CHAPITRE TROISIÈME
Talleyrand et la Révolution.
A l'Assemblée nationale. — Avant de s'engager. — Entre le Roi et la Révolution. — Talleyrand et .Mirabeau ; nu nuage lut éclairci entre ces deux grands hommes. — Dans la belle période de 1789. — Rôle d'importance de Talleyrand. — Hors des soucis de la vie publique. — Retour à la Constituante. — Le débat fameux de l'aliénation des biens du clergé, institué par Talleyrand, et les indignations, les colères qu'il déchaîne contre son auteur dans le monde ecclésiastique. — Par contre, la popularité de l'évèque d'Autun, à Paris. — Tableau de la Fêle de la Fédération et de la messe du Champ de Mars. — La situation morale de l'évèque d'Autun auprès des curés deSaùne-et-Loire, après le vote de la constitution civile du clergé. — Tension extrême des rapports; puis la rupture complète : démission de l'évèché d'Autun. — Après le prélat grand seigneur, le député, le diplomate. — Double mission en Angleterre. — Des négociations laborieuses. — L'incident Biron. — Comment des résultais si malaisément acquis furent renversés par la journée du 10 août. — Les explications de Talleyrand, à Paris. — Troisième départ à Londres. — Détails sur sa vie intime et ses relations de société dans la capitale d'Angleterre. — Des émigrés de son bord. — L'n aimable séjour dans le comté de Surrey. — La colonie de Jupiter Hall. — Des conditions d'existence moins tranquilles, à Londres. — Sous la menace de Valien-bill. — Décret d'expulsion. — Départ forcé de Talleyrand pour Philadelphie.
L'aufore de sa grande destinée politique ne faisait que puindre, lorsque se dénonçaient les préambules de la Révolution.
Avant qu'il eût lié partie avec la fraction du clergé, qui vint se réunir au Tiers dans la voie des innovations, il s'était tenu sur un pied d'hésitation prudente et d'expectative. Révolutionnaire, il ne l'était ni d'instinct, ni d'éducation, ni par goût, — tout au plus libéral par
82 LE l'RixrK i)i: tai.ij:ykand
raisonnement et avec mesure. Aux premiers signes d'existence des Etats Généraux, qui furent un lon^ débat pour la vérification des pouvoirs en commun, il s'était montré nettement opposé à la réunion des ordres. Les délibérations à peine ouvertes, il s'i'-tait senti elîrayé de l'exaltation des esprits. Pressentant qu'elle irait aux j)ires extrémités, il en avertit de loin Louis XYI et les princes. A la faveur de plusieurs rendez-vous de nuit, arrangés comme des conciliabules secrets avec le comte d'Artois, il l'avait exhorté formellement à parler au roi le langage de la fermeté, à lui exposer tout le péril de la situation présente et future, à lui inspirer, quand il en était encore temps, la résolution énergique de dissoudre les États-Généraux et d'en appeler, une seconde fois, au pays, sous^des conditions différentes d'élection. Dans la même pensée, il avait con(;u et mis par écrit tout un }>lan afin d'arraclier Louis XVI aux violences populaires. 11 l'avait remis de sa main au comte d'Artois, en le priant de le faire passer sous les yeux du souverain irrésolu, qui prit peur et n'accepta pas (1). C'est alors que Talleyrand, commençant par se dégager de ses obligations envers le trône comme il se dégagera tout à l'heure des liens si faibles qui l'attachent aux autels, dira au frère de Louis, déjà prêt à partir pour l'émigration, cette parole claire : « Si le roi veut se perdre, je ne me i)erdrai pas avec lui (2).»
(1) Ainsi, après rarrcstatioii de Vareiiiies, pressentant le 10 août et remplie (répouvante pour la famille royale, M"" de Staël rédigera, vers le milieu de 1792, un nouveau plan d'évasion des Tuileries, qu'elle enverra au comte de Montmorin, mais ne sera pas écoutée.
(2) Dans la dernière de ces entrevues, où le comte d'Artois avait signifié à Talleyrand l'intention formelle du roi décéder plutôt que de faire verser une goutte du sang en opposant la force des armes aux mouvements popu-
ÏALLKYIIAND KT LA HÉVOLITION 83
Il suivait les événements, sous le couvert d'une circonspection très attentive, n'avançant d'opinion qu'à mots comptés, se réservant d'y apporter telle ou telle modification qu'exigerait le tour des circonstances, découvrant des préférences pour une monarchie constitutionnelle et de bonnes dispositions à en favoriser l'établissement, au reste ne promettant [)oint d'y sacriiier l'essentiel de soi-même, s'il devenait évident qu'elle ne pourrait pas triompher, sous une cocarde ou sous une autre, celle de Louis XVI ou de Philippe-Égalité.
Cependant les poussées de l'opinion s'accusaient par de tels actes qu'il comprit la nécessité d'une attitude plus précise.
On était aux idées, aux faits de révolution. Aucune force n'aurait été capable, désormais, d'en arrêter la marche ou d'en changer les éléments. Il fallait céder à la pente du flot si l'on aspirait à prendre position dans la conduite des affaires publiques. Bien des plumes le reprocheront à Talleyrand, et non sans aigreur après le retour des périodes calmes. Pour se sauver de ces reproches — à prévoir — devait-il, avant qu'éclatât l'inévitable tempête, rester immol)ile et sans voix, les bras levés au ciel, dans une attitude d'imploration muette? Il ne le pensa pas ainsi, mais profita de la première porte ouverte pour y glisser les talents ambitieux, qui rélèveront aux premières places. Puisqu'il n'entrevoyait pas d'autre alternative que de disparaître, sous
laires, la conclusion du priiu-e avait été cello-ci : « Quant à moi, mon parti est pris; je pars, demain matin, et je quitte la France.
» — Alors, Monseigneur, il ne reste donc plus à chacun de nous quïi songer à ses propres intérêts, puisque le roi et les princes désertent les leurs et ceu\ de la monarchie.
i- — En effet, c'est ce que je vous conseille de faire. Quoi (ju'il arrive, je ne povirrai vous blâmer; et comptez toujours sur mon amitié. »
84 LE l'RINCK DK TALLKYRAND
la forme d'une silencieuse protestation, ou de hurler avec les loups, il préféra s'arrêter au dernier de ces partis et donner aussi de la voix.
