PORTRAIT DE TALLEYRAXD, EN
(Tableau de Gérard) Mtmre'de^YcrsaiUes
sous LE CONSULAT : l'oFFICIEL ET L INTIME 241
M"*^ d'Hervaz; M'"'' Grand, dit-on, avec M. deTalleyrand. Bonaparte veut que tout le monde se marie, évèques, cardinaux, etc. » Ce dernier détail appartenait au domaine de la fantaisie; le reste était la vérité» même. Bonaparte n'avait si bien servi les désirs de sécularisation entière de son ministre que pour l'obliger à conclure un mariage effectif, imposé par les convenances de son rang, avec la femme qui lui tenait lieu d'épouse non seulement dans ses réceptions privées, mais dans les réceptions d'apparat. Ce fut un curieux épisode que le mariage de Talleyrand ; il a fourni matière à plus d'un récit; l'histoire en est toujours intéressante, et vaut bien que nous la reprenions dès ses origines.
La question de mariage, où la liberté des sentiments devrait être respectée plus qu'en nul autre accord, fut justement une de celles où Napoléon, surtout quand il fut empereur et maître, insista davantage à faire sentir son vouloir tyrannique. On sait, à combien de fois, il arrangea, rompit et refît les contrats matrimoniaux des siens, frères ou sœurs. Des unions contractées par son ordre, il en foisonnait à la cour. C'était sa particulière satisfaction, sa manie d'y intervenir en maître; les sympathies éprouvées, les vœux échangés, les relations de familles établies, tout devait se courber sous la loi de sa politique, ou simplement de son caprice arbitraire. A titre d'exemple et puisque le sujet en est venu sous notre plume, nous rapporterons un trait inconnu, recueilli dans les souvenirs intimes d'une illustre maison. Les exigences impériales (il était alors empereur) y éclatent dans toute leur beauté.
242 IJ". PRINCE \)E TALLEYUANI)
Un moment, Napoléon avait eu l'idée de fondre les petites principautés du Rhin en un seul archiduché; et le prince (FArenberg, dont la personne et le nom se trouvaient en faveur auprès de lui, aurait été cet archiduc. 11 l'avait donc mandé, pour l'assurer de sa protection, et lui ayant fait cette promesse, il ajouta :
« — Vous vous marierez demain.
« — Sire, avait répliqué d'Arenberg, je dois vous confesser que mon cœur n'est pas libre, que la fiancée de mon choix compte sur ma parole et que nous sommes, elle et moi, engagés pour la vie.
» — Eh bien ! désengagez- vous. Vous vous marierez, demain, avec celle que je vous destine. Si vous élevez des objections, nous vous enverrons à Vincennes. »
Il fallut obéir. Le bal était commandé. Le mariage eut lieu, le soir même de ce bal, dans l'hôtel de Luynesd'Arenberg. Or, la jeune femme, dont on avait disposé sans lui en demander avis, elle aussi, avait donné sa foi à un autre gentilhomme, M. de Chaumont-Quitry, et depuis deux années déjà. On s'était promis, réciproquement, d'observer malgré l'empereur le respect des serments jurés. Mais, la cérémonie avait pris fin. A minuit, on se sépara. Les deux époux s'adressèrent un beau salut, et chacun se retira, de son coté. Le prince d'Arenberg fit plusieurs campagnes, en qualité d'aidede-camp de l'empereur, songeant, pendant qu'il chevauchait à ses cotés, que par son ordre, il se trouvait marié sans l'être. Cette étrange situation ne devait se dénouer qu'après la chute de l'empire, au lendemain de laquelle la dissolution obtenue du mariage (conclu seulement sur le papier) permit de rattacher, de part et d'autre, les chers liens interrompus.
C'est en vertu des mêmes procédés despotiques qu'il
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET \. INTIME 243
ox)nvint à Napoléon, un certain jour, d'attribuer à M. de Marbœuf une riche héritière de Lvon, qui, d'abord promise au comte Alexis de Noailles, allait marcher à l'autel avec Jules de Polignac. Une autre fois, d'une manière collective il aura fantaisie de marier, à sa guise, toutes les filles dont la dot dépasserait cinquante mille francs ! Sans se soucier le moins du monde des atlinités de sentiments, il étendait où et comme il lui plaisait cette inquisition de famille, qui le rendit si impopulaire.
Talleyrand fut un des premiers à essuyer la manie matrimoniale de Bonaparte, qui n'avait pas encore ceint la couronne, lorsqu'il lui imposa ou de légitimer une liaison trop affichée ou de la rompre.
L'ancien évèque d'Autun, bien indifférent au récri des hautes puissances ecclésiastiques, avant le Concordat avait manifesté, et en diverses occasions, des velléités de mariage. Ainsi rechercha-t-il l'attrayante Charlotte de Montmorency; puis, avec insistance, M""^ de Buffon, une ancienne amie du duc d'Orléans. Mais celle-ci avait décliné l'honneur d'une telle alliance, ne pouvant, disait-elle, vaincre sa répugnance à devenir la femme d'un évêque, fùt-il sécularisé. Il aurait eu le choix facile. Par nonchalance, il se laissa forcer la main, en faveur de qui? ... d'une madame Grand.
