i l-K l'I'.INCI-: DE TALLKYliAND
Brune et de Macdonald, qui s'ôlaient réunis dans les Alpes du Trontin, avaient forcé François II à signer l'armistice de Steyer. Six mois après, Joseph Bonaparte et Talleyrand avaient rejoint le plénipotentiaire de l'empereur d'Allemagne, à Lunéville. On conclut bientôt le traité (1), mais à des conditions qui n'étaient pas tendres pour l'Autriche et qui donnaient à penser qu'elle ne s'y tiendrait pas longuement.
Les puissances réunies de la fortune, de la guerre et de la paix comblaient de leurs faveurs le Premier Consul. Une convention arrêtée, peu de mois auparavant, entre Joseph Bonaparte et des mandataires de l'Amérique du Nord, av^il rétabli l'harmonie des relations troublées, depuis 1704, entre les deux Républiques. La guerre civile rallumée dans les provinces de l'Ouest venait de prendre fin. A l'extérieur, non seulement le tzar Paul I" avait adhéré formellement au pacte d'alliance franco-russe, mais il avait promis son concours le plus actif pour agir avec la France contre la Grande-Bretagne, qui violait, disait-il, tous les droits des nations. Or, Bonaparte n'avait pas aljandonné son ancien plan. 11 était prêt à engager contre les Anglais cette partie suprême, dont l'Egypte et l'Orient seraient le prix. Il n'avait pas cessé de porter dans cette direction son esprit et ses yeux. Au mois de mai 1800, pendant qu'il faisait campagne conire l'Autriche, il écrivait à son ministre Talleyrand.
« Il serait bien important d'avoir quelqu'un en Russie. L'empire ottoman n'a plus longtemps à exister, et si Paul I" y porte ses vues, nos intérêts deviendront communs. »
(1) 9 janvier 1801.
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A quelques jours de là, il était revenu sur la question avec insistance :
« 11 faut donner au tzar des marques de considération. Cela devient absolument nécessaire. Notre chargé d'affaires, à Hambourg, pourrait lui faire des ouvertures générales et flatteuses. Voyez à prendre un parti. »
On avait, à présent, les mains libres. Une aide amicale et puissante s'était offerte. La victoire de l'amiral Linois à Algésiras, les succès de Latouche-Tréville contre Nelson lui-même et le spectacle de l'admirable activité qui se déployait sur les côtes françaises, devaient échauffer les courages. L'Angleterre semblait isolée du reste de l'Europe, pour la première fois, depuis les grandes guerres de la Révolution. Il fallait se hâter d'en tirer avantage, pour enfin vider le différend, seul à seul. Et Bonaparte poussait avec une ardeur fiévreuse ses préparatifs d'invasion. Il se voyait à la veille de réaliser son apostrophe au diplomate anglais Hawkesbury; contre Carthage renouvellerait donc la grandeur de Rome. Trois mauvaises nouvelles éclatant à la fois : l'entrée des Anglais en Egypte, l'assassinat de Paul I", le triomphe de Nelson dans la Baltique, l'obligèrent à suspendre ses visées, à transformer ses plans. Ce fut un retournement complet de la situation, ïalleyrand, dont le front s'était assombri à l'image d'une guerre nouvelle se déchaînant sur la terre et sur l'onde, put se réjouir : des négociations étaient entamées avec le ministère Addington. William Pitt avait quitté la place, et les tendances premières du nouveau cabinet s'étaient annoncées pacifiques. Ces conversations diplomatiques étaient de bon augure ; mais elles n'allèrent à leurs fins, ni si vite, ni si aisément qu'on en avait conçu l'espoir.
