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domestique où vaticinait la lille de Neclier, le cercle constitutionnel de riiùtel de Salm, la petite chapelle du conspirateur Antonelle, les salons de la sensible M""" de lieaumont, de M'"^ de Viennay, d'Ouvrard et de Talleyrand, on avait à peu près achevé le tour des maisons recevant, à Paris, après celles que nous avons déjà parcourues. Sous de différents costumes et de différents tons, on y revoyait, parsemées, toutes les fractions en vue de la société parisienne jouant de préférence chez M""^ de Viennay (1), combinant des chances chez la Tallien, calculant chez Ouvrard, conspirant chez Antonelle, « voyant venir i> chez Barras, ou passant le meilleur de la soirée à persifler chez l'ex-abbé de Périgord. Le groupe dominant était bien le bureau d'esprit, que présidait Germaine Necker, baronne de Staël. Les ambassadeurs des puissances et les étrangers de marque y rejoignaient les gens de lettres les plus renommés par leurs talents et les hommes politiques les plus en montre. Naguère avaient brillé, dans ces lieux, Barnave, les Lameth, et Duport. Puis, Marie-Joseph Chénier, Talleyrand, Thibaudeau, Rœderer, Benjamin Constant. Camille Jordan en étaient devenus les principaux satellites, avec Narbonne, que n'avait pas encore touché ce que j'appellerais une demi-disgrâce et qui gardait la place de faveur dans la maison. On s'honorait aussi d'y entretenir des rapports d'estime avec Lanjuinais, Boiss}^ d'Anglas, Cabanis, Garât, Daunou, Tracy, tout le cercle des républicains modérés, qui aspiraient à laver les traces sanglantes de la Terreur et à reconstituer la société sur les bases de l'ordre et de la justice.
il) « On joue beaucoup; peut-être n'a-t-on jamais joué si gros jeu; l'amour excessif du vin et du jeu est une suite nécessaire des révolutions. » {Journal dit Temps.)
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11 se faisait un grand Ijruit de paroles, chez M*""^ de Staël. Dans son entourage s'agitaient des espoirs confus, des projets sans direction précise, des ambitions trop incertaines de leur i)ut et qui eurent le malheur de chercher ce point fixe sur un terrain, d'où ne pouvait surgir que la dictature. Pour le moment, les amis de M'"" de Staël se disaient constitutionnels et tendaient à consolider le Directoire, en l'honneur du principe et tout en méprisant les directeurs. Croyant en la puissance de la parole, parce qu'elle était entourée d'orateurs, se fiant en l'autorité de l'éloquence écrite parce qu'elle disposait de cette force, elle-même, en son salon, tenait école de gouvernement.
Pendant que de nobles esprits se livraient à ces discussions théoriques, sans autre fièvre que celle de l'idée, des événements se préparaient, qu'on n'aurait pas attendus si tôt. Talleyrand en était mieux informé. On l'en avait averti des premiers pour qu'il y mît aussi la main. Depuis quelque temps, on ne le voyait plus si régulier, aux assemblées du cercle constutitionnel. Il se tenait à la campagne, clos entre ses murs, discret, dans l'expectative de l'heure qu'il aurait à choisir pour reparaître. Car, il avait quitté du même coup le ministère et Paris.
Mais, nous devons dire comment il avait cessé d'être ministre.
Au moment de ses tractations diplomatiques avec le Portugal et la ville hanséatique de Hambourg, il s'était attiré des suspicions sinon des reproches formels de vénalité. Il n'était pas arrivé à s'en blanchir entièrement, que de nouvelles imputations, aggravant les précédentes, avaient étendu la tache jetée sur sa conduite. On parlait, cette fois, de marchandages déguisés, entre ses agents et les envoyés des Etats-Unis.