A quelle date précise s'était-elle rencontrée sur le chemin de sa destinée? Où, dans quelles circonstances, cet accident vint-il se fixer dans sa vie, après s'y être glissé sous des apparences trop séduisantes. Beauly is a icilch, a dit Shakespeare. Talleyrand, après tant d'autres, allait prouver la vérité de cet adage que la beauté est une magicienne. N'était-ce pas son point faible ce côté de nature, qu'on retrouve chez ceux de sa suite, de
Talleyrand en Flahaut, de Flahaut en Morny? Un minois alléchant jeta toujours quelque désordre dans le sérieux de sa pensée, pour peu qu'il s'attardât à le considérer. D'ordinaire, c'était un genre de distraction qu'il n'agréait que par intermittence. Il s'en dégageait avec assez de souplesse pour ne laisser point aux regrets le temps de se former. Avec M"^ Grand sa prudence fut mise en défaut.
Ses origines? Elles n'avaient rien de particulièrement brillant. Ses commencements? On osa dire qu'au début de son aimable carrière elle avait honnêtement vécu du produit de ses charmes. Une calomnie, nous voulons le croire.
Elle était née, le 21 novembre 1762, dans les Indes, àTranquebar (i), un port de commerce alors en la main du Danemark, dépendant, aujourd'hui, de la présidence de Madras. Mais, pour s'être éveillée à la vie sous le ciel de l'Hindoustan, elle n'en eut pas moins une autre patrie. Quoiqu'elle eût revendiqué, en des circonstances difficiles de son premier séjour, à Paris, la nationalité danoise, elle n'était ni Scandinave ni Anglaise. Son père était bel et bien un fonctionnaire du roi de France, attaché, à ce titre, au port de Pondichéry en attendant qu'il le fût à Chandernagor. Elle avait reçu de lui les noms de Catherine-Noël Worlée. Son enfance ne passa pas inaperçue, parce qu'on lisait dans ses yeux et sur les attraits naissants de son visage qu'elle aurait le don de plaire aux regards des hommes. Dès lors, aurait-elle pu se dire : « Mon Dieu! comme
(1) On trouverait aux Archives Nationales [¥. 75.&46) l'acte de baptême de Catherine Worlée. M. deLacorabey signale une erreur de transcription, le chiffre de 1765 y ayant été porté comme date de sa naissance, au lieu de 1762.
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 245
je suis belle pour être aimée déjà! » Elle eut l'épanouissement rapide, que favorisent les climats orientaux. Avant la floraison de sa seizième année, jam matura vivo, elle se vit désirée en mariage. Un expatrié, Anglais de naissance, mais par ses ascendances paternelles et maternelles tenant doublement aux origines françaises, Georges-François Grand, employé de VIndian Civil Seroice, avait mis beaucoup de chaleur à demander sa main. Le 9 juillet 1777, ses vœux ayant été agréés, fut dressé le contrat, qui les unissait. Et le 10, à tour de rôle, deux ministres, l'un de la religion catholique, l'autre de la religion protestante, le premier à 1 heure du matin, le second à 8 heures, bénirent et rebénirent leur mariage. Il n'en fut pas plus heureux pour cela.
Catherine AVorlée avait apporté en dot quelques bijoux, seulement rares par le nombre, et une somme de douze mille roupies sicca. Ce n'était pas l'opulence. Pour y suppléer dans la mesure du possible, elle comptait sur le négoce de son mari, qui avait établi ses bureaux à Calcutta et n'y perdait point les heures. Pareille à beaucoup de femmes dont la nature a fait des êtres de grâce égoïste et de frivolité, elle montrait assez, dans ses inclinations, qu'elle aurait le goût vif pour la satisfaction prompte de tous ses désirs. Le caractère de son compagnon d'existence, positif et sérieux (il lui paraissait terne et froid), était tout l'opposé du sien. Et les contrastes de leurs différentes complexions ne se fondaient pas en harmonie, comme il arrive souvent, parce que l'amour était absent du cœur de la légère Catherine. Cette belle Orientale, tout indolente qu'elle fût, avait sans doute des raisons à elle de juger monotone son existence conjugale. De la variété s'y
2i6 Li: PRl.VCK DE TAI.LEYRANF)
mêla, dont une aventure qui fit grand bruit dans le vieux Calcutta. Le polémiste et fonctionnaire anj^lais, sir Philip Francis, dans l'intervalle de ses démêlés retentissants avec le gouverneur général AVarren Hasting, s'était rendu le tributaire des charmes de ]yjme (jpand. Il avait de l'esprit, de la distinction dans les manières, et paj'^ait de mine. Il s'empressa autour d'elle, l'invita à des fêtes et soirées, qu'il lui disait être organisées en son honneur, ménagea des succès à sa beauté, lui prodigua les attentions, les compliments, et autres denrées d'amour et n'eut pas à les regretter; car, il en obtint assez vite la récompensé entière. Il essaiera bien de faire croire à sa propre femme, trop candide, puis au vertueux public anglais, lorsqu'il écrira ses mémoires, qu'il s'en était tenu sur ce chapitre au platonisme. Mais de certaines inscriptions victorieuses, qu'il consigna dans son journal, ne laissent pas de doute sur ce qu'il en fut, au réel. Quand on a lu la petite note joyeuse du 8 décembre 177<S : V Cette nuit, le diable à quatre est dans la maison de J.