CHAPITRE CINQUIÈME
La société sous le Directoire.
Les premières surprises du retour en France. — État de la société nouvelle.
— D'étranges renversements dans les mœurs, dans les conditions respectives des classes et dans les modes. — Comment Talleyrand en avait pris aisément son parti. — En visite chez « les merveilleuses ». — Des portraits : Thérèse Tallien ; la belle Caroline Hamelin ; une troisième.
— Des succès de femmes et de monde. — Une réponse de Talleyrand à « M"" Dumoulin ». — En d'autres cercles. — L'influence énorme des femmes sous le Directoire. — De quelle manière diligente sut en user Talleyrand. — M">» de Staël, le Directoire et Barras. — Démarches successives de M'"^ Staël auprès du « jeune Directeur », pour obtenir de son influence la nomination de Talleyrand au ministère des Relations extérieures. — Triple et différente version d'un même fait. — Selon Barras; suivant Talleyrand ; d'après M"' de Staël; le vrai de l'histoire. — Talleyrand ministre du Directoire; son rôle, moins indépendant qu'il l'eût voulu ; ses vues personnelles, ses desseins de pacification générale de l'Europe, et comment il fut empêché de les faire aboutir. — De premiers rapports avec Bonaparte; la fête donnée à l'hôtel Galliffet, en l'honneur du signataire du traité de Campo-Formio. — Un détail saillant de celte fête célèbre. — Les lendemains politiques. — Origines de la campagne d'Egypte. — Initiative et complicité de Talleyrand; son entente secrète avec Bonaparte. — Une entrevue matinale, avant le départ en Egypte.
— Rentrée de Talleyrand dans ses bureaux. — Les loisirs du ministre.
— Des fréquentations nécessaires dans le monde directorial. — Au Luxembourg. — En la « Chaumière » de M""« Tallien. — Rue Chantereine, en l'hôtel de Joséphine. — Chez les « dames constitutionnelles ».
— Par quelle suite de circonstances Talleyrand, ayant cessé d'être ministre, se mit en œuvre pour le redevenir, au service d'un nouveau pouvoir. — Retour opportun de Bonaparte. — Les intrigues préliminaires du coup d'État. — Renversement du Directoire; avènement de Bonaparte; la part qu'y avait prise Talleyrand et ce qu'il en pensait, au fond de l'àme.
Avant d'y reprendre pied, il dut s'apercevoir que bien du changement s'était opéré dans la société française, depuis qu'il avait quitté Paris pour l'Angleterre et l'Angleterre pour l'Amérique. Telle et plus forte
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sera la surprise de l'arrière-ban des émigrés de 181'j, lorsque, au retour d'un si long pèlerinage, ils auront l'ébahissement de ne retrouver jtlus rien en place, ni les gens ni les choses.
Si enclin qu'il lïil, par nature et j)ar raisonnement, à ne s'étonner jamais, le spectacle était fait pour déroulei* d'abord son regard et sa pensée. Toule bonne com|)agniL* avait-elle disparu, d'un seul cou}», comme par l'elVet d'un soudain et unique naufrage? Le revenant d'Amérique avait pu se j>oser cette question, les épaves qui en surnageaient étanl si loin )»erdues, si rares!
Des renversements inouïs de conditions avaient porté au comble de la richesse les gens les moins aptes à s'en servir. Était-ce [X)ssible? Des princesses de la finance, sortant on ne savait d'où, se llatlaient d'avoir à leur service des duchesses à tabouret. La bascule de la hausse et de la baisse avait improvisé, du jour au lendemain, de monstrueuses fortunes. Tout une plèbe dorée, survenue sans crier gare, projetait les éclaboussures de son luxe comme un outrage violent à la misère commune. C'était un pôle- mêle, un chaos sans nom des individus, des situations, des rangs... De pareils mélanges, des heurts aussi incommodes, des coudoiements journaliers avec de telles parvenues « sautées des halles sous les lambris dorés », c'était pour martyriser un goût délicat autant que le sien. Sans doute, mais devait- il user les heures à soupirer sur ce qui n'était plus?
Puisque le train de Texistence sociale était celui-là. maintenant; puisque Barras était le maître et sa maîtresse M"'^ Tallien Tidole; que M"" Lange (1) régnait en
ili C'était le bon temps de sa cai riéro d'artiste bientôt close, quand tout Paris raffolait d'elle, quand les bouqiiets et les offres s'amoncelaient à sa
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second sur les mœurs et les modes ; que M'"*® de Bussy, Hamelin, de Vaulendon étaient, après celles-là, les grandes dames du moment ; que les salons du nouveau genre ouvraient leurs portes sur la rue; qu'on ne se visitait plus dans les palais royaux dans les vieilles demeures aristocratiques, mais au Ranelagh, chez les glaciers, ou sous les bosquets d'Idalie; puisque, aussi bien, toutes ces choses étaient précaires et provisoires ; que la Révolution s'émiettait par morceaux, qu'elle s'en allait à la dérive et qu'il y aurait du nouveau, sans beaucoup tarder : Talleyrand considéra que c'était affaire à lui de s'en arranger du moins mal, de prendre le temps comme il venait, d'en tirer le meilleur parti possible, de s'en contenter, entin, jusqu'à ce que la vraie distinction voulût bien reprendre sa place dans le monde.
Les trente mois passés en Amérique lui avaient été profitables en considérations sérieuses, "en études sociales et méditations instructives. Par contre avaient pâti, dans l'exil, les cotés légers de son existence. Force lui avait été de réfréner sous ce vertueux climat de particulières curiosités et de certains entraînements chers à sa faiblesse tout humaine. « L'évèque » rapportait d'outre-mer comme un arriéré de désirs insatisfaits. Sous ce rapport, il arrivait à propos. Les mœurs avaient un délibéré extraordinaire... Les viveurs du Directoire et les citoyennes de l'an IV liaient partie si aisément! De religion, il n'en restait guère, sauf le souvenir d'un état <le choses ancien emporté par le torrent révolutionnaire. De contraintes morales? On n'en constatait que l'absence. Sur quel appui eùt-on voulu les faire reposer, quand les principes étaient à ce point confondus
porte et qu'on évaluait les amours de M""= Lange à mille livi-cs les douzeheures.
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qu'on ne savait plus au juste s'il y avait une vérité, une vertu, une dignité humaine?
Mais, du haut en bas de hi société, on danse, on court les fêtes et les bals; ce monde, qui est une cohue, a mis sa vie à jouir (1). .. Bien des plumes ont décrit les folles équipées de ces têles légères. Oui, l'état moral est au pire. Cependant, que l'envers sentimental du spectacle plaît à voir sous l'illusion des jupes transparentes! Les Grâces ont dépouillé leurs voiles. Les femmes du jour, à leur exemple, souhaiteraient d'en revenir au vêtement d'air tramé, qui seyait si bien à Vénus, mais que prohibent des préjugés tenaces et l'état de la température. Les merveilleuses, en leurs parures, ne respirent que complaisance et volupté. Gomment se montreraientelles avares des beautés, que leur costume met si généreusement à découvert, lorsque s'entr'ouvrent doucement, au souille indiscret de la brise, les plis de leurs robes fendues sur les côtés? Déshabillées, demi-nues, presque nues, ce fut la progression. Il n'y a pas si longtemps que M""' Hamelin décrétait la suppression des chemises comme étant d'une vétusté à périr (2). Plus de corset, guère de fichu ni de jupon : les modes ne furent jamais si condescendantes. C'est au point qu'une divinité d'alors fixant un rendez-vous à son amant ne trouve rien de mieux que de lui fournir ce signalement : « Vous me reconnaîtrez à mes jarretières, qui sont vertes, à mes bas à « coins aurore », à mes souliers de satin blanc ». Étrange période vestimentale où les femmes dignes d'être regardées, dans les soirées, au théâtre, semblaient continueUemenl sortir d'une baignoire!
(1) E. et J. DE Concourt.
(2) Peltier, Paris, décembre 1796. Les « sans-chemise » ne voulurent pas être en reste d'indépendance sur les « sans-culottes ».
Les amours en campagne jouissaient d'une aisance de circulation incroyable. Le mariage se réduisait aux iormalités d'un contrat civil, révocable presque à volonté, comme il tend à le redevenir de nos jours. On s'en détachait sans crise et sans larmes, aussitôt que le marché avait cessé de convenir à l'une des parties contractantes. Une visite à l'officier de la mairie suffisait et chacun reprenait sa liberté pour en user à d'autres lins (1). Rien n'était moins rare que de voir, au milieu d'une réunion, deux personnes de sexe différent, se saluer, au passage, d'une légère inclinaison de tète, d'un sourire facile et distrait, et qui, la veille, ayant habité sous le même toit, ne s'étonnaient aucunement de se retrouver en possession nouvelle de femme ou d'époux. Une étrange anarchie déréglait les mœurs domestiques. Tous ne s'en plaignaient point, mais généralement s'accordaient à dire que l'ennui n'était pas le mal de l'époque, que M'"'' Tallien était bien belle et que le « petit Coblentz » l'aristocratique promenade où jacassaient étourdiment les aimables et les merveilleuses avait une bien agréable animation, dès cinq heures du soir.
Talleyrand traversait ce monde de son pied équi-
(1) Des cœurs sensibles n'y venaient pas toujours sans un peu de regret, comme on le pourra voir dans ce curieux récit de Julie Carreau, épouse divorcée de Talma, à Tune de ses compagnes de théâtre :
ï Nous avons été à la municipalité dans la même voiture; nous avons causé, pendant tout le trajet, de choses indifférentes, comme des gens qui iraient à la campagne; mon mari m'a donné la main pour descendre; nous nous sommes assis l'un à côté de l'autre et nous avons signé, comme si c'eût été. un contrat ordinaire que nous eussions à passer. En nous quittant, il m'a accompagnée jus<iu'à ma voiture. « J'espère, lui ai-je dit, que vous ne me priverez pas tout à fait de votre présence; vous reviendrez me voir, quelquefois, n'est-ce pas? — Certainement, a-t-il lépondu, d'un air embarrassé, toujours avec un grand plaisir. « J'étais pâle et ma voix était émue. » {Souvenirs d'une actrice, par Louise Fusil, t. II.)