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Des diHiciiltés s'étaient élevées, il y avait déjà plusieurs années, entre le gouvernement de Paris et la jeune république américaine. Washington ne se sentait plus, en 1792, dans cet état d'àme où l'avait laissé la scène des adieux avec La Fayette, lorsqu'il lui disait, en le serrant contre son cœur : « Avec vous, il me semble voir s'éloigner de moi l'image de cette généreuse France, qui nous a tant aimés et que j'ai aimée en vous aimant. » Les excès révolutionnaires l'avaient fortement indisposé; et ses conseillers fédéralistes, animés de sympathies persistantes pour l'Angleterre, avaient appuyé sa résolution très ferme de maintenir les États-Unis complètement en dehors des luttes qui déchiraient la France et l'Europe. Un envoyé du gouvernement révolutionnaire, délégué aux États-Unis pour solliciter l'appui moral et matériel de la libre Amérique, rendue telle par le secours des armes françaises, le citoyen Genêt n'avait trouvé que froideur auprès du monde officiel. Et comme, au contraire, les populations lui faisaient fête, de Gharlestown à Philadelphie, Washington avait pris le parti de publier, le 22 avril 1793, une proclamation de neutralité, afin d'empêcher ces sympathies envers la France de revêtir des proportions excessives et dangereuses. Puis, s'étaient produits des heurts plus sérieux, des chocs de susceptibilités, à travers l'Atlantique. Sous la présidence de John Adams avaient grossi les contestations jusqu'à provoquer des commencements d'hostilités. Le gouvernement français ne pouvait pardonner aux fédéralistes la signature du traité Jay, dont les stipulations relatives au commerce des États-Unis et de l'Angleterre furent dénoncées comme une violation formelle des accords signés, en 1778, entre l'Amérique et la France. Des ordonnances
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très rigoureuses avaient été édictées contre les navires marchands américains. Les saisies s'étaient multipliées. Une guerre maritime semblait inévitable entre les deux républiques. Mais John Adams avait eu le bon esprit de ne pas recourir aux moyens extrêmes, tant que la voie restait ouverte aux solutions pacifiques. Les États- Unis avaient envoyé des commissaires, à Paris, en vue d'apaiser le Directoire sur quelques abus de la neutralité. La conversation avait commencé par les préliminaires habituels de politesse; et, presque aussitôt des agents officieux de Talleyrand : Bellamy, Saint-Foix, Montrond, André d'Arbelles s'étaient entremis, de toute leur finesse, pour faire comprendre aux mandataires américains que de premières douceurs, un peu d'argent tiré de leur poche, faciliteraient beaucoup les négociations. C'était une pratique passée dans les habitudes secrètes de la diplomatie d'alors et que semblait excuser, en la circonstance, la pénurie d'argent du Directoire. Toute transaction d'importance se terminait rarement sans avoir été précédée d'une « douceur », comme nous venons de le dire, et comme on appelait le don, de la main à la main, d'une certaine somme en bon métal allant au ministre ou aux membres du Directoire. Bien de ces petits arrangements s'étaient manigancés le mieux du monde et sans que personne réclamât. Mais, il y eut toujours des curieux aux portes. Puis, ces gens des États-Unis, que n'avait pas encore visités la corruption européenne, eurent l'ingénuité de s'étonner, de faire des réflexions à haute voix, de sorte que leur surprise avait eu de l'écho dans les feuilles publiques des États-Unis.
Talleyrand y était visé directement. Il essaya d'écarter l'orage de sa tète en désavouant ceux qui le lui
avaient attiré, c'est-à-dire ses propres agents. De sa bonne plume il écrivit la lettre suivante à M. Gery, l'un «les plénipotentiaires étrangers :
c Je vous communique, Monsieur, une gazette de Londres, du o mai, où vous trouverez une étrange publication. Je ne puis voir sans surprise que des intrigants aient profité de l'isolement dans lequel se sont tenus les envoyés des États-Unis pour faire des propositions et tenir des discours, dont l'objet était évidemment de vous tromper. Je vous prie de me faire connaître immédiatement les noms désignés par les initiales AV, X, Y, Z, et celui de la femme qui est désignée comme ayant eu avec M. Pinkerey des conversations sur les intérêts de l'Amérique. Si vous répugnez à me les communiquer par écrit, veuillez les communiquer confidentiellement au porteur. Je dois compter sur votre empressement à mettre le gouvernement à même d'approfondir ces menées, dont je vous félicite de n'avoir pas été dupe et que vous devez désirer devoir éclairer.