Les secousses préliminaires du grand choc se succédaient comme une série d'orages dont il eût été bien dillicile de prévoir et le nombre et le terme. « Nous allons avoir une révolution », disait quelqu'un à Du Pange, un homme de sens et d'esprit, quand le doublement du Tiers, ayant été décidé, eut porté à quinze cents les députés aux Etats Généraux. « Une révolution ! avait répondu celui-ci, nous en aurons quinze cents! » Tôt capila, lot tem'pestatts !
Eu attendant, les espérances de la nation s'étaient ouvertes aux grandes idées de '17(S9, saluées comme l'avènement d'une religion nouvelle. Talleyrand en revendiquera sa part hautement. Les États Généraux s'étaient déjà transformés en Assemblée constituante : on l'y connut à ses premiers discours, à ses vœux, à ses rapports. Avec une netteté de vues parfaite, il précisa les réformes, les améliorations selon lui nécessaires au renouvellement politique de la France. Ces améliorations, ces réformes, qu'il appartiendra aux gouvernements constitutionnels de réaliser dans le sens et la forme qu'il avait établis, il les avait exposées, une première fois, dans son programme aux électeurs du bailliage d'Autun, et de manière à n'y laisser aucune ombre, tant l'évidence en était lumineuse. C'est en relisant ces pages documentaires de Talleyrand sur les « affaires générales de la nation » que longtemps après, l'Anglais Buhver Lylton s'écriera : « Peut-être serait-il impossible de trouver dans les annales de l'histoire, un
TALLKYRAND I:T LA RÉVOLUTION 83
exemple plus remarquable de prudence humaine et de jugement droit. »
11 s'était prononcé contre les mandats impératifs (1); il avait fait prévaloir Tidée anglaise d'un pouvoir exercé par des ministres responsables. On l'appela dans le Comité de Constitution et par deux fois. 11 y présenta des rapports dont le sens philosophique et l'élégance d'expression parurent émaner de la plume d'un Chamfort et, pour le fond, des élucubrations discrètes de l'abbé Desrenaudes, son grand-vicaire, quoique Talleyrand eût été parfaitement capable de les rédiger sans aide.
Une impatience brouillonne ne troublait point Tordonnance de ses pensées ni de ses actes. Néanmoins, cette première partie de sa carrière politique avait frappé les esprits attentifs. Des regards clairvoyants s'attachaient à suivre ses progrès. Dans un portrait figuré que traçait de lui Chauderlos de Laclos, il était dit en propres termes : « Amène arrivera à tout, parce qu'il saisira les occasions, qui s'offrent en foule à celui qui ne violente pas la fortune. » Les augures ne se trompaient point, dont l'opinion le vouait à un grand avenir.
Talleyrand avait franchi le pas de sa trente-cinquième année. Sa raison avait mûri et s'était fortifiée au soleil de la seconde jeunesse. L'esprit en forme et en vigueur pour les desseins suivis et l'àme encore assez sensible pour s'y attacher avec quek|ue passion, son autorité croissait, de jour en jour, à la Constituante. Il s'y glissait sans bruit; il y voilait son entrée. Mais on savait bientôt qu'il était là. Un mot sorti de sa bouche, l'un
(I) Motion de il/s" l'Evcque d'Auliin sur les mandats unjx-rdlijs, in -8° de 20 pages. ,
80 LK l'RlNCK I)K TALLKYKAND
(le ces mois trouvt's, comme il excellait à les détacher, au lion moment, avait Iraiii sa [)n''sence. Ainsi dans telle séance orageuse, où il n'avait pas craint d'entrer en lutte avec Mirabeau, le personnage dominant de cette assemblée, qui dominait tout... La lice étaif ouverte, où se faisaient face les adversaires, Tuu si tui-bulent et fougueux, l'aulre si flegmatique, Miral)eau s'écria :
« — Attendez, je vais vous enfermer, dans un cercle vicieux.
» — A'ous voulez donc m'embrasser? » avait répondu l'évêque d'Autun, qui, lui-même était loin de passer pour un exemplaire de vertu.
Car, il fut un moment où ces deux homiues supérieurs, qui se connaissaient depuis longtemps et que rejoignaient sur tant de points leurs opinions, leurs talents, et leurs vice mêmes, se brouillèrent. Avec toute l'ardeur de son tempérament, Mirabeau s'était emporté en des termes d'une rare violence contre Talleyrancl (1). Désaccord passager : ils reviendront à une meilleure appréciation d'eux-mêmes; ils se retrou-
(1) Voici de quelle douce façon il le traitait, dans une lettre à l'un de ses amis :
« Paris, rue Sainte-Anne, 28 avril 1787.
»Ma position assombrie par l'infâme conduite de l'abbé de Périgord est devenue intolérable. Je vous envoie, sous cachet volant, la lettre que je lui répète; jugez-la et envoyez-la-lui ; car j'aime à penser que cet homme vous est inconnu, et je suis Lien sûr, au moins, qu'il devrait l'être à tout liomme honnête de votre temps. Mais l'histoire de mes malheurs m"a jeté entre ses mains, et il me faut encore user de ménagement avec cet être avide, bas et intrigant. C'est de la boue et de l'argent qu"il lui faut. Pour de l'argent il a vendu son honneur et son ami, pour de l'argent il vendrait son àme, et il aurait raison; car il troquerait son fumier contre de l'or. »
Comme son terrible p'^rc, dit rAmi des hommes, Mirabeau l'aîné était un grand débrideur d'injures, (juand la colère le tenait.,
TALLKYRAND KT LA RKVOLl'TION 87
veront cl se réconcilieront dans l'entière conmmnaulc de leurs vues sur la politique intérieure et extérieure. Lorsque le puissant orateur se sentira frappé en ])leine lutte, et que la mort voudra se saisir de cette immense proie, c'est Tallevrand qu'il choisira conmie exécuteur testamentaire avec le comte de Lamarck; et c'est encore Tallevrand, qui, le 4 février 1791, donnera lecture du dernier discours préparé par le tribun sur l'éducation publique. Enfin, une note découverte dans les papiers de Mirabeau, après sa disparition, prouvera qu'il avait eu le dessein d'appeler Talleyrand au ministère, si ses plans d'alliance avec la cour contre les excès de la Révolution avaient triomphé. On sait comment devait échouer cette tentative de fusion entre la royauté raffermie et la démocratie réfrénée pour le développement progressif des institutions nationales. Le pacte était signé, Fargent versé aux mains prodigues de Mirabeau, et Talleyrand prêt à suivre l'évolution entamée. La résistance maladroite de La Fayette, l'opposition jalouse de ce personnage de second plan, que le hasard avait, mis au [)remier parce qu'il s'était trouvé là, dérangeront l'accord, que ruinera définitivement la mort de Mirabeau. Et la Révolution jacobine, dont l'élan de dévastation pouvait encore être arrêté, ira jusqu'au bout de sa course furieuse... Mais nous n'en sommes pas encore aux mauvais jours, où la démagogie portera à la liberté naissante des atteintes mortelles.
