‹ Talleyrand et la société françaiseChapitre 34 sur 49 · DANS LES COULISSES D ERFURT · texte numérisé non relu

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bras et se promener ensemble, d'appartement en appartement, tant que dura la soirée. On se perdait en conjectures sur la nouveauté du spectacle.

Aussi démonstratifs de leur réconciliation parfaite se montrèrent-ils chez la princesse de Vaudemont, un soir que Madame Mère s'y trouvait en même temps ; sans avoir l'air d'être là, elle n'avait rien perdu de leurs propos, tenus à mi-voix : « C'est un insensé, disait Fouché à Talleyrand; il faut en finir. » Et tous deux avaient examiné l'idée d'une sorte de bouleversement général devant amener, au cas de la mort de Napoléon, son remplacement par Murât ou Bernadotte et des accommodements avec l'Autriche. Ils s'étaient arrêtés sur le nom de Murât, parce que Fouché, d'une part, se faisait fort de le gouverner et que Talleyrand, d'une autre part, le tenait pour plus facile encore à renverser qu'à élever.

Le lendemain, la mère de l'Empereur dépêchait un courrier en Espagne. La nouvelle coïncidait avec celle de la déclaration de guerre de l'Autriche. Napoléon jugea' la situation assez grave pour revenir précipitamment à Paris; en six jours, il fit, à cheval, la route de Valladolid à Burgos, le reste en poste.

Il n'éclata pas, aussitôt qu'il fut au palais. On lui complétait, pendant qu'il ruminait sa colère, le dossier de l'enquête. Cinq jours après, ayant choisi son heure et son lieu, dans la salle du Trône, en présence de Cambacérès, de Decrès, de plusieurs grands officiers et rie presque tous les ministres, il fit tomber sur le seul Talleyrand tout le poids de la bourrasque. Il en avait écarté momentanément Fouché; il avait remis à plus tard de le remplacer au ministère de la police, ne voulant pas, à la veille d'une campagne, désorganiser d'une manière peut-

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être dangereuse cette partie de son administration. Pendant une mortelle demi-heure coula le flot des injures et avec une violence dont il n'y avait peut-être jamais eu d'exemple, a dit le chancelier Pasquier, entre gens de cette sorte et dans un tel endroit. Talleyrand dut apprendre, devant tout ce monde de dignitaires, qu'il était un voleur, un lâche, un homme sans foi, sans honneur. Napoléon n'arrêtait pas le flux des invectives. Une gène lourde oppressait les assistants. Lui subissait, sans sourciller, l'insultant monologue ; il paraissait imperturbable ; mais il amassait certainement dans son cœur, ce jour-là, comme nous aurons à le redire, les réserves d'une inimitié implacable. On reverra Talleyrand à la Cour de Napoléon; on le retrouvera ayant repris son rang dans la haute hiérarchie imp(kMale. Mais il n'aura pas oublié; et l'on s'en apercevra bien, après Leipzig.

Le journal officiel de l'Empire n'avait pas attendu que lui parvînt l'écho de ces éclats de voix irrités, dans la salle du Trùne, pour annoncer que la place de grand chambellan n'appartenait plus à M. de Talleyrand, mais était passée aux mains de M. de Montesquiou.' Cette charge n'était plus sienne. On le rendait à ses loisirs. On le renfonçait dans une demi-obscurité. Il pouvait aller retrouver en son château de Yalençay les princes d'Espagne dont il avait la garde (1). Par bonheur, il n'avait pas été question de pousser plus loin le ressentiment. Ni la prison ni l'exil. Napoléon le regrettera dans la suite, quand il ne lui restera que l'àpre souvenir de sa toute-puissance.

« J'ai fait une grosse faute, dira-t-il; l'ayant conduit

i) Voir, au volume suivant, le chapitre réservé aux « Hôtes de Valençay a.

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au point de mécontentement où il était arrivé, je devais ou l'enfermer ou le tenir toujours à mes côtés. Il devait être tenté de se venger; un esprit aussi délié que le sien ne pouvait manquer de reconnaître que les Bourbons s'approchaient, qu'eux seuls pouvaient assurer sa vengeance. »

Talleyrand, en vérité, n'était pas seul en cause dans la querelle, mais bien aussi les souverains et les peuples que Bonaparte s'était aliénés successivement. Le cours des choses n'en eût pas été changé.

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