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les formes souveraines du pouvoir réel exercé par lui. 11 entrait dans ses vues, dans ses intérêts, dans ses ambitions presque sans réserve et Tincitait à ne négliger aucune des mesures capables de fonder sa puissance sur des « bases réparatrices ». En retour, Bonaparte, si jaloux de l'exercice entier de cette puissance, lui concédait une initiative étendue dans le règlement des affaires extérieures. Ainsi lui reviendra-t-il, à lui ministre, de déterminer les nouvelles constitutions d'États, qu'on voudra faire accepter à l'Allemagne. Son ascendant diplomatique en sera fort augmenté et non seulement cet ascendant, mais bien aussi sa fortune particulière, grâce aux largesses des princes, qui le remercieront en secret de certaines complaisances dans les détails.
On n'avait point dépassé la belle période de la grandeur de Bonaparte, quand cette grandeur n'accablait pas tous ceux qui se mouvaient au-dessous d'elle, sous les gènes sans cesse plus encombrantes d'un cérémonial rigide et les servitudes d'une obéissance aveugle, quand le maître de la France se sentait encore nouveau dans l'usage de la souveraineté. On l'admirait, on l'aimait ainsi calme, serein, abordable.
A la traverse se dénonçaient et s'aggravaient des poussées brusques d'autoritarisme, un dédain marqué des formes légales, des impatiences contre les juges chargés de faire aboutir des intentions de rigueur et qui délibéraient (l),et qui voulaient s'instruire avant de
il I En 1804, peadantle procès du général Moreau, à sa première audience publique du dimanche, à Saint-Cloud, il avait accueilli furieusement le Juge Lecourbe, frère du général, pour avoir parlé avec chaleur, au Tribunal, en faveur de l'innocence du vainqueur de Hohenlinden. On a raconté quil le chassa de sa présence en l'appelant juge prévaricateur, sans se rendre compte, en sa colère, de la vraie signilication de l'èpithète
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condamner. De jour en jour, montaient les exigences de celte volonté. Et, parmi les rares serviteurs qu'elle n'avait pas subjugués en entier, Talleyrand, tout en prodiguant d'adroites flatteries au Premier Consul pour lui faire accroire qu'il aimait en lui moins sa fortune et ses succès que sa personne, Talleyrand observait la progression rapide de ses actes vers l'absolutisme. Sa clairvoyance envisageait avec appréhension les développements du caractère prodigieux, qu'il étudiait en silence. Put- il, à aucun moment, supposer que Bona- [>arte poserait de lui-même à l'autorité dont il était investi une juste et prudente limite? Il ne dut pas en conserver longtemps l'illusion, à supposer qu'il l'eut jamais. Si Ton accueille les étrangers, si l'on favorise le retour de l'émigration, il est deux espèces de gens : les députés et les journalistes, dont on se débarrasse lestement; des ordres d'exil ont atteint des femmes et des hommes d'âge, dont le seul crime est d'entretenir des correspondances considérées comme suspectes et de dénigrer le régime nouveau.
Du côté de la politi([ue extérieure se prononce un changement d'orientation, dont s'inquiète, pour le présent et surtout pour l'avenir, la lucidité du diplomate. Comme il l'exprime avec tant de précision, en ses Mémoires, la paix d'Amiens était à peine conclue que la modération commençait d'abandonner Bonaparte. Elle n'avait pas encore reçu sa pleine exécution qu'il jetait les semences des nouvelles guerres, qui devaient, après avoir accablé l'Europe et la France, le conduire lui-même à la ruine. Il avait engagé sa parole dans la
employée; et, peu après, il le destitua. Le grand-juge Régnier s'élait trop avancé en lui promettant la condamnation à mort de son ancien frère d'armes; il n'eut pas cette sentence capitale attendue contre Moreau.