Bien des illusions fleurissent les imaginations et les weurs. On n'est pas sorti de la période d'enthousiasme. Dans les salons on ne parle que de liberté à l'anglaise, de constitution nouvelle, des droits du citoyen. Les femmes combinent des systèmes de gouvernement, les hommes font des motions et vont au club. Avec leur
88 LI". PRINCK I)F TALLEYRAND
imprudence aimable, les spiriluclles se jouent des mots, parce qu'elles les supposent simplement à la mode et ne se doutent guère de Tétrange force qu'ils prendront sur d'autres lèvres que les leurs.
L'émigration n'a fait que commencer. Les plus inquiets ou les plus impatients de s'enrôler dans les rangs de l'étranger font diligence. D'autres ne sont retenus à Paris que par la difficulté d'en sortir, avant que le nécessaire, — les allaires d'argent, — soit mis en ordre (1). Beaucoup demeurent, attendent, espèrent. Des créatures de beauté, d'élégance et de charme regardent et bravent le flot qui monte; presque s'amusent-elles à lui tenir tète avec une jolie crànerie, qu'elles ne croient pas dangereuse, parce qu'elles sont femmes et supposent qu'on ménagera toujours les femmes.
C'est M'"^ de Simiane sortant de la Comédie fran- ^^ise et disant au crieur : « Appelez mes (jms! » Un passant s'est écrié : « Il n'y a plus de gens! Tous lés hommes sont égaux. » Elle aussitôt riposte : « Eh bien ! crieur, appelez mes frères servants, »
C'est la duchesse de Biron considérant de sa loge les prestiges de la scène et les turbulences du parterre. Ce soir-là, les dispositions du rez-de-chaussée sont mauvaises à l'égard des habitués du balcon. Des pommes sont lancées contre les loges aristocratiques. L'un de ces projectiles s'est introduit sans qu'on l'ait appelé chez M""*" de Biron. Elle l'a recueilli pour le retourner.
(Il o; La terre ms brûle les pieds à Paris, écrit tout franchement M'"* de Nermont à un ami... Mais, aussitôt que je saurai sur quoi compter, comme je décampe! » (.Vrchives nation.. W 274, dossier 59. 4' partie, n" ?8.) Elle s'y laissera surprendre, pourtant : le 7 venlùse an II, elle fut mise en état d'arrestation, comme ex-noble et pour cause de relations suspectes avec dee émigrés. Incarcérée aux Carmes, elle fut rendue à la liberté, le 12 vendémiaire an 111.
TALLKYRANI) KT LA RÉVOUTION 89
le lendeniain, à La Fayette, soigneusement enveloppé, avec ces mots : « Voici le premier fruit de la Révolution qui soit arrivé jusqu'à moi. »
Talleyrand, lui, des deux oreilles écoute, passe et fait son chemin.
En peu de temps, il s'est acquis une situation prépondérante à l'Assemblée nationale. Le 18 août, il avait été nommé secrétaire, avec Mathieu de Montmorency et l'abbé de Barmond. Le 31, sans qu'il eût présenté de candidature, deux cents voix s'étaient réunies sur son nom, pour la présidence. Dans la quinzaine suivante, il s'était vu élire du comité de constitution, le quatrième sur la liste avec Thouret, Siéyès, Target, Desmeuniers, Rabaud Saint-Étienne, ïronchet. Le Chapelier. L'Assemblée lui conférera l'honneur de l'appeler à la présidence, avant d'y porter Mirabeau. Enfin elle arrêtera sur lui son choix pour présenter au pays le compte-rendu de la conduite et des travaux de ses membres. Personne ne saura mieux en caractériser l'œuvre accomplie qu'il ne le fera dans son admirable adresse aux Français, lue en séance publique, le 11 février 17Û0.
Les soucis de la vie publique ne l'absorbaient pas au point de lui faire oublier les goûts et les faiblesses de sa vie privée. Mêlant l'agréable à l'utile, il continuait à se distraire dans les passe-temps mêlés de la conversation (lorsqu'il y avait encore une société à Paris), des femmes et du jeu.
Le jeu fut à Talleyrand une tentation toujours chère. Quelquefois, dans le monde, il en avait usé comme d'un dérivatif commode pour échapper à l'ennui des
90 I.K l'IUNCF. DK ÏALLKYRAND
entretiens qu'il ne lui convenait point de soutenir. Voulait-il s'en épargner l'incommodité ou n'être pas contraint à mettre sur le tapis de la conversation, quand il n'en avait pas envie, ses idées personnelles, il allait à la table de jeu et s'y oubliait, à plaisir. Mais il n'y était pas conduit par cette raison unique. La prodigalité de ses dépenses lui en faisait un besoin, à plus d'un jour de l'année, en l'époque où ne se déversaient pas encore dans ses coffres les munificences des grandes dotations. Il y recourait d'autant plus volontiers qu'il avait la main heureuse. Ainsi, pendant l'hiver de 1790, il lui arrivera de gagner, au club des Échecs et dans la société, une tfentaine de mille francs en deux mois. Il en éprouvera, si nous l'en croyons, de la satisfaction et du regret tout à la fois. Des scrupules inattendus tenant à son état nouveau de législateur lui monteront à la tête, de telle sorte qu'il croira devoir s'en expliquer dans une sorte de confession publique (o geste digne des premières simplicités chrétiennes!) sous la forme d'une lettre aux journaux. A l'entendre, il n'aimait pas ou avait cessé d'aimer le jeu ; il était tout prêt à l'abhorrer, en réfléchissant aux maux et aux iniquités dont ce vice est la source. 11 se reprochait gravement de n'avoir su résister à ses amorces. Mais, comme le règne de la vertu s'était levé sur le monde, il avait compris que le moyen le plus honnête de réparer ses erreurs était d'avoir la franchise de les reconnaître (1). Aurait-on supposé jamais un Talleyrand aussi exemplaire, aussi pénitent de ses fautes?... Il avouera ses torts, sans
(1) Letlre au.r aiileins de la Chroniqne de Paris, 8 fàvrier 1791, publiée dans le Moniteur universel, t. VU, p. 32'i.
