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rencontre d'Alexandre et de Talleyrand, chez la princesse de La Tour et Taxis. L'homme d'Élat ne biaisa point dans l'attaque du sujet. Il alla droit au but et ce ne fut pas du tout pour servir les projets de Napoléon:
« Sire, demanda-t-il au tsar, que venez-vous faire ici? C'est à vous de sauver l'Europe et vous n'y parviendrez qu'en tenant tête à Napoléon. »
Pouvait-on plus adroitement garder, jusque dans une défection évidente, un rôle de justice supérieure, que d'offrir au choix d'Alexandre, constitué arbitre et maître, celle des deux situations qui lui procurerait le plus d'avantages en lui coûtant le moins? D'une part, c'était la politique orientale de Napoléon, qui remuait sous ses yeux des aspects séduisants, des nuages dorés, bons pour occuper, en la détournant, son attention, mais qui lui préparait, sans doute, des déceptions et des sujets de conflits, quand on voudrait en venir aux règlements définitifs, et qui l'obligerait, de toute manière, à sacrifier l'Autriche, et dans quel but? afin d'aplanir aux armées de Bonaparte les chemins tentateurs de l'Orient. D'autre part, c'était la politique de Talleyrand, faite de prudence et de réserve habile, basée sur la nécessité d'un contre-poids salutaire à la puissance trop lourde du maître de l'Occident, et qui lui conseillait de se concerter avec les Habsbourg pour fermer, au contraire, ces mêmes roules aux appétits effrénés de Napoléon, aujourd'hui son allié, demain son compétiteur, son ennemi peut-être.
On ne pouvait plus complètement faire échec à une politique, qu'on était chargé de soutenir. Mais quelle eût été la fin de cette politique, sinon de perpétuer le trouble et le malaise de l'Europe? Amuser la Russie par des fantômes brillants, l'endormir, en profiter pour
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se retourner contre l'Autriche, la réduire à l'état de la Prusse, et n'avoir plus devant soi, sur le continent abaissé, que l'empire slave pour le contraindre lui aussi, à l'obéissance... C'était une succession de guerres et d'offensives naissant les unes des autres, qu'il fallait essayer d'arrêter dans leur germe.
Talleyrand avait réussi. Les impatiences d'Alexandre pour le règlement des affaires d'Orient s'étaient calmées du coup. C'était une question à reprendre plus tard, faisait-il entendre à Napoléon, une question à discuter tranquillement et mûrement. Encore quelque temps, et il allait se faire une règle dé demeurer sourd à toute suggestion de ce genre (1); on devrait renoncer à l'éblouir avec le jeu de ces conceptions tentatrices.
Le jour, auprès de Napoléon, le soir, tous les soirs, chez la princesse de Tour et Taxis, où se rendait exactement Alexandre, qu'il était bien en place, le prince deBénévent, pour conduire son étrange et double manœuvre, dont l'objet, à son sens, n'était pas de trahir l'Empereur par intérêt, . par ressentiment personnel, mais de suspendre, d'entraver par une opposition méthodique, un mouvement de conquête et d'agitation permanente, qui n'était plus soutenable!
Véritablement, Napoléon n'avait pas été bien inspiré dans le choix de son diplomate ofTicieux à Erfurt, étant déjà servi d'une manière si indolente par son ambassadeur officiel auprès du tsar, l'imposant et crédule général de Caulaincourt (2). Aux conventions secrètes prépa-
(1) Rapport n" 12 de Caulaincourt à Napoléon, 15 février 1809, Arcii. nat. A. F, IV, 1698.
[% Jusqu'à la fln du )'ègne de Napoléon, Caulaincourt se tiendra en correspondance suivie avec Talleyrand, dont il ignore les relations clandestines avec les cours de Russie et d'Autriche. Cf. l'ouvrage de M. Albert Vandal , A V/po/eou et l'empereur Alexandre I".
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rées pour la signatiu'c d'Alexandre, il avait fait entendre qu'on resserrerait avec la dernière rigueur les articles concernant l'Autriche. Or, Talleyrand s'était empressé de confier au représentant du cabinet viennois qu'il ferait, de tous les côtés, ce qu'il croirait propre à empêcher qu'il ne sortît d'Erfurt des résolutions nuisibles aux intérêts de son gouvernement. ^N'apoléon le pressait d'amener le tsar à conclure. Talleyrand répétait à celuici : Ne vous livrez j^as. Le traité fut signé, cependant, confirmant celui de Tilsitt, garantissant à l'empereur des Français, la tranquillité du continent pendant ses opérations en Espagne et consacrant, en retour de cette attitude du tsar, l'annexion à la Russie de la Finlande et des provinces danubiennes.