» Ch.-M. DE Tallevrand. y>
Malheureusement, la dénégation ministérielle avait attiré des répliques. L'officieux Bellamy ne retint par sa langue et protesta qu'il n'avait fait que suivre de point en point les instructions de son ministre. Il y eut scandale. La société du Manège, dite Société des Patriotes, mena un tapage énorme. Depuis quelque temps déjà, la situation de Talleyrand était branlante. Il ne parvenait à se soutenir, comme l'écrivait, le 2.') octobre 1797, à sa Cour, le ministre prussien Sandoz, que par un miracle d'esprit et de conduite. Sauf Darras, qui faisait profession de le protéger, les direc-
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leurs mettaient de l'alîectation à ne lui adresser presque jamais la parole. La place n'était plus tenable, pour Talleyrand. Force lui avait été de quitter le ministère (1), mais en désignant lui-même son successeur, le sage Reinhardt, un modeste, un effacé, et qui, pendant une éclipse de quatre mois du principal metteur en scène, saurait se contenter de cet intérim court et discret.
Talleyrand avait hâte de réintégrer un poste, qui lui fut très lucratif, autant que le titre en était flatteur à sa réputation. Mais, comme nous l'avons insinué tout à l'heure, ce n'était pas du côté de M""^ de Staël qu'il tournait les yeux, cette fois, pour en reprendre possession. On dépensait dans cette maison trop d'éloquence, décidément. Moins sensibles aux amplifications oratoires, plus attentifs aux contingences des faits, des hommes positifs tels que Talleyrand et Fouché en avaient oublié le chemin, depuis qu'ils allaient conférer de leurs affaires, chacun de son côté, chez les Bonaparte, chez Joseph et Lucien, dont les avances et les politesses étaient venues les trouver, tout d'abord, dans le salon de Joséphine.
Sans rompre d'amitié avec M'"'' de Staël ni s'exposer déjà au reproche d'ingratitude, Talleyrand s'était retiré doucement de son salon, destiné à devenir, sous le Consulat, le quartier général des opposants. Elle avait deviné Bonaparte. Malgré qu'elle dût essayer, à plusieurs reprises et sans succès, de gagner ses sympathies, de l'attirer à elle, avec l'énorme espérance de
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gouverner par lui, les belles protestations du jeunecon- Cjuérant de ritalie l'avaient laissée fort incrédule. Talleyrand n'en n'avait pas été la dupe plus qu'elle-même. Civiliser, humaniser la Révolution, tirer de cette constitution de l'an III improvisée dans le trouble, la véritable liberté et la justice, tout cela eût été dans ses désirs, peut-être, mais n'était pas en son pouvoir. Et Bonaparte frappait à la porte, en homme qui ne voulait pas attendre.