-F. Grand », pas n'est besoin de le questionner davantage. 11 y était venu, en effet, à la faveur d'une opportune circonstance, le mari ayant eu l'idée, ce soir-là, d'aller dîner dehors. Mais sir Philip Francis avais commis l'imprudence de laisser dans le jardin, appuyée contre les barreaux de la fenêtre, l'échelle dénonciatrice de son audace. L'ayant vue, la gent curieuse des domestiques s'était mise en mouvement. On avait gardé les issues de la maison. On s'empara du coupable. Des mains énergiques le forcèrent à demeurer assis sur une chaise de supplice, pendant qu'on allait prévenir de son infortune le mari trop confiant. Quelle nouvelle imprévue! Quelle émotion pénible! Il versa d'à-
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 247
bondantes larmes, courut ciiez un ami pour lui conter sa peine, vola chez un autre pour lui emprunter une épée dont il devait transpercer le sein du séducteur, et enfin arriva chez lui, quand sir Philip n'y était plus. De ses compagnons étaient accourus à sa délivrance, laissant à sa place l'un des leurs, et qui n'était pas l'auteur du délit. Grand pensa de se venger en provoquant Francis en duel ; celui-ci ne jugea pas à propos de croiser le fer; mais, joignant la raillerie à l'outrage, il avait répondu à l'envoi du cartel qu'en vérité il ne connaissait rien de cette affaire et ne savait pas ce qu'on lui voulait. N'ayant plus que ce recours contre le troubleur de ses joies domestiques. Grand lui intenta un procès en conversation criminelle, qui coûta cher à notre amoureux. Le 6 mars 1779, la suprême Cour de Calcutta, présidée par sir Elijah Impey, le condamna à une forte amende. Grand encaissa cinquante mille roupies et dut se déclarer, selon la formule, satisfait, content et payé. Durant toute une année de liaison active, Francis s'appliqua à prendre une revanche très complète de sa mésaventure pécuniaire, sur le compte et aux dépens de l'époux, « un vilain, vieux et sordide Français », à ce qu'il en publiait. Tout bonheur s'épuise et cesse. Au mois de novembre 1780, désireuse de changer encore ses impressions. M"''' Grand avait quitté le delta du Gange et faisait voiles vers l'Europe. Londres ne la garda pas longtemps. Elle préféra s'installer à Paris, où des hommes de finances s'offrirent à lui faciliter les moyens de vivre. Les premières traces de son passage ont été relevées sur la facture d'un marchand de bijoux du Palais-Royal, en avril 178:2. La commande en était appréciable et montait à plusieurs milliers de francs. Abonnée aux Italiens, à la Comédie Française, à l'Opéra,
s'habillant chez la bonne faiseuse, elle ne languissait pas dans la mélancolie. En 1787, on la voit occupant un hôtel de la rue du Sentier, où logeait, porte à porte le futur ministre de l'Assemblée législative, Yaldec de Lessart, et qui s'était épris d'elle ardemment. On vantait partout son teint de nacre et de rose, sa démarche voluptueuse, ses yeux bleus abrités sous de noirs sourcils, la nappe opulente de sa chevelure blonde (l). En 1783, M'"^ Yigée-Lebrun réalisait un chef-d'œuvre en peignant son image, celle que nous reproduisons, ici même, pour qu'elle soit une caresse à notre regard. Songeait-elle encore à son mari, à ses amours de Calcutta? D'autres pas, non moins empressés, s'attachaient aux siens. La vie lui était aussi coulante que possible, quand les tumultes de la Révolution dérangèrent tout à coup cette belle tranquillité. Elle prit peur et s'enfuit
(1) Il fut rapporté des détails plus qu'indiscrets à propos de ce superbe manteau capillaire. Mais, nous cédons à la comtesse de Boigne le plaisir de raconter ce qu'elle en savait de son oncle, le bel Edouard Dillon. C'était en 17»7.
« Edouard Dillon, connu dans sa jeunessse sous le nom du « beau Dillon », avait eu, en grand nombre, les succès que ce titre pouvait promettre. M°« de Talleyrand, alors M»" Grand, avait jeté les yeux sur lui. Mais, occupé ailleurs, il y avait fait peu d'attention. La rupture d'une liaison, à laquelle il tenait, le décida à s'éloigner de Paris pour entreprendre un voyage dans le Levant; c'était un événement alors, et le projet seul ajoutait un intérêt de curiosité à ses autres avantages.
M"" Grand redoubla ses agaceries. Enûn, la veille de son départ, Edouard consentit à aller souper, chez elle, au sortir de l'Opéra. Ils trouvèrent un appartement charmant, un couvert mis pour deux, toutes les recherches du métier que faisait M"^ Grand le métier..., ces mois sont assez perfides). Elle avait les plus beaux cheveux du monde. Edouard les admira. Elle lui assura qu'il n'en connaissait pas encore tout le mérite. Elle passa dans un cabinet de toilette et revint, les cheveux détachés et tombant de façon à en être complètement voilée. Mais c'était Eve, avantqu'aucun tissu n'eût été inventé, et avec moins d'innocence, naked and not ashamed. Le souper s'acheva dans ce costume primitif.