LE DUC d'eNGIIIEX, ENFANT
(Tableau de Schillip
Musée (te Versailles
L AUBK IMPÉRIALE 289
promesse de restituer le Piémont au roi de Sardaigne, immédiatement après la paix de Lunéville; mais, ayant, chemin faisant, considéré qu'il n'avait accompli d'autre œuvre par ses victoires que de confirmer les conquêtes de la Révolution ; qu'il n'y avait pas ajouté de territoire nouveau, et qu'il lui fallait de ces titres d'agrandissement et d'annexion pour donner plus de force à son âpre désir de régner, il avait jugé bon de passer outre et de garder le dépôt, qui avait été mis entre les mains de la France. Le fait arbitraire de la réunion du Piémont une fois accompli, puis ratifié par l'approbation complaisante du Sénat, on avait pensé que cette violation du droit des gens, déguisée sous le nom de conquête, n'aurait pas d'autre conséquence qu'une protestation muette et impuissante. Il ne plut pas au gouvernement anglais d'en entretenir l'illusion chez Bonaparte. Maintenant que des embarras extérieurs ne troublaient plus la liberté de son action, il saisit le prétexte de cette dépossession du roi de Sardaigne pour garder Malte et reprendre les armes contre la France.
Des espérances indéfinies semblaient permises. Des flatteurs ou des admirateurs candides se croyaient autorisés à faire entendre, du haut d'une tribune, des paroles telles que celles-ci, toutes parfumées d'encens et fleuries d'optimisme :
Quel chef de nation montra jamais im plus grand amour pour la paix? S"il était possible de séparer riiistoire des négociations du Premier Consul de celle de ses exploits, on croirait lire la vie d'un magistrat paisible, qui n'est occupé que des moyens d'afTermir la paix.
M. de Vaublanc avait à peine achevé son allocution, aux applaudissements de tout le Corps législatif, que la nouvelle éclatait, désastreuse, de la rupture entre
290 LE PRINCE liE TALLEYRAND
l'Angleterre et la France. Nul ne déplora |>lus que Tallejnind cette déclaration de guerre, qui ouvrait la digue à des complications sans fin.
La période consulaire approchait de son terme, présentant dans son œuvre accom})lie un ensemble d'une véritable grandeur, mais ayant eu aussi, sous tant de gloire, ses taches, ses misères, ses mensonges, ses cruautés. Elle se ferma sur un épisode tragique : l'exécution du duc d'Enghien. Les responsabilités de ce crime d'État furent étendues des principaux acteurs à des témoins de première ligne, principalement à Talleyrand. Qu'y eut-il en cela de vrai? La question nous oblige, en dépit de tant de pages amoncelées déjà sur ce sujet, à y prolonger notre attention.
Le hardi Breton Cadoudal, au cours des interrogatoires qu'il soutint d'une contenance si fière et si assurée, avait déclaré que la conspiration dont il était le chef devait être appuyée par un prince de la famille royale. Sur cette parole imprudente, la police avait été mise en mouvement pour rechercher en quels lieux se trouvaient, réunis ou isolés, tous les princes de la maison de Bourbon. Le duc d'Enghien était le plus près de la France; il fut choisi comme victime exemplaire et pour servir de leçon aux prétendants. Il habitait, depuis peu de temps, à Etteinheim, dans le pays de Bade, non loin de celle qui possédait le secret de son cœur, la douce princesse Charlotte de Rohan-Rochefort. Pétri d'honneur, ardent et chevaleresque, éloigné de toute idée de basse manœuvre, il attendait, dans le silence, une occasion possible de combattre pour son drapeau,
L AUBE IMPKRIALE 291
mais dans les rangs d'une armée. « Je ne sais pas servir mon roi en frac, écrivait-il, à moins que ce ne soit l'uniforme de la Vendée (I). »
Quelle voix révéla le lieu de sa retraite? On prétendit et Napoléon l'affirma que cette voix fut celle de Talleyrand. Une telle délation n'aurait pas été nécessaire, s'il est croyable qu'elle se produisit, La police, avec ses mille ramifications et la source inépuisable de renseignements, que lui fournissait le déeachetage organisé des lettres, le « cabinet noir » comme on l'appelait, avait tous les moyens d'en être instruite ; on savait bien où le trouver. Sans doute, Talleyrand tint la plume, qui traça la note adressée au baron d'Edelsheim, ministre des Affaires étrangères du Grand-Duché de Bade et qui lui fut remise par le général Caulaincourt (2); il signa
(1) Lettre du 2i novembre 1801. Être soldat, agir, combattre, fùl-ce contre la France et dans les rangs anglais, pour le roi, c'était, en vérité, son ardent désir. Le 26 août 1803, il écrivait à son père, le duc de Bourbon : a Ne doutez pas que Bonaparte n'oubliera pas ce qu'il appelle notre folle insolence et, s'il arrivait malheur aux Anglais, ce ne serait pas en Europe que nous trouverions le repos et la liberté ».