doute, mais nous n'avons pas appris, d'autre part, qu'il ait voulu rendre à la communauté sociale l'argent dont il s'accusera, en se frappant la poitrine, de l'avoir indirectement frustrée.
L'envie lui reviendra souvent de pousser des jetons et de mêler des cartes, jusqu'à ce terme de la vieillesse humaine où sans peine se corri^e-t-on de tous les défauts, qui ne nous sont plus d'aucun plaisir ou d'aucune utilité. l*arvenu là, du haut de son expérience sereine, on l'entendra formuler contre le jeu des enseignements d'oracle :
« Ne jouez pas, recommandera-t-il à l'un de ses protégés, j'ai toujours joué sur des nouvelles certaines et cela m'a coûté tant de millions. »
Car il précisera le chiffre de la perte et, pour ne diminuer point la portée de sa leçon, il ne fera qu'oublier l'échelle comj^ensatrice de ses gains.
Mais nous anticipons sur les dates ; nous nous écartons du principal de notre sujet. Revenons un peu sur nos pas et retournons à la Constituante, où s'est ouverte une délibération d'importance dans l'histoire de la Révolution et de Talleyrand.
L etonnement n'y fut pas mince, lorsque, en la séance du 10 octobre, se ralliant sur ce point aux idées de Necker, l'évêque d'Autun proposa d'une voix ferme l'aliénation des biens du clergé et qu'il présenta lui, dignitaire de l'Église, les éléments d'un projet qui livrait aux créanciers de l'État le patrimoine de son ordre.
Déjà, au milieu de l'effervescence, qui suivit la nuit du 4 août, quand, au milieu des acclamations et des
92 I.i: PRINCE DE TALLEYRAND
larmes, la noblesse avait fait spontanément à la nation le sacrifice de ses privilèges, l'Assemblée nationale avait entendu le député du bailliage de Charolles, un manpiis de La Goste lui exposer conriisément une motion identique (I). On l'avait laissé tomber, ladite motion, parce que les esprits n'y étaient pas encore assez préparés. A son tour, Talleyrand s'était emparé de celte idée, qu il eût aussi bien combattue, la veille, s'il l'avait jugée non viable et prématurée. Mais elle était mûre; elle devait inévitablement triompher sons une forme ou sous une autre. Habilement il la prit à son compte et en récolta le succès, à la grande stupeur de ceux qui l'avaient envoj'é à l'Assemblée pour y défendre les droits et les intérêts ecclésiastiques. Par cette initiative, qu'on n'aurait pas attendue de l'ancien agent du clergé, Talleyrand préludait au système politique de toute sa vie consistant à faire bon marché de la moralité des actes personnels, devant le but ou le prétexte de l'utilité générale.
Dès les premières assemblées du clergé auxquelles il lui avait été donné de prendre part, en 17~o, il avait pu se former une appréciation complète de la persistance de l'Église à ne se relâcher en rien de l'immunité de ses possessions, considérée comme un principe intangible. Étant agent général de son ordre et constatant que le clergé, très attaqué par les philosophes, malmené par l'opinion, envié dans ses richesses, perdait, chaque jour, de sa considération, Talleyrand avait exprimé le vœu qu'il se prêtât à des sacrifices proportionnels,
(1) Séance du 8 août. Deux jours auparavant, Buzot avait lancé cette phrase, qui se perdit dans le bruit : « Je soutiens que les biens ecclésiastiques appartiennent à la nation.. «
TALLEYRAND I:ï LA RÉVOLUTION 93
susceptibles de lui ramener les sympathies (1). Sur ce terrain, il avait rencontré des oppositions inébranlables. Les gros décimateurs n'en cédèrent pas un décime. L'esprit de détachement évangélique pouvait sen'ir de thème éloquent dans les livres de piété, dans les mandements et les sermons de cathédrale ; il n'allait pas jusqu'à se donner en exemple, sinon dans le bas clergé, — qui se plaignait de n'avoir pas de quoi vivre, — du moins de la part des évêques et des abbés commanditaires (2).
Quand le ministre des finances, Jean-Baptisle de Machault, fort embarrassé dans ses comptes, voulut imposer les biens des ecclésiastiques comme ceux des autres sujets, le haut clergé s'y était opposé d'une seule voix, arguant de cette bonne raison que les biens donnés à l'Église ne sont plus reprenables, parce qu'ils sont consacrés à Dieu.
Les temps avaient poursuivi leur évolution logique; l'esprit de réforme et de nouveauté s'était affirmé avec une évidence, avec une force redoutables. On en était resté, cependant, aux obstinations de 172o où le corps
(1) « Je voulais que le clergé proposât crocheter au gouvernement la loterie royale pour la supprimer, etc. » {Mémoires, t. l'% p. 52.) Ce qu'on oublie trop souvent de rappeler, à propos de sa motion de la remise des biens du clergé à la nation, c'est qu'il avait exprimé, le même jour, un vœu d'amélioration du sort des prêtres de campagne.