LK PRINCE Di; TALLEYRAND
Auxp remiers mots échangés avaienl commencé les tiraillements et, surtout du côté de l'Angleterre, les résistances. Bonaparte dictait ou faisait écrire à Talleyrand pour Joseph à Londres, pour Otto à Amiens, des notes sur Malte (la partie brûlante du débat), sur la Porte, sur les Barbaresques et la police de la Méditerranée, dont chacune tournait en éléments de discussion Apre et serrée. Les projets se croisaient avec les contreprojets. On usait le temps en des protocoles dilatoires, que ne servaient pas à raccourcir les allées et venues des courriers entre Amiens et Paris. Bien que le cabinet anglais eût accepté la condition préalable posée par le Premier Consul et le ministre Talleyrand d'exclure des négociations les affaires du continent (1) (République cisalpine (2), Piémont, Suisse, Hollande), ses idées, ses intérêts propres, n'arrivaient pas à se fondre avec ceux du gouvernement français. Les entretiens directs de Bonaparte et de lord Gornwallis demeuraient à longue distance des nécessaires conclusions. On croyait toucher au but, et ce but s'éloignait toujours. Les inipatiences du Premier Consul (3) avaient peine à se contenir dans les justes bornes de la réserve diplomatique. Sous sa dictée impérieuse, Talleyrand avait dû joindre aux
(1) « Vous regarderez comme positif que le Gouvernement ne veut entendre parler ni du roi de Sardaigne, nidustathouder, ni de ce qui concerne les affaires intérieures de la Batavie, celles de TAllemagne, de l'Helvélie, et des républiques d'Italie. Tous ces objets sont absolument étrangers à nos discussions avec l'Angleterre. » (Talleyrand, Lettre à Joseph, 20 novembre 1801..
(2 Au lendemain de Marengo, Bonaparte avait improvisé à la Cisalpine un gouvernement provisoire et chargé Maretavec Rœderer de lui préparer un projet de constitution. Le plan en fut communiqué à Talleyrand par Rœderer. « Il faut, commença-t-il de dire, qu'une constitution soit courte et... » Il allait ajouter : claire. « Et obscure », interrompit Talleyrand.
(3,1 « Si le courrier qui apporte la nouvelle arrive, à Paris, le 10, avant 9 heures, il aura 600 francs. » (Bonaparte. ie///e « Joseph, 18 mars 1802}.
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instructions destinées à Joseph, le grand signataire de la période du Consulat, ces mots presque comminatoires : « Nous nous rendons faciles sur tous les points, mais ce n'est pas par crainte. Je vous envoie le Moniteur, qui vous portera des nouvelles de l'arrivée de la flotte à Saint-Domingue... Finissez... Finissez doncl » Mais il ne dépendait pas de la bonne volonté de Joseph d'en finir. On eut encore à délayer bien des objections, comme à résoudre bien des propositions et contrepropositions, avant de se dire enfin d'accord.
On eût pensé que les deux parties en présence dussent également se tenir pour satisfaites. La France, qui avait perdu toutes ses colonies, les recouvrait toutes, sans qu'elle eût elle-même rien à restituer; et l'Angleterre acquérait de nouvelles conquêtes en faisant la paix. Il est vrai qu'elle avait promis de se dessaisir de Malte; mais promettre n'est pas donner. On s'en aperçut assez par la suite. Trop libérale des biens qui n'étaient pas â elle, la France avait taillé sur les possessions de ses alliés pour contenter sa plus persévérante ennemie. Talleyrand désapprouvera, quelque jour, cette part évidente d'iniquité dans le traité d'Amiens. Sa correspondance de 1802 atteste qu'il se mettait moins en peine, alors, des intérêts légitimes de la Hollande et de l'Espagne, qui avaient été engagées dans la lutte contre l'Angleterre par la France et pour elle seule (1). Une
(4) Lisons plutôt cette lettre du ministre au Premier Consul :
a 20 messidor, an IX i9 juillet 1801). )> Général, » Je viens de lire avec toute l'attention dont je suis capable la lettre d'Espagne... Il me semble que l'Espagne qui, à toutes les paix, a gêné le cabinet de Versailles par ses énormes prétentions, nous a extrêmement dégagés dans cette circonstance. Elle nous a tracé elle-même la conduite que nousavonsà tenir. Nous pouvons faire avecl'AngUterro ce qu'ellea fait
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fois de plus, les faibles étaient trailésen vaincus. Cependant, l'opinion anglaise réclamait encore. Elle accusait ses ministres d'avoir mis en péril la suprématie maritime, industrielle et coloniale de la reine des mers. Enfin, après quelques dernières hésitations dans la forme, et parce qu'elle avait besoin d'une trêve, si courte fùtelle, l'Angleterre se décida à signer les fameux articles d'Amiens (1).
