‹ Talleyrand et la société françaiseChapitre 10 sur 49 · LK P II IN CI". I)K TALI.KYRAND · texte numérisé non relu

LK P II IN CI". I)K TALI.KYRAND

l'évèque avait rendu, pour ainsi dire, quotidiennes^ ses intimités de table et d'alcôve chez la future M'"*" de Souza.

Quoi qu'il en lïiL de cette manière de parler, Talleyrand et l'Église n'entretenaient plus que des rapports distants. Jeté comme tant d'autres témoins passés acteurs dans le chaos d'une monarchie qui s'écroulait et d'une révolution prèle à surgir, grosse de menaces et de violences, il mettait à s'orienter une adresse infinie (1). Observant avec sa perspicacité rare l'avènement des hommes nouveaux portés par le jeu des circonstances dans le tourbillon de la politique et les menées de la diplomatie; s'égarant, parfois, sur l'étendue de leurs moyens avant de les avoir vus à l'œuvre (2), il attendait, tout en prodiguant les lumineux rapports sur les finances ou l'éducation, qu'on lui fournît à luimême des moyens d'agir, et de préférence hors des frontières.

Il en était grandement question dans l'entourage de Mirabeau. Cet homme de passion et de raison, à la fois, n'avait pas oublié que, sur la proposition de Talleyrand, en 1786, lui-même avait été envoyé à Berlin en qualité d'agent secret, d'observateur, quand les registres de la diplomatie occulte étaient « parsemés de noms

1- (1) ir Maintenir le lien de la France avec l'unité catholique, insinuer à tous que ce lien n'est pas rompu et ne peut pas l'être; rassurer le roi, le disposer à la patience et à l'attente, le mettre plus à Taise dans cette constitution civile, qui l'oppresse, protéger les prêtres qui ont refusé le serment, appeler à leur secours la liberté que la Déclaration des droits de l'homme (dont il fut un des rédacteurs) accorde à tous les citoyens, en un mot faire de l'ordre ave(; du désordre et servir la royauté en caressant la Révolution. c'est le jeu extraordinaire auquel Talleyrand prétend se livrer et auquel on aurait peine à croire si les pièces authentiques n'étaient pas là pour l'attester. » iB. de Lacombe, Talleyrand, évèque d'Autun, 281, 282.)

(2) Par exemple, dans ses appréciations portées sur Barthélémy.

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illustres » ou destinés à le devenir. A son tour il estima que, devant les menaces de la coalition, l'intérêt de la France serait de déléguer Talleyrand à Londres, afin de s'assurer de la neutralité anglaise. N'y serait-il pas le mieux désigné? Dès sa jeunesse, lorsqu'il fréquentait, avec Mirabeau, Dupont de Nemours, Ponchaud, les réunions d'un groupe formé sous les auspices d'une science nouvelle : l'Économique, sa conviction était que l'accord de l'Angleterre et de la France commanderait la paix à toute l'Europe. Hier encore Mirabeau, déjà couché sur son lit de mort, avait recommandé à Talleyrand, ([u'il savait de tous points acquis à son idée (l'illusion môme, le rêve edors de la France), le plan d'une alliance entre les deux nations.

Les complications extérieures se sont fort aggravées. Les amis douteux ou chancelants sont tout près de se faire des ennemis déclarés. C'est un point essentiel que de choisir sûrement entre ceux qui aspirent à porter, à l'étranger, la parole du pays. Talleyrand n'a pas ménagé les bons conseils. Il est avocat consultant en la matière. Jarry, qui vient de monter en voiture, emporte pour la Prusse indécise des instructions, que « l'évêque » a presque dictées. La réponse qu'appelle, d'urgence, Toflice de l'Empereur, il en a suggéré la notification positive : « Il faut de lui une explication, qui finisse tout. » Mais surtout il redouble d'insistance sur le besoin d'envoyer en Angleterre quelqu'un de confiance, avec une mission secrète, qui soit peu de chose aux ouvertures, mais cjui assure des arrière -pensées. Et il a proposé Biron, pendant que celui-ci n'a pas encore de commandement d'armée. Là-dessus des objections, qu'il avait peut-être prévues, se sont élevées. « Pourquoi n'iriez-vous pas en Angleterre?... » Cette question,

il l'avait vu venir. Il feint de décliner l'offre par modération, par humilité. M. de Biron y serait beaucoup mieux en place que lui. Ses qualités sont à une énorme distance de celles de M. de Biron. Le ministre de Lessart, qui tient à son premier choix, a répliqué que c'était justement parce qu'on trouverait extraordinaire que lui Talleyrand allât à Londres, en ces conditions difficiles, qu'on l'y jugerait très bon. De cette manière force serait -il de s'apercevoir, par contre-coup, à Vienne et à Berlin, qu'on avait des intentions sérieuses, à Paris. Talleyrand a remis sa réponse, au soir, par avance décidé à ce qu'elle soit une acceptation.