Une grosse nouvelle avait éclaté. Averti de ce qui se passait en France et jugeant qu'il n'y avait pas un instant à perdre, Bonaparte avait abandonné ses troupes, son commandement, l'Egypte et ses devoirs, trompé la surveillance du général anglais (à moins que celle-ci ne se fût, peut-être, relâchée volontairement), mis à la voile, par une nuit d'ouragan ; et, quand on^- pensait le moins, il s'était échappé comme un oiseau de sa cage, pour apparaître tout à coup, à Fréjus. Allant à la rencontre de ses desseins, en modéraleur avisé, Talleyrand lui écrivit secrètement sur la marche de prudence à suivre tout d'abord :
« Ne vous pressez pas, voyagez à petites journées; laissez-vous désirer; les embarras sans nombre, qui nous envahissent de toutes parts enverront bientôt au devant de vous toutes les inquiétudes et toutes les espérances; c'est avec ce cortège que vous devez rentrer à Paris. »
Le conseil était bon à suivre, et il le fut. ' Talleyrand était le mieux du monde instruit de ce qui se préparait, lui qui, perfidement, avait conseillé au gouvernement de rappeler Bonaparte, à Paris, pour l'aidera sortir d'embarras. Il se gardait bien de paraître au courant de ces préméditations. Sa mine innocente
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aurait trompé chacun si l'on n'avait pas e u de bons motifs pour soupçonner qu'il y avait toujours du concerte sous ses airs les plus tranquilles. Avec sa physionomie placide et comme absente des préoccupations, qui donnaient la fièvre à tout le monde, autour de lui, on le sentait arriver à grands pas. « Ce maudit boiteux nous fera faire bien du chemin », avait dit Rivarol.
<v Ce finaud nous vendrait tous en pleine foire pounu qu'il y trouvât son compte », pronostiquait, de son côté, l'ex -directeur Carnot. Il avait pris la précaution, à l'avance, de raisonner moralement sa conduite. Il tenait sa justification toute prête sur la nécessité d'agir comme il le fit ou le ferait tantôt. Ce n'était, de sa part, ni défection basse, ni trahison de la dernière heure (quoicju'il y eût, pourtant, quelque chose de cela), mais un acte d'évolution obligatoire et fatal. S'il n'eût dépendu que de ses sentiments, il se fût entremis de bon cœur entre le Directoire et Bonaparte. Pour le souvenir des éminents services que lui rendit Barras, volontiers se fût-il chargé de négocier entre les deux puissances, l'une prête à sombrer dans la nuit, l'autre à son matin lumineux. L'occasion avait été manquée, parce qu'on oublia de l'en prévenir, à l'heure psychologique. Et comme il ne s'obstinait point à sauver les gens malgré eux (nous en eûmes un exemple avec Louis XVI, nous le verrons plus ouvertement avec Napoléon), il était passé, armes et bagages, dans le parti de la force, de l'argent et des places.
Il est vrai que, peu de jours aufjaravant, à une séance de l'Académie des sciences morales, il avait protesté de son dévouement insoupçonnable pour le Directoire et la personne des Directeurs. Mais dire et se contre-
dire, jurer et se démentir, ne sont-ce pas les chances variables de la politique?
Rien de précis n'était encore dessiné lorsque, le 10 octobre 1790, Bonaparte tomba, comme du ciel, au milieu de la mêlée des intrigues. Incertain de la détermination à prendre, hésitant aux moyens de violence, son premier mouvement fut de solliciter des Directeurs une place au milieu d'eux, ainsi qu'en avait manifesté le désir, avant lui, Talleyrand. On s'effraya d'un tel voisinage. Gohier et Moulins trouvèrent dans l'âge de celui qui en faisait la proposition un prétexte pour la battre en brèche et la repousser. Paul Barras trop occupé de ses maîtresses et de ses protégés passa outre, se disant qu'il suffirait de dépayser par un nouveau commandement cette jeune gloire trop encombrante. Alors, « l'homme du Destin » songea à saisir de vive force ce qu'on ne lui avait pas cédé de bonne grâce. Justement, l'un d'entre eux, prêt à trahir les autres, l'ondoyant Siéyès cherchait un bras assez fort pour imposer son dernier rêve de Constitution. Bonaparte s'entendrait avec celui-là, quitte à se passer bientôt de sa Constitution et de lui.
