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Lui n'avait pas renoncé à ses visées sur l'Orient et brûlait de s'y étendre.
Pour lui barrer la route, pour l'arrêter sur place avant qu'il se fût lancé dans ce nouveau champ de conquête, Talleyrand pensa que l'inspiration serait habile et prudente de lui opposer les résistances intéressées de l'Autriche. Il n'hésita point à se rendre chez Metternich. Une conflagration redoutable menaçait de s'allumer aux confins de l'Europe orientale. L'Autriche ne devait pas, ne pouvait pas y consentir. Il était pressant pour elle et le repos des autres peuples qu'elle prît une décision capable d'en suspendre les effets :
Il faut, dit-il au ministre autrichien, que nous devenions alliés, et ce bienfait sera le résultat du traité de Tilsilt. Quelque paradoxale que puisse paraître cette thèse, le traité vous met dans la meilleure position, parce que chacune des parties contractantes a besoin de vous pour surveiller l'autre. C'est le plus vite possible qu'il faut vous en mêler; dans peu de mois on ne vous saura plus gré de ce qui, dans ce moment, vous maintient au rang que vous occupez.
La démarche avait du surprenant et de l'inattendu. Des hommes retors, tels que Talleyrand, déclarait Metternich, qui ne l'était pas moins avec ses prétentions d'homme à principes, sont comme des instruments tranchants avec qui il est dangereux de jouer. Mais il voulait bien convenir qu'aux grandes plaies il faut les grands remèdes; et il se tint prêt à user de celui qui lui venait, fort à propos, du prince de Bénévent. La perspective ouverte au cabinet autrichien de redevenir l'arbitre de la question d'Orient, après et malgré Tilsitt, était propre à le séduire. On ne fut pas très sûr, à Vienne, que le conseil en émanât de Talleyrand tout seul. Peut-être était-ce l'Empereur lui-même, qui avait indiqué cette manœuvre pour retarder les impatiences
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de la Russie, trop pressée, vraiment, de mettre la main sur Constantinople. Le 21 janvier '180(S, le cabinet autrichien, quand il notifia le mariage de François II à Napoléon, n'avait-il pas été invité sans qu'il s'y attendît, à se réserver une part dans la dislocation escomptée de la Porte ottomane? Mais les vues de Talleyrand allaient au delà d'une offre vague et qui ne reposait sur aucune, intention précise. Il le voulut prouver en demandant une deuxième, puis une troisième entrevue; dans l'une comme dans l'autre, il se montra des plus explicites. C'était presque un allié qui, de l'intérieur de TEmpire français, se présentait aux Habsbourg pour la défense en commun d'un système conçu directement à rencontre de la politique personnelle de Napoléon.
Je déleste l'idée du partage de la Porte, attestait Talleyrand dans sa conversation du 2S février avec Metternich; je vous dirai même qu'elle est en désaccord avec mes principes politiques, mais rien ne peut en faire revenir l'Empereur. Arrêtez-vous à cette vérité, tenezla pour certaine et que votre cour entre tout à fait dans ma manière de voir. Si j'étais empereur d'Autriche, je dirais ce qu'a dit Frédéric II au roi de France : « Aucun coup de canon ne se tirera en Europe sans ma permission ». Voilà comme vous vous soutiendrez, comme vous sortirez victorieux de la lutte dans laquelle ont péri tant d'autres.
L'avertissement était clair. En outre, il était fait pour réconforter le courage d'une puissance affaiblie par une longue succession de défaites et qui, cependant, s'était toujours tenue en armes, pour recommencer la lutte avec l'espoir de chances meilleures (1). Les exhor-
(1) En 1799, l'Autriche voulut prendre sa revanche de la paix forcée de 1797 et elle eut, de retour, Marengo. Aux représailles espérées de Marengo la réplique des batailles avait été, en 1805, Ulm, Austerlitz; el, quatre années après, Austerlitz, ^Vagram.
