CHAPITRE DIXIÈME
Dans les coulisses d'Erfurt.
L'état de Topinion française, en 1808. — Après Baylen et Cintra, les premiers signes d'opposition, dans l'entourage de l'Empereur. — L'évolution systématique de Talleyrand. — Secrète entente avec l'Autriche contre l'esprit d'aventure de Napoléon, en Orient. — A Erfurt. — Mission du prince de Bénévent. — Alexandre et Talleyrand, chez la princesse de Tour et Taxis. — Les deux politiques opposées de Napoléon et de Talleyrand ; comment le prince de Bénévent, chargé de soutenir la première, s'applique en secret à faire triompher la seconde. — Continuation, à Paris, d'un rôle hostile, pour arriver à contenir, fût-ce avec le concours de l'étranger, l'ambition débordante de Napoléon. — Pendant la campagne de l'Empereur en Espagne; intrigues et défections, à l'intérieur. — La réconciliation publique de Talleyrand et de Fouché; une conversation surprise: retour précipité de Napoléon. — La scène fameuse, aux Tuileries; disgrâce de Talleyrand.
Les années 1805, 1806, 1807, ont vu se succéder une telle suite de faits éblouissants que les imaginations en sont restées étourdies, transfigurées. Tout le pays admire et se soumet. Les nombreuses familles auxquelles les levées annuelles de la conscription infligent la tristesse des foyers vides, étouffent leurs plaintes. Les populations des villes et des campagnes se taisent (1), subjuguées par une sorte de fascination supra-humaine. Mais si la France grisée de sa longue victoire, entraînée comme ses chefs, par une fièvre de domination dont les élans la soulèvent et l'emportent, depuis les premières
(1) « Le droit des peuples et celui des rois ne s'accordent jamais si bien que dans le silence. » (Cardinal de Retz.)
conquêtes de la Révolution; si, d'autre part, sous la pression vigilante de la police, maintenue dans le double état d'exaltation militaire et d'assujettissement étroit, qui fut bien la marque de la dictature napoléonienne, cette France, hallucinée tout à la fois d'admiration et de crainte, se glorifie dans sa docilité, — les âmes sont moins souples, à l'intérieur du palais; — des résistances secrètes commencent à se concerter, au pied du trône; des velléités de défection se préparent dans l'oligarchie des dignitaires. Et cela, quand on touche au summum de la prospérité, quand Napoléon en est arrivé à ce point de puissance, où il serait tenté de regarder comme autant d'usurpations (1) faites sur lui les territoires dont il n'est pas le maître.
Avant la paix de Tilsitt, pendant que le cruel vainqueur faisait pointer ses canons sur la surface gelée du fleuve, oiî s'enfuyaient en désordre les restes d'une armée ennemie et considérait, impassible, la multitude de ces victimes qui se noyaient dans les flots glacés, des hommes de raison et de pitié se demandaient quand et par quels moyens finiraient tous ces maux. Des esprits froids et positifs, que ne dérangeaient point de leur calme les allocutions pompeuses datées des lendemains de victoires, s'interrogeaient sur le terme où s'arrêterait enfin l'extraordinaire aventure.
Vous voyez tout en beau, dira prochainement le ministre de la Marine Decrès à Marmont, plein de joie d'avoir reçu le bâton de maréchal. Voulez-vous que je vous dise, moi, la vérité : l'Empereur est fou, tout à fait fou. Il nous culbutera tous tant que nous sommes.
Déjà, Fouché et Talleyrand s'étaient rejoints dans une même opinion alarmée, incertaine encore de l'étendue
1 Ainsi le disait Torey de l'empereur Charles VI.
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des risques où se lançait la poliliquc impériale et des moyens à prévoir pour en limiter les ravages.
Talleyrand avait rêvé d'être le modérateur d'une ambition toujours en fièvre, et qui ne connaissait pas de frein. Ne serait-il plus désormais, que le témoin de la manière dont elle s'emploierait à détruire tout ce qu'elle avait réalisé de bien et de grand? Pendant qu'il fut chargé des affaires étrangères, il se louait d'avoir servi Napoléon avec fidélité, et il disait le mot : « avec zèle ». Deux considérations fondamentales eussent été les régulatrices par lui souhaitées et conseillées d'un merveilleux règne : établir pour le pays des institutions monarchiques, qui, touten garantissant l'autorité du souverain, l'eussent maintenue dans des bornes assagies; ménager l'Europe pour faire pardonner à la France son bonheur et sa gloire. Il avait eu le temps assez long et l'occasion assez fréquente de constater l'inefficacité de son rôle, la non-valeur du système de diplomatie qu'il préconisait, auprès d'une volonté despotique et qui ne suivait guère d'autres plans que ceux qu'elle avait tracés elle-même. Le dégoût d'une action sans effet avait gagné son intelligence. De plus, avec ce coup d'œil infaillible qui perce l'avenir à une grande profondeur, il voyait approcher le réveil du songe inouï, dont le monde avait le spectacle.