« Le fatal nom que nous portons nous condamne donc à une nullité honteuse! », s'écriait-il dans une lettre du 22 septembre 1803. Le gouver nemont anglais venait de répondre par une fin de non-recevoir aux offres de service que le duc d'Enghien avait fait tenir à son ministre de la guerre, lord Habart.
i2i Monsieur le baron,
.le vous ai envoyé une noie, dont le contenu tendait à requérir l'arrestation du comité d'émigrés siégeant à Olïenbourg, lorsque le Premier Consul, par l'arrestation successive des brigands envoyés en France par le Gouvernement anglais, comme par la marche et le résultat des procès qui sont instruits ici, eut connaissance de toute la part que les agents d'OlTenbourg avaient aux terribles complots tramés contre sa personne et contre la sûreté de la France. 11 a appris de même que le duc d'Enghien elle général Dumouriezse trouvaient à Etteinheim et, comme il est impossible (lu'ils se trouvent dans cette ville sans la permissiondeSon Altesse Électorale, le Premier Consul n'a pu voir sans la plus profonde douleur qu'un prince auquel il lui avait plu de faire éprouver les effets les plu? signalés de son
de sa main celle pièce officielle, dont on a fait l'argijment irréfutable de sa participation au meurtre du duc d'Enghien. Mais la lettre en question, que fut-elle, sinon une dictée de Bonaparte? Le secrétaire du portefeuille de Napoléon, sous le Consulat et l'Empire, le baron de Méneval n'a-t-il pas expressément posé Taffirmation suivante, en soulignant les mots, comme pour leur attacher plus d'importance et plus d'authenticité : « lierihier, Talleyrand et tant d'autres n'ont pas donné ^ln ordre, nont pas écrit une dépêche, qui n'aient été dictés par Napoléon? » Talleyrand, en sa qualité de ministre, n'avait été que l'intermédiaire officiel (1), l'agent de transmission, désigné par le poste même qu'il occupait, à prévenir le grand-duc de Bade du fait qu'un détachement français allait se porter secrètement sur son territoire et en violer la neutralité, pour des raisons de haute police.
Préalablement un émissaire avait été envoyé sur les
amitié pour la France, pût donner un asile à ses ennemis les plus cruels et laissât ourdir tranquillement des conspirations aussi évidentes. En cette occasion si extraordinaire, le Premier Consul a cru devoir donner l'ordre à deux petits détachements de se rendre à Ofïenbourg et à Etteiniieini, pour y saisir les instigateurs d'un crime qui, par sa nature, mettent hors du droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris part. C'est le général Caulaincourt qui, à cet égard, est chargé des ordres du Premier Consul. Vous ne pouvez pas douter qu'en les exécutant, il n'observe tous les égards que Son Altesse peut désirer. 11 aura l'honneur de remettre à Votre Excellence la lettre que je suis chargé de lui écrire.
Signé : Ch .-Maurice de Talleyk.4.\d.