Edouard partit le lendemain pour l'Egypte. » (Mém. de la comtesse de Baigne, t. 1", p. 432-433.)
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL HT L INTIME 249
en Angleterre, dépourvue d'argent, mais sans trop d'inquiétude, parce qu'elle se savait attrayante et comptait sur l'imprévu. Un jeune aspirant de marine, du nom de Nathaniel Belchier, n'avait eu qu'à lavoir, une fois, pour s'enflammer de zèle et lui vouer ses services. Qu'allaient .devenir, en son absence, avait-elle dit en soupirant, la vaisselle d'or et d'argent, les bijoux, les valeurs, qu'elle avait laissés à la merci du pillage par son départ précipité? Elle venait seulement d'en exprimer le regret, et le chevaleresque Nathaniel, bravant mille périls, n'avait pas craint de se lancer dans cette atmosphère de fièvre et de crime, qu'était le Paris d'alors, pour en dégager et lui rapporter tout ce qu'il put sauver de ses biens. Peu de jours après, un comité de patriotes faisait perquisitionner au domicile de l'absente et dresser des inventaires. Les instants qu'elle vécut à Londres ne se passèrent pas sans quelque aventure. Elle avait trop de séduction naturelle et trop de disposition à se servir de ses avantages pour qu'il en pût être différemment. Cependant, elle regrettait Paris. La bonne compagnie londonienne ne se montrait pas des plus accueil lantes à son égard, bien qu'elle eût essayé de s'y introduire sous l'étiquette de dame royaliste et émigrêe. En vérité, trop de rigorisme sévissait dans ce monde- là. Elle eut hâte de chercher, ailleurs, plus de tolérance. Aussitôt qu'eut fait relâche dans le Paris révolutionnaire le spectacle du sang, elle se hâta de repasser la Manche.
Elle était accompagnée d'un diplomate de la république de Gênes, Christoforo Spinola, marié à une fille du maréchal de Lévis et que poussait à Paris le désir de rentrer en la possession des biens de son beau-père, l'une des nobles victimes de la Terreur. Le couple voyageur n'était arrivé que depuis trois jours. Gomme
250 LK PRINCK DE TALLKYKAND
souhait de bienvenue, un arrêté d'expulsion prononcé par le Directoire les atteignit, qui les mettait en demeure, Spinoia et M"" Grand, de quitter la France sur-lechamp. Le premier n'eut pas besoin d'une autre sommation pour reprendre la chaise de poste et le bateau. La seconde resta, ayant su déjà se découvrir ou retrouver des protecteurs. Toutefois, sa réinstallation parisienne devait souffrir des difficultés. Avait-elle commis l'imprudence d'emporter de Londres des papiers compromettants, s'était-elle chargée, à la légère, de faire parvenir à leur adresse des lettres, des communications suspectes d'émigrés? On l'en accusa. Elle fut dénoncée et eut maille à partir avec la police. La situation se faisait embarrassante pour elle et l'eût été bien davantage, si l'une de ses connaissances ou amies, la marquise de Sainte-Croix, sœur de l'avocat général Talon et parente deM'"^ duGayla, ne l'eût appuyée d'une recommandation écrite auprès de Talleyrand. Mais elle n'en avait pas fini avec ces tracassantes histoires. Enveloppée dans de vagues suspicions politiques, arrêtée, emprisonnée même, le ministre dut intervenir en sa faveur. Le 23 mars 1798, il sollicitait sa mise en liberté par une lettre au directeur Barras. Cette lettre est bonne à lire ; on y verra que Talleyrand lui était attaché, dès ce moment, par une force de sympathie très voisine de l'amour.
Citoyen directeur,
On vient d arrêter M""*^ Grand comme conspiratrice. C'est la personne d'Europe la plus incapable de se mêler d'aucune aflaire. C'est une Indienne bien belle, bien paresseuse, la plus désoccupée de toutes les femmes que j'aie jamais rencontrées. Je vous demande intérêt pour elle. Je suis sûr qu'on ne lui trouvera pas l'ombre de prétexte pour ne pas terminer cette petite affaire à laquelle je
sous LE CONSULAT : L OFFHIIKL ET L INTIME 251
serais bien fâché qu'on mit de 1 éclat. Je l'aime et je vous atteste à vous, d'homme à liomme, que de sa vie elle ne s'est mêlée et n'est en état de se mêler d'aucune aflaire. C'est une véritable Indienne, et vous savez à f|uel degré cette espèce de femme est loin de toute intrigue.
Salut et attachement.
Ch.-.M;uir. Talleyrand.