Napoléon était encore trop à distance du versant de sa ruine, pour qu'il pût se détacher de lui utilement et à couvert. Talleyrand ne se retirait que lentement des pouvoirs auxquels il avait voué ses services temporaires. Mais dès lors, il s'était dit, en ses réflexions posées, qu'un jour, certainement, l'Empereur ne trouverait plus de transaction possible avec les intérêts de l'Europe dont il avait outrage en même temps les rois et
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les peuples ; que l'état inacceptable du blocus, les souffrances du commerce et de l'industrie garrottés en tous lieux par le système prohil)itif et les blessures infligées aux différentes nations par tant d'exigences et de rapts, devraient se résoudre dans une dernière et terrible explosion. Et, pour n'être pas surpris, il commença de nouer des intelligences à l'étranger, afin d'y chercher, fût-ce avec l'aide des ennemis, les moyens de pacifier la France et le monde.
Puisque le dénouement serait tôt ou tard celui-là, il avait habitué sa pensée à cette opinion qu'il aurait peut-être à en rapprocher l'heure, et d'avance, il s'était autorisé, — par la grâce du motif — , à des négociations équivoques, dont le terme serait le renversement d'une autorité jalouse et oppressive, si elle ne consentait point d'elle-même à se réduire. En provoquant des preuves nouvelles et plus fortes de l'hostilité générale, il espérait ramener Napoléon à des desseins plus mesurés, l'engager à se maintenir plutôt qu'à s'étendre sans fin, à conserver plutôt qu'à conquérir (au risque de tout perdre, d'une fois), enfin à perdre de vue sa politique exclusive, pour envisager, avant tout, celle de la France.
Talleyrand avait fait partager ses vues à Fouché, à d'autres dignitaires qui, maintenant, enrichis, pourvus de situations élevées et lucratives, appréciaient d'autant mieux le prix du repos, de la sécurité dans la paix.
En vérité, l'Empereur s'était bien trompé sur le concours qu'il pouvait attendre du prince de Bénévent, lorsque après avoir reçu la nouvelle d'une grande humiliation pour ses armes : la capitulation de Baylen, il l'engageait à réunir, chez lui, dans des dîners fré-
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quents ses ministres, ses conseillers d'État, des députés du Corps législatif, pour cultiver leurs bonnes dispositions d'âme et réchauffer leur loyalisme. Justement, à cette heure-là, le vice-grand-électeur se disposait à mener contre le chef de l'empire une lutte insidieuse, perfide en ses moyens, mais dont l'utilité finale couvrirait et rachèterait, pensait-il, l'irrégularité des formes employées !
Le lendemain d'Austerlitz, en haranguant ses soldats. Napoléon avait prononcé ces fières paroles : « Il faut finir la campagne par un coup de tonnerre. Si la France ne peut arriver à la paix qu'aux conditions proposées par l'aide de campDolgorouki, la Russie ne les obtiendra pas, quand même une armée russe serait campée sur les hauteurs de Montmartre. » Il était bien certain de ne s'exprimer de la sorte que par une hyperbole outrée, en évoquant une conjecture impossible, une chose qu'on ne verrait jamais. Pourtant, il était dit que ces armées, sous son effort rompues et dispersées, se reformeraient, en face de lui, victorieuses, qu'elles camperaient, en effet, sur les hauteurs de la capitale française et qu'Alexandre recevrait, à Belleville, un messager de Napoléon venant lui offrir « telle paix qu'il voudrait dicter (1). » Comme le déclarait Frédéric le Grand, forcer le bonheur, c'est le perdre; et vouloir toujours davantage, c'est le moyen de n'être jamais heureux. Le prince de Bénévent l'avait souvent redit, en d'autres termes, à Bonaparte; mais on avait refusé de l'entendre.
(1) iM"« de Rémusat, Méin., t. II.
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Ainsi que le pensait et l'exprimait, de son côté, Metternich afin de se fortifier dans l'espérance du relèvement de sa patrie, Talleyrand était convaincu, d'ores et déjà, que l'efTondrement était certain, sous un délai plus ou moins court, que celle gigantesque construction périrait, faute de base, et que plusieurs causes encore mconnues, mais d'effet certain, concourraient à produire l'un de ces cataclysmes histori(iues, qui suivent les grandes usurpations et elTacenl jusqu'aux traces des conquérants.
Le prince de Bénévent entama son entreprise de démolition occulte et méthodique par des conversations d'approches avec les ministres des puissances étrangères, en leur insinuant que la France pensait comme lui, c'est-à-dire qu'elle se désintéressait des conquêtes de l'Empereur et ne tenait qu'à cette partie homogène de son territoire, véritable conquête nationale, qui lui garantissait une existence prospère, dans l'enclave de ses frontières naturelles : le Rhin, les Alpes, les Pyrénées. « Le peuple français, ajoutait-il, est civilisé; son souverain ne l'est pas. »
A l'empereur Alexandre, par l'un de ses intermédiaires bien placés, il avait fait parvenir cette affirmation : « Mon opinion est celle des hommes les plus éclairés et les plus sages. » Et le tsar la répétait complaisamment à son ministre Romanlsof. Mellernich, quoique gardant, vis-à-vis de Talleyrand, du soupçon diplomatique et de la défiance personnelle, était prévenu que la politique autrichienne aurait, dans le sens pacifique, un auxiliaire averti dans les conseils de la diplomatie française.
L'antagonisme se précisait entre les vues de l'Empereur et celles de son entourage.