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voqiie; il accordait à en partager les imf)ressions el la licence tout ce que ses loisirs, sa condition, ses j<oùLs, son caractère comportaient de libertés admissibles. S'il n'allait pas rejoindre les habitués des bals publics, il avait l'inclination prompte à visiter, chez elles, les reines de ces lieux de plaisirs, curieux d'elles et de leur entourage, flegmatiquemenl amusé. Ainsi la politique et la galanterie réunies l'invitaient à faire acte de présence aux thés de M"'^ Tallien, des thés fort appréciés, soit dit en passant. |>ar les amis de la bonne chère; car, la boisson chinoise stimulatrice des fins propos y arrosait des repas très substantiels, où la friandise n'arrivait qu'à la fin.
Terezia Tallien, la belle Hamelin, l'intéressante Élise Moranges : ce trio s'otl'rait souvent à sa vue, dans les cercles où la mauvaise éducation du jour l'obligeait à fréquenter. Elles étaient fort goûtées, assurément. Aussitôt qu'elles avaient pris place, accouraient, flatteurs, complaisants, animés de mille intentions aimables, ceux qu'on appelait leurs écuyers, pour ne dire pas leurs soupirants.
Nommer la première, l'ex-Thérèse Cabarus, l'exmadame de Fontenay, la future princesse de Ghimay, à présent la citoyenne Tallien, c'est prononcer ce nom que tout Paris répète, sur la promenade, aux tables de thé, dans les réunions et les journaux. Sans doute, les femmes de Feydeau voudraient bien rabaisser la perfection des lignes de son corps, de ses bras, de ses épaules. Les libellistes du même bord aihchent, autant qu'ils le peuvent, les nouvelles changeantes de son alcôve, ses intrigues sur mille points entamées, ses caprices d'un jour ou d'une nuit, coupés de vagues retours à la foi conjugale, et l'impudeur de sa bruyante liai-
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son avec Barras. Les jalousies, les médisances naissent, se renouvellent, tombent et meurent à ses pieds, — ses pieds nus cerclés de carlins d'or. Que lui importe! Elle n'est plus la Terezia, la femme du conventionnel, que Bordeaux avait vue debout sur un char, le bonnet rouge sur la tête, une pique à la main. Se souvientelle seulement de ces tristes emblèmes, quand elle voit sur la peau mate de sa gorge ruisseler les diamants en cascade? Elle règne. Elle est bien la Cléopàtre de la république directoriale. Elle est bien, comme on l'appelle encore, la fée du Luxembourg, de son sceptre léger dispensant les grâces désirées et gouvernant les roitelets, qui pensent gouverner Paris et la France.
Lui disputer une part de cette souveraineté de mode i'( d'iniluence, c'est la chère ambition de sa rivale Caroline Hamelin. Sensible comme une créole (1), sentimentale, à ses moments perdus et avec une vivacité qui la surprend elle-même, romanesque par boutades, inlrigante par goût, il ne lui suttit point d'être le charme de tous les yeus. avec ses grâces de danseuse, sa tournure enchanteresse, son minois provocant et ses dents menues auxquelles seraient permises, pour leur blancheur et leur finesse, toutes les gourmandises imaginables. Elle en attend davantage. Ce n'est que la monnaie du rôle qu'elle aspire à jouer. Son entourage à lui seul en dénoncerait les signes très évidents : elle ne se plaît qu'auprès des hommes en situation. Sa contenance n'est pas toujours sûre dans les coulisses de la politique. On dit que si elle prête une oreille attentive
(1) Une créole de couleur, originaire de Saint-Domingue, un reste de la mulâtresse se mêlait à ses i.'râces lascives.
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aux uns, c'est à dessein de renseigner secrètement les autres par amour ou par intérêt. Elle a, pourtant, des visiteurs empressés et considérajjles, comme le financier Ouvrard, comme Chateaubriand môme, grand défenseur du trône et de l'autel... Et Talleyrand eût regretté de ne pas en être.
Quant à Élise Moranges, la moindre en importance de ces trois « merveilleuses », il l'avait rencontrée, autrefois, dans un moment propice où son cœur était libre, mais il avait manqué l'occasion rare. Des regrets lui en reviennent, lorsqu'il la considère si parée, si pimpante et de propos si engageante.
D'agréables minutes lui furent acquises en ces « réunions », les soirs où, de sa place, commodément assis, il contemplait les évolutions de la belle Hamelin dansant la gavotte, s'il n'était pas chez M""" Tallien, voisinant à table entre la sensible Élise Moranges et la décevante Juliette Bernard, — la plus virginale des coquettes, angéliquement élevée au couvent du Précieux Sang et mariée, pour la forme, au banquier Récamier, en la fleur de ses dix-sept ans. A des heures plus tardives, la causerie réclamait ses droits dans le coin des hommes d'esprit. Montrond, le Luttrel de Paris, comme l'appela Sydney Smith, lançait un sarcasme, Dorinville glissait un madrigal, Narbonne une pointe hardie, Talleyrand une insinuation pleine de sens ou l'imprévu d'une riposte. On faisait, un instant, silence pour entendre Garât, l'enfant gâté du succès chantant les couplets en vogue satiriques ou frivoles. Puis, les propos reprenaient plus alerles, plus audacieux surtout entre les couples plus rapprochés.
Lors, Talleyrand avait de quarante-deux à quarantetrois ans, — la figure froide, les yeux inanimés, la
parole aisée ou rare, selon qu'il lui plaisait de s'en servir, mais, dans ce mélange ambigu, un air parfait de distinction, un port plein de dignité, un singulier attrait. L'atteinte des années lui avait été indulgente et légère. Pas une ride en formation ne sillonnait son visage frais et arrondi. Ses yeux d'un gris bleu nuancé avaient gardé toute leur vivacité pénétrante. Des personnes non suspectes de complaisance à son égard allaient jusqu'à louanger sa démarche traînante, son pied boiteux lui donnant, selon ce qu'elles pensaient y voir, quelque chose de plus grave, de plus accentué. Il portait, à la manière de certains merveilleux du temps, dont il avait fait ses compagnons, ses amis, tels que Montrond et André d'Arbelles, le costume fantaisiste du Directoire. On le jugeait fort à son avantage, l'ancien abbé Maurice, avec la perruque poudrée, la cravate haute, les boucles d'oreilles, l'habit et la culotte courte de 17(S7.
En ces milieux sans gravité il révélait un art de faire la cour et des manières d'ancien régime, que n'avaient pas appris, à pareille école, les galants de la Révolution. Les belles souriaient à l'expression caractéristique de sa physionomie, mêlée de nonchalance et de malignité, à cet air d'autrefois, que lui donnait une tète élégante et fine, parfumée, poudrée, à ce qu'avait de hardi, d'impertinent et d'engageant à la fois sa conversation. Que dis-je! Il y réussissait, parfois, plus qu'il ne l'aurait souhaité. Des aventures se jetaient à sa tête, qu'il n'avait pas cherchées, des succès qu'il ne tenait pas à poursuivre, encore moins à conserver. Un soir, en sortant d'un salon, qui était peut-être celui de M"'' de Staël, la femme d'un fournisseur des armées, une M'"'' Dumoulin, encore sous le charme, s'était écriée qu'elle ne saurait rien refuser à un homme
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aussi séduisant et cela sans qu'il eût besoin de l'en solliciter beaucoup, (iéuéreuse, elle fit comme elle l'avait dit; mais la reconnaissance en fut courte, si nous en prenons pour mesure un uiot du berger à la bergère. 11 recevait chez lui (I ). L'assistance était belle et choisie, comme à l'accoutumée. Garât venait de chanter avec tout le feu dont il était capable l'une des romances en AOgue. Les femmes en avaient les cils mouillés, et la Dumoulin plus qu'aucune autre se pâmait d'un voluptueux attendrissement. Arrêtant de la main le maître de la maison, qui passait entre les groupes : « Mon vieil ami, soupira-t-elle, quel chanteur que ce Garât ! »
L'épithète parut familière à Talleyrand : « Votre vieil ami, soit, mais votre jeune adorateur; car, nos sentiments, je crois, n'ont pas dépassé la huitaine. »
Il avait répondu mezza voce ; cependant, Narbonne et Montrond l'entendirent, et ce fut assez pour que tout le monde en fût instruit le lendemain.
De cercles choisis il n'en subsistait guère; encore se connaissait -on des maisons ouvertes au plaisir de se retrouver entre soi et de causer. Elle n'élait pas entièrement perdue cette tleur de politesse, dont on pleurait l'absence. Aussi bien un peu d'ordre commençait à se refaire dans la cohue des classes. Ghacun tendait à 3' reprendre sa place. 11 était visible que M"'*' Angot ne tenait plus le haut du pavé. Une certaine reprise de luxe mieux ordonné faisait présager des transformations prochaines. Des égarées de l'ancienne aristocratie un peu déchues, un peu compromises pour cause d'aventures liées avec des Jacobins, parce qu'elles n'avaient pu s'y soustraire, parce qu'il leur avait fallu sauver
(Il Ce fut pendant son ministère.
leur tête et vivre, mais ayant gardé les qualités de leur éducation, la grâce, l'élégance, traversent les réceptions cju Luxembourg; elles y ont apporté la distinction et la tenue. Le Directoire, en un mot, se raffine sans cesser d'être ce qu'il fut, d'un point à l'autre de sa brève et étrange destinée : une époque bénie pour les femmes. Elles n'ont pas quitté le premier plan de la scène. Jamais, sinon du temps de la Fronde, elles ne disposèrent d'une telle et si manifeste influence. Elles avaient raison d'en user et même d'en abuser. Car, le temps était proche où la volonté d'un soldat de fortune supprimerait d'un geste brusque cet aimable état de choses. En attendant, elles respiraient, elles vivaient sous un régime de tolérance, où le charme de leur voix séduisait les puissants... étonnés de l'être. C'est par elles qu'on espère acquérir des places, des commandements, des parts de bénéfices. C'est à elles que les émigrés font parvenir leurs demandes de radiation sur les listes ou de restitution d'une partie de leurs patrimoines. Tant de négociations et d'affaires les mettent en mouvement que le meilleur de leur temps s'y dépense, qu'elles en gardent juste assez pour la toilette et les amours. Qu'on se fasse écouter de Joséphine, dont Barras fut un des fournisseurs généreux de vivres et d'argent, quand elle coulait les jours en sa maison de campagne de Croissy, ou qu'on passe par le boudoir de la belle thermidorienne Terezia Cabarrus, c'est le plus sur chemin à prendre pour qu'il vous soil fait grâce ou justice. Barras, qui les eut à son vouloir toutes les deux, jusqu'à ce qu'il eût repassé celleci, la plus belle et la plus coûteuse, au hnancier Ouvrard (sous la réserve de retours facultatifs) et qu'il eût poussé celle-là, la moins passionnée et la plus élour-
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die, entre les bras du général Bonaparte, Barras eut beaucoup de requêtes à entendre de la première et de la seconde, pour elles et leurs amis. Les obligeantes solliciteuses furent légion, au petit lever du Directeur.