« Xous aurons beaucoup à l'aire pour réparer le mal », dira, le soir du 6 juillet 18uy, François à Metternich.
Mais ni l'empereur ni son ministre ne renonceront à regagner la partie
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talions de Talleyrand ne furent que Irop écoutées et suivies.
De l'Autriche il fit une demi-conversion vers la Russie. Pour les intérêts de la paix, il déconseilla le tsar, déjà très enclin au soupçon et par plusieurs motifs très refroidi, de céder sans examen aux promesses aussi bien qu'aux désirs de Napoléon.
Les événements dépassèrent la portée des conseils de Talleyrand. Contre des instincts de conquête sans cesse en travail de destruction et de reconstruction artificielle il avait voulu dresser, ainsi qu'une double muraille, la neutralité forte, au besoin menaçante de la Russie, et l'attitude ferme de l'Autriche replacée en tête d'une grande ligue de peuples et d'états. L'objet qu'il se proposait n'était encore que d'écarter Napoléon d'une politique aventureuse en Orient : ce fut une suite de complications redoutables, qui sortit de son intervention, aux seules visées modératrices.
L'Autriche décida sur-le-champ d'importantes mesures militaires, pour être prête à tout événement. La résolution des hommes d'États de Vienne n'était point de provoquer aussitôt la mêlée des armes; ils avaient encore la mémoire trop fraîche de ce que leur avait valu la conduite précipitée de 180G; ils s'étaient promis de mettre en œuvre une tactique plus mesurée, plus savante. On aurait d'abord laissé Napoléon s'engager dans son entreprise d'Orient; on aurait feint de s'y associer; mais, au moment précis où l'on aurait vu poindre, en avant de ses pas, l'ère des difficultés, d'accord avec les Russes on se serait retourné contre l'ennemi commun ; et, s'emparant de positions assez fortes pour
après des sacrifices momentanés et malgré les perspectives d'une réconciliation possible et qui pouvait être durable, sous les auspices du mariage.
y enserrer l'armée française, on eut été les maîtres de dicter des conditions. La clairvoyance de Napoléon déjoua ce plan digne de grossir, en histoire, par son évidente déloyauté, les exemples cfe la fides punica.
Le doublement des effectifs, la constitution d'une milice nationale, qui devait ajouter des contingents nomljreux aux forces de première ligne de l'empire d'Autriche, émurent et irritèrent Napoléon. 11 en demanda des explications à Metlernich. C'était un piège, évidemment, qu'on lui tendait. « Est-ce par vos armements que vous voulez, un jour, être de moitié dans nos arrangements relatifs à la Turquie? A'ous vous trompez; jamais je ne m'en laisserai imposer par une puissance amie, jamais je ne traiterai avec celle qui voudrait m'en imposer, »
Après avoir usé du ton comminatoire, il s'était radouci, pour faire l'essai des moyens de douceurs et de persuasion. Il hésitait à se fixer. C'était l'énigme redoutable de son destin, qui se posait. Talleyrand l'avait amené à cette phase critique, où, pour le contraindre à maîtriser ses ambitions, il érigerait sur son chemin des barrières capables de l'inquiéter sérieusement. Mais il s'était abusé sur un point, que l'humeur irascible et violente du grand homme portait à prévoir. Au lieu de se calmer, de transiger, d'attendre. Napoléon précipita les éclats de sa colère. C'était bien l'homme de guerre impulsif, qui, sans se préoccuper de la répercussion de ses paroles s'écriait, les portes ouvertes : Je bdtonnerai i Autriche (1). Le lo août 1808 il
(1) « Je donnerai des coups de bâton à l'Autriche 1 » répétera-t-il au comte et ministre russe Roumantsiof. « — Sire, ne les lui donnez pas trop fort; sans quoi nous serions obligés de compter les bleus. » Lettre de Roumantsiof à l'empereur Alexandre, 30 janvier-11 février 1800).