(2) A diU'érentes époques, le gouvernement était intervenu pour améliorer le sort des prolétaires de l'Église : « Un édit de 1768 assurait un minimum de 500 livres au curé et de 200 au vicaire. En 1778, le premier reçut 700 livres et le second 250, puis 350 livres (1785). C'était la portion congrue; en regard, il convient de citer le chilîre de rente de certains gros décimateurs, qui souvent retenaient pour eux la moitié, parfois même les trois quarts du produit des dimes. L'abbé de Clairvaux toudiait ainsi 400.000 livres par an; le cardinal de Rohan, un million; les Bénédictins de Cluny, 1.8U0.O0O; les Rénédictiiis de Saint-Maur, 8 millions, et ce ne sont pas là des exceptions. » (Note des Mc'iiio'res de Talleyrand, p. 53.)
94 I.K l'IUNCK DK TAI.LKYUAM)
de rÉfi:lise en tiimiille refusait au gouvernement de se soumettre à Tiinpot du cinquantième. >ii les alaj'mes grandissantes du Trésor, ni le cri de la détresse générale n'amollissaient ces résistances d'une caste privilégiée défendant opiniâtrement Timmutahilité de ses intérêts. Tels de ses membres prétendaient qu'il était de leur devoir impérieux de sauvegarder, entre leurs mains, le patrimoine des pauvres. Tels autres, les hauts prélats, soutenaient qu'ils avaient à maintenir en leurs personnes, sans y soufl'rir d'amoindrissement, le prestige du principal corps de l'État. Pour ne pas être à charge au royaume, ils devaient rester les maîtres exclusifs des biens dont la piété des aïeux avait enrichi l'Église.
Précédemment, des discussions infinies s'étaient produites sur le chapitre des dîmes, des alleus, des franches aumônes. En l'assemblée des Notables, il avait été question de supprimer les dîmes. L'archevêque d'Aix, M. de Boisgelin, s'était levé pour les défendre. Comme il disait d'un ton pénétré : « La dîme, cette offrande volontaire de la piété des fidèles », une voix l'interrompit, celle du duc de La Rochefoucauld, qui simplement, ajoutait : « La dîme, cette offrande volontaire de la piété des fidèles sur laquelle existent, maintenant, quarante mille procès dans le roj^aume. » Puis, on s'était plaint amèrement, au sein du clergé, des sentiments injustes et de la conduite inexplicable, qui poussaient l'esprit du siècle à provoquer l'anéantissement de ses privilèges, à conspirer contre ses biens. Et des raisons et des textes en abondance avaient été fournis pour justifier leurs possesseurs d'une exonération complète des charges du pays.
Dans une convocation récente d'hommes d'Église,
chez l'un d'entre eux et non des moindres, le cardinal de La Rochefoucauld, pendant que des voix s'échauffaient sur l'idée de contribuer par des sacrifices personnels au ratTermissement du crédit public, un archevêque, Jean-Marie Dalou, avait proposé sérieusement de profiter d'une occasion aussi favorable pour faire payer les dettes du clergé par la nation. Talleyrand, qui l'avait entendu, ne pouvait en croire ses oreilles. Tant de confiance et d'imprudence, à la fois, quand les événements, comme ils se poussaient et se précipitaient, étaient si loin de travailler pour ces illusions tenaces !
On n'avait pas su se résoudre à des concessions opportunes et nécessaires. La bourrasque viendra, qui tout emportera d'un seul coup. La vague populaire balaiera d'une seule rafale ces droits, ces privilèges, que le clergé de France faisait remonter aux capitulaires de Gharlemagne.
Un évoque avait osé porter le premier coup au « colosse sacré ». L'ertet que produisit sur les députés ecclésiastiques la lecture du projet fut inouï. Tandis que se prolongeaient les applaudissements des révoluiionnaires et des capitalistes, l'abbé Maurj ne trouvait pas de termes assez rudes pour flétrir une pareille défection. « Il ne nous reste plus, s'écria douloureusement l'abbé de Montesquiou, qu'à pleurer sur le sort de la religion. » Une eff'ro^'^able tempête s'était élevée des bancs de la droite contre la trahison de l'évoque d'Autun; car on oubliait, à dessein, les nombreux orateurs de la gauche, tels que Barnave, Pétion, Treilliard, Mirabeau, qui, tour à tour, soutinrent, développèrent en l'amplifiant et l'exagérant môme sa proposition. Il <lemeura seul chargé des péchés d'Israël. Le chapitre
90 Li: l'RINCK UK TALLKYRAND
(le sa calliédrale lui avait adresse'', sur le champ, une lettre de protestation, dont les sentiments ne furent }»as du lont modifiés par une réponse fort habile de sa part, où l'historien voit poindre, d(^à, — tel qu'il se montrera pour les besoins d'une différente cause, aux heures du Concordat, — l'agent de concilialion et de réparation. On n'écoula point ce plaidoyer, où il se défendait d'un mal ])ar la crainte d'un pire. Les orthodoxes le renièrent et conspuèrent. L'ensemble du clergé prononça sa déchéance spirituelle. Du dehors pleuvaient les libelles déversant à flots sur sa tète les injures, les outrages. En de certains salons on ne prononçait plus son nom. 11 y était assez clairement désigné, quand on avait dit : le scélérat, le diabolique personnage. Talleyrand laissa déborder ce tourbillon, cette écume (1).
Il avait bien calculé la portée de son geste. Le grand seigneur, l'ancien prélat de cour, par sa motion du 10 octobre « avait assuré sa naturalisation révolutionnaire ». L'aristocrate avait cessé d'être suspect. S'il put être ensuite adopté par tous les régimes, s'il put devenir ministre du Directoire, même sous Barras et les survivants de la Terreur, il le dut à l'événement qui
(Il Confession de Vévèque (TAulim, in-S", s. 1. ni d.; Dialogue entre M. l'évêqne d' Anlun et M. l'abbé Maiiry, iii-8", s. 1. ni d.; la Vérité à Vévêque d'Anlun, in-4° de quatre pages, s. 1. ni d., réimprimée sous le titre de Précis de la vie du prélat dWutun, digne ministre delà Fédération, in-8°, de quatorze pages, Paris, 1790. Les quelques lignes suivantes donneront une idée du ton régnant dans ces aimables factums : a Infâme prélat, la honte et le scandale du clergé, le rebut de la noblesse, l'opprobre des honnêtes gens, le plus bas, le plus vil, le plus méprisé des agioteurs. Perfide destructeur d'un ordre dont tu fus l'agent, monstre d'ingratitude envers ton roi, qui t'a comblé des biens de ce corps que tu foules aux pieds, sans doute parce qu'il était un des plus fermes appuis du trône... Second Judas! tu l'as vendu à cette même nation juive, à beaux deniers comptants. »
dans le grand duel ouvert entre les deux sociétés, lavait jeté définitivement du côté de la Révolution (1).