Hardi, tapageur, sans mœurs, « un peu souteneur », vénal et prodigue, mercenaire, quelquefois, en ses protections, au reste foncièrement bon, insouciant jusqu'à l'imprudence dans le placement de ses attentions, serviable autant qu'il le pouvait être, complaisant à remettre en selle les gens tombés par maladresse ou par disgrâce, et connu des unes et des autres comme étant tout cela, il en était journellement assailli. Il y résistait mal, soit qu'il cédât à l'attrait d'un désir féminin s'exprimant avec vivacité, soit qu'il caressât l'espoir que la douceur de la récompense ne serait pas en reste sur le prix du service rendu. A l'intercession d'une ancienne religieuse, M""^ de Chastenay, il accordera la nomination de Real en qualité de commissaire du gouvernement pour le département de la Seine. A la grâce priante de Joséphine de Beauharnais il donnera ce retour de satisfaction (l'imprudent ! ) d'appeler Bonaparte au commandement de l'armée d'Italie. Aux chaleureuses instances de M""*" de Staël il rendra cette justice de remettre entre les mains de ïalleyrand le portefeuille des Aflaires étrangères. Car, il fut dans la destinée de Barras de grandir et d'élever contre lui-même ces bourreaux d'ambition : Bonaparte et Talleyrand, qui s'uniront pour le renverser.
* * Depuis qu'il était rentré en France, l'ancien évêque d'Autun n'avait pas consommé son temps et ses soins en pure perte, ayant su les faire concourir à l'agré-
ment de sa vie; mais la manière sans gloire et sans autorité dont il s'y était dépensé, — sauf des intervalles d'élucubralions sérieuses, en vue de l'Académie des Sciences morales, qui lui avait ouvert ses portes, — n'était pas de nature à rassasier une intelligence comme la sienne, éprise à la fois d'épicurisme voluptueux et de puissance. Ses talents, son amour des grandes affaires et ses besoins d'argent languissaient dans l'attente,
M""" de Staël, qui n'était jamais en repos sur le bien qu'elle pouvait procurer à ses amis, eut l'impatience généreuse de hâter l'occasion. Comme nous le savons et l'avons dit, elle avait contribué par d'activés démarches à l'obtention de son rappel en France. Désireuse, maintenant, que les éminentes qualités de Talleyrand fussent haussées à une situation digne de lui, elle se mit en campagne afin de leur en faciliter les voies. Telle était bien l'intention précise qui, dans la seconde semaine de juillet 1797, l'avait portée chez le général Barras.
Mais, en passant, nous venons de souligner un point d'importance en la vie politique de M™* de Staël et qu'il convient de rappeler ici : la fille de Necker n'avait d'ami que Barras dans le gouvernement des Cinq, presque aussi dépourvu de bonnes intentions à son égard que l'avait été le Comité des Douze.
Elle revenait tout fraîchement de l'exil où l'avait envoyée le Directoire pour y méditer à son aise sur l'influence des passions (1). Ses infortunes — que
^1) Nous voulons parler de l'ouvrage célèbre dont elle avait alors l'esprit et la plume occupés : De Vinfluence des passions sur le bonheur des individus et des nations. Elle avait fondé beaucoup d'espoir sur ce livre pour fléchir les rigueurs du Directoire. C'était, à son dire, le testament de sa pensée; elle le léguait à la postérité, afin qu'il y portât son nom. « Je veux lâcher de l'avoir faitavant trenteans, pour mourir, à cet âge, connue et regrettée. » Le 20 août 1196, elle on avait annoncé l'envoi prochain à
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Napoléon entretiendra, f»endant quinze années, avec un acharnemeni inouï — dataient môme d'un peu plus haut. La Convention s'étail occui)ée d'elle et de ses allées et venues en faveur des émigrés, de manière à lui faire comprendre que le séjour de Paris lui serait une résidence malsaine. A la suite d'une attaque furieuse dirigée contre elle, en pleine Assend)lée, par le député Legendre, puis d'un ordre formel de quitter le territoire français, que les protestations de l'ambassadeur de Suède, son mari, avait pu faire rapporter du Comité de Salut public, sans en rendre la menace moins imminente, elle avait dû se résigner au déjtart. Dès la constitution du régime nouveau, elle s'était attendue à regagner son hôtel de la rue de Grenelle avec les honneurs de la guerre. Mais un certain ministre de la Police générale, que tourmentait un zèle étrange et qui, jour et nuit, eût inventé des conspirations pour la seule joie d'avoir à les dénoncer, Cochon de Lapparent, s'était trouvé là comme à dessein de lui en enlever aussitôt l'illusion. D'accord avec un jurisconsulte retorsautant que lui-même — Merlin de Douai, c'était tout dire — l'un de ses premiers soucis avait été de lui faire interdire le sol de France, en arguant de sa qualité d'étrangère. Et comme elle s'était indignée, révoltée, contre cette clause injuste, comme on avait appris qu'elle s'agitait beaucoup et parlait de passer la frontière, comme il avait été déclaré que sa résidence de Goppet était une véritable agence d'informations au service des ennemis du Directoire, la baronne de Staël, fiUo JVecker, avait été prévenue qu'un décret d'arrestation était suspendu sur sa tète(l).
Roederer, dans les termes suivants : i Vous recevrez sous peu un ouvrage de moi pour lequel je vous demande votre appui. »
^1) 22 avril 179G 3 floréal an IV). » Le Directoire exécutif, informé que
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De plus on avait lancé contre elle un agent secret — l'agent Rousselet, dont la mission d'espionnage fut vaine, d'ailleurs, — à charge de s'assurer de ses ]>apiers et, au besoin, de sa personne (1). Enfin, elle avait pris sur elle de se tenir au calme, de se montrer plus circonspecte, tout en n'arrêtant point ses actives démarches afin qu'on lui permît de rentrer en France. Et les surveillances policières s'étaient relâchées et ce qu'elle désirait tant lui avait été accordé. Elle avait pu reprendre, à Paris, son gouvernement mondain, rappeler ses fidèles, et goûter, à nouveau, dans la compagnie de son cher Benjamin Constant, dont l'absence et des projets de mariage TaAaient rendue inquiète, « la douceur d'aimer et de vivre ». C'était aux alentours du 29 janvier 1797. Ce 10 pluviôse an V, elle avait écrit d'une ])lume encore fiévreuse à Roederer :
« M. de Talleyrand vous amènera et vous verrez ce qu'on appelle une exilée. La persécution est, au reste, si commune en tem[»s de révolution, qu'il ne reste que la peine et pas du tout l'honneur. »
Elle s'était rejetée, naturellement, avec sa turbulence
la baronne de Staël, préviMuie d'être en correspundanre avec des émigrés et des conspirateurs et les plus grands ennemis de la République et d'avoir participé à toutes les trames, qui ont lumpromis la tranquillité de l'Etat, est sur le point de rentrer en France, pour continner d'v fomenter i\r nouveaux troubles, décrète que la baronne sera arrêtée si elle franchit la frontière et conduite par-devant le ministre de la Police générale, qui l'interrogera et transmettra son rapport au Directoire. Le présent arrêté ne sera pas imprimé. » (Archives nationales, F 76.608. >
(il II s'en était fallu de peu qu'elle ne tournât fort mal pour l'ex-ambassadrice, si l'on en juge par cette lettre écrite sous le coup de la plus vive émotion :
« Que je suis lasse! J'en réchappe cVune belle! Je ressemble à nos Messieurs du Direrloire. Mes chevaux ont couru plus qu'à l'ordinaire. J'ai eu peur. Quoi qu'il en soit, me voilà, et vous, que nous direz-vous de nouveau? » (Archives natiomios, AF. 111. 35:1. (
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habituelle, sa fougue et sa passion de nature, dans la mêlée des partis. On n'avait i)as rapporté l'arrêté du l> floréal la visant à litre d'étrangère. C'était encore une vague menace tenue en l'air. Elle pouvait en garder de l'inquiétude. Mais elle se sentait plus protégée, maintenant qu'elle était une amie de Barras ou se croyait telle; et c'est dans le cabinet de Barras que nous l'avons laissée, tout à l'heure, plaidant la cause des premières ambitions ministérielles de Talleyrand.
Elle y dépensait beaucoup de feu, l'ardente M""" de Staël; cependant elle ne parvenait pas à enfoncer les traits de la conviction dans l'esprit de celui qui l'écoutait. Ici s'interjette, avec ses inexactitudes flagrantes, avec ses retours de colère et de ressentiment tardit contre l'un des fauteurs du 18 brumaire, la version qu'a présentée Barras des successives démarches tentées auprès de lui par M™^ de Staël, et qui nous la montre s'évertuant de discours en faveur de Talleyrand, soit au nom de son amitié personnelle, soit pour le bien espéré de son parti. Tout à l'heure aura son tour l'exposition très raccourcie et bien différente de Talleyrand lui-même.