Alexandre retourna à Saint-Pétersbourg, ayant obtenu, à peu de frais, des avantages positifs. Napoléon monta en voiture pour s'en aller achever, comme il le croyait, la conquête de l'Espagne. Ils s'étaient, une dernière fois, jetés dans les bras l'un de l'autre, se jurant une amitié éternelle dont le sentiment n'était pas dans leur cœur. Ils ne se reverraient plus qu'en ennemis, les armes à la main.
Quant à Talleyrand, après avoir brouillé le jeu de Talliance, ménagé, à la veille du départ, au baron de Vincent une audience d'Alexandre, d'où le ministre autrichien était sorti, l'air tout épanoui, conclu une sorte de pacte de famille en obtenant du tsar, pour son neveu, le comte Edmond de Périgord, la main de la duchesse Dorothée de Gourlande (1), et reçu à titra de remerciement personnel, le cordon de l'ordre de Saint- André, il revint à Paris, convaincu d'avoir travaillé
(1) Nous aurons à en parler très en détail, au courant du prochain volume.
en conscience au rétablissement de la tranquillité générale.
Cependant, à force de rassurer TAutriche, il l'avait poussée indirectement à remuer les armes pour une guerre prochaine (1).
Napoléon était rentré d'Erfurt beaucoup moins satisfait et confiant qu'il ne l'avait espéré. Au lieu du triomphe complet qu'il avait envisagé, il n'en rapportait que l'impression d'une demie-défaite. L'empereur de Russie n'avait pas exercé une pression assez forte pour imposer le désarmement de l'Autriche; ce n'était pas encore cette fois, qu'il pourrait disposer de l'Europe contre l'Angleterre (2). En traversant la France d'une course rapide pour voler à la conquête de l'Espagne, il y avait remarqué des symptômes d'inquiétude et de secrète agitation. Dans son entourage se dénonçaient les signes d'une mystérieuse hostilité. Au dehors un souffle de coalition menaçait encore une fois de déranger tous ses projets. L'Autriche élevait bien haut la voix, depuis quelques jours. Qui lui inspirait tant d'audace?
Comment s'étaient multipliés si opportunément, au profit de ses adversaires, et d'une façon si soudaine, si concordante, les embarras de sa politique, comment s'étaient vus arrêtés tous ses plans les plus secrets et les mieux préparés, Napoléon le cherchait, en sa défiance irritée. La main de Talleyrand n'avait-elle pas
(1) ce Talleyrand, écrivait Metternicli, est d'accord qu'il ne faut pas se laisser prévenir par Napoléon, s'il est t'écidé à nous faire la guerre. »
(2j V. d'Albert Va ridai, Napoléon et Alexandre, t. I.
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trempé dans tout cela? Il en eut le prompt soupçon. Des délations écrites achevèrent de l'éclairer.
Talleyrand, depuis que l'Empereur avait franchi les Pyrénées et s'était avancé à grands pas sur la route de Madrid, ne prenait pas la peine de cacher son aigreur et son mécontentement. Selon lui, l'aventure irait aux pires extrémités et la personne même de Napoléon n'échapperait pas à la vengeance des Espagnols. Il annonçait presque la vacance du trône et la nécessité d'y pourvoir à l'avance. Il ne blâmait pas tant l'expédition en elle-même, — qu'il encouragea presque à ses débuts, malgré ses dénégations ultérieures de l'avoir, en quoi que ce fût, approuvée.
« Qu'on ait voulu chasser la maison de Bourbon, disait-il alors, rien de plus simple, rien de plus commode, peut-être, pour le solide établissement de la dynastie napoléonienne ; mais à quoi bon l'emploi de tant de ruses, d'artifices, de perfidies? Pourquoi n'avoir pas déclaré simplement une guerre j^our laquelle on n aurait ims manqué de motifs? Dans cette guerre, la nation espagnole serait demeurée constamment neutre. Enivrée comme elle l'était, à ce moment-là, par la renommée de Napoléon, elle aurait vu sans le moindre regret tomber une dynastie usée, et, après quelques combats faiblement soutenus par l'armée régulière, la Péninsule tout entière serait passée avec joie (?) sous le sceptre d'une maison qui, déjà, remplaçait si glorieusemement en France celle qui avait donné Philippe V à l'Espagne; c'est ainsi que l'héritage tout entier de Louis XIV aurait pu être facilement recueilli. »
En parlant ainsi, il n'allait pas jusqu'au bout de sa pensée et visait à ne pas contredire trop ouvertement des concessions encore plus étendues qu'il se rappelait
avoir faites à l'Empereur, sur le môme sujet, par soumission et complaisance. Après l'affaire de Samo-Sierra n'avait-il pas écrit à Napoléon une lettre, qui dut lui parvenir au moment de son entrée ù Madrid (Pasquier eut cette lettre entre les mains en 1829), et où il se répandait on des présages heureux, ne doutant point que sa prochaine arrivée dans lacai»itale, à la tète de ses troupes, ne fît tomber les armes des mains des Espagnols ?