L'initiale rencontre de Siéyès et de Bonaparte (elle eut lieu chez Barras qui, plus chèrement que la note du dîner, devait payer les frais de l'aventure) avait failli tourner à l'aigre, aucun d'eux n'ayant voulu se soumettre à faire les premières avances. Mais la scène, avec ses réticences muettes, avait eu pour observateur Talleyrand. Très à propos il se glissa entre ces deux amours-propres du plus autoritaire des chefs d'armée et du plus empesé des Directeurs; d'une main adroite et complaisante il écarta la pierre d'achoppement, il resserra les intérêts en désaccord et rendit aisées les
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approches d'une conversation décisive, d'où sortit le projet (lu coup d'État.
Cinq années seulement d'existence, et l'on disait du Gouvernement directorial qu'il tombait de vétusté. « Où allons-nous? demandait une femme de qualité à TallejTand. — A la royauté, répondit-il, ]»ar le concours des étrangers (1). » Le gâchis administratif, dont la faute entière ne remontait pas au Directoire, ne pouvait se prolonger indéfiniment. D'une manière ou d'une autre, il fallait en sortir, et dans un bref délai.
Ceux qui conduisaient le char embourbé n'étaient pas eux-mêmes les plus rassurés, dans cette heure de crise et d'atïaissement général. Tel du Comité des Cinq conspirait contre l'autorité de son propre Gouvernement, parce qu'il la sentait vacillante et précaire. S'il n'eût tenu qu'à Barras, la chose eût été faite de vendre à beaux deniers comptants (une douzaine de millions) la cocarde républicaine aux émissaires de Louis XVTIL Désunis et troublés, les maîtres du jour n'avaient pas osé sévir contre Bonaparte, quand il en était encore temps. Dubois-Crancé, le ministre de la Guerre, l'avait énergiquement réclamé. Ce jacobin renforcé était accouru en toute hAle de Fréjus. On devait décider, séance tenante, l'arrestation et l'exécution du général rebelle, déserteur de son commandement. L'instant en aurait été fixé, le jour même à 4 heures de l'aprèsmidi. La Réveillère-Lépeaux, par scrupule, par hésitalion ou par crainte, empêcha d'adopter cette résolution expéditive. Plusieurs de ses collègues avaient apposé
(1) Talleyrand considéra toujours que l'Europe, par son refus de reconnaître en France le principe de la souveraineté nationale comme elle l'avait reconnu en Angleterre, était responsable des guerres de la Révolution et de leurs conséquences.
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leurs noms déjà au bas du décret ; il refusa d'ajouter sa signature à la leur. Les volontés défaillirent et Bonaparte fut sauvé, mais non la France.
Les Directeurs terriblement menacés ne se gardaient point ou se gardaient mal. Le péril approchait, rapide et violent comme la foudre. On en avertissait Barras. Avec une belle nonchalance il avait répondu : « Le Directoire a tout prévu, il veille au salut de la Bépublique. » Et, satisfait d'avoir si bien parlé, il était retourné à ses plaisirs. Car, cet homme dont les passions étaient vives, surtout pour les femmes, portait dans les affaires une indolence et un défaut de préservation personnelle, qui furent la cause de sa ruine. Tous les historiens de cette phase critique en ont répété la remarque : la force des choses devait livrer la Répu- Ijlique à un chef d'armée (1 ). Hoche, qui eut arrêté Bonaparte, était mort avant l'époque. L'indifférent Moreau, dont le Directoire comptait se faire un soutien, temporisait toujours et ne se décidait pas. Masséna était à la tète de ses troupes, hors des frontières. Bernadotte attendait une combinaison, qui nCî'ofîint qu'en 181 i . Restait le plus ardent et le plus osé d'eux tous. Il était prêt à risquer la partie, depuis un temps plus long qu'on ne s'en doutait. Dès la journée de Lodi, le 12 mai 1 790, il avait eu l'idée qu'on pourrait « jouer quelque tour au Directoire ». Les circonstances avaient si bien travaillé pour lui qu'il était devenu, après et malgré sa fuite d'Egypte, l'homme de la situation, l'homme nécessaire auquel vont tous les partis dans l'espoir qu'il les élèvera et les fera triompher avec lui. A sa porte
(1) Dès 1770, Rivarol avait prédit Tinévitable façon dont toutes ces agitalions d'hommes et d'idées finiraient: « Ou le roi aura une armée, ou l'armée aura un roi. Les révolutions Unissent toujours par le sabre. Sylla, César, Cromwell... ».