L'éloquente M""" de Staël poursuit son plaidoyer, oubliant qu'elle n'est pas en odeur de sainteté dans le cénacle et que de fortes préventions sont armées contre elle et contre son protégé. La situation de Talleyrand, dit-elle, est difficile autant au matériel qu'au moral. Il serait de justice et de nécessité qu'une fonction publique vînt le tirer d'embarras et lui permettre, en même temps, de servir les intérêts de la République et de vivre. Barras entend bien, mais résiste. Un secret pressentiment l'avertit qu'il ne lui arrivera rien de bon à mettre sur son chemin « ce débarqué >^, comme il
l'appelle en ses prolixes mémoires, — un étrange pêlemêle d'imaginations extravagantes, de rancunes et de vérités. Quoique Talleyrand n'eût pas ménagé les protestations d'attachement à Barras, qu'il eût envoyé, en première ambassade, Benjamin Constant, animé d'un double zèle, qu'il eût mis en avant des relations directes et indirectes, pour en renforcer les moyens, et qu'après s'être servi des hommes il eût employé sa dernière réserve, qui était de faire marcher les femmes, on se défiait de lui, non sans raison, au Directoire. Depuis qu'il avait fondé le Cercle constitutionnel, on le soupçonnait de mille brigues et manœuvres, caressant, là, chacun selon ses tendances, de manière à se faire de tous des alliés, rappelant au groupe des amis de M""^ de Staël qu'il était resté l'homme de 1789, l'ami des Necker et des Mirabeau; jurant de ses sympathies pour la Gironde aux girondins, remémorant aux dantonistes qu'il devait à Danton sa, mission en Angleterre et la vie même; enfin gardant des complaisances discrètes à l'égard des jacobins plus ou moins convertis.
Cependant, M""" de Staël, aussi persévérante ([ue pressante en ses désirs, est retournée à la charge; elle ne lâchera prise que Barras ne l'ait assurée de recevoir Talleyrand. « Youlez-vous, ce soir, à 9 heures? » demande-t-elle, sans perdre une minute. Le rendez-vous aura lieu. A l'instant fixé, Talleyrand s'annonce; il pénètre, sur les pas de M'"^ <le Staël. Barras, qui ne l'avait que vaguement envisagé jusquelà, en considérant son visage pâle, ses yeux voilés, d'autres détails de sa physionomie interprétés sous le faux jour d'une haine rétrospective, a cru voir entrer chez lui Robespierre. Certainement, il n'est pas en fonds de sympathie à l'égard de l'évèque-diplomate, qu'on
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lui présente et que, dans sa fatuité naïve, il juge d'un mérite très inférieur au sien. ïalleyrand, trop [)erspicace pour ne pas s'a])ercevoir des sentiments qu'on nourrit à son sujet, feint de n'en rien découvrir, sort à propos les périphrases complimenteuses, proteste de son dévouement, de sa reconnaissance, de son admiration (c'est Barras qui l'atteste), se dérobe sur le fond de la question, salue et se retire, en même temps que son ambassadrice. Avant de quitter la place, celle-ci, toujours ferme à l'entreprise, a eu le temps de chuchoter ces mots à mi-voix... « Général (pour lui plaire il fallait l'appeler général), je ne vous ai encore rien dit de particulier sur le citoyen Tallevrand; j'aurais embarrassé sa modestie; je ne puis vous parler, comme il convient, qu'en son absence; je reviendrai demain; je vous demande une audience entière. »
Et la voici de retour, en elîet. Elle aborde et parcourt de i)ied en cap le grand sujet. Avec une abondance et une vivacité qu'elle puise en son àme, elle retrace, en des traits rapides, l'existence de Talleyrand, depuis son éducation contrainte, noyée de mélancolie, jusqu'à cette minute précise où tous deux, lîarras et elle, en face l'un de l'autre, envisagent l'avenir réservé à ses aptitudes supérieures. Prêtre, il ne l'a jamais été par conviction; encore n'est-elle pas certaine qu'il croie en Dieu, ce qui, pour son amitié, d'ailleurs, est une cause de regret et de chagrin. Mais il a su, sans excès, sans violence, servir la liberté, la Révolution. Nul ne serait plus capable de seconder, pour le bien du pays, les qualités personnelles de courage, de force dans le caractère, de justesse dans les idées qu'incarne, au pouvoir Paul Barras lui-même. Dans l'entraînement de son apologie, elle tire argument jusque des imper-
LA SOCIÉTÉ SOUS LE DIRFr.TOIRE 171
fections morales de celui qu'elle exalte, en faisant ressortir Futilité de leurs applications pratiques,
« Oui, — a-t-elle ajouté, sans doute avec une façon de le dire moins lourde que ne l'a rapportée Barras, — Talleyrand a tous les vices de l'ancien et du nouveau régime; il a et conservera toujours un pied dans tous les partis; vous ne pouvez donc rencontrer d'auxiliaire plus précieux.
» — Où voulez-vous en venir? Expliquez-vous ! Que désirez-vous en faire de ce cher Talleyand?
» — D'abord un ministre, et, tout au moins, un ministre des relations extérieures.
» — Eh bien ! Nous y songerons, au premier jour. »
11 en parlera donc à ses collègues. .1 priori, les chances ne sont pas grandes. Carnot et Barthélémy sont nettement hostiles à Talleyrand. Quand à Kewbell, c'est d'une animosité ardente qu'il est possédé contre lui. Aux premières ouvertures de Barras, Rewbell éclate d'indignation et d'horreur. Sa haine contre Talleyrand déborde en injures : « C'est la nullité empesée et la friponnerie incarnée », a-t-il déclaré. Les autres membres du conseil directorial, se montent au même diapason de langage. La présence de Talleyrand au cercle constitutionnel inquiète, irrite les gouvernants : « C'est l'aigle des oiseaux de mauvais augure », prononce encore Rewbell, un homme fort peu commode, en vérité, et qui, dans sa « grosse tête », roule les opinions les plus méprisantes sur l'ensemble de l'humanité.
Qu'a-t-on dit? Qu'a-t-on fait? redemande M""' de Staël, qui s'est précipitée à l'audience de Barras, dans un état de fièvre et d'exaltation, qu'il ne lui avail pas encore vu, — à ce degré. Elle parle, elle insiste avec une volubilité inouïe; elle serre les mains de Barras,
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le presse, le pousse devant elle, le jette enfin dans un embarras extrême. Si véhémente est son animation que l'ordre de sa toilette en est dérangé. Dans l'entre-bàillement de son corsage défait apparurent les blancheurs de son sein agité, comme si elle eût préparé ce dernier eiVet, cet elîet sensible, dis-je, pour triomplier enfin. Mais qu'importe le détail! En eut-elle conscience, seulement? Elle n'a qu'une pensée, c'est que Talleyrand doit être ministre. Il le sera bientôt, comme elle l'a si fortement souhaité.
Telle est, à peu près (avec plus de respect, de notre part, pour la langue française et moins d'exagération dans les termes) la manière dont les choses furent exposées par Barras, afin d'établir comment, à la suite de quelles démarches, de l'intéressé d'abord, de Benjamin Constant ensuite, enfin de M"'^ de Staël, « l'évèque » parvint à être ministre du Directoire.
Combien différemment celui-ci a-t-il rapporté les mêmes faits, avec combien plus de réserve et })lusde concision! Le méridional Barras dut imaginer des paroles qui ne furent pas dites, des gestes qui n'eurent pas occasion de se manifester, des bassesses à son égard dont ne se rendirent pas responsables envers leur propre dignité Talleyrand et M""' de Staël. Où est la vérité? Il fallut, d'après lui, recommencer l'assaut, quatre fois, au moins, pour obtenir de sa lassitude ce qu'il avait horreur d'accorder. Talleyrand donnerait à entendre tout simplement qu'on le pria d'accepter le portefeuille, qu'il hésita à s'en charger, qu'une telle confusion des partis ne l'y encourageait guère, mais qu'il ne s'y refusa point, cependant, après réflexion. Barras affirme que M""^ de Staël, dans une crise d'émotion épileptique, lui avait dépeint son noble ami abso-
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lument sans resspurces, désheuré, perdu et ne parlant d'autre chose que d'aller se jeter dans les Ilots de la Seine, si on ne lui procurait pas des moyens d'exister, si lui, le glorieux Directeur, ne le nommait pas immédiatement ministre (1). Talleyrand, sans intention visible de dénigrement, rapporte, au contraire, que ce fut Barras qui avait trahi, en sa présence, un certain embarras. Puis, racontant qu'au moment d'une première visite, en sa petite maison de Suresnes, où le Directeur l'avait invité à dîner, la nouvelle d'un accident subit et douloureux était venu frapper le cœur sensible de son hôte, et que c'était encore lui. Barras, l'homme passionné, qui pleurait, sanglotait, et l'associait à son deuil en l'embrassant avec une force singulière. Il n'y avait pas deux heures que celui-ci le connaissait, et Talleyrand put croire qu'il était, à peu de chose près, ce que Barras aimait le mieux.
Et maintenant, le troisième témoignage, qui démontrera, une fois de plus, combien il est malaisé d'obtenir la note juste, en histoire, alors que les récits des personnages intéressés à la fournir présentent, sur un seul point, des oppositions aussi flagrantes. M""' de Staël, qui était franche sans être toujours vraie, ne confessa jamais qu'elle eût rendu de telles visites à Barras. Elle s'était préoccupée de Talleyrand sans doute; elle appréciait ses mérites et les services qu'il était capable de rendre à la diplomatie gouvernementale (2). Mais elle s'était simplement reposée, à ce qu'elle
(1) Talleyrand fut-il si pauvre, après son retour d'Amérique ? Avait-il cessé tout à fait d'a^'ioter, de spéculer, de gagner? N'avait-il pas quelques derniers fonds déposés dans plusieurs banques étrangères?