Barras n'a pas voulu prendre sur lui seul d'en décider. La question sera traitée en conseil, comme une matière de conséquence. « Nous dessaisirons-nous de notre prisonnière? » La question est posée entre les cinq personnages, toutes portes closes. Malheureusement on est fort mal disposé pour Talleyrand dans le milieu directorial. Dès les premiers mots de Barras, Rewbell a pris feu ; il egt parti en guerre contre l'inconvenance de la pétition; et, avec cette haine particulière, qui lui mettait continuellement l'injure à la bouche quand il parlait de ce citoyen minisire, il se lance dans un long et violent réquisitoire. Quelle audace nouvelle et quel trait de vil libertinage! Voilà birn le prêtre! Il croit que la France est toujours en monarchie, qu'il est agent du clergé, qu'il tient la feuille des bénéfices et qu'il peut « faire les cents coups » à sa fantaisie! Oublie-t-il qu'il vit, aujourd'hui, sous la République, qu'il est logé dans un de ses ministères et qu'il devrait avoir, au moins, la décence de sa position puisqu'il ne peut en avoir la dignité! S'excitant à mesure qu'il entend le son de sa voix, notre directeur redouble d'animosité. Non seulement on ne saurait donner satisfaction à l'impudente requête de Talleyrand, mais on devrait saisir l'occasion de débarrasser le gouvernement de ses services. Violemment il réclame que la nomination de cet homme sans honneur et sans mœurs soit révoquée ; sinon, le Directoire, assure-t-il, s'exposerait à
2b2 LE PRINCE DE TALLEYRAND
assumer toute la déconsidération dont jouissait déjà l'évêque, sous l'ancien régime, et qu'il croit devoir perfectionner, depuis qu'il est ministre de la République. Après Rowbell se fait entendre Merlin, l'innocent Merlin, duquel c'est le ridicule de pavaner en maints et maints lieux la gloriole de ses bonnes fortunes prétendues. Use pose, à présent, en ami de la vertu : c'est un Caton ressuscité. Le comble, en la circonstance, est l'espèce de raffinement qui a poussé, selon lui, ce Talleyrand à chercher une maîtresse hors de France, jusque dans l'Inde, comme s'il n'était pas assez de femmes, à Paris, en supposant, glisse-t-il, que la passion en donnerait le besoin, et de charmantes et d'excellentes! A n'en pas douter c'est une liaison politique qu'il entretient et qu'il dissimule sous les apparences d'une liaison galante. De là à supposer que Talleyrand est un homme vendu à l'Angleterre, un véritable agent de la nation ennemie dont M'"* Grand ne serait que « le paquebot intermédiaire », la distance est vite franchie. François de Neufchâteau, dont les penchants intimes ont plus d'une ressemblance avec la molle immoralité de Talleyrand, — outre qu'il boîte un peu, comme lui, — inclinerait à plus d'indulgence.
« On n'a pas à violer, déclare-t-il, le sanctuaire de la vie privée. » Mais on coupe la parole à ce pacifique. L'impétueux Rewbell est revenu à la charge. La Réveillière-Lépeaux intervient à son tour. Le débat s'échauffe, et chacun découvre son caractère. Un moment, Rewbell et La Réveillière, qu'un mot lâché, par aventure, sur la théophilanthropie, a mis aux prises, vont se porter aux pires excès de paroles l'un contre l'autre. Alors Barras se lève, et quoique scandalisé, lui le pur, le chaste Barras, il met fin à la discussion en proposant de renvover
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 253
l'affaire au ministre de la Police, lequel se rendra sans difficulté au désir de son collègue des Affaires étrangères, le citoyen Talleyrand.
Aussitôt échappée du séjour incommode, ou seulement de la crainte qu'on ne l'y retînt, elle sollicite de son protecteur une audience nouvelle.
Elle avait pris, ce matin-là, sa physionomie la plus touchante. L'homme d'État ne tarda pas à s'apercevoir que le charme opérait. L'animation de ses yeux bleus, miroir trompeur d'une intelligence beaucoup moins vive, le ton chaud de ses magnifiques cheveux blonds, la souplesse de sa taille, l'ondulation naturellement gracieuse de sa démarche d'Orientale, l'avaient aussitôt séduit, captivé. Elle n'avait dit en entrant que peu de mots, et, pour cela, n'avait pas couru le risque de se faire tort par quelque imperfection de langage. Simplement elle était venue, désireuse d'augmenter sa reconnaissance en demandant à M. de Talleyrand un nouveau service, c'est-à-dire la délivrance d'un passe-port afin de se rendre en Angleterre. Ce passe-port elle ne le souhaita plus, aussitôt que le ministre lui eut fait comprendre qu'elle n'avait pas besoin de retraverser la Manche et qu'elle serait beaucoup mieux à Paris, sous son aile tutélaire. Elle ne résista point à la force de ces raisons. 11 l'invita à fréquenter l'hôtel des Relations extérieures. Loin de s'y refuser, elle montra tant d'empressement qu'il l'engagea à y rester.