En vertu des gages qu'il venait de donner à la démocratie, Talleyrand fut appelé à l'accomplissement d'un grand acte civique et qui, durant un certain nombre d'heures, fixerait sur sa personne l'attention de tout un peuple. Les élus le désignèrent à l'honneur de célébrer la messe, pour la Fêle de la Fédération, devant la foule assemblée sur le (Jhamp de Mars. Honneur équivoque, parce que, lui étant dévolu, ce solennel office avait un air de parodie. Mais il feignit de se rendre avec l'empressement le plus vif au vœu de l'Assemblée.
Le 14 juillet 1790! Une date signalée dans les fastes de la Révolution. En un seul et même souffle s'étaient fondues soudainement les aspirations de la France entière. La semaine précédente, à Paris, des hommes de toute classe, des femmes et jusque des enfants, avaient mis tout leur courage à niveler le sol bossue du Champ de Mars. Des chants accompagnaient et soutenaient le labeur de ces mille et mille ouvriers volontaires. Et l'œuvre entreprise du 7 au 14, avait été prête, à l'heure fixée.
Mais le grand jour est arrivé. Les fédérés se sont rendus en foule, de tous les points du pays, à l'appel impatient de la capitale. On est au plein de la saison chaude, quand le soleil a fait son entrée dans le signe zodiacal du Lion. Sans doute, l'astre fécondateur se tient prêt à répandre des flots de lumière sur la multitude en joie... Hélas! il convint au ciel, se jour-là, de se montrer aristocrate en boudant aux
(1) Bernard de Lacombe : Talleijrand, évoque d'Aulun,
98 LE PRiNci: ])\: tallkyrand
espérances populaires. A cliaque instant s'abattent des rafales de vent et de pluie. Les clameurs, les chants, les rires n'en sont j)as interrompus; ils n'en éclatent pas avec moins de force ni de gaîté. Les premiers arrivés s'étaient donné patience en dansant sui* la terre molle, dans la boue. Maintenant les amphithéâtres immenses de Chaillot et de Passy sont remplis de spectateurs dominant le champ de manœuvres, où défderont cinquante mille hommes. Soudain s'est fait un grand silence : le roi, la reine, l'assemblée ont gagné leurs places. La Fayette à cheval est venu prendre les ordres du roi. La solennité religieuse a commencé. A l'autel de la patrie monte Talleyrand, de son pas qui cloche, mais avec la plus ferme contenance. Deux cents prêtres, les aumôniers des gardes nationaux, lui font cortège et l'entourent, portant sur la blancheur de l'aube sacerdotale la ceinture tricolore; il apparaît, au milieu de lévites et de soldats; et d'une main généreuse il épand sur le peuple, sur l'armée, sur la cour, aux quatre \ients, des flots d'eau bénite (4 de bénédictions. Son nom est répété de bouche en bouche : c'est Taijjjé de Périgord, c'est Talleyrand, c'est l'évèque d'Autun. Assisté des deux abbés Louis et Desrenaudes, il oflre le saint sacrifice; et, quand sont achevées les prières, un roulement bref de trois cents tambours annonce que sa main, encore, va bénir l'oriflamme et les bannières des quatre-vingt-trois départements. Quarante canons tonnent à la fois. C'est la minute émouvante où les serments seront prononcés, à la face du ciel et de la terre. La Fayette jure, au nom de la gai'de nationale, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi. Louis XYI atteste l'amour profond qui l'anime envers son peuple. La reine élève dans ses bras le petit dauphin, le tend à la foule redc-
venue envers elle généreuse et aimante. Et, pour couronner l'apothéose de cette alliance, hélas! éphémère de la jeune Révolution et de la Royauté, l'évèque d'Autun entonne le Te Deum; et douze cents musiciens exécutent riiymne triomphale. Un frisson d'émotion nerveuse secoue cette multitude enthousiaste. Les épées s'agitent; les mains se tendent et s'étreignent; des larmes coulent de tous les yeux, et de toutes les poitrines s'exhalent des cris de joie et d'amour... Du haut de son monticule, élevé au centre de la vaste arène, de quel regard songeur et sceptique Talleyrand dut-il considérer les transports de cette immense ilkision d'un jour de trêve!
La cérémonie finie, le peuple écoulé, les bannières remises en place, l'officiant respira, heureux de s'en revenir paisible aux travaux de l'Assemblée.
Étrange association des circonsîtances ! La veille, il avait adressé à ses commettants du diocèse d'Autun une lettre pastorale ordonnant que, pour l'amélioration de l'état des campagnes récemment éprouvées, fussent dites des prières choisies parmi les plus solennelles de la litiu^gie, les prières des Quarante heures. L'excellent évêque! Mais, deux jours auparavant, sans avoir pris part aux débats sur la question posée entre l'Église et l'État, si redoutable, sans approuver en son for intérieur une mesure qu'il réprouvera ensuite comme une grosse faute, en politique (1), il avait voté laconstitution civile du clergé. Le 28 décembre (:2), lui-même prononra, à la barre de l'Assemblée, la formule du serment.
« Je jure, déclara-t-il, la main levée, de remplir mes
(1) « Je ne crains pas de reconnaître, .[uclle pari que j'aie eue daiiscelte œuvre, que laconsliUition civile du clerifé a été peut-être la plus grande faute de l'assemblée. » (Talleyrand, Mémoires.)