Son ami de Narbonne est au département de la guerre et l'influence dont il dispose s'étend aux autres parties du Gouvernement; il a les sympathies de la cour, et la majorité de l'Assemblée lui est acquise; ses qualités de clairvoyance et d'intuition, de bonne grâce en toutes choses (i), inspirent, malgré sa légèreté naturelle, de grands espoirs; on le dit et le répète, pour le meilleur contentement de ses amis et pour la plus vive satisfaction de M™^ de Staël, son Égérie, dont le bonheur serait au comble si elle pouvait faire de lui un premier ministre, afin d'être avec lui maîtresse aux affaires (2). Tout concorde à encourager Talleyrand.

(1) Le 16 décembre 179J, Narbonne écrivait à Biron, par une jolie façon de dire :

a Je te demande pardon de t'avoir à peine répondu un seul mot, depuis que je suis ministre, mais tu imagines bien l'impossibilité où je suis de donner un moment à mes plaisirs. »

De son côté, Biron chantait ainsi la louange de Narbonne. dans sa lettre à Talleyrand, du 25 décembre :

(' Narbonne est véritablement d'une perfection inconcevable, il voit tout et il est bien pour tout le monde. Son voyage a fait un prodigieux et excellent effet sur l'armée. »

(2) Que n'avait-elle rêvé pour Narbonne, dans les élans de sa tendre et mâle imagination? 11 n'était que brillant, actif et brave. Elle avait voulu

L'occasion s'offrait exceptionnelle de tenter hors de France une action éminemment utile : il aurait eu grand tort de ne point la saisir. Une ambassade, lui insinuait récemment Governor-Morris, ne serait-ce pas le vrai moyen de faire sa fortune et de se tenir en évidence sans trop se compromettre? A défaut d'ambassade réelle, il irait en Angleterre, comme à titre privé, observant sur place les tendances, les opinions, les indices des événements ; et, sur les rapports qu'il enverrait au ministère français, on aviserait à combiner des éléments de négociations. Il se déclara prêt à partir, espérant bien — surtout si on lui adjoignait Biron, qui possédait, à Londres, des amitiés fortes et remuantes, — monter contre Pitt, le protagoniste de la coalition, de formidables cabales.

Une alliance anglaise, resserrée par un traité de commerce, c'était l'objet primordial de ses vues, c'était le plan à longue portée auquel il restera toujours fidèle, à travers les bouleversements de la guerre générale, par-delà la Révolution et l'Empire, en 1792, en 1814, en 1830.

L'importance de son voyage, tout démuni qu'il fût d'aucun caractère officiel, n'avait pas échappé aux souverains et aux hommes d'État engagés dans la lutte contre la France. « Rien ne pourrait arriver de plus nuisible à nos desseins que le succès d'une telle alliance », écrivait, le 1" février 1792, le roi de Sardaigne Victor- Amédée III, qui s'était retourné vers la Prusse et l'Empire, dans l'inquiétude où l'enfermait

qu'il étendît beaucoup plus loin les perspectives de sa pensée, qu'il fût sagace en ses vues, persévérant en ses desseins, énergique et fort. Elle était parvenue à grandir son rùle jusqu'à faire naître l'espoir qu'il pùtétre l'arbitre du trône et du peuple. Mais rien, dans cette tourmente révolutionnaire, ne demeurait en place ni les institutions ni les hommes.

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ral>stention de la Grande-Breta^iiK^ L'Auti'iche et rEriipereur s'étaient émus. Valdec de Lessart avait dû prendre les devants et rassurer leurs doutes. « Le voyage de l'évêque d'Autun, naande-t-il à l'ambassadeur de Noailles, n'a d'autre raison d'être que de calmer l'opinion. »

Telle était la situation générale, au moment où se rendait à Londres l'ancien collègue de Mirabeau au Comité diplomatique et le futur négociateur des traités de Vienne. Ses premières passes diplomatiques eurent l'intérêt d'une savante école. Sur ce terrain il rencontrait William Pilt. — le fils du grand Chatam, le contraste vivant des principes de son père — William Pitt, le personnage à la double conscience, si plein de vertus en son existence privée et si dénué de morale en sa vie politique ; si souple avec tant de raideur, si tenace avec si peu de franchise: Pitt dont lord Grey a dit ce mot terrible : « 11 n'a jamais proposé une mesure que dans l'intention de tromper la Chambre. Dès le dél)ut, il fut apostat complet, déclaré. » Au surplus, l'ennemi acharné de la France.