(Il Nous relevons encore, dans les Mémoires de Méneval, une déclaration formelle, qui dissipe toute espèce de doute, à cet égard : « Le Premier Consul me dicta une lettre adressée au ministre Talleyrand pour luiprescrire les mesures diplomatiques à prendre. Aux termes de cet ordre, le ministre des relations extérieures devait remettre au général Caulaincourt une letUv adressée au baron d'Edelsheim, ministre de l'électeur de Bade, lettre que cet officier porterait à destination, dés qu'il aurait appris l'arrestation du duc d'Enghien. » (Méneval, /oc. cit., 1, p. 286.i
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confins d'Etteinheim, afin d'y exercer une surveillance attentive des agissements du prince. A considérer de près et sans passion ses habitudes journalières, on eût constaté qu'il avait suspendu ses correspondances avec l'étranger, qu'il tenait la promesse faite au duc de Bourbon son père de ne plus passer la frontière, qu'il se livrait à son amour des fleurs passionnément pour les offrir à l'adorable Charlotte de Rohan, l'amante fidèle et tendre, la femme accomplie, à laquelle venaient de l'unir les liens d'un mariage conclu dans le mystère (1). On aurait appris, en outre, qu'il s adonnait aux plaisirs de la chasse, qu'il avait la main facilement ouverte pour secourir les malheureux, que s'il était, en son âme, désolé de cette inaction, il menait en fait une existence uniforme et paisible. Mais l'argus militaire au service du Premier Consul, un officier de gendarmerie, n'avait pas vu les choses sous cet angle inoffensif. Il revint persuadé, au contraire, que le duc d'Enghien était en correspondance active avec les émigrés du clan irréductible, qu'il leur prodiguait des excitations à la vengeance et que, s'il s'absentait des semaines entières, c'était pour resserrer la trame des complots, dont il était l'âme, contre la vie du Premier Consul.
Ce furent les impressions qu'il rapporta, en y ajoutant des révélations plus ou moins notoires sur les allées et venues de certains agents de l'Angleterre et des Bourbons, tels que le remuant Fauche-Borel et
(1) Leurs secrètes épousailles furent bénies, à la fin de l'année 1803, par l'ancien grand-vicaire général de Strasbourg, l'abbé Weinborn. Des notes, restées inédites en partie, du baron de Roesch. l'un de ceux qui vécurent dans l'intimité la plus étroite du duc d'Enghien, ne permettent aucun doute sur cette conclusion de leur roman d'exil.
(Jeux femmes allemandes très exallées pour la môme cause, M"'"'' de Reische et d'Etteigheim. La lecture du susdit rapport, dont l'esprit de soupçon et d'inquiétude était fort exagéré, avait ému Bonaparte. Le 1 0 mars 1 804, il réunit en conseil : les deux autres consuls, Régnier, grand-juge et ministre de la Justice, Fouché, Talleyrand ; et lui-même, prenant d'abord la parole, exposa le point essentiel, qui avait provoqué cette réunion. Des machinations criminelles étaient mises en jeu contre lui, chef élu de la France. Les conjurés attendaient la venue prochaine d'un membre de la famille des Bourbons, et qui n'était pas le duc de Berry, comme on l'avait avancé, mais bien le dernier des Condé, le duc d'Enghien. Ce personnage princier en voulait à sa vie; on avait des indices certains qu'il userait de tous les moyens en son pouvoir pour la lui ravir. De tels faits se trouvant éclairés d'une entière évidence, n'était-il pas en droit, lui, Bonaparte, d'user de représailles anticipées, et de gagner de promptitude sur les plans homicides qu'on formait contre lui, en faisant arrêter le prince, n'importe comment et en n'importe quel lieu? La question était nettement étal)lie. Il attendait de connaître l'opinion successive des membres de son conseil.
Le trouble fut grand dans la réunion. On ne se décida pas tout de suite à répondre. Néanmoins, l'un des membres du groupe, acquis d'avance et complètement aux desseins du Premier Consul, prit, le premier la parole. D'une manière insidieuse, Fouché mit bout à bout des semblants de preuves' pour justifier un coup de main aussi hardi, qui mettrait fin aux hjdrcs sans cesse renaissantes des conspirations. Il voulait bien ajouter (quoique étant à peu près sur du caractère illu-
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soire (riine telle promesse) que, d'ailleurs, si, après l'instruction du procès du prince, on ne le reconnaissait pas coupable, on serait à môme de réparer une erreur, et de le rendre à la liberté.
Cambacérès tint un langage di fièrent. Il ne croyait point aux faits rapportés contre le descendant d'une <les plus illustres familles de France. Au contraire, il avait la certitude que le duc avait renoncé à toute idée d'agression; et le trait était parvenu à sa connaissance qu'il avait chassé méprisamment un homme qui était venu lui proposer de tuer le Premier Consul.