On attendait cette signature impatiemment, à Paris; le ministre des Relations extérieures l'eut en main, avant le chef de l'État, et dans des circonstances curieuses à rappeler.
Le grand résultat si laborieusement préparé et qui, à plusieurs reprises, avait failli se dissoudre dans l'insuccès, était donc réalisé, Talleyrand en avait par devers lui, les clauses bien arrêtées; c'était l'entente rétablie, les maux de la guerre suspendus : il en était profondément heureux. L'air qu'il respirait, ce jour-là, lui semblait d'une douceur, qu'il n'avait pas connue depuis longtemps. Cependant, son visage n'en découvrait pas l'impression. Sa contenance n'en avait pas été modifiée, d'une ligne; son calme extérieur était resté tout aussi complet que d'habitude. Et quand il eut à présenter à Napoléon, qui l'attendait anxieusement, le texte du traité, il ne témoigna aucune hâte à le faire,
avec le Portugal; elle sacrifie les intérêts de son alliée, c'est mettre à notre disposition l'île de la Trinité dans les stipulations avec l'Angleterre. Si vous adoptiez cette opinion, il faudrait alors presser un peu les négociations à Londres, et s'en tenir à faire de la diplomatie, ou plutôt de l'ergoterie à Madrid, en restant toujours dans des discussions douces, dans des explications amicales, en rassurant sur le sort du roi de Toscane, en ne parlant que des intérêts de l'alliance, etc .., en tout, prendre du temps à Madrid, et précipiter à Londres. » 'Lettre de Talleyrand à Bonaparte, ap. Pierre Bertrand, p. 5.)
(1) 26 mars 1802.
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Auparavant, il jugea préférable de ménager ratlenlion du Premier Consul sur des détails du jour, d'une moindre importance, dont celui-ci n'aurait plus daigné s'occuper ensuite. Ce fut une des rencontres où le plus manifestement éclata avec quelle maîtrise ce flegmatique pouvait se dominer. Bonaparte était nerveux; pourquoi n'avait- il pas encore reçu le texte signé de la chancellerie anglaise? Tranquillement, son ministre gardait en poche la pièce diplomatique. Il possédait son impassible physionomie de tous les jours, tandis qu'il passait en revue avec le Premier Consul, nombre d'affaires de divers ordres, comme des restes de comptes qu'il fallait purger avant d'aborder l'essentiel. Enfin le dernier de ces documents accessoires ayant été soumis à l'approbation du chef de l'État, Talleyrand fit une pause, et lui dit en souriant :
« — A présent, je vais vous faire un grand plaisir; le traité est signé, le voilà. »
Bonaparte sursauta :
« — Comment, s'écria-t-il, ne me l'avez-vous pas annoncé tout de suite?
» — Ah ! parce que vous ne m'auriez plus écouté sur tout le reste. Quand vous êtes heureux, vous n'êtes pas abordable. »
Soit qu'il ne voulût pas trahir plus d'émotion que son ministre, soit qu'il eût senti dans cette force silencieuse et cette possession de soi des moyens d'énergie calme, dont il pourrait se servir, le Premier Consul n'ajouta pas un mot.
Considérée sous des aspects élargis et avec l'espoir qu'elle ne serait pas ce qu'elle fut : un armistice prolongé, cette paix était un immense bienfait pour la France. EtTalleyrand, dont elle comblait les vœux, l'avait
admirablement senti, en exposant que la République française, en 1802, jouissait d'une puissance, d'une gloire, d'une influence telles que l'esprit le plus ambitieux ne pouvait rien désirer au delà pour sa patrie. En moins de deux années, elle était réellement passée d'une situation profondément incertaine et troublée au premier rang des puissances en Europe.
Cette heure radieuse fut exaltée, à Paris et dans les départements, par l'éclat des fêtes officielles. Le 18 avril, jour de Pâques, les pompes catholiques et v les pompes militaires s'étaient confondues dans l'apparei 1 le plus imposant. Pour la première fois depuis dix années, le bourdon de Notre-Dame ébranla les airs de sa voix puissante. Et les accents du Te Deiim, dans l'intérieur de la cathédrale remplie d'une assistance magnifique, célébrèrent la double réconciliation de la France avec l'Europe et avec elle-même. Car la Révolution avait fait aussi la paix avec Dieu, c'est-à-dire avec l'Église.