L'incident eut des échos dans une certaine presse babillarde. Des journaux s'en occupèrent, tenant à paraître renseignés, relatant des détails et prenant de loin l'avance sur ce qui pourrait advenir en annonçant, d'ores et déjà, le mariage du ministre des Affaires étrangères. Avant toutes choses et ne fût-ce que pour garan-
LK l'Hl.NCE DJ-: TALLHYRAND
lir sa propre sécurité, M""" Grand avait à régulariser sa situation. Son divorce n'avait [)as été prononcé. Impatiente de l'ebtenir, elle fit valoir aux yeux des magistrats de la République que, depuis plus de cinq années, son ci-devant époux n'avait pas donné signe de vie. La loi républicaine était accommodante sur ce chapitre. Le 7 avril 170S, en la mairie du IP arrondissement de Paris, fut annulé le contrat qu'elle avait conclu, le 9 juillet 1777, à Calcutta. Elle était libérée de son ancienne chaîne et pouvait caresser l'espoir d'une union autrement brillante. Les autorités publiques n'arrêtèrent point là les marques de leur bienveillance particulière. Elle fut rayée de la liste des émigrés (l).Onla remit en possession de ceux de ses biens qui n'avaient pas été aliénés. Elle fut laissée libre de changer de nationalité, à sa guise, étant, selon les cas, danoise (2) ou française. Tout allait excellemment pour elle.
Dans les premiers moments, Talle^Tand avait jugé sans conséquences durables des entretiens rapprochés avec une femme dont les seuls a rais moyens de conversation était l'éclat de ses ^eux couleur de ciel et la beauté de son corps. Il s'attachait, se rendait presque fidèle. De belles amies d'autrefois lui reprochaient de les négliger un peu beaucoup, depuis qu'il s'était laissé prendre, comme elles disaient, par les « colonies hollandaises ». Car, on n'était pas très exactement renseigné sur la personnalité danoise, française, indienne ou batave de cette intéressante personne. A peine s'était-il
(1) 2 floréal an VlII.
(2) Dans les procès-verbaux des délibérations des Consuls (Ârch. nat., A. F. IV, 4) et, à sou dossier individuel des Arch. nat., F. 75.946, son état civil est inscrit de la sorte : Cathei'ine-Noël Werlée, femme Grand, native de Danemarck.
sous LE CONSULAT : L OFFICIKL UT U INTI.MK 2oo
permis, de ci, de là, quelque diversion brève, comme celle qui le conduisait, après une longue espérance et pour son bonheur, cette fois, chez une Élise Moranges, déjà nommée, et devenue la femme d'un financier rimeur Dorinville. On en avait parlé, le mari s'était avisé de le trouver mauvais, jusqu'à ce que de nouveaux griefs amenassent la séparation des époux.
M'"" (jrand ne sortait plus de l'hôtel Galliffet. Talleyrand était allé jusqu'au bout des choses en grand seigneur qu'il était. Pour avoir le droit de garder Catherine sans être exposé à des réclamations pseudo-conjugales et vaguement légitimes, il s'était hâté de fermer la boucheau citoyen Grand, qui était venu faire un tour à Paris (1), par un bâillon doré, je veux dire au moyen de la forte somme. La « belle Indienne » était, dorénavant, reconnue la maîtresse en titre du ministre. Ce qu'on eût accepté, sans y faire trop de façons, si l'on n'avait pas eu la déplaisance de constater qu'à tant de charmes physiques manquait l'accompagnement d'une éducation soignée. L'opinion du monde s'était fixée là-dessus très vite, plutôt encline à en exagérer l'insuffisance, de même que Talleyrand avait pu, dans l'intime, s'édifier sur les variations de son caractère.
11 avait le goût le plus sensible qui pût être aux froissements de l'incorrection dans les façons de dire. Elle lui faisait souffrir mille morts, à ce qu'on assurait, malgré qu'il n'en témoignât rien, par ses péchés d'ignorance. Il n'estimait rien au-dessus du repos intérieur. Elle en troublait la sérénité par les incartades de son humeur fantasque. Il s'exhortait à la patience en mor-
(1) Il s'était inslallé ruede Riclielieu, à Thôtel du Ceivle, sous prétexte de visiter la capitale et ses monuments publics. Il y prenait son temps et ne se décidait pas à s'en aller.
LK PRINCK I)K TALI.KYRAND
dant au fruit savoureux et se disant que, pour le reste, l'attache n'était pas indissoluble et qu'il pourrait s'en dégager quand ça lui conviendrait. Il n'avait pas prévu qu'un scrupule d'orthodoxie morale, imposé par Napoléon, l'y riverait pour un long temps. Momentanément, il passait avec indulgence sur les parties incomplètes de sa formation intellectuelle, estimant la compensation assez appréciable, puisqu'elle possédait, en somme, les trois qualités qui, selon son opinion, doivent compléter une femme : la peau douce, l'haleine douce et l'humeur douce, sauf de légères irrégularités sur ce dernier point. Il s'était amusé et comme reposé dans la compagnie passagère (n'était-ce pas son illusion?) d'une admirable créature sans cervelle et sans raisonnement. Cela le changeait et le soulageait de la philosophique M""' de Staël. Il la regardait en amant, et, sous ce rapport, il avait lieu de sourire. « Avec sa robe de velours échancrée sur sa poitrine de marbre et ses tresses incomparables disposées par Charbonnier, Catherine était bien l'incarnation de la fraîcheur et de la beauté. » Doucement, sans impatience, il entrevoyait l'heure où cette aimable vision aurait à s'éclipser de son existence.