TallejTand, après qu'on eut entendu la lecture d'un mémoire du grand-juge sur l'état de la conspiration de Pichegru dans l'intérieur de la France, exposa avec son habituelle précision les menées avouées ou cachées des agents anglo- royalistes. Le sujet l'amenait à dire où se trouvait chacun des membres de la famille royale, y compris le duc d'Enghien, mais il l'avait fait, à titre «l'information pure et sans mettre en avant, comme Ta prétendu Rovigo, la nécessité de se saisir de sa personne. Par un détour adroit, en appuyant sur les mots significatifs, il avait simplement conclu qu'il importait de prendre les précautions, toutes les précautions qu'exigeait la prudence pour la conservation des jours du Premier Consul et la tranquillité de l'Empire. (Cambacérès rapportait, le lendemain, à son amie M'"' du Cayla, qu'il prononça le dernier mot Empire avec une affectation si marquée que Bonaparte en avait souri.) Talleyrand s'était placé, comme il convenait à son rôle, sur le terrain diplomatique. Après avoir fait observer qu'on pouvait comploter autour du duc d'Enghien, sans que lui-même en eût 'connaissance, et qu'en général ceux de sa classe étaient mal informés de ce
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qu'on tentait en leur nom, il résuma la situation. Le mettre en état d'arrestation sur un terrain neutre serait une violation ouverte du droit des gens. Les puissances européennes jetteraient les hauts cris. 11 ne fallait pas s'exposer au reproche d'une telle incorrection. Mieux vaudrait-il attendre que le duc commît l'imprudence de se risquer, une nouvelle fois, sur le territoire français dont il était banni, parce qu'alors on serait armé contre lui d'un motif de légitime défense et qu'il aurait été, de lui-même et par sa faute, au-devant des rigueurs de la loi.
En suggérant cette dernière alternative, Talleyrand espérait que le Premier Consul ajournerait son dessein jusqu'à ce que la témérité du jeune prince lui fournît l'occasion de l'exécuter de plein droit. Son conseil était à double fin; en le donnant, il s'était bien promis que cette occasion ne se présenterait pas, et qu'il tiendrait avertie la princesse Charlotte de Rohan d'avoir à préserver de sa témérité celui qu'elle aimait. Le troisième consul se rangea à l'avis de Cambacérès. Fouché seul était entré à fond dans les vues secrètes de Bonaparte, étonné de la résistance des autres : « Vous êtes devenu bien avare du sang des Bourbons! » s'était écrié le chef du triumvirat, en jetant un mauvais regard à son collègue, qui faillit donner sa démission.
Mais il n'avait consulté ces dignitaires que pour la forme. L'opinion du sénateur-ministre Fouché était l'unique dont il eût à faire cas, parce qu'elle était conforme à ses résolutions d'avance arrêtées. Il donna des ordres pour qu'elle se transformât en acte.
Un détachement de troupes commandé par le général Ordener devait passer nuitamment le Rhin, se rendre à Etteinheim et s'emparer de vive force du duc d'En-
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ghien. 11 eu l'ut ainsi qu'on l'avait prescrit. Malgré les avertissements, qui lui avaient été donnés de différents côtés, par le comte de Launanset le général Frion, entre autres, malgré les supplications de la princesse Charlotte, le prince s'était obstiné à ne pas s'éloigner d'un voisinage aussi dangereux. Le 15 mars 1804, trois cents hommes, dragons et gendarmes, ayant à leur tête, pour un tel ^exploit, deux généraux et deux colonels, cernèrent sa demeure. Les portes furent enfoncées, la maison envahie, le duc violemment arraché à son repos. Du château on le mena dans un moulin sis à peu de distance; puis, il fut embarqué pour Rheinau, débarqué, conduit à pied jusqu'à Pfofsheim, jeté dans une voiture et vivement conduit jusqu'à Strasbourg, pour y arriver, à 5 heures du soir, et se voir presque aussitôt transféré à la citadelle. Le dimanche 18, on l'enleva de nouveau, dans le plein de son sommeil (il était 1 heure du matin), afin de le diriger sur Vincennes. Le 20, à 5 heures du soir, il était enfermé là, brisé de fatigue, exténué de besoin, surpris de tant de violence, mais ne se doutant guère qu'il lui restait à peine un répit de sept à huit heures à vivre.