Dès le mois de juin 1800, Bonaparte avait engagé des ouvertures du côté de la cour de Rome en usant, pour intermédiaire, du cardinal Martinani, évêquede Vicence. Par une haute conception politique, il s'était promis d'apparaître aux peuples comme le restaurateur de la religion et d'ajouter a ses moyens d'autorité le concours spirituel et moral du clergé de France. Rouvrir les églises au culte de la majorité des Français, s'attacher les forces immenses de ce clergé, zélateur traditionnel des gouvernements autoritaires, en lui rendant sa hiérarchie, ses usages représentatifs, ses privilèges sociaux et la sécurité matérielle, c'était enlever aux
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prétendants du royalisme la meilleure de leurs chances; c'était affermir l'une des bases essentielles d'un nouveau système monarchique aspirant à durer. Nulle préférence solide de doctrine, aucune impulsion relij?ieuse vraiment sincère et profonde n'avait porté le Premier Consul à l'accomplissement de ce grand acte. On en eut la preuve surabondante à la vivacité de ses mercuriales aux délégués du Saint-Siège, dès que se levait un point de litige, aussitôt que perçait un vice de forme blessant la suzeraineté du chef de l'État; on s'en apercevra plus encore à la violence de ses démêlés avec le pape, qui lancera contre lui, en dépit du Concordat, les foudres de l'excommunication. Le réalisme de son génie, n'était-ce pas le seul et véritable mobile inspirateur de cet homme de domination, qui se fût aussi bien institué le calife de Mahomet, s'il eût eu à gouverner des populations musulmanes? Quand il tenta d'asservir l'Egypte et la Syrie, il avait proclamé d'une voix très haute, afin d'être au loin entendu des tribus courbées sous la loi du Coran, sa résolution d'embrasser les idées et les croyances de l'Islam. Avec un sens aussi clair des penchants humains, qu'un chef d'État doit savoir flatter chez ses concitoyens ou sujets, pour être mieux en force et en puissance de les conduire, de les maîtriser, il avait dit en propres termes à des chrétiens, en 1799 : « Si je gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais le temple de Salomon. »
Dans la grande question du Concordat, Talleyrand avait des intérêts directs et indirects à pousser aux négociations. Il y aida de toutes ses forces, de toute sa compétence et sa dextérité, jusqu'au moment diflicile où, ayant voulu glisser dans le contrat une clause particulière et imprévue : «la clause de M'"'' Grand », il y
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rencontra des oppositions, qui faillirent tourner à contresens son zèle agissant. Sur les aflaires romaines, il était ontendu autant qu'on le pouvait souhaiter. 11 en possédait à fond la lettre et l'esprit. Lui-même s'y fût démêlé très adroitement, si le hasard avait voulu, qu'au lieu d'être un personnage de diplomatie en France, il eût été l'une des têtes de cette cour de Rome. N'étaitce pas lui le diplomate-évêque, qui disait : « Pour faire un bon secrétaire d'État, à Rome, il faut prendre un mauvais cardinal? » Il eût été ce cardinal, sûrement.
Son concours fut apprécié, comme il méritait de l'être, dans les conseils du Vatican. Le mandataire de Rome, Gonsalvi, qui, souventes fois, s'asseyait à la table excellen tedu ministre, netarissait pas d'appréciations flatteuses à son égard. Et le Saint-Père y donnait son suffrage d'un plein assentiment. Indulgent aux erreurs de l'ancien évêque d'Autun, qu'il ne désespérait pas de convertir et de ramener dans les premiers rangs de l'Eglise, sympathique à l'homme d'esprit que Talleyrand fut toujours. Pie VII renforçait la bonne opinion du cardinal, en lui répondant, un jour, moitié riant, moitié sérieux : « M. de Talleyrand! Ah!... ah!... que Dieu ait son âme, mais moi, je l'aime beaucoup! » Et l'ex-prélat se montrait fort content de l'apprendre, ayant à cela d'excellentes raisons. En dehors des graves considérations d'utilité morale et politique dont il était pénétré, quant au Concordat, il avait l'énergique désir, pour son compte personnel, de liquider une situation fausse, de se réconcilier avec le Saint-Siège, et de régulariser, une fois pour toutes, son entrée dans la vie séculière.