2 Archives parlementaires, t. XXI, p. 687.
100 Li; IMîINCr. I)F TALLEYRANl»
fonctions yvec exactitude, d'être fidèle à la nation française, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution et notamment les décrets relatifs à la constitution civile du clergé. »
De faibles liens l'attachaient encore à l'église d'Autun; il essaya d'une dernière lettre explicative à ses prêtres, les assurant que l'intégrité du dogme ne courait aucun péril et que les lois de la communauté ecclésiastique étaient plutôt restaurées qu'abrogées. Pour l'amour de la paix, il les exhortait à suivre son exemple. Il ne parvint pas à les convaincre, tout au contraire (1), mais n'en eut pas Tàme autrement
(1; Voici la réponse que firent tenir à leur évèque, sans ménagement de termes, les curés de Saùne-et-Loire :
» Monseigneur,
» Votre apostasie n'a surpris personne; arrivé à ce pointd'opprobre où rien ne peut plus avilir ni dégrader dans l'opinion, vous ne devez aspirer qu'à consommer votie iniquité et à en recevoir le fruit honteux. Mais, si vous vous étiez flatté de trouver des complices dans les ministres respectables auxquels vous adressez votre lettre, vous vous seriez étrangement abusé. On nimite volontiers que ceux qu'on estime. Le spoliateur sacrilège des églises 1 L'avocat des juifs! Quels titres à notre confiance!... Cessez donc de vous applaudir des rapports qui doivent nous attachera vous. Nous les avons en horreur ces liens d'iniquité, ils seraient illégitimes, impies, déshonorants. Nous resterons invariablement attachés à nos supérieursjégitimes, à ceux que l'église nous a donnés.
» Comment, dans ces fatales conditions, osez-vous nous promettre de concourir à tout ce qui intéresse la religion? La religion! comment ce mot auguste erre-t-il sur vos lèvres? Et ce serment que vous avez prêté dans toute la sincérité de votre âme, ce serment de trahir cette sainte religion, de violer les règles de l'Eglise, avec un acharnement digne de ses ennemis les plus cruels, ce serment de schisme, d'hérésie, d'apostasie, l'avez-vous donc oublié? Vous ne feignez d"honorer la religion que pour lui plonger un poignard dans le sein. Oscido tradis eum.
» Au reste, vous ne tromperez ni Dieu ni les hommes. L'infamie en ce monde, la réprobation dans l'autre, quel partage, grand Dieu! Et c'est un pontife de notre sainte religion, et c'est un successeur des apôtres, et il voudrait nous entraîner avec lui dans l'abime! Jugez, monseigneur, avec quels sentiments de reconnaissance et de considération nous sommes :
» Vos très humbles et très obéissants serviteurs, > Les Curés de Saône-et-Loire. »
anxieuse, car il entrevoyait bien prochaine l'heure où il sortirait tout à fait de la vie sacerdotale.
Il saisit la première occasion qui s'offrit à lui de consommer un premier acte d'affranchissement; nommé, entre le 11 et le 17 janvier, avec La Rochefoucauld, d'OrmessoU; Mirabeau, membre du département de la Seine, il profita de l'occurrence afin d'annoncer sa démission d'évêque de Saône-et-Loire (1).
La douleur était profonde dans le cœur des prêtres fidèles de FAutunois. En des instructions fréquentes à leurs paroissiens ils versaient leurs tristesses, ils traduisent leurs pieux gémissements; c'en était fait ils n'avaient plus de pasteur, plus de guide spirituel pour les conduire parmi ces voies de ténèbres :
« Le pire de nos maux, celui qui ne nous laisse aucune consolation, c'est que nous-mêmes nous sommes sans pasteur qui nous guide, nous dirige et nous éclaire. Hélas! nous l'avons perdu, il n'est plus du nombre des enfants d'Aaron. »
Tallevrand leur était enlevé par ses propres « égarements » (2). Ils ne gagnèrent pas beaucoup au change,
(1) Il l'avait fait connaître en ces termes aux administrateurs du diocèse d'Autun :
ï 20 janvier 1791.
0 Messieurs, j'ai été choisi, il y a quelques jours, par MM. les électeurs de Paris, pour être un des administrateurs du département; il m'a été impossible de ne pas accepter un témoignage de confiance aussi flatteur donné par une ville dans laquelle je suis né, où j'ai passé ma vie presque entière et où ma famille demeure. Cette place exigeant une résidence habituelle aurait été, aux termes des décrets de l'Assemblée nationale, incompatible avec celle d'évêque de Saône-et-Loire ; en conséquence j'ai donné ma démission pour cette dernière, et j'ai. Messieurs, l'honneur de vous en prévenir ; je l'ai remise entre les mains du roi en le suppliant de donner les ordres et de prendre les mesures nécessaires pour l'élection de mon successeur. » (Archives départementales de Saône-et-Loire, série L. District d'Autun.)
(2) Rome en avait prononcé : « 11 ne peut rien se produire de plus dési-
102 LK l'IU.NCi: DK TALLKYRANT)
lorsque l'élection faite à Màcon leur valut, pour le remplacer, en leur amour, en leur confiance, l'abbé Gouttes, ancien dragon et député révolutionnaire.
Maurice de Talleyrand était entré l'un des premiers dans les voies de ce schisme nouveau; et, malgré les expresses inhibitions du pape, il avait accepté d'être le consécrateur des prochains évoques constitutionnels. Le scandale fut grand à Kome. Un bref du Saint-Siège, quelque temps retardé, le bref Quod aliquantnm, daté du 10 mars 1791, le frai)pa d'excommunication, lui et tous les prêtres jureurs. Il en reçut le choc sans trop d'émotion, si l'on s'en rapporte au ton de ce billet, dont le destinataire aurait été le duc de Lauzun :
« Vous savez la nouvelle de l'excommunication ; venez me consoler et souper avec moi. Tout le monde va me refuser le pain et Teau, aussi nous n'aurons, ce soir, que des viandes glacées et nous ne boirons que du vin frappé, » (1)
Il s'était senti moins à l'aise, le jour où la besogne lui fut commise formellement de sacrer en public, dans l'église de l'Oratoire, plusieurs évêques élus par le peuple. On lui avait adjoint deux de ses collègues pour l'assister dans la cérémonie. Une commune inquiétude tenait en suspens l'âme des intronisateurs.