On n'a plus à rappeler le parti pris impitoyable oii s'était retranché Bonaparte, malgré les pleurs de Joséphine et tant d'invocations pressantes à sa pitié. Ce fut la même raison d'État sans entrailles, qui motiva la condamnation voulue, fixée d'avance, de Louis XVl. « Il est coupable, parce qu'il fut roi », proclamait comme seul argument, à la Convention, Manuel qui, du moins, n'en avait pas conclu par un verdict de mort. « Nous ne voulons pas juger le roi, articulait nettement Danton, nous voulons le tuer ». Et, dans le même esprit d'iniquité cruelle, Saint-Just avait déclaré
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que le roi devait être jugé en ennemi. Impatient de saisir la couronne, voulant à la fois déconcerter par la force les conspirations royalistes et s'étayer, dans son entreprise, de l'approbation complice des anciens chefs de la Révolution qui l'entouraient, et qui reconnaîtraient l'un des leurs, à ses actes (1), il s'était prononcé sans hésitation d'âme sur la nécessité de sacrifier un prince de la maison de Bourbon, pour l'exemple.
Les juges de sa chambre ardente eurent vite accompli leur besogne. Ou plutôt, il n'y eut pas de juges. Celui qui devait en tenir lieu, Real, s'était arrangé de manière à oublier l'heure où son devoir l'appellerait à Vincennes; il avait laissé le conseil de guerre, présidé par le général Hulin, agir seul, en vertu d'une consigne. Real avait oublié, Real avait dormi, pendant cette terrible nuit du 20 au 21 mars. Savarj^ n'y mit pas tant de façons : la fosse du duc était préparée avant la sentence. Le prince, à la suite de sa comparution devant le conseil, causait tranquillement avec le lieutenant de . gendarmerie Noirot sur des détails de son service, sur les conditions où il était entré dans l'armée, sur leur amour du drapeau. Tout à coup, était entré le commandant du château, Harel, une lanterne à la main et suivi d'un brigadier; il invita le duc d'Enghien à le suivre. Où le conduisait-on?... 11 a franchi la dernière porte, et, près de la tour du Gouverneur, près du pavillon de la Reine, dans les fossés humides du donjon, il se trouve face à face avec le peloton d'exécution. L'adjudant général Pelé tient en main une lanterne à demi-ouverte dont la lumière est dirigée vers
(l) L'un de ceux-là lui avait dit : « Prouvez-nous qu'en aspirant à la royauté, vous n'avez de vouloir'quc celui delà conserver, et, vos premiers sujets, nous tombons à vos pieds. (Cf. Lombard de Langres, Souvenirs.)
L AUBE IMl'KRIALK
lui. On a lu Farrèt de morl. On lui accorde le délai d'une prière silencieuse. Il se relève. Les gendarmes font feu. Il tombe. Savary, qui s'était opposé tout à l'heure à la lettre de recours en grâce, que la commission militaire Toulait rédiger, a présidé lui-même à l'exécution, du haut des remparts.