Mais que son langage prenait une autre tournure avec ceux de son groupe. Il était instruit dans le plus grand détail de la comédie jouée à Bayonne et, bien qu'il n'eût pas l'émotion facile, il s'en montrait indigné : « Les victoires, déclarait- il au comte Beugnot, ne suffiront pas pour effacer de pareils traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi de vil, de la tromperie, de la tricherie I Je ne peux pas dire ce qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne sera pardonné par personne. »
Il s'en exprimait haut, à toute occasion, dans les cercles où sa parole faisait autorité. Tellement, que l'un des anciens aides-de-camp de l'Empereur, La Vallette, estima, de son devoir d'en écrire à Napoléon, en y joignant ce détail que Fouché, réconcilié avec le prince de Bénévent, lui semblait refléter de tous points ses dispositions d'esprit et d'âme. Puis, était intervenue dans l'affaire, à l'improviste, la mère de l'Empereur, qui, par le hasard d'une visite chez la princesse de Yaudemont, avait surpris un étrange entretien entre le ministre de la police et le grand chambellan.
Quelles arrière-pensées d'intérêt ou quelle nlachination avaient pu rapprocher ces deux hommes, qui se détestaient si cordialement naguère?
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Leur antagonisme avait été flagrant. Bien qu'il n'eût pas avoué cette pointe de faiblesse d'aussi bon cœur que son parfait dédain pour le duc de Bassano, Talle^Tand avait éprouvé une réelle jalousie du crédit de Fouché. Celui-ci, qui avait aussi ses motifs de rancune, n'omettait pas une occasion de leur donner contentement par des moqueries âpres et cyniques à l'encontre de son rival. Fouché reprochait à Talle3^rand de manquer de conscience et de bonne foi. Singulière improbation venant d'une telle part ! Le noble et fin gentilhomme qu'était le prince de Bénévent ne voyait pas d'un meilleur regard l'ancien jacobin et, de plus, méprisaitil fort son manque de tenue, sa loquacité bruyante et la bassesse de ses sentiments, tout en se disant, comme par une manière d'acquiescement aux nécessités de la politique, que de certaines bassesses d'âme et de conscience peuvent être des instruments utiles à ceux qui savent s'en servir à propos. En somme, il n'était en l'opinion de personne, qu'ils se fussent jamais entr'aimés. Lorsque Fouché fut enveloppé dans un réseau d'intrigues, qu'il avait lui-même ourdies, son mécompte n'avait pas déplu à Talleyrand. Tout au contraire, le diplomate avait profité de l'événement de la machine infernale, par lequel s'étaient laissé surprendre les surveillances policières, pour faire déplacer Fouché, ce qui n'empêcha pas celui-ci de regagner plus qu'il n'avait perdu, peu de temps après. De même, Fouché s'était trouvé trop heureux, en 1807, d'utiliser la demldisgràce de Talleyrand pour se rendre plus puissant et, croyait-il, plus nécessaire.
Si dissemblables par leur passé, leurs goûts, leur éducation, Tallej^rand et Fouché avaient de commun leur souplesse égale à s'accommoder de toutes les
formes de gouvernement susceptibles de les recevoir en bonne et haute place. Trop intelligents, l'un et l'autre, pour perdre leur temps à fomenter les rancœurs d'une acrimonie prolongée, ils avaient en fm senti, en habiles gens qu'ils étaient, le besoin réciproque de lier leur action. Avant que s'opérât une alliance si rare, et faite pour étonner, ils avaient eu l'occasion de tâter le terrain, où ils auraient à faire chemin ensemble, et de s'interroger avec précaution sur l'appui qu'ils pourraient se prêter mutuellement. Une rencontre leur avait été ménagée, à la table de M'"" de Rémusat, où dînait ce soir-là, une M"'*' de Rumford, ayant à les remercier d'un service rendu. La circonstance avait été saisie des deux côtés avec empressement. L'entrevue ne s'était point terminée, sans un échange de paroles utiles, entre deux portes. Et l'Empereur, qui fut informé de l'incident, s'en était ému comme d'un commencement de conspiration. Le rapprochement définitif s'était opéré par l'intermédiaire de Blanc d'Hauterive, que sa qualité d'ancien oratorien avait mis en excellents termes avec Fouché, et que ses fonctions aux affaires étrangères accréditèrent auprès de Talleyrand. On apprit, tout à coup, dans le monde, la nouvelle de celte pacification inattendue des deux âmes ennemies. D'autant plus grande fut la surprise, que l'un et l'autre voulurent mettre leur accord en évidence avec une sorte d'éclat. Une brillante soirée était donnée chez Talleyrand. Tous les regards avaient été frappés d'étonnement à l'entrée de Fouché, pénétrant pour la première fois dans ce salon renommé. Personne, au dire d'un témoin, ne pouvait en croire ses yeux, et ce fut encore une bien autre impression, lorsque l'effet de leur intelligence se manifesta jusqu'à se prendre par e