Comme il songeait au moyen le plus élastique de desserrer des liens qui lui deviendraient une gêne, tardant seulement à prendre une résolution, remettant au lendemain la chose à faire, pour n'en avoir pas l'ennui présent, un incident se produisit, dont les suites dérangèrent ses idées.
Il venait d'être question de présenter les ambassadrices chez le ministre des Affaires étrangères. Mais, quelle maîtresse de maison digne de les recevoir les attendrait, ces nobles dames, au seuil des salons de
UNE IXVITÉK DK LA COUP. NAPO LEOXIK.NNE : MADAME ARXAULT (Tableau de J.-B. Ucynault;
sous LE CONSULAT : L OFFICIKL KT L INTIME 257
ïalleyrand? Elles s'étaient toutes révoltées, à la pensée qu'elles auraient à faire la révérence à M'"" Grand, une femme mariée sans l'être et vivant publiquement sous le toit d'un prélat concubinaire! Les propos s'étaient échauffés. Des criailleries en étaient montées aux oreilles de Bonaparte, qui, pour les faire cesser, avait nettement enjoint à Talleyrand d'avoir à bannir sa maîtresse de la résidence officielle. Il s'y fût résolu sans trop de peine, en ce qui le concernait; mais il n'était pas seul en la cause. Si elle eut de la résignation, plus tard, elle n'était pas une personne, alors, à en prendre si aisément son parti. Aux premiers mots qu'il lui en toucha, comme d'une nécessité de circonstance douloureuse mais inévitable, elle avait jeté les hauts cris. Aussitôt de voler chez Joséphine, sensible aux larmes, parce qu'elle avait l'habitude d'en verser, et d'obtenir de son cœur pitoyable qu'elle lui procurât la faveur d'une entrevue avec le Premier Consul. Admise à lui exprimer sa tristesse, pathétique, éplorée, elle tomba à ses genoux, le suppliant de revenir sur une résolution qui la mettait au désespoir. La douleur allait bien à son visage. Bonaparte daigna la consoler, et l'ayant vue plus calme :
« — Je ne sais qu'un moyen, lui dit-il. Que Talleyrand vous épouse, et tout sera arrangé; mais il faut que vous portiez son nom ou que vous ne paraissiez plus chez lui. »
L'espérance refleurit dans son àme. Elle s'en revint, bien résolue à disputer de toutes ses forces une situation, que lui avaient concédée l'habitude et l'indulgence. Presque au même instant, ïalleyrand avait appris qu'on lui donnait vingt-quatre heures pour se décider. Napoléon, tout en prétendant sauvegarder le respect dû aux
].E l'KINr.K DK T AIJ.KYRAND
convenances, clans son propre entourage, n'était [)iis fâché de lui jouer ce méchant tour.
S'il est vrai que, dans l'union de deux désirs, il n'est pas d'amour-propre en amour, le point de vue change, quand il se complique des obligations et de la durée du mariage. Livré aux troubles de sa situation, intérieurement révolté contrôles exigences du maître, mais ayant gardé un reste d'alïéction et d'apitoiementenvcrs celle, qu'il avait appelée auprès de lui, il n'avait pas encore fixé les termes de sa détermination qu'il eut à supporter l'assaut des pleurs. Elle larmoya, protesta, supplia, jusqu'à ce que Talleyrand étourdi de ses [jlaintes et de ses cris laissât tomber un consentement de lassitude.
Ce fut un grand jour pour M'"® Grand que celui dat<'' du 9 septembre 1(S0:2. Talleyrand avait réuni dans sa belle villa de Neuilly ses deux frères, Archambaud et Boson de Périgord, les trois consuls Bonaparte, Cambacérès et Lebrun, Joséphine de Beauharnais, le secrétaire d'État Maret et deux notaires, pour la signature du contrat de mariage reconnaissant à la fiancée un état de fortune, dont il l'avantageait en la majeure partie. Et ces personnages avaient ajouté leurs paraphes à leurs signatures. Le lendemain, tous deux se présentaient à la mairie du X'^ arrondissement, accompagnés de leurs témoins : Rœderer, président de la Section de l'Intérieur du Conseil d'État et le vice-amiral Bruix, pour l'époux; le général Beurnonville et Radyx Sainte-Foix, pour l'épouse; et, comme ami de l'un et de l'autre, signa, en outre, sur le registre municipal, le prince de Nassau- Siegen.
Quant à l'ultime cérémonie religieuse, on l'avait accomplie d'une manière aussi discrète que possible.
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 2o9
On partit pour la campagne. Dans un village de la vallée de Montmorency, à Épinay, fut découvert un prêtre, qui donna la bénédiction nuptiale. Tout était en ordre par devers l'État et l'Église. La nouvelle en fut proclamée, de retour. Les ambassadrices, sans perdre l'habitude d'en médire, n'eurent plus d'objections de principe à soulever. Les réceptions diplomatiques ne souffrirent plus d'aucun embarras de forme. Talleyrand eut à garder M"'^ Grand, relevée par son état nouveau et tous ses prochains titres. Sur ce mariage conclu si hâtivement, après avoir eu de si longs préliminaires, on eût pu rappeler le mot de Louis. XV, à propos d'un de ses courtisans, qui, lui disait-on, venait d'épouser sa maîtresse : « On ne peut pas finir plus décemment. »
De derniers ennuis avaient traîné, dans le secret. L'ancien mari, celui de Calcutta, n'était pas aussi loin de Paris qu'on l'eût désiré, et l'on ci-aignait qu'il ne redevînt, à l'occasion, un solliciteur embarrassant. Le crédit de Talleyrand lui avait fait obtenir du ministre des Affaires étrangères de la République batave un poste de conseiller de régence, au cap de Bonne-Espérance. Mais il tardait à prendre le chemin de l'Afrique australe ; il s'éternisait en Amsterdam, d'où les distances n'étaient que trop faciles à rapprocher avec la France et Paris.