Talleyrand, pour son compte personnel, avait jugé la partie dangereuse, aussi bien du côté de la populace que du côté du clergé dissident, dont il s'imaginait voir les saintes et furieuses vengeances amassées sur sa tête,
rable que de le voir renuncer de lui-même à son Église, lui qui, à tant de titres, a mérité d'en être dépouillé. » (Epistola E. S. R. E. cardinalis de Zelada, prœcipui Summi Poulificis nwiistri, ad vicarios générales episcopi Augustoduneiisis. 4 des noues d'avril 1791 . )
(1) On a contesté rauthenticité de cette lettre. C'est dommage pour roriginalité de la pièce.
TALLKYUAXI) KT \\ RÉVOLUTION 103
A telle enseigne qu'il avait pris la précaution de rédiger un testament et de l'envoyer à M'"'= de Flahaiit. Le 23 février, étant rentrée chez elle, assez tard, le soir, elle avait remarqué sur sa table une large enveloppe blanche et l'avait décachetée d'une main rapide. Le document était là, où l'évèque d'Autun « son évèqne », l'instituait comme légataire universelle. Le cœur sensible de la comtesse, à cette lecture, battit douloureusement. Elle passa le reste de la nuit dans l'agitation et dans les pleurs. Dès quatre heures du matin, elle voulut qu'on allât réveiller M. de Sainte-Foix pour qu'il courût aux nouvelles. L'évèque n'avait pas dormi chez lui, des menaces de mort lui étant parvenues, qui lui donnèrent à craindre qu'on ne l'y fît assassiner; il s'était retiré dans un gîte secret de la rue Saint-Honoré.
Ses coopérateurs n'étaient guère plus rassurés, en la circonstance. Gobel, évèque de Lydda, avait averti l'évèque d'Autun qu'un troisième évèque, de Babylone celui-ci, battait en retraite. Déguisant ses propres appréhensions, Talleyrand s'était rendu, au matin, sans tarder, chez ce prélat in partibus (il avait nom Miroudot, Dubourg-Miroudot), lui dénonçant par une feinte adroite que leur confrère Gobel allait leur manquer de parole; que, pour lui, il savait trop les suites qu'entraînerait une pareille reculade; qu'il n'hésiterait pas une minute sur la résolution à prendre; et que si le mauvais sort voulait qu'il fût abandonné par l'un de ses collègues, il n'irait pas s'offrir aux coups de la populace et préférerait se tuer lui-même. Parlant de la sorte, il tournait autour de ses doigts un petit pistolet, qu'il avait tiré de sa poche et dont la vue impressionna fortement le courage ébranlé de l'évèque Miroudot. Ses
104 LE PIUNCK I)K TAI.I.KYRAND
esprits se raffermirent par la crainte d'un péril plus grand.
Chacun des trois prélats fut exact à se rendre en lu chapelle des Oratoriens, dont le supérieur (1) était acquis à la cause constitutionnelle; et rien ne se passa qui justifiât leurs précédentes alarmes.
Les affaires de l'Église de PVance empiraient d'heure en heure. Naguère l'archevêché de Paris avait été rendu vacant par le départ de M. de Juigné, qui, malgré son esprit de conciliation et de bonté (2), s'était refusé au serment ; et l'on avait aussitôt pensé au personnage le plus en vue des ecclésiastiques assermentés, à Talleyrand, pour lui offrir le siège métropolitain le plus important du royaume. Il s'était défendu vivement de l'accepter, protestant qu'un tel pontificat devait aller à des mains moins indignes; mais, au fond du cœur, ne demandant qu'à se soustraire à des responsabilités trop lourdes, trop directes, en ce temps de guerre ouverte contre la religion et ses ministres. A tous égards, il n'aspirait qu'à se décharger complètement des embarras d'une carrière, où il n'était entré que par force, et que ne parviendra pas à lui rendre désirable l'offre du chapeau de cardinal, aux signatures du Concordat.
On le verra, pour la dernière fois, porter le violet, lors de la célébration dans la cathédrale du deuxième anniversaire de la prise de la Bastille. Contraint de se rappeler qu'il avait été le répondant de Gobel, évêque de la Seine, il se prêtera à cette bizarre cérémonie, où
(\) Le l'ère Poiret.
(2) C'est de M. de Juigné, vénérable prélat, qu'on avait surnommé le Père des Pauvres que, le lendeiuain de son sacre, Talleyrand avait reçu le pallmm, distinction attachée parles souverains pontifes au siège épiscopal d'Autun.
les cantiques auront un faux air de carmagnole. Un député du nom de Gasparin fera gémir les orgues sacrées... Quelques mois après, il n'y aura plus d'évêque ni de cérémonie; l'église même, la vieille basilique aura été mise en vente!
Sans attendre le monitoire suprême du pape, qui l'atteindra, à Londres, en 1792, il rentra décidément dans la vie séculière, au mépris de ceux qui faisaient de son nom une pierre de scandale. Car les royalistes et les orthodoxes n'établissaient guère de distinction entre l'abbé Grégoire, l'oratorien Foucher de Nantes, le franciscain Chabot et l'ancien évèque d'Autun, mais les rangeait tous dans la catégorie des apostats. Talleyrand les abandonna à leur opinion, d'un cœur léger. Aucune sorte d'animosité de principes ne le poussait contre le culte, dont on l'avait obligé d'être un des ministres. Il estimait salutaire, pour ceux qui en avaient reçu les enseignements, de les conserver au fond de leur âme; mais il ne les jugeait pas d'une application utile à l'avancement dans le monde; et, sans haine ni provocation, il s'était allégé d'un costume entravant la liberté de sa démarche.
On ne détache pas aisément de son être, parce qu'on en a rejeté les signes extérieurs, le caractère de la prêtrise. Bien des personnes de sa connaissance continueront à l'appeler « l'évêque », par habitude de conversation ou par une familiarité d'amis. « Parle à l'évêque... annonce à l'évêque... », écrivait Biron à Narbonne et respectivement. Ou bien c'était avec une vague intention de dénigrement pour le plaisir de faire ressortir par le contraste entre le mot et la chose ce qu'avaient de peu épiscopal les comportements de sa vie privée. Tel l'Américain Governor-Morris notant, en son mémorial, que