(2) « M. de Talleyrand était revenu d'Amérique, un an avant le 18 fructidor. Les honnêtes gens, en général, désiraientla paix avec l'Europe, qui était alors disposée à traiter. Or, M. de Talleyrand paraissait devoir être
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en publiait, sur le concours d'un ami, pour en i-endrc les raisons sensibles au Directeur.
Le vraisemblable est enire ces trois versions d'un même fait dont aucun des acteurs n'est d'accord avec les deux autres.
ïallevrand avait recherché, certaiuement, la plus prompte occasion possible de s'élever aux fonctions publiques, sous le régime existant. M'"^ de Staël était intervenue à [>ro|tos, avec sa chaleur d'àme accoutumée. Et Barras alors très menacé (on intriguait contre lui, on parlait de Tairêter) estima prudent de faire entrer son nouvel ami dans la prochaine combinaison ministérielle pour en recueillir, on sait quoi : des satisfactions momentanées et courtes, d'amères déceptions plus tard. Enfin nous aimons à penser que ses collègues voulurent bien faire entrer dans les raisons de leur choix des considérations comme celles-ci : que ïalleyrand avait de nombreuses et utiles relations en Europe: qu'il lui fut donné par ses rapports suivis avec des hommes, comme Choiseul et Yergennes, de pénétrer les mystères de l'ancienne diplomatie ; et que nul, en France, ne possédait une vue plus juste et plus sûre de celle (jue réclamait, dans une situation européenne aussi troublée,
ce qu'on l'a toujours trouvé depuis, un négociateur l'ort habile. Les amis de la liberté souhaitaient que le Directoire s'affermît par des mesures constilutionnelles et qu'il choisît, dans ce but, des ministres en état de soutenir le gouvernement. .M. do Talleyrand semblait, alors, le meilleur choix jiossible pour le département des affaires étrangères, puisqu'il voulait bien l'accepter. Je le servis efficacement, à cet égard, en le faisant présenter à Barras par un de mes amis, et en le faisant recommander avec force. M. de Talleyrand avait besoin qu'on l'aidât puur arriver au pouvoir ; mais il se passait ensuite très bien des autres pour s'y maintenir. Sa nomination est la seule part que j'aie eue dans la crise, qui a précédé le 18 fructidor, et je croyais ainsi la prévenir; car, on pouvait espérer que l'esprit de M. de Talleyrand amènerait une conciliation entre les deux partis. » (M"" de Staël, Considérations sur la Révolution.;
le nouvel ordre de choses, sorti de la grande mutation nationale de i7(S0 (1). Dès le jour de sa nomination, il écrivit à M'"® de Staël la lettre suivante, où ne se découvre qu'à demi sa joie réelle de l'avoir apprise :
« Me voilà donc encore ministre. J'ai des raisons de position pour en éU'e bien aise, des raisons de caractère pour en être fâché; c'est fort loin d'être un plaisir complet. J'irai vous voir, ce soir. Je vous remercie de l'extrait que vous m'avez envoyé. »
Talleyrand se rendit, le lendemain, au Luxembourg, pour y remercier Barras; et, le 28 novembre, il prit la succession de Charles Delacroix aux Atîaires extérieures.
On l'avait fait ministre par la grâce d'un accord soudain. 11 s'était rendu ministériel d'emblée. Il avait aussitôt revêtu le caractère et les dehors de ses fonctions, comme pour suppléer par son autorité propre au manque d'espace et d'initiative où le comprimaient les susceptibilités jalouses des gouvernants. Dès lors Talleyrand en imposait par une dignité naturelle et simple, inhérente à l'air de sa personne, à tout son maintien, et qui respirait jusque dans ses façons d'être insouciantes et détachées. Tout en laissant envahir son cabinet d'audience, sa chambre, sa maison, il avait une manière, qui ne se définissait point, de tenir respectueux et déférents les gens les moins disposés à le paraître. Il s'en souviendra, sur le tard, non sans un retour d'intime satisfaction. Ses proches l'entendront le leur rappeler : « J'ai été ministre, sous le Directoire; toutes les bottes ferrées de la Révolution ont traversé mon antichambre,
(Il Cf. Pallain, Le Minisli're de Talleyrand sotia le Directoire, introd.
sans que jamais personne ail imaginé d'être familier avec moi » (1).
L'un de ses premiers actes officiels notoires fut la circulaire diplomatique, où il se chargea d'expliquer aux cabinets de l'Europe le coup d'État du 18 fructidor. La répression avait étr rigoureuse sans être cruelle, contre les monarchistes et les « clichiens » soudovés par l'étranger. Les attaquants n'auraient pas eu la main plus légère s'ils avaient été les vainqueurs (2). Pichegru déporté n'en fardait pas l'expression : « Si nous avions vaincu, les révolutionnaires n'en eussent pas été quittes pour la déportation. » A la suite de fructidor, une sorte d'explosion révolutionnaire s'était produite dans tout l'occident de l'Europe, en Irlande, en Hollande, sur le Rhin, au Piémont, à Rome, à Naples, de sorte que, selon le mot de Michelet, la France était apparue dans toute la majesté d'une République mère entourée de ses fdles. Ombres passagères, fantômes de républiques et qui s'évanouiront, au premier tremblement du sol!... S'associant à la politique du Directoire, Talleyrand s'appliqua à justifier par ses dépèches aux représentants de la France, en des termes fort habiles,
(1) Il y eut des exceptions pourtant, dont il ne plaisait pasà sa mémoire de se souvenir. Rewbell, usait-il de formes si correctes et de tant de considération dans les mots, un matin, où, à la suite d'une violente discussion, il lui jetait uneécritoire à la tête en lui criant : « Vil émigré! tu n'as pas le sens plus droit que le pied! » Au reste, Rewbell avait tort de reprocher à Talleyrand le manque de rectitude de sa démarche, lui dont les deux yeux divergeaient d'une si terrible manière. Talleyrand le lui fit bien sentir et ce fut sa juste revanche. Rewbell lui demandait comment allaient les choses : « De travers, monsieur, comme vous les voyez », répondit-il.
(2) On reprochera presque au Directoire d'avoir usé de mollesse, à l'égard des royalistes, qui avouaient leur alliance avec les Anglais. Malgré Barras et le général Augereau, La Réveillière voulut qu'on les épargnât plus qu'ils ne l'auraient épargné lui-même.
cette victoire du grand parti républicain sur les menées royalistes :
« Vous direz que le Directoire par son courage, par rétendue de ses vues et le secret impénétrable, qui en a préparé le succès, a montré au plus haut degré qu'il possède l'art de gouverner, dans les moments les plus difificiles. » ~~
Une si belle flamme se dépensant au service du régime instable, dont il détenait un des ressorts, ne l'empêchait pas de regarder plus loin dans l'avenir et de suivre avec une curiosité particulièrement éveillée la course victorieuse du futur chef de la France dans les plaines de l'Italie. Les vues qu'il apportait au département des Affaires étrangères, ne s'étaient pas écartées de leurs principes, depuis que les armées de la Répu-r blique, sans avoir eu besoin d'attendre l'apparition de Bonaparte en 1796, avaient libéré le territoire national et porté ses frontières jusqu'aux limites extrêmes tracées par la nature. Telles les avait-il posées, quand la Révolution avait à repousser l'effort de l'Europe coalisée, telles aurait-il souhaité qu'elles fussent reconnues justes sous le Directoire et après le Directoire. La Savoie acquise, la Belgique revenue à la France comme un dernier et précieux lambeau de Tapanage JMarie de Bourgogne, que vouloir de plus? Le territoire français ne se trouvait-il pas assez ample, assez plein dans son harmonieuse composition (1)? Il avait atteint le point terminus que sa vraie grandeur, que la juste mesure de ses forces permettaient de lui désirer. Aller au delà, c'était détruire
(1) Vergennes disait en 178'i :
« La France, constituée comme elle l'est, doit craindre les agrandissements bien plus que les ambitionner; plus d'étendue serait un poids placé aux extrémités qui en affaiblirait le centre. «
178 LE PRINCK DK TALLEYRAND
\esr belles proportions naturelles du pays, c'était entamer une politique de conquête aux réactions inévitables.
Cependant, l'élan élait imjtrimé. Les événements allaient plus vite et frappaient plus tort que les nieillleures raisons d'État. Pai* delà les Alpes, le général en chef de l'armée d'Italie poursuivait une action militaire éblouissante. Sur le même sol éternellement convoité et pour des fins non moins problématiques il renouvelait, à plus grands coups, les tentatives multipliées des anciens rois de France, de Charles YIII à Louis XJV. L'enchaînement en paraissait si merveilleusement conduit! L'éclat de ces faits d'armes jetait de si beaux feux que la prudence d'un Talleyranden était elle-même fascinée.
C'est entre les préliminaires de paix, à Léoben, et la signature du traité de Campo-Formio qu'il était devenu ministre. Bonaparte en avait félicité le Directoire et lui avait envoyé, à lui Talleyrand qu'il n'avait jamais vu, une lettre fort obligeante. Les rapports étaient entamés. La correspondance était ouverte. Talleyrand possédait l'art de louer et de répondre aux louunges. De son écritoire s'envolaient à l'adresse du vain<|ueur les tours de phrases les plus flatteurs, rappelant les finesses de Voltaire encensant Frédéric (1). 11 y glissait
(1) B J'ai l'honneur de vous annoncer, général, que le Directoire exécutif m'a nommé ministre des Relations extérieures. Justement effrayé des fonctions dont je sens la périlleuse importance, j'ai besoin de me rassurer par le sentiment de ce que votre gloire doit apporter de moyens et de facilités dans les négociations. Le seul nom de Bonaparte est un auxiliaire, qui doit tout aplanir. Je m'empresserai de vous faire parvenir toutes les vues que le Directoire me chargera de vous transmettre et la Renommée, qui est votre organe ordinaire, me ravira souvent le bonheur de lui apprendre la manière dont vous les aurez remplies. » Correspondance inédite et o/ficielle de Napoléon Bonaparte avec le Directoire, les rninistres, etc., Paris, 1819, " vol. in-8°. I
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de ees mots à longue portée, qui devancent lu l'ortune «'t font penser au courtisan, dont l'instinct averti |)ressent l'approche du maître.