Lord Grenville, cousin de Pitt, secrétaire d'État aux affaires étrangères, venait d'être prévenu ofïi ci eu sèment par son ambassadeur à Paris, lordGower, de la mission particulière de Tailleyrand. Ce comte Gower, premier duc de Sutherland, en avait été lui-même instruit, le 19 janvier, et comme d'une manière toute fortuite, dan^i un diner, par le ministre de Lessart, qui lui avait fait savoir, avec cela et puisqu'on en causait, que sans doute, « monsieur l'évêcjue », aurait à prendre le plus long de la route. C'est qu'en effet Talleyrand devait se détourner du chemin direct, toucher Yalenciennes, s'y

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rencontrer avec le duc de lîiron, celui-ci ayant un ordre écrit de l'accompagner en Angleterre. Biron, •comme Talleyrand, s'était attaché, depuis longtemps, à l'idée du rapprochement entre les deux pays. Il se savait, à Londres, des amis capables d'être utiles diversement à i'évêque d'Autun. On avait donc au mieux assorti les convenances de personnes en cette affaire. Du ministre •de la guerre Louis de Narbonne en était venue la pensée ; car, il l'annonçait de la manière suivante à son cher Lauzun :

« J'ai imaginé, mon ami, que le petit tour en Angleterre serait excellent pour ta jaunisse et j'espère bien que je ne me suis pas trompé. »

D'un cœur satisfait Talle^Tand et Biron accomplirent le reste du voyage. Avant de touclier terre, ils étaient déjà dans les papiers publics. On avait commencé par écrire de Talleyrand, à Londres, qu'il y perdrait sa peine, qu'il avait eu des conférences avec Pitt et n'en avait rien obtenu. Nouvelle au moins prématurée, quand leur première entrevue n'avait pas encore eu lieu!

Il avait en main une lettre de présentation destinée à lord Grenville, assez vague en l'espèce, et ne pouvant !ui servir de lettre de créance puisque, aux termes de la ■Constitution (1), défense lui était faite d'exercer aucun rôle public autrement... qu'en apparence. Étrange situa-

ili L'interdicliun était formelle. Le soupçonneux Robespierre avait bien jpris ses précautions, en inscrivant, dans ces termes, au cliapitre 11 (article 2, -section IV) de la Constitutioa de 1791, la motion, qu'il lit voter dans la séance du 7 avril :

ïLes membres de TAssemblée nationale. actuelle et des législatuves suivantes, les membres du tribunal de cassation et ceux qui serviront dans le haut jury ne pourront être promus au ministère ni recevoir aucunes places, dons, pensions, tniitements ou commissions du Pouvoir exécutif •ou de ses agents, pendant la durée de leurs fonctions ni pendant deux ans après en avoir cessé l'exercice. »

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tion que celle-là! ïalle.vrand avait à néj^ocier des intérêts d'une importance capitale pour le maintien de la paix. 11 était chargé d'en exposer les raisons à des ministres étrangers mal disposés à les entendre, hostiles presque de parti pris; il devait s'en aquilter auprès d'eux avec tact, souplesse, autorité; et, cependant, force lui était de leur apprendre qu'il était là sans caractère, sans qualification officielle et réelle. De sorte que, parlàt-il le mieux du monde, il était privé des moyens d'inspirer aucune confiance solide (1).

« Cette lettre, écrivait de Lessart, à lord Grenvilie, sera remise à Votre Excellence par M. de Talleyrand- Périgord, ancien évêque d'Autun, qui se rend en Angleterre pour différents objets, qui l'intéressent personnellement. »

Et des considérations suivaient, à la louange de sa réputation d'esprit, de ses qualités personnelles, de la distinction de ses talents :

« M. de Talleyrand, en qualité de membre de l'Assemblée constituante, n'est susceptible d'aucun caractère diplomatique. Mais comme il a été à portée d'étudier nos rapports politiques, surtout ceux que nous avons avec l'Angleterre, je désire que Votre Excellence s'en entretienne avec lui, et je suis assuré, d'avance, qu'il la convaincra de notre désir de maintenir et de fortifier la bonne intelligence, qui subsiste entre les deux royaumes. »

S'y employer par tous les moyens permis à une adresse persévérante était le plus ferme désir de Talleyrand. Ce n'était pas une mince entreprise. Il pul s'en former

(1) La première observation de Pitt à Talleyrand, pour son audience de début, avait été justement celle-ci qu'il n'avait point de caractère déflni dans sa mission.