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se rencou traient étonués les chels des Jacobins et les agents des Uourbons. Siéyès, par deux fois, était allé visiter Bonaparte. Avide de considération, tourmenté d'orgueil, mais prudent, adroit à louvoyer entre les laclions (1 ), il avait prévu la dictature et la façon de s'en arranger. Non moins opportuniste, Talleyrand n'aurai I pas eu besoin de l'exemple de Siéyès pour conformer sa conduite aux circonstances, et plus habilement.
Son opinion était établie que ce qu'on obtient d'un gouvernement, ne lùl-il pas celui de votre choix, esl autant de gagné sur l'incertain, jusqu'au moment d'aider à son remplacement par un autre, en s'assurant, d'avance, les bénéfices de ce changement. L'alliance était signée, depuis un bon bout de temps, entre Bonaparte et lui. On avait pu le préjuger, à l'une de ses dernières réceptions où fut constatée, non sans surprise l'absence de Barras. Un remarqua bien davantage, à une représentation de la Comédie française, que Talleyrand était allé jusque sous le péristyle, au-devant du général attendu, que celui-ci lui avait tendu les bras, et lui avait glissé des mots d'entente, à voix basse.
Tout conspirait au succès de ces ambitieuses visées, sans que personne se levât pour leur barrer la route. Une simple alerte s'était produite, peu de jours avant le 18 brumaire, et ce fut chez Talleyrand. Il habitait alors, rue Taitbout, une maison sise au fond d'une cour et dont le premier étage était ainsi disposé qu'il communiquait, par des g-aleries, à des pavillons donnant sur la rue. 11 se faisait tard, une heure du matin. Dans le salon éclairé par des bougies, les meneurs du coup
(1) « L'abbé Siéyès, disait Burke, a des tiroirs remplis de constitutions toutes prêtes, étiquetées, classées, annotées pour tous les temps, pour toutes les circonstances, pour tous les goûts. »
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d'Étal parlaient du grand monienl avec une exlrêmc animation. Soudain retentit du Tracas dans la rue : le roulement de plusieurs voitures auquel se mêlaient les piétinements d'une escorte de cavalerie. Et le bruit cessa. Les voitures s'étaient arrêtées à la porte de la maison. Bonaparte pâlit. Ceux qui l'entouraient ne se sentirent pas plus rassurés que cet homme de guerre. Promptement le maître de la maison plongea la pièce dans l'obscurité; puis, d'un pas étoufTé, se rendit parla galerie vers l'un de ces pavillons pouvant servir d'observatoire sur ce qui se passait dans la rue. On fut bientôt remis de la peur éprouvée. Ce n'était qu'une escorte de police accompagnant, pour le préserver d'un vol possible, le banquier d'une maison de jeu, avec la somme considérable qui lui avait servi à tenir la banque et qu'il rapportait à son domicile. On ralluma les bougies et la joie fut grande à rire entre soi d'une telle et si inoftensive panique ! Mais, si les choses se fussent passées, comme on avait eu quelque raison de le craindre, que fussent devenus les espoirs de Brumaire et toutes leurs conséquences?
L'affaire était en chemin. Les secours étaient prêts. Fouché et beaucoup de jacobins aussi sincères que lui dans leur amour des lil)ertés publiques furent les plus exacts au rendez-vous, chez Lemercier, président du Conseil des Anciens, où s'organisa « la journée ».