A la première nouvelle de ce meurtre politique, deux des chefs de service de Talleyrand, Blanc-d'Hauterive et Brisson, qui pensaient l'en instruire, étaient entrés dans son cabinet en s'écriant d'indignation : « On ne peut plus continuer à k servir!... » A cette apostrophe, le ministre, froidement, avait répondu, gardant pour lui-môme le surplus de son impression : « Eh bien! quoi? ce sont ses affaires ». Ils sortirent, et le premier dit au second, ne parlant plus de Bonaparte, mais de Talleyrand : « Cet événement fait penser aux Bourbons; un jour il servira leur cause. »
Talleyrand fut- il des conseilleurs et des approbateurs de cette violence? Avait-il, lui aussi, par une lâche complaisance opiné pour la suppression du prince ? Bien des plumes l'en ont accusé. Le chancelier Pasquier l'afïirme. De sa déposition nette et de la version de Savary il résulterait que Bonaparte voulut aller jusqu'au bout de son dessein, que Talleyrand l'approuva (1), que c'est bien Caulaincourt qui fit enlever, comme à son insu, le duc d'Enghien; Murât qui le fit juger, et le futur duc de Rovigo exécuter! Enfin, Napoléon, pour s'en décharger en partie, — quoiqu'il n'ait jamais exprimé le regret de son acte, — en a rendu
(1) a Autre chose est de commettre un crime, autre chose de défendre un criminel et jamais, dans la pire même des causes, on n'a confondu l'avocat avec le coupable. » (Duc de Broiilie : le Procès et l'Exécution du duc d'Enghien, 1880, p. 30.)
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Talleyrand solidaire devant l'histoire. Celui-ci s'en est défendu, à l'instar de Fouché, et avec des raisons plus probantes, que l'ancien conventionnel, ne dùt-on les tirer que de la comparaison de leurs caractères.
Plusieurs fois, il s'en était entretenu avec M""* de Rémusat, qui en a témoigné dans ses Souvenirs. Le Premier Consul, lui disait-il, l'avait instruit, en des termes brefs, de l'arrestation du duc d'Enghien et de la détermination inébranlable qu'il avait prise contre lui. « Le tigre avait senti l'odeur du sang ». Lui Talleyrand s'était tu, par la conviction que ses paroles eussent été vaines pour le ramener à d'autres sentiments. Mais s'il désapprouva dans l'intime de son àme une action sans excuse, n'aurait-il pas dû traduire ce blâme moral par une ferme protestation? Il en raisonna différemment, au point de vue de sa situation personnelle. Selon des juges sévères de sa conduite, il eût été de son devoir de démissionner, à la suite d'une mesure cruelle, qu'il réprouvait (1). A ceux-là froidement il avait retourné cette réponse :
— Si, comme vous le dites, Bonaparte s'est rendu coui)able d'un crime, ce n'est pas une raison pour que je me rende coupable d'une sottise.
C'eût été sottise, dans le moment, parce qu'il se fût privé, sans autre compensation que l'éloge de sa conscience, de plusieurs années de puissance, d'honneur, d'éclat répandu sur son nom et sur sa personne. 11
(1) « La mort violente et inexpliquée de Piehegru, les moyens employés pour obtenir la condamnation de Moreau pouvaient être mis sur le compte de la politique; mais l'assassinat du duc d'Enghien, commis uniquement pour rassurer, en se plaçant da ns leurs rangs, ceux à qui la mort de Louis XVI faisait craindre toute espèce de pouvoir ne venant pas d'eux ; cet assassinat, dis-je, ne pouvait être ni excusé, ni pardonné, et il ne l'a jamais été; aussi Bonaparte a-t-il ûté réduit à s'en vanter. » iTalleyr., Mé)n.,t. I.)
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préféra garder le silence. 11 ferma les yeux et les lèvres, tint muette son opinion pour la développer un jour, complète et sans ménagements, et, comme si rien d'anormal ne se fût passé autour de lui, il donna un grand bal (1), le surlendemain de cet assassinat politique — ce qui était aussi trop politique et parut peu généreux.
Peu de jours après, était constitué l'Empire. L'attaque dirigée sur la Bretagne par une poignée d'émigrés, débarqués d'un navire anglais, les circonstances dans lesquelles le Premier Consul put mêler à ce complot vendéen Dumouriez, Pichegru et Moreau, ses trois rivaux de gloire militaire, la série des conjurations, où Talleyrand eut à intervenir, pour sauver la vie de Polignac, et que termina, dans une pluie de sang, le terrible holocauste de Gadoudal et de ses complices (2), avaient décidé Bonaparte à se faire un bouclier de la monarchie héréditaire.
(1) Voy. Miot de xMelito, Méiii., II, 159.
(2) Depuis la Terreur, jamais on n'avait vu, en un seul jour répandre tant de sans; sur un écliafaud.