Le gouvernement républicain ne considérait pas avec une égale sérénité les espérances et les intérêts en foule,, ({ui se serraient autour de l'unique Bonaparte. Lazare Hoche, le seul homme qui eût été capable d'arrêter la contre-révolution, s'il eût vécu, avait signalé, pour qu"on s'en gardât, l'astre inquiétant qui s'était levé vers l'Italie. Avant que la victoire de Castiglione fût connue, il avait été question de rappeler Bonaparte à Paris. Puis, les fulgurants coups d'épée qui suivirent et les secours providentiels, que prêtèrent, en des instants critiques, au chef de l'armée d'Italie plein de tumulte et d'audace des généraux habiles et silencieux comme Masséna,. l'avaient rendu hors d'atteinte. Et maintenant, ces mêmes hommes, qui avaient tant à craindre de lui, devaient le couronner de leurs louanges et l'accueillir en triomphateur.
Après avoir signé, à Canipo-Formio avec l'Autriche, et n'avoir fait qu'une apparition au congrès de Bastadt, où restaient des questions en litige entre la Bépublique française et l'Empire, Bonaparte s'était rendu à Paris pour demander au Directoire des ordres, un nouveau champ d'action, une autre armée, sachant qu'à Paris on ne garde le souvenir de rien (I) et qu'il faut toujours forger du nouveau sur l'enclume de la popularité.
Dès le soir de son arrivée, il envoya, d'urgence, un aide de camp au ministre des Belations extérieures, dont l'assistance lui avait été précieuse, en cette grande alïaire
(1) Si sagace, d'ordinaire, Mallet Du Pan se pressait trop en escomptant déjà sa fin : « Ce Scaramouchc à tète sulfureuse, écrivait-il, est fini, décidément fini! »
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(le Gampo-Forniio(l); criait à dessein de lui mander sa visite et d'en connaître rinshint le jtlus favorable. ïalleyrand ayant fait répondre simplement qu'il Tattendrait, il s'annonça, })our le lendemain à 1 1 heures du matin. Plusieurs personnes, que Talleyrand s'était avisé de l)révenir, étaient présentes dans le cabinet, quand y parut Bonaparte. Le ministre se porta au devant du chef d'armée; et, en traversant le salon, il lui nomma M""^de Staël, à laquelle il prêta [»eu d'attention, n'aimant pas les discoureuses, puis, k navigateur Bougainville, qui rintëressa davantage, en sa qualité d'homme de mer, de géographe : à celui-ci il adressa quel(jues paroles obligeantes. Les commencements d'amitié ne sont que miel et suavité. L'entrevue fut parfaite, des deux parts. Talleyrand, qui l'avait devant lui, pour la première fois, ne se lassait pas de considérer ce jeune visage auquel allait si bien le reflet de vingt batailles gagnées, de la pâleur et une sorte d'épuisement (2). Bonaparte dans un état d'ouverture de cœur tout porté à l'expansion, à la confiance, ne tarissait point de paroles aimables sur le plaisir qu'il avait eu à correspondre, en France, « avec une personne d'une autre espèce que les Directeurs ». Premier remerciement à Barras, qui l'avait lancé dans cette carrière de gloire! Mais il ne s'en souvenait déjà )>lus et c'était sa façon de tirer Talleyrand d'une compagnie, dont il espérait bien le détacher tout à fait, l'heure sonnée.
Que le Directoire montrât de l'irrésolution à recevoir avec tous les signes de la joie un chef d'armée dont le brevet de général menaçait de se transformer bientôt
(1) V. le rapport de Talleyrand au Direotoiio sur le traité de Campo- Formio.
(2) Mcm., t. 1.
en brevet de dictateur et qui, récemment, dans les termes d'une courte harangue, sous les fenêtres du Luxembourg, avait ouvert cette perspective importune sur l'avenir que d'autres institutions pourraient être nécessaires à la France; oui, que le gouvernement des Cinq trahît un peu de répugnance à le suivre sur cette voie triomphale, qui ménagerait, au bout, de fâcheuses surprises, la raison en était fort naturelle et juste. Talleyrand, qui n'était pas exposé aux mêmes craintes ni soucis, eut le cœur plus dégagé à lui offrir, dans les salons du ministère, une soirée d'honneur pour fêter ses victoires d'Italie et la belle paix qu'il venait de conclure... Une paix, sur la durée et l'efiicacité de laquelle ne se faisait aucune illusion, d'ailleurs, cet homme perspicace, qui n'y voyait rien d'autre qu'une querelle de peuples momentanément assoupie.
Il était venu le prier lui-même, peu de jours auparavant, en. la petite maison de la rue Ghantereine. Bonaparte et Joséphine recevaient. Des compagnons d'armes, des écrivains, des politiques, emplissaient cette demeure trop étroite pour tant de renommée. L'un des fidèles de Bonaparte, un poète, Arnault le Tragique, était du nombre, lorsque s'y présenta le ministre. D'autant mieux put s'en souvenir l'auteur de Marins à Minlurnes,^ que Talleyrand le voulut bien favoriser d'une assez longue conversation : une causerie légère et décousue sur des sujets de littérature. Le diplomate y donnait son avis, en des termes concis et appuyés, à l'égard de certains philosophes du xviii'' siècle, de Chamfort particulièrement. Son interlocuteur eut de la surprise à l'entendre plutôt diminuer l'esprit et les talents de Chamfort, dont, pourtant, il avait su se servir, il n'y avait pas si longtemps. Lui gardait-il rancune d'une
ISil LE PT?1NCE UK TALLEYRANT)
indiscrétion rapportée : an mot de Chamfort, qui se nattait cravoir Irouvr, en l'évèque <['Autun, comme un organe de complaisance ])ar lequel il pouvait faire proclamer ses propres opinions? Toujours est-il qu'on lui servit l'éloge, à petite mesure, ce soir-là. Talleyrand ne quitta point le salon de Bonaparte, sans inviter Arnault au gala ])réj)aré, à l'hôtel Gallifet, en l'honneur de son illustre ami.
L'élite de la société de Paris s'y trouva rassemblée pour les plaisirs du bal et du souper. On avait orné luxueusement les galeries ministérielles; le goût en parut aussi bon qu'était ojjulent le faste déployé; chacun en félicitait celui qui en était, à la fois, l'hôte et l'embellisseur. Une parvenue haut arrivée se trouvait là, comme à sa place, et justement, en effet, puisqu'elle n'était rien moins que la femme d'un des cinq souverains de la République. Elle contemplait, elle admirait. « Cela a dû vous coûter gros, citoyen ministre, lui dit celle-là, M'"*" Merlin de Douai. — Pas le Pérou, madame, répondit-il, sur le même ton. » La demande et la réponse furent célèbres, le lendemain... L'aftluence a notablement grossi, avec l'arrivée de Bonaparte. Les curieux, les empressés, se poussent à son approche. v< Je vois là, dit-il tout bas à son poète, en lui [)renant le bras, nombre d'im[)ortuns tout jjrèts à m'assaillir; ils n'oseront pas entamer une conversation qui interromprait la nôtre. Faisons un tour dans la salle; vous me nommerez les masques (1). »
Il compte, en vain, échapper au péril. Le flot se resserre et l'investit. Le général est entouré de tous côtés. C'est à ce moment que Vincent Arnault, rendu à la
(1) Mém., t. I".
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liberté de ses pas, est abordé pair M'"*' de Staël et q«e prend naissance Tincident fameux de la soirée de Talleyrand : la rencontre de la Thalestris et de l'Alexandre modernes, le colloque intervenu entre eux et la blessure d'amour-propre qu'en reçut la première, pour ne l'oublier jamais, « — On ne peut pas, lui dit-elle, approcher votre général ; il faut que vous me présentiez à lui. » C'est une ouverture à laquelle il voudrait se dérober, connaissant les préventions de Bonaparte contre les femmes pensantes et écrivantes, et surtout contre l'esprit dominateur de M'""^ de Staël. Il use d'adresse, appelle son regard sur un autre point, s'eiîorce à la distraire de l'objet de son désir ; elle ne s'en laisse pas détourner, saisit le bras d'Arnault, et se fait conduire droit au cercle, qui entoure « le héros » ; elle s'ouvre un passage, puis attend l'effet de l'inévitable présentation. Arnault doit s'exécuter, sous le regard déjà mécontent de Bonaparte : « M'"'' de Staël, lui dit-il, prétend avoir besoin, auprès de vous, d'une autre recommandation que celle de son nom et veut que je vous la présente. Permettez -moi, général, de lui obéir. » On est intéressé, dès l'abord. Les gens en nombre se rapprochent. On veut entendre une conversation, qui ne peut être qu'extraordinaire entre de tels interlocuteurs. M'"*^ de Staël a commencé par exhaler son admiration en des compliments lleuris de lyrisme, mais qui paraissent emphatiques au héros; il y répond sur le ton d'une politesse froide. A l'expression impatiente de ses traits, à l'accent bref de sa voix, il est visible qu'il lui siérait d'arrêter là le dialogue. Mais ne l'entend pas ainsi M""* de Staël, que ces nuances et détails n'arrêtent pas, et qui s'est promis d'engager avec Bonaparte une discussion en règle. C'est alors que, lui ayant fait entendre
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assez clairement qu'il était, pour elle, le premier des hommes, avec la supj)Osition qu'il lui répondrait, devant cette assemblée brillante, qu'elle était, pour tous, la première des femmes, elle s'attira la réplique, — que nous n'avons pas à répéter, parce que personne ne l'ignore, — peu courtoise, peu spirituelle, mais qui avait été, de la part de Bonaparte, une rebutVade voulue. Elle était retombée de très haut. On souriait, autour d'elle, d'une boutade, qui n'était pas précisément un trait de bonne compagnie. « Votre grand homme, ditelle en soupirant, au poète Arnault, est un homme bien singulier. » Mais, par quelle illusion s'était-elle imaginée qu'il admettrait, au monde, une seconde étoile, rivale de la sienne, fùt-elle femme ou Muse? Tel avait été le fait saillant de la soirée donnée en 1799, par Talleyrand, ministre du- Directoire, au signataire du traité de Campo-Formio.