Le 19, Talleyrand fut prompt à gagner Saint-Cloud, — soutien empressé de la cause consulaire. Montrond l'y accompagnait, tenant auprès de lui, en quelque sorte, l'oflice d'aide de camp. Car, ce fidèle Achates commençait à se mouvoir dans son ombre. Il s'était attaché à ses pas avec une persistance heureuse, qui lui deviendra l'habitude nécessaire, considérée comme le fond
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(le la vie. Homme d'audace et d'inlrijçue, avec l'esprit de finesse pur surcroît, il aura compris, dès le premier jour, tout le brillant et toute rulilité (pii rejailliraient sur lui-même d'avoir été, pour ainsi dire, le reflet familier des grandeurs de Talleyrand, de ses qualités prééminentes, de ses défauts publics, de sa chance ondovante à travers le monde et dans la politique. Les événements l'eurent pour l'un de ces témoins diligents, qui ne demanderaient qu'à échanger leur rùlf de spectateurs contre une conduite d'action. Au plein de la crise, il avait vu pâlir Bonaparte sous le coup de sa mise hors laloi. Et ce signe de défaillance avait choqué l'âme hardie et sans scrupule de Montrond, qui, pendant le repas, et se ressouvenant d'un mot qu'il avait dit, murmura plusieurs fois : « Général Bonaparte, cela n'est pas correct ». Un mot de circonstance, que Talleyrand se fût bien gardé de répéter.
Dans la bagarre qui avait eu lieu entre le Directoire et le vainqueur d'Italie, entre le Conseil des Cinq-Cents n'ayant eu que des paroles et des cris pour la défense de la Constitution, et les grenadiers du Corps législatif, insensibles d'abord aux excitations emportées de Bonaparte : « Suivez-moi! Smyez-moilJe suis le dieu du joio-. Si l'on vous résiste, tuez! tuez! >■>, enfin entraînés par le rythme impérieux de la charge et la voix de leurs chefs, dans ce choc du droit et de la force, Talleyrand n'avait eu qu'à laisser faire. Simplement, à la minute indécise, il avait envoyé quelqu'un à Bonaparte pour lui dire : « Brusquez les choses ».
Elles le furent. Le \S brumaire était accompli, maintenant, et accepté. Le pays appelait une organisation ferme et paisible; Bonaparte s'était trouvé là, qui la lui avait promise et la lui donna, jusqu'à l'heure
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prochaine d'en réclamer un cher ])rix! Chacun frémissait d'aliégresse et d'espoir. Les généraux protestaient d'un dévouement sans autres bornes que les limites du monde. Les ministres prochains allaient créer autour du Premier Consul une atmosphère d'admiration exaltée jusqu'au culte.
Tallej^rand, lui, considérera le spectacle nouveau en homme intéressé, sans doute, à la réussite, parce qu'il y détiendra un tù\ù d'importance, mais n'ira pas jusqu'à s'en émouvoir d'enthousiasme. Du doute flotte en son âme sur la durée d'un triomphe capable de se maintenir sans excès. Il réserve au lendemain, toujours au lendemain, d'en juger. Tant de calme approchant de l'indiiïérence devait déconcerter, un jour, M"^ de Rémusat, alors c[ue le Consulat, affermi par son oeuvre, aura conquis une autorité souveraine.
« — Eh! comment se peut-il, lui demandera-t-elle, que vous consentiez à vivre sans recevoir aucune émotion, non seulement de ce que vous vous voyez, mais de ce que vous faites?
» — Ohl que vous êtes femme, et que vous êtes jeune! répliquera-t-il. »
Et doucement, il se mettra à railler la ferveur de ses sentiments de début à l'égard de Bonaparte, en la phase radieuse et croyante. C'est qu'en réalité il aura porté la vue plus loin, beaucoup plus loin dans l'avenir, par dessus les premières illusions des serviteurs en extase et desfuturs sujets.