Moitié de bonne grâce, moitié par pression diplomatique, il obtint le bref désiré, qui le libérait de toute
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attache avec son passé sacerdotal, et dont il étendra la latitude au delà de ce qu'on pensait lui accorder, en s'affranchissant du célibat et contractant mariage . Ce bref papal, avec les restrictions implicites qu'il contenait, et par-dessus lesquelles on sauta lestement, au moment de l'utiliser, Talleyrand ne l'avait pas emporté, disionsnous, d'une manière si facile ni si prompte. Il fallut mettre en mouvement bien des courriers, échanger bien des textes et des contre-textes, beaucoup correspondre, intervenir et s'agiter; il fallut, à trois fois, s'y reprendre, avec le concours très appuyé de Bonaparte (1), pour aboutir au dénouement de cette comédie politicoreligieuse, couronnée par le mariage de Talleyrand avec « la belle Indienne » .
Au début de l'affaire, il ne prévo^'ait pas les ép3usailles auxquelles il s'arrêta, bon gré mal gré, mais il avait envisagé la perspective qu'un jour viendrait où son ancien vœu de célibat lui deviendrait une gène; et il avait voulu s'en affranchir d'avance, à la première occasion qui lui serait offerte d'en aborder le sujet. Dès le 26 janvier 1801, l'abbé Bernier, délégué du gouvernement français, avait posé la question des prêtres, que la tourmente révolutionnaire avait écartés du sacerdoce et qui s'étaient mariés. Le Premier Consul, soufflé par son ministre, pensa résoudre la difficulté d'un seul coup, en manifestant le désir qu'on insérât, sous forme d'addition spéciale au Concordat, un article faisant rentrer dans la classe des simples citoyens les
(1) Bonaparte s'y était engagé à fond :
« J'envoie à Votre Sainteté, écrivait-il au pape, une noie qui m'est remise, relative à une demande d'un bref do sécularisation pour le citoyen Talleyrand. Cette demande m'est personnellement agréable. » [Correspondance de Napolnm I", t. VII, n" 60'J9, 4 prairial an X.)
ecclésiastiques ayant notoirement renoncé à leur état. C'était élémentaire, c'était expéditif et concluant. Mais, du côté de Rome, on avait arrêté au passage Tentre-filel suspect. Le représentant du Saint-Siège, le cardinal Spina, le déclara sans ambages au cardinal Consalvi : « Je ne sais si le ministre Talleyrand veut y être compris, mais j'ai bien fait savoir que ni un évèque, ni quiconque, qui est lié par des vœux solennels, ne peut jouir de l'indulgence apostolique ». On mit à contribution toute une longue procédure canonique, aux fins de confirmer et de justifier cette manière de voir, qui était celle du pape, et sur laquelle Pie VU s'était expressément expliqué dans une missive personnelle à Bonaparte (1). L'histoire entière de l'Église ne renfermait pas un exemple de cette indulgence admise et contraire au règles primordiales de la discipline ecclésiastique.
Avec une insistance, qui ne se lassait pas, Talleyrand tournait et retournait la cause de toutes les manières, entravant au besoin les pourparlers d'ordre général, soulevant des obstacles, grossissant les difficultés, pour forcer le consentement du Saint-Père et menaçant
(Il <.' Quant à rabsolution des prêtres mariés, en exceptant les réguliers liés par des vœux solennels et les évêques relativement auxquels il n'y a pas eu, dans TÉglise, depuis qu'elle existe, d'exemple d'une semblable indulgence, etc. » (Lettre de Pie VII au général Bonaparte, 12 mai 1801, ap. Boulay de la ileurthe. Documents sur la négociation du Concoi'dat, t. I.J
Plein de condescendance, Caprara, légat de- la papauté, n"avait cessé d'être l'avocat chaleureux de Talleyrand, par amour de la conciliation, par sympathie directe, ou par crainte pour les intérêts menacés de l'Église.