Parmi ces délices, Bonaparte ne s'endormait point. Il activait ses démarches auprès du gouvernement de la République, afin d'être investi d'un commandement, qui lui fournît d'autres titres à dominer ses contemporains et l'histoire. Éludant, après s'y être d'abord préparé sérieusement, la grande succession de Hoche, que lui réservait le Directoire, c'est-à-dire le commandement de cette expédition en Irlande, dont le dessein était d'atteindre l'Angleterre chez elle, au cœur de sa puissance, il s'était dégagé d'une aventure généreuse, mais que rendait douteuse la désorganisation de la marine, et dont le succès, au reste, n'eût été que pour la France, sans qu'il fût assez sûr d'y gagner, pour luimôme, le prestige unique, l'auréole. Il visita les ports, examina la côte, traça des plans, envoya des rapports, et s'arrêta là, pendant qu'éclatait à propos la crise de
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prairial. C'est en ce moment de trouble, de falij^ue, d'indécision, (jifil proposa l'idée de conquérir l'Egypte. Il en avait longuement conféré avec Talleyrand, qui devait s'y prêter d'une manière directe, accepter en personne une ambassade à Gonstantinople, ou l'aller rejoindre au Caire en vue de négociations à foire naître ou à suivre avec les agents de la Porte ottomane, et qui lui en avait donné la ferme promesse, tout en se réservant de n'aller pas jusque-là et de rester à Paris.
L'expédition du Levant n'était pas une idée neuve pour les Directeurs. Ils en avaient envisagé, plusieurs fois, le projet. Bonaparte et Talleyrand, déjà complices, avaient le champ pré[)aré. Le premier exposait ses vues, les colorait des couleurs les plus prestigieuses et les dévelop{>ait avec une chaleur d'accent, qui ne manquait pas d'impressionner. Aux membres du Directoire soupçonneux il représentait la terre des Pharaons comme une colonie merveilleuse valant à elle seule toutes celles que la France avait perdues et comme un point stratégique de premier ordre, d'où l'on pourrait porter de grands coups à la puissance des Anglais dans l'Inde. Le second appelait à l'aide des considérations d'ordre multiple. Il avait mandé au nn'nistère Magallon, qui avait résidé trente-six ans en Egypte, et, au moyen des notes qu'il avait reçues de la main de cet autre Dupleix, comme il l'appelait, il ébranlait la sagesse des hésitations. Il ajoutait à ces arguments les rapports de Poussielgue sur sa mission de Malte. Et se plaçant enfin sur le terrain diplomatique, il découvrait du premier coup, selon les justes expressions de Sorel, l'expédient ingénieux dont, par la suite, ont usé tous les négociateurs, qui auront voulu préparer la domination de l'Egypte : intervenir, au nom de la
Porte, et à litre d'allié, au iiioins d'ami, s'y établir en protecteur, y rester en uiaîti'e. Et Bonaparte re|)renai1 ensuite ses discours. 11 ne jiaraissait occupé que des intérêts de la France, n'oubliant rien, sauf de dire qu'il n'obéissait qu'à sa passion et ne tendait qu'à sa gloire. 11 s'était fait écouter. A^ainement La RéveiMière avait-il percé les raisons de Bonaparte en démontrant à ses collègues l'inopportunité d'une pareille entreprise, au moment où se réveillait le péril d'une guerre européenne. On ne se rendit point à la force de ses démcwistrations. Et Bonaparte, dont Talleyrand avait soutenu les visées avec une fougue peu habituelle à cet homme de froideur et de prudence, Bona})arte l'emporta auprès des Cinq, trop satisfaits, croyaient-ils, d'amortir en l'éloignant les effets d'une ambition toujours remuante et qu'ils n'étaient pas en mesure de contenir.
Avant de quitter Paris et la France, pour tentei' l'aecom plissement de son rêve oriental, Bonaparte alla prendre congé du ministre des Relations extérieures. Le jour oîi il se présenta, Talleyrand gardait le lit, assez soutirant. 11 le reçut, néanmoins, l'engagea à s'asseoir tout auprès de lui, Tinterrogea sur ses desseins, ses espérances, et, comme il y répondait, à cœur ouv-ert, lui prêta une oreille attentive. Bonaparte s'abandonnait à l'inspiration du moment. En l'épanchant, il se pai'lait à lui-même, avec toute la chaleur de sa jeunesse emti'eprenante; puis, des visions lumineuses où l'avait emporté son imagination il était revenu à des détails plus positifs : les obstacles que ne manqueraient pas de lui susciter ses ennemis ; des soucis de son intimité ; les embarras enfin, que lui causaient des inquiétudes d'argent. Il avait mis, devant lui, toute son existence à découvert.
Alors, Talleyrand, qui avait réfléchi en récoutant, lui dit avec simplicité :
« — Tenez, ouvrez mon secrélaire, vous y trouverez cent mille francs, qui m'appartiennent, ils sont à vous, pour ce moment; vous me les rendrez, à votre retour. »
Une telle marque de confiance était rare, comme les circonstances qui la provoquèrent. Plein de joie, l3onaparte lui sauta au cou; il n'avait pas de termes assez expressifs ni assez chauds pour l'assurer de sa gratitude immense et sans fin.
Plus tard, les deux interlocuteurs auront à en reparler. Passé premier consul, iVapoléon aura rendu l'argent; devenu empereur il aura conservé le souvenir, sans la reconnaissance, du service rendu.
« Quel intérêt, demandera-il à son ministre d'alors, oui quel intérêt pouviez-vous donc avoir à me prêter cet argent? Je l'ai cent fois cherché dans ma tête et je ne me suis jamais bien expliqué quel avait pu être votre but?
» — C'est que je n'en avais point, répliquera Talleyrand. Je me sentais très malade, je pouvais fort bien ne vous revoir jamais ; mais vous étiez jeune, vous me causâtes une impression fort vive et pénétrante, et je fus entraîné à vous être utile, sans la moindre arrièrepensée.
» Dans ce cas, si c'était réellement sans prévision, c'était une action de dupe. »
De Talleyrand ou de Bonaparte, lequel eut le mot tout à fait sincère? Ni l'un ni l'autre peut-être. Bonaparte, parce qu'il ne croyait pas à un mouvement de cœur dégagé de tout calcul, Talleyrand parce qu'il avait le coup d'œil trop avisé pour n'avoir pas clairement pressenti l'avenir de l'homme, sur la destinée
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duquel il avait risqué cet enjeu. Car, nous le savons, malgré qu'il eût un certain fonds d'indulgence et de bonté, le prince de ïallevrand, en politique, n'eut jamais la protection facile, sinon pour les heureux. « On ne fait rien que par calcul ou par goût » : ce mot de M'"° de Yernon, il l'aurait pu dire; car il le justifia cent et cent lois par ses actes. Le certain est qu'il n'y avait pas eu mal donne en la partie.
Talleyrand était rentré dans ses bureaux. Pendant celte courte phase de l'histoire de la Révolution où le Directoire eut, en face de l'Europe, une véritable grandeur, jusqu'au renouvellement furieux de la guerre, après l'assassinat des plénipotentiaires français de Rastadt, il mêla son nom, sa signature, à des actes importants. De gré ou par ordre, il avait participé au renversement du pape, à la Révolution helvétique et mené diverses négociations avec les États-Unis, avec le Portugal et avec la ville libre de Hambourg. S'il ne put empêcher les fautes commises, et par lui signalées, aux préliminaires de Léoben ni mener à bien, comme il s'y employa de tous ses moyens, les négociations de Lille, quand la paix avec l'Angleterre était possible et les intentions de lord Malmesbury abordables; s'il dépensa vainement les efforts de son génie à prévenir le choc de la seconde coalition, qui éclata sous son ministère, c'est qu'en réalité il n'avait pas été le maître de conduire, comme il l'aurait souhaité, la politique étrangère de la France; que les Directeurs, avaient à plusieurs reprises, modifié l'esprit et le système de ses démarches diplomatiques aussi bien du coté de l'Angleterre que du côté de l'Aatriche; et que ses instructions avaient été souvent traversées par les fantaisies de ses propres agents. Aussi bien, comme nous l'avons
nolé précédemment, le Directoire n'abandonnait qu'une part d'action personnelle aussi réduite que possible au ministre des Relations extérieures. Sous son prédécesseur Charles Delacroix, les affaires arrivaient à ce département toutes décidées. De même Talleyrand n'avait qu'à en surveiller l'expédition; mais souvent, il la suspendait, la retardait, par cette tactique prudente dont il usera tant de fois, sous Napoléon, et qui lui permettait, le premier à-coup passé de violence ou d'absolutisme, d'adoucir la rédaction. Il signait, parafait, et ne décidait guère en premier ressort. Sa clairvoyance n'en était pas moins attentive à suivre les démêlés où étaient engagés l'action, le nom de la France. Et, certainement, il eût épargné bien des convulsions à son pays, et à l'Europe, s'il eût obtenu comme il parut le désirer, en 1798, de faire partie du gouvernement exécutif, au lieu d'être un commis ministériel à ses ordres (1).
