sur la place de Saxe, aprés une messe célébrée en plein air, au milieu d’une assistance enthousiaste. — La commission de gouvernement m’a prié instamment de retarder mon départ de quelques heures pour me trouver a cette cérémonie. Je laisse Varsovie fort confiant et fort tranquille. »

Talleyrand rejoignit l’Empereur a Finkenstein; c’est la que furent recues coup sur coup l’ambassade de Perse et l’'ambassade de Turquie, dont il avait été fréquemment question a Pavance dans sa correspondance de Varsovie. Une nuit, Napoléon dit de le réveiller, pour qu’il lui fit la lecture de Corinne. Le roman de Mme de Staél venait de paraitre, et un exemplaire en avait été envoyé de Paris au quartier général. « Vous aimez cette femme, dit l’Empereur 4 son ministre; voyons si elle a le sens commun. » Talleyrand n’aimait plus son amie, qui le lui rendait bien et qui s ‘exprimait ainsi sur son compte : « II a fait de l’existence un calcul of n’entrent ni Phonneur, ni la gloire, ni amour. » Au bout d’une demiheure, l’Empereur eut assez de la lecture : « Ce n’est pas la du sentiment, c’est un fatras de phrases... Allez vous coucher; c’est du temps perdu. »

Si Talleyrand s’était reconnu en 1802 dans M™e de Vernon de Delphine, il pouvait se reconnaitre 4 présent dans Mme Maltigues de Corinne. M™e de Staél avait mis sur les lévres de celui-ci divers aphorismes qui s’appliquaient 4 merveille au ministre de la rue du Bac. Ainsi : « I] n’y a de bon dans ce monde que la fortune ou le pouvoir, ou tous les deux. — Les amitiés sont des moyens qu’il faut prendre ou quitter, selon les circonstances. — II n’y a de différence en ce monde qu’entre les oiseaux pris au filet et ceux qui y ont échappé. —

Talleyrand avait assisté 1807, le 6 juillet, a la réception de la reine de Prusse. La démarche de cette jeune femme, célébre par sa beauté, admirable par son patriotisme, qui essayait de fléchir la dureté d’un vainqueur impitoyable, fit sur lui une impression

profonde.

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