MADAME MARIE-ADÉLAIDK DE UUURBON, DUCHESSE d'ORLKANS (1753-1821)

(par Madame Vigée-Lebruii)

l'opinion, dès sa première visite à la cour. Le roi, ennemi personnel de la Révolution française, l'avait accueilli avec une froideur mar([uée. La reine avait témoigné plus d'éloignement encore en ne sortant point de la résolution qu'elle avait prise de ne pas lui adresser un seul mot. Si l'opinion du peuple était bien voulante à l'égard de la nation française, s'il avait pu s'en convaincre en lisant sur les murs de la cité ces mots charbonnés en gros caractères : NowarwilhFrench, par contre, il n'avait pas eu à se méprendre sur les prédispositions du cabinet de Saint-James. Très clairement percevait-il que le ministère anglais envisageait avec une intime satisfaction les embarras où se débattait le gouvernement intérieur d'un pays rival de ses intérêts de commerce et que l'Angleterre elle-même avait le plus grand avantage à voir se perpétuer cet état de crise anarchique, dont les embarras ajoutaient à la sécurité du voisinage (1).

Quant à la société angla ise, elle avait eu quelque étonnement, dès les premières apparitions de Talleyrand, chez elle, à l'examiner, à l'entendre, avec sa politesse froide, son air d'examen, sa tenue de langage réservée, sentencieuse et si différente de la vivacité halntuelle du caractère français. Ces dehors eussent du lui concilier, là, des sympathies, si les terribles événements qui se passaient en France n'y avaient pas eu une répercussion trop fâcheuse. Il s'ingéniait à détruire la prévention établie sinon contre sa personne, du moins contre le rôle dont il était investi. Cette prévention demeurait la plus forte. On y jugeait sans indul-

(1). V. Lettre de Talleijrand au ininislre des Affaires étrangères, 23 septembre 1792.

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gence le parti auquel on le croyait attaché et par lequel il y était le plm cdidiu.

Ses affaires n'allaient guère mieux du côté de son gouvernement. Le ministère, cjui avait adopté le projet de mission, maintenant faisait le mort, tout prêt à l'abandonner, chaque fois que se dénonçaient des dissentiments, des résistances. Le parti Lameth et Barnave battait ouvertement en brèche l'entreprise. De coupables indiscrétions traversaient les desseins du représentant de la France. Quant à ceux qui partageaient en principe ses idées sur l'importance extrême, en cas de guerre continentale, d'une neutralité prononcée de l'Angleterre, il n'obtenait de leur concours que des intentions sans efficace, des demi-volontés soumises aux fluctuations du découragement ou du regret. Il n'en était qu'à ses premières démarches, et déjà le bruit circulait qu'on avait délégué quelqu'un à Londres (Governor-Morris, prétendait-on) expressément dans le but de contrarier ses négociations particulières avec les ministres anglais. Et ce n'était pas son coadjuteur Biron, qui pouvait lui être d'un secours quelconque, en pareille encombre, se trouvant, pour son compte, dans une situation fort désobligeante et qui tenait à des raisons individuelles. Narbonne l'avait engagé en de certains marchés de chevaux pour les troupes, qui avaient très mal tourné pour lui. De faux billets mis en circulation sous son nom, des créances justifiées ou non auxquelles il n'avait pu faire honneur dans le délai prescrit, une plainte déposée contre lui (sur une somme de quatre mille cinq cents livres sterling, jointe au reste) avaient été cause que ce noble personnage, chargé d'une négociation en Angleterre pour le roi de France et la nation française, avait été arrêté, mis en prison comme le plus simple des citoyens et que, mal-

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gré les requêtes portées devant niiJord Kennyon, président du Banc du roi, il attendait, sans l'obtenir, son élargissement. Beaucoup de bruit s'était fait autour de l'incident, avec un peu de ridicule jeté sur les circonstances qui l'avaient produit et sur les marches et contre-marches, que ses fâcheuses suites avaient imposées à M. de Talleyrand (1).

Les épines, dont la mission de l'évêque était hérissée, le peu d'aide qu'il avait à espérer de ceux qui avaient le meilleur intérêt à le seconder, ne l'empêchaient point d'avancer avec suite ses travaux d'approches, et sans laisser s'amoindrir en lui celte contenance de force et de volonté, qui seule est capable d'en imposer. Le « non-caractère » , qui était son attribut bizarre, il s'en réclamait par prévoyance, comme pour être en mesure de pouvoir dire, un jour, au cas où n'auraient pas abouti ses etîorts, que son insuccès personnel n'était pas une

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