Ses devoirs remplis, dans la mesure du possible, il se mêlait à la société du Directoire, qui lui offrait un
(1) Le 25 mars 1798, le minisire plénipotentiaire de Prusse, Sandoz, écrivait à sa Cour : « Quel bien ne serait-ce point si Talleyrand entrait dans le Directoire! On en parle, aujourd'liui, comme d'une nomination possible, et il est assez habile pour en éloigner l'idée, afin de ne pas élever des intrigues contraires, si la majorité du Conseil lui était acquise. Je crois connaître assez ce ministre pour être convaincu que son système serait extrêmement favorable à la Prusse et au repos de l'Europe. Plus d'ébranlement, dès ce moment, et plus de commotion, quelles que fussent même les contradictions qu'il pourrait essuyer de Rewbell; sur certains objets, il aurait l'art de le ramener à ses idées ou d'obtenir la majoritédes suffrages. » Le 11 avril, le même diplomate ajoutait : < Un nommé Jarry avait placardé un libelle horrible contre lui, le dénonçant comme un faux républicain et indigne de siéger dans le Directoire. Je l'ai dit et je le crois : son entrée dans cette première magistrature de la France mettrait lin aux convulsions futures de l'Europe. »
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autre champ d'observations, celles-là purement récréatives. Ainsi dans tout spectacle bien réglé \e ballet ou k, comédie entrecoupent agréablement les parties sérieuses du drame.
Fréquenter la maison de Barras était encore son devoir et son plaisir. On y recevait bien. On y dînait copieusement et délicatement. Le dirons- nous? Le chef des cuisines du proconsul, dont les menus avaient les honneurs de la publicité (1), exerçait dans le monde une prépondérance spéciale, que nul ne contestait parmi les habitués du Luxembourg. Talleyrand y donnait son suffrage, et cette louange était de valeur, en la matière. Il n'était pas plus insensible aux plaisirs de la table que rebelle aux attraits de la volupté.
Des mets d'une composition ratlinée intéressaient son jugement et l'invitaient à des commentaires ingénieux, dont on faisait toujours grand cas. Sa table môme était citée, depuis que les fonds du ministère avaient ramené chez lui l'abondance.
Au Luxembourg, redevenu palais après avoir été prison, mais encore si dévasté, si vide de meubles, quand vint s'y établir le Gouvernement des Cinq, s'étaient réinstallées les habitudes hospitalières. Il fallait à Barras, à ce gentilhomme de la Révolution, qu'on a représenté sansjustesse comme un Alcibiade de caserne, et plus approximativement comme le Lauzun du Directoire, du luxe, de l'élégance, de la distinction. Il aimait la tenue et savait l'imposer, tout autant qu'il y
(1) L'un de (eux-là, où s'inscrivait, à la bonne place, une certaine balotline d'agneau en miretle, où de très particuliers filets mignons à l'essence d'anchois s'accompagnaient d'une non moins réussie tourte aux rognons de coq et de croquettes de faisans, qui ne devaient être non i)lus si méprisables, mériterait de revivre sur la carte à dîner de nos modernes disciples d'Apicius.
|:)Ouvait prétendre par lui-même, et dans ces milieux, en ce temps! Aux meilleurs soirs, délectables étaient des réunions comme celle-là, où laisaient feu de tout leur (^sprit des hommes tels que Talleyrand, Montrond, Laflitte. Dupât y, et de toutes leurs grâces des femmes enjolivées de mille agréments. Les maris de cellesKîi, pour la plupart, manquaient à l'appel du nom; mais on ne s'amusait point à regretter les absents. M^'^'de Navailles, ci-devant duchesse d'Aiguillon, de Carvoisin,. de Kreny, de Mailly-Château-Renaud, et la vicomtesse Joséphine de Beauharnais, tenaient le haut du couvert, sans que fussent oubliées, aux bonnes places, la vive Hamelin, l'entreprenante ïheresa, la romanesc[ue Elise Moranges, l'impressionnable Hainguerlotet l'inexplicable Récamier. Cette dernière s'excusera, dans un autre temps, d'avoir été de leur compagnie et le démentira presque. Sa nièce, l'auteur des Souvenirs (1) contestera qu'elle ait jamais fait partie de la société du Directoire ; on ne l'aurait vue qu'une seule fois (encore était-ce pour un bal de charité), au printemps de 1790, chez le vicomte de Barras. Elle y fut, cependant, et plus souvent et dès la première année de ce régime honni par des scrupules tardifs. Car voici l'impression, qu'en avait recueillie toute vive un témoin qui n'était pas payé pour le dire : « Un jour, je me trouvais au bas de l'escalier conduisant aux appartements occupés par le citoyen Barras, lorsque je vis trois dames se présenter et en franchir les marches avec légèreté. Leur beauté, l'élégance de leur mise, qui, suivant la mode d'alors, voilait leurs charmes sans les dissimuler, me figuraient les trois Grâces de la mythologie; je croyais
(il M"" Charles Lenormant.
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les voir encore, cju'elles avaient disparu. Je sus après que c'étaient M"'*' Tallien, Bonaparte et lîécamier, et qu'elles venaient habituellement orner 1 es salons de directeur : nouveau genre de surprise pour moi, qui le prenais pour un républicain des plus austères (1). «Quoi qu'elle en ait dit et fait écrire, elle y dansa le cotillon, la douce Juliette, avec M"'^ Tallien, et fort avant dans la nuit.
Tous les éléments masculins ou féminins de celte société n'émanaient pas, on le pense bien, d'une essence irréprochable. Il se glissait là, comme chez la belle thermidorienne, en sa « chaumière » du Cours-la-Reine, des gens un peu de toutes les façons, des roués, des agioteurs, des munitionnaires en chasse de^concessions, des « conventionnels errants », des hommes d'État en disponibilité et de moindres, qui formaient un étrange amalgame de consciences déjà vendues ou ne demandant qu'à l'être. Mais il convenait de ne se montrer ni trop ditïicile, ni trop délicat sur les hasards de la rencontre : tous ceux qui recherchaient ou voulaient conserver les faveurs du Directoire n'avaient pas d'autre choix ni de meilleur chemin paroii passer. Du « Luxemboui'g » on se rendait à « la Chaumière » et de la Chaumière au Luxembourg, indifféremment. Chez la madone païenne c'était la même compagnie, un peu plus panachée d'artistes, de chanteurs, de femmes douteuses mais si joliment habillées parce qu'elles l'étaient si peu!
Talleyrand s'y montrait. 11 ne pouvait que rendre les armes aux splendeurs corporelles de la Tallien. Au demeurant, il la savait instruite, entendue aux choses de l'esprit comme aux procédés et manèges de l'art de
(1) Besnard, Suucenlrs d'un nonagénaire, 146.
séduire, capable de parler et d'écrire bien. N'avait-elle pas, en un jour de hardiesse, improvisé un véritable discours, et qui fut très applaudi? C'était, sous le proconsulat de Tallien, dans l'église des Récollets, à Bordeaux.. . On ne résistait pas à l'attraction de sa personne; chacun cédait à cet ascendant frivole comme à l'une des lois de l'époque. Aussi vivement que les autres, Bonaparte était venu se brûler à la lumière. Il avait été présenté chez elle, quelque temps avant le 13 vendémiaire, et de tous ceux qui composaient son salon, il était peut-être le moins en évidence et le moins rente. Taciturne, enfermé dans ses méditations, son sérieux habituel s'animait et s'égayait auprès d'elle. On se rappela qu'un soir, prenant le ton et les manières d'^un diseur de bonne aventure, il s'était emparé de la main de M"^" Tallien, et avait débité, dans le feu d'une gaieté soudaine, mille folies. Il n'aurait tenu qu'à elle de l'attacher à son char, si elle eût bien voulu favoriser de son attention particulière cet officier malingre (1), chétif d'aspect, désargenté, et qui tout à l'heure encore devait accepter de Barras une sorte d'aumône pour se vêtir. En réalité ce n'était qu'après avoir manqué le siège de ses charmes qu'il s'était tourné, cet homme de guerre, contre Joséphine.
Celle-ci avait ouvert, depuis 1795, son salon de la rue Ghantereine. Elle avait signé son bail, le 30 thermidor an III, encore bien à court de revenus, bien endettée, mais se fiant au hasard propice, autrement appelé la Providence, ou à la complaisance des amis, pour l'aider à soutenir son train de maison. En attendant elle compte à son actif plus de toilettes que de meubles; elle roule
(11 Sa figure osseuse était si amaigrie qu'elle en paraissait décharnée; des yeux pétillants do clialeur animaient ce pâle visage.
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en équipiige el manque de vaisselle; elle déploie, dans les belles occasions, ce luxe d'apparat qui })lail a ses goûts de créole, mais vit du superllu aux dépens du nécessaire.
L'aninialion n"e.sl pas très grande en l'hôtel de la rue Chantereine. Parfois, Barras y amène des gens de sa suite, s'il ne préfère les traîner après soi, dans ses aiiparitions devenues plus rares à la maison de campagne de Joséphine, celte maison de Groissy, qu'il alimente de victuailles et du reste. Aux soirs coutuniiers, tranquillement se réunissent autour de M"'^ de Beauharnais des gentilshommes un peu compromis dans les préludes révolutionnaires, sans y avoir rien perdu de. l'air ni des façons de la meilleure compagnie. Ségur, Montesquieu, Caulaincourl, sont de ceux-là causant avec esprit et douceur, habillant d'une couleur aimable les anecdotes du jour. Mais quelqu'un va venir, qui s«' chargera de jeter du mouvement et du feu dans celle atmosphère trop calme. C'est un protégé de Barras, commençant à s'émanciper de sa tutelle, un jeune oiiieier corse bombardé général en second de l'armée de l'intérieur. Bonaparte est entré, pour la première fois, chez Joséphine de Beauharnais: on l'y reverra souvent en peu de jours, et il y restera, pour en faire bientôt la maison la plus remuante et la plus encombrée de visiteurs de tout Paris.
Les réunions des merveilleuses et des belles amies du Directoire n'étaient pas les seules qui fussent en évidence. Il en était un petit nombre d'autres où s'appliquait à former centre ce qui restait de « beau monde », à Paris. Comment oublierait-on, en premier lieu, la sphère où régnaient les « dames constitutionnelles », M'"*^ de Staël en tète? Quand on avait connu le temple