De vives alarmes pénétraient l'âme sensible du nonce, lorsqu'il envoyait à Rome cette imploration pareille à un cri de détresse :
« Jusqu'à présent, les protecteurs de la religion et de l'Église, ont été le Premier Consul et M. de Talleyrand. Mais si celui-ci est rebuté, que
devons-nous espérer? »
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presque cramener le Premier Consul à tout rompre, puisqu'on apportait à Rome tant d'intransigeance snr des motifs secondaires. Rome ne cédait point. Les cardinaux se montraient pleins de déférence et d'égards envers le ministre; ils n'omettaient point de déposer leurs hommages aux pieds de M""^ Grand (1), et sur le point délicat, glissaient, se dérobaient. En dépit des intentions marquées de Bonaparte, des subtilités adroites ou des récriminations, des menaces mêmes, de Talleyrand, des raisons supérieures évoquées par Blanc d'Hauterive, chef de division au Ministère, et des projets de convention, plusieurs fois remis sur le tapis par le chef de la diplomatie française : au Concordat, signé le 15 juillet 1801, ne figura pas le codicille souhaité. On dut repartir en campagne sur nouveaux frais. Et ce furent encore une nouvelle passe d'armes avec la chancellerie romaine, et des correspondances sans fm avec les cardinaux Consalvi et Caprara, et toutes sortes de moyens tournants imaginés pour sortir de l'impasse. Bonaparte commençait à perdre patience et à en donner des signes. Au prix d'une dispense, le Saint-Siège posait des conditions multiples et malaisées, telles que l'absolution sacramentelle, l'absolution des censures et de l'excommunication. Ce dernier point, à lui seul, éveillait un monde de difficultés. D'être « absous » n'importait pas à Talleyrand, mais bien d'être « délié (2) » là était l'objet et le but, et pas un autre point, de ses pas et démarches. Avec les meilleures dispositions dn monde, il se voyait mal, ancien député de la Constituante, fondateur
(1) «Ne manquez de présenter mes compliments à M"^ Grand » (Consalvi, Lettre à M'' Spina, 23 septembre 1801. » — « M""" Grand, (jne j'ai vue, hier, vous fait mille saluts ». (Spina, Lettre à Consalvi, Il octobre 1801)
(2) B. de Lacombe.
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du Cercle des Feuillants, ministre de la République française, jouant le rôle de pénitent public. Mais, on le savait avant Molière, il est des accommodements avec le ciel. On allait enfin trouver le terrain d'entente. Bonaparte avait pris l'affaire en main et expédié à Rome un chef d'escadron (1), emportant une requête du Gouvernement français au Saint-Siège, et dont les termes étaient trop fermes et trop précis pour supporter l'équivoque (2). Sous une forme plus ondoyante, le ministre y avait joint une lettre au cardinal secrétaire d'État sur la manière dont pourrait être rédigée, afin de n'alarmer aucune
(Il Lefèvre.
(2) En voici le texte :
« C'est une chose convenable à la dignité du gouvernement de la France, et utile à la discipline de l'Église, que d'accorder un bref de sécularisation au citoyen Talleyrand.
» Ce ministre a rendu de grands services à l'Église et à l'État. Il a publiquement et irrévocablement renoncé aux fonctions et aux dignités de la cléricalure. Il désire que cette renonciation soit consacrée par un aveu formel du chef suprême de la religion; il mérite d'ailleurs cette faveur spéciale.
» Sous le rapport de la politique, lorsque la France redevient une nation catholique, il ne convient pas qu'un ministre, qui a une part principale dans la confiance du gouvernement, soit un objet d'incertitude et de controverse, relativement à son ancien état.
» Sous le rapport des efforts qu'il a faits pour rallier l'Église et le gouvernement, il faut qu'il puisse recueillir, par l'expression libre de la gratitude de tous les amis de la religion, le prix du zèle qu'il a montré pour son rétablissement.
» D'aussi grandes considérations atteindront aussitôt la bienveillance et la justice du Saint-Père.
» On ne parlera pis des formes requises pour un tel acte. Sa Sainteté choisira la plus convenable et la plus complète. Quant aux exemples du passé, le Saint-Père en trouvera de fréquents dans l'histoire.
j) Au XVII' siècle, sous Innocent X, Camille Panfili, cardinal et neveu du Souverain-Pontife, fut sécularisé et mourut laïque.
» Au XV', César Borgia, archevêque de Valence, devint duc de Valentinois, épousa une princesse de la maison d'Albret, et mourut laïque.