Il n'y avait pas si longtemps qu'un même dîner avait réuni, chez la future M"''' de Talleyrand, en la villa de Neuilly, des convives comme ceux-ci, pleins de mutuelle complaisance : M. et M'"^ Fox, simples témoins, en la circonstance, sir E. Lnpey, le président du tribunal de Calcutta, qui avait condamné sir Philip Francis à une indemnité de ."JO.OOO roupies pour la
260 LK PRINCE I)K TALLKYRAND
conversation criminelle susdite; M. Grand, en personne, et désormais sans colrre; sir Philip, le premier amant, à colé du premier mari, et Talleyrand enfin, qui ne s'attendait pas à les remplacer légitimement l'un et l'autre. Mais les circonstances avaient changé et ne supportaient plus de tels voisinages. Par un acte de sa diplomatie spéciale, le ministre de la République française avait obtenu de son collègue des Pays-Bas que M. Grand irait et demeurerait au Cap, avec une fonction oflficielle et deux mille florins de traitement. Or, le titulaire, comme nous venons de le dire, ne se pressait pas d'effectuer le voyage. M""" de Talleyrand ne le voyait pas avec plaisir s'immobiliser en Hollande. De sa propre main, elle écrivit la lettre suivante à M. van der Goes, — lettre fort bien tournée pour une personne dont les ressources d'esprit n'étaient pas justement ce qu'on prisait en elle (mais on la lui dicta peut-être) :
Monsieur,
Je ne veux pas tarder davantage à vous remercier de votre obligeance et de tout ce que vous avez bien voulu faire pour M. Grand, à ma demande.
L'empressement et la grâce que vous y avez mis me prouvent, monsieur, que Ton ne compte pas en vain sur votre amitié, et cela m'autorise à vous demander un nouveau service. C'est celui de faire enjoindre à M. Grand de s'embarquer sans délai, étant tout à fait inconvenant qu'il prolonge son séjour à Amsterdam, où il est déjà, depuis un mois, fort mal à propos.
Je vous serais donc très obligée de vouloir bien lui faire parvenir le plus tôt possible, chez MM. R. et Th. de Smeth, à Amsterdam, l'ordre pour son embarquement, vous priant monsieur, de recevoir d'avance tous mes remerciements, à cet égard, et d'agréer l'assurance de ma parfaite considération,
Talleyrand-Périgord, née Worlée.
La requête, précisée en ces termes, ne souffrait pas
sous LE CONSULAT : L OFFICIEL ET L INTIME 261
de lenteurs. Prompte satisfaction fut donnée. Elle apprit avec soulagement qu'on avait embarqué enfin M. Grand. Elle ressaisit la plume, afin de remercier chaleureusement, à la date du 13 nivôse an XI, l'obligeant homme d'État néerlandais :
M. de Talleyrand, aussi sensible que je le suis à vos bons procédés, me charge de vous réitérer tout ce que je vous ai mandé déjà de ses dispositions et de son désir de vous donner des preuves de son attachement et de sa considération.
Fière à bon droit de justifier de sa régénération sociale :
Vous observerez, monsieur, au nom que mon union avec M. de Talleyrand me donne le droit de porter, combien la tendre et sincère altection de cet aimable ami m'a rendue la plus heureuse des femmes.
Ses aspirations étaient comblées. 11 n'en retournait pas aussi flatteusement pour l'illustre personnage, qui l'avait associée à son sort, à ses charges éminentes, à ses privilèges. Lorsqu'il présenta sa femme à la Cour, Bonaparte, avec son ordinaire brusquerie, fit entendre à la nouvelle duchesse qu'il espérait bien que sa conduite, à l'avenir, serait telle qu'il convenait à son rang. Étourdie du choc, elle demeura bouche close. Mais celui qui l'avait amenée répondit pour elle (1). Et ce fut avec une malignité froide mais polie, qui ne permettait point qu'on se fâchât de la réponse : « M"^ de Talleyrand, insinua-t-il, s'etlbrcerait en tout de régler
(1) Suivant une autre version, ce serait elle-même qui, répondant à cette recommandation de faire oublier par la conduite de M"' de Talleyrand les anciennes légèretés de M'"" Grand, aurait promis de suivre fidèlement en cela l'exemple de la citoyenne Bonaparte. Eut-elle vraiment cet à-propos hardi? Mais quel rappel aux antécédents de Joséphine de Beauharnais, sur lesquels Barras et le général Hoche échangèrent de si vertes confidences! (V. les Mém. de Barras, tome II.)