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Talma et la révolution

Lorsque Ton demandait à Talma son âge, celuici ouvrait quatre biographies et lisait à son interlocuteur :

Talma (J.-F.), né à Londres le 17 janvier 1766;

Talma, né le 15 janvier 1760;

Talma, né à Paris au mois de janvier 1762;

Talma (Jos. -Franc.), né le 15 janvier 1767.

Puis, ajoutait-il en souriant, « ne savez-vous » pas que les comédiens, comme les jolies femmes, » n'ont point d'âge ? » Et l'interviewer indiscret n'en pouvait savoir davantage.

« On sera bien surpris quand on apprendra » mon âge », répétait-il encore dans les derniers moments de sa vie. La même ignorance n'avaitelle pas existé pour les dates de naissance de Baron et de Lekain, les deux seuls prédécesseurs de Talma sur la scène française, les deux seuls dignes de ce nom ?

M. Jal, pour qui rien n'est un secret, nous a fixé à ce sujet (i) : Talma, de ses prénoms François-Joseph, fut baptisé à l'église Saint-Nicolas, à Paris, le 15 janvier 1763. — Le 15 janvier comme Molière ! Il était fils de Michel-François-Joseph Talma, valet de chambre — même souche que Molière! — et d'Anne Mignolet, son épouse, demeurant rue des Menestriers.

Le parrain, Philippe-Joseph Talma, cuisinier, oncle de l'enfant; la marraine, Marie-Thérèse Mignolet, tante de l'enfant.

Des valets de chambre et des cuisiniers ! Nous voilà loin des princes et des rois dont nous aurons à parler dans le courant de cet ouvrage.

Le père de Talma, originaire de Poix, près Avesnes, était venu à Paris pour y chercher fortune, comme tant d'autres, et s'était placé chez un Anglais en qualité de valet de chambre, puis était passé homme de confiance. Talma! nom bizarre, qui sonne à l'oreille à la façon d'un vers d'Hô-

(1) Dictionnaire critique de biographie et d'histoire.

mère, nom qui porte avec lui une saveur étrange, nom que l'on s'attend à retrouver gravé sur quelque fronton de temple grec, dans les plaines de Sparte ou dans les jardins de Corinthe !

D'ailleurs Talma n'a-t-il pas pris lui-même la peine d'expliquer l'origine de son nom ? Voici ce qu'il écrivait, à ce sujet, à son homonyme M. Aretius Sibrandus Talma, a Engevirum, en Frise (Hollande), à la date du 15 juin 1822; la lettre est assez curieuse pour être rapportée ici :

« J'ignore, Monsieur, et il me serait difficile » de découvrir si vous et moi sortons de la même » souche. Il y a déjà plus de quinze ans qu'étant » en Hollande, j'ai appris qu'il y avait dans ce » pays des familles qui portaient le même nom » que moi. La mienne habite principalement un » endroit à six lieues de Cambrai, dans la Flandre » française. Au reste, ce n'est pas la première fois » que mon nom donne lieu à des informations » sur mon origine de la part d'étrangers. Il y a » environ quarante ou cinquante ans qu'un fils de » l'Empereur de Maroc, se trouvant à Paris et en- » tendant prononcer le nom de mon oncle, vint » lui demander s'il n'était pas d'origine arabe. » Depuis ce temps, un négociant d'une des villes » maritimes de l'Afrique, que j'ai vu dans ma jeu- » nesse à Paris, me fit la même question, et je ne » pus pas plus répondre au négociant que mon » oncle au fils de Sa Majesté marocaine. M. Lan-

» glès, savant très distingué dans les langues orien- » taies, et mon ami d'enfance, me dit à cette » époque qu'en effet Talma, en arabe, signifiait » intrépide, et que c'était une de ces appellations » que ces peuples emploient pour distinguer les » différentes branches d'une même famille. Vous » sentez, Monsieur, qu'une telle explication dut » me rendre très fier, et que j'ai constamment fait » mes efforts pour ne pas déroger. Malheureuse- » ment, m'étant toujours livré au culte des arts, » je n'ai jamais eu l'occasion de prouver que ce » nom m'était justement acquis. Bref, j'ai sup- » posé, d'après tous ces éclaircissements, qu'une » famille maure, restée en Espagne, avait pu » embrasser le christianisme, passer de ce royaume » dans les Pays-Bas, possédés alors par les Espa- » gnols, et de là, par une circonstance quel- » conque, être venue s'établir dans la Flandre » française.

» Mais, d'une autre part, on m'a dit en Hol- » lande que notre nom avait une terminaison » hollandaise et qu'il était très répandu dans ce )) pays. Ce nouvel éclaircissement a renversé tout » le bel édifice de mon imagination, et m'a ren- » voyé d'un seul trait des sables de l'Afrique dans » les pâturages de la Hollande. C'est vous, Mon- » sieur, qui, parlant hollandais, pouvez mieux » que moi décider si définitivement nous sortons » du Nord ou du Midi, si nos ancêtres portaient

» le turban ou le chaperon, s'ils invoquaient Ma- » homet ou le Dieu des chrétiens.

» J'oubliais encore de vous dire, Monsieur, que » le comte de Mouradja, qui a résidé longtemps » en Orient, et qui a fait un ouvrage sur le sys- » tème religieux des Orientaux, cite un passage » d'un de leurs auteurs qui nous apprend que le » roi, ou plutôt le Pharaon IVe d'Egypte, lequel » chassa les Israélites, s'appelait Talma. C'était » un grand coquin que ce roi; mais il ne faut pas » y regarder de si près, quand on peut se dire » d'une si illustre origine. Vousvoyez, Monsieur, » qu'il n'y a point de baron allemand à seize » quartiers, pas même de roi dans les quatre » parties du monde, qui puisse se vanter d'une » antiquité aussi haute et aussi légitime que notre » famille. Au reste, Monsieur, je tiens beaucoup » plus à honneur d'être le parent d'un savant » aussi distingué que vous, que d'être le descen- » dant d'une tête couronnée. J'espère, Monsieur, » que vous voudrez bien m'informer si vous pen- » sez qu'en effet notre nom soit plutôt hollandais » qu'arabe. Dans tous les cas, Monsieur, je me » félicite sincèrement de porter un nom que vous » savez si bien honorer, et je me flatte qu'un » jour quelque circonstance favorable me procu- » rera l'avantage de vous rencontrer et de faire » plusparticulièrement votre connaissance, soit que » j'aille en Hollande, soit que vous veniez à Paris.

» Agréez, je vous prie, Monsieur, l'assurance » des sentiments les plus distingués de votre » dévoué serviteur.

» Talma. »

Nous avons laissé le père de Talma homme de confiance chez un Anglais. Cependant ses aspirations le portaient plus haut. Il avait étudié avec passion l'art du dentiste, et avait résolu de s'établir dans cette profession. Sur ces entrefaites, l'Anglais, son maître, retourna à Londres ; le père de Talma l'y suivit. Il avait laissé à Paris son jeune fils dans une pension particulière dirigée par un M. Verdier, et qui était établie dans le jardin du Roi, sur l'emplacement où fut bâtie depuis la maison qu'habita BufTbn. Le hasard lui avait déjà donné comme camarade de classe, dans une petite école de l'impasse de la Bouteille, rue Montorgueil, le jeune Mira, qui, plus tard, sous le nom de Brunet, fit pendant trente années la fortune du théâtre des Variétés.

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