» Ferdinand de Gonzague, d'abord ecclésiastique et ensuite ducdeMantoue; Maurice de Savoie, qui se maria en 1642, après avoir été ordonné; les deux cardinaux de Bourbon, oncle et neveu, l'un et l'autre archevêques
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 237
conscience et de ne froisser aucun scrupule le bref du Saint-Père. On fut impressionné au Vatican. L'épreuve était rude pour ces âmes apostoliques, placées dans l'embarras cruel ou de blesser l'orthodoxie en accordant à l'ancien évêque d'Autun la faculté d'entrer en mariage, ou en la lui refusant, d'indisposer l'impérieux chef d'État, de piquer au vif le ministre des Relations extérieures et de compromettre ainsi la restauration religieuse. Les archivistes du Vatican s'étaient rejetés, tête baissée, dans la compulsation des anciennes requêtes et des vieux documents; et malgré tant de peines, derechef ils en revinrent au même point d'incertitude; pas un seul texte, pas un seul fait ne confirmait qu'une dispense du célibat pût être accordée à qui que ce fût ayant été revêtu du caractère d'évêque (1). Mais on
de Lyon, après avoir abdiqué, du consentement du Saint-Siège, les dignités ecclésiastiques, moururent laïques.
» Deux Casimir, rois de Pologne, l'un par succession au xi= siècle, l'autre par élection au xvii% furent affrancliis non seulement des liens de l'état clérical, mais encore des serments monastiques; le premier avait été bénédictin, le second jésuite, et celui-ci, outre le laïcat, obtint des licences pour épouser sa belle-sœur.
» Henri de Portugal, archevêque de Lisbonne et successeur à la couronne de Sébastien, mourut roi et laïque.
» François de Lorraine, cessionnaire des états de son frère Charles IV, en 1634, et ensuite père de Léopold, passa de l'état du sacerdoce au laïcat, et resta Gdéle à l'Eglise.
» Tous ces exemples sont près des temps où le Saint-Siège jouissait de la plénitude de son autorité. L'usage que les prédécesseurs de Pie VU en firent alors, leur fut indiqué par des motifs d'utilité, pour le bien de l'Église (?). Ces motifs existent aujourd'iiui, et on doute qu'à aucune de ces époques, la même demande ait été fondée sur d'aussi fortes considérations. »
(,1) Talleyrand en trouva, lui, comme on aura pu le voir parlanote précédente, qui sortit tout armée de son cabinet, sans doute. Mais quels exemples parmi ceux-là, comme de César Borgia, pour étayer sa cause! L'archiviste Marini eut le rôle facile à en discuter la valeur moralement douteuse : « II n'y a pas lieu, concluait-il, ainsi que le théologien réputé très docte di Pietro, d'accorder la dispense demandée. »
n'osa répondre par un refus définitif. Enfin, avec un tremblement religieux, le Saint-Père délivra le bref de sécularisation limitée, où pas un mot n'était relatif à la requête pour le mariage, laissant entendre par cette omission volontaire qu'elle n'était pas acceptable jusque là (1).
On en jugea différemment, à Paris, de par la volonté de Bonaparte et l'avis de Talleyrand son ministre. Le bref fut enregistré d'une façon tout officielle et publique (2), interprété en outre dans sa plus large mesure, et l'opinion générale fut convaincue, malgré les protestations
(1) Acte du Gouvernement.
Arrêté du S fructidor an X.
Les consuls de la République, vu le bref du pape Pie VIL donné à Saint-Pierre de Rome, le 29 juin 1802 ;
Sur le rapport du conseiller d'Étal chargé de toutes les affaires concernant les cultes ;
Le Conseil d'État entendu ;
Arrêtent :
Le bref du pape Pie VU, donné à Saint-Pierre de Rome, le 29 juin 1802, par lequel le citoyen Charles-Maurice de Talleyrand, ministre des Relations extérieures de France, est rendu à la vie séculière et laïque, aura son plein et entier effet.
Le Premier Consul. Le Secrétaire général,
BoNAPAUTE. H.-B. .Maret.
[% Voici le texte de ce bref pontifical, doublement curieux par le fond et dans la forme.
« A notre très cher fils Charles-Maurice Talleyrand,
» Nous avons été touché de joie, quand nous avons appris l'ardent désir que vous avez de vous réconcilier avec nous et avec l'Eglise catholique. Dilatant donc, à votre égard, les entrailles de notre charité paternelle, nous vous dégageons parla plénitude de notre puissance du lien de toutes les excommunications. Nous vous imposons par suite de votre réconcialiation avec nous et avec l'Église, des distributions d'aumônes pour le soulagement surtout des pauvres de l'église d'.Vutun, que vous avez gouvernée. Nous vous accordons le pouvoir de porter l'habit séculier et de gérer toutes les affaires civiles, soit qu'il vous plaise de demeurer dans la charge que vous exercez, maintenant, soit que vous passiez à d'autres, auxquelles votre gouvernement pourrait vous appeler. »
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couvertes du liaut clergé et les doléances des cardinaux romains, que ïalleyrand, puisqu'il était rendu à la vie séculière était, du même fait, autorisé à prendre femme.
Il n'était donc et décidément plus évêque. On cesserait de lui remémorer par des allusions semi-perfides qu'il le fut, il y avait de cela des années, à une distance qui lui semblait énorme dans l'autrefois. Bien qu'ayant conservé ce que j'appellerais la sympathie cléricale pour tout ce qui était revêtu du caractère ecclésiastique, il ressentit un soulagement immense à sortir de l'équivoque.
A la vérité, il n'avait jamais eu pour agréables les réminiscences forcées de son ancien état. Par malice, en son monde, il était arrivé, en différentes occasions, qu'on le ramenait malgré lui-même à s'en souvenir. De certaines habitudes sociales s'étaient modifiées et simplifiées avec les variations des régimes. Les formes de la politesse avaient changé en se réduisant au nécessaire. Par exemple, les femmes ne se reconduisaient plus; néanmoins, il était encore dans la coutume d'accompagner un évêque jusqu'à la première porte. Un jour, comme il était chez son amie la duchesse de Luynes et se préparait à quitter son salon, M"'®d'Albret, la belle-sœur de cette grande dame, s'était levée et révérencieusement l'avait reconduit. Il n'avait pas été sans en comprendre la secrète raison et sans discerner sous un air de respect allant à la fonction, non pas à la personne, une intention de reproche ou d'ironie; mais il s'était retenu d'en rien trahir, de peur qu'on ne lui servît, en outre, un monseigneur épiscopal hors d'emploi à son propos.
Dans une autre circonstance, il voulait retenir une dame du monde, en visite oîi il se trouvait : « — Vous
240 LE PRINCE DE TALLEYIlAND
nous quittez bien vite, lui fit-il. — Comme il faut songer à son salut, avait répliqué celle-là, une madame Du Bourg-Cronot, je vais aux vêpres. — Gomment ! vous allez au salut? — Mais oui, monseigneur. » Pour un peu, elle lui aurait demandé sa bénédiction.
C'était fini. 11 n'aurait plus à prendre en patience ces piqûres d'épingle, parce qu'il n'y serait plus exposé.
Des âmes croyantes auraient envisagé pour lui une solution, qui n'eût pas été celle-là, aux ambiguïtés de la situation morale où l'avait poussé, suivant elles, la crise révolutionnaire. Toutes choses rétablies et recréées, elles auraient aimé (telle M"^ de Rémusat) le voir rentrer dans la droite ligne et préparer les voies à son rapprochement complet avec l'Église, Elles l'auraient admiré, réparant en l'automne de sa vie, les écarts de la jeunesse. La pourpre, que Napoléon lui avait offerte, en aurait été la récompense tardive, mais redoublée d'un éclat extraordinaire. Il fût resté le grand seigneur qu'il était de naissance et de nature, mais il aurait relevé d'une considération supérieure l'ascendant de son esprit et de ses talents. Ces espérances avaient été trompées. Il ne s'était pas laissé conduire docilement, comme on l'aurait voulu, par ces chemins réparateurs. En n'y accédant point, au risque de garder, en son maintien social, un certain caractère d'embarras et d'hésitation, il eut le mérite de ne point se démentir, ayant toujours protesté de son manque de vocation ecclésiastique.
Le 3 mai de cette année 1802, M'"^ de Staël contait, la plume en main, à son amie Juliette Récamier, des événements de société : « Duroc se marie avec