TALMA EN ANGLETERRE
Une fois ses études terminées, Talma alla rejoindre son père à Londres. Celui-ci avait ouvert un cabinet de dentiste, et il commença à apprendre à son fils les devoirs de sa profession. Mais l'étude de Shakespeare et la représentation de ses incomparables chefs-d'œuvre dans leur idiome national étaient d'un bien autre attrait pour l'imagination ardente du jeune homme. Assez rompu bientôt aux finesses de la langue anglaise pour en saisir toutes les nuances, Talma se livra alors à une étude approfondie de la littérature anglaise, et surtout du drame anglais. Quel plaisir de lire et de comprendre Milton, Pope, Thompson, Adisson, Otway et surtout Shakespeare î On n'a pas assez fait remarquer, selon nous, l'influence considérable qu'eut sur le talent de Talma son séjour en Angleterre. Certes, en les transplantant sur la scène française, Talma a francisé, si Ton peut s'ex-
primer ainsi, les héros de Shakespeare. Il les a mis au point en les faisant admirer dans un cadre nouveau. Mais si l'on songe que le théâtre français ne connaissait alors dans le genre sérieux que la tragédie froide et solennelle avec Monsieur Larive, imposant mais sévère, majestueux mais monotone; avec Saint-Prix, âme engourdie sous des formes d'athlète, on ne s'étonnera, plus de la révolution que devait y faire quelques années plus tardTalma, toujours humain et toujours naturel. N'était-ce pas à Londres, par la fréquentation continuelle du théâtre de Shakespeare et par l'audition des premiers tragédiens anglais, qu'il était à même de comprendre, qu'il avait appris le secret de la mélancolie d'Hamlet et des jalouses fureurs d'Othello? Jean Monnet, ancien directeur de l'Opéra- Comique , avait essayé vainement d'établir un théâtre français à Hay-Market. Mais si les habitants de la Cité ne voulaient pas des comédiens de Paris, la noblesse de West-End se portait avec empressement aux représentations des petites comédies françaises que quelques-uns de nos jeunes compatriotes jouaient dans des salons particuliers. Le jeune Talma, comme vous pouvez croire, ne tarda pas à se joindre à ces comédiens amateurs et y fit jouer la tragédie. Un succès de vogue immense couronna cette société dramatique, et plus spécialement Talma; et le prince de Galles en personne, le futur Georges IV, ne dédaigna pas de venir
donner le signal des applaudissements. C'est que ce prince, fort éclairé dans les arts, jouissait pour la première fois d'un spectacle inattendu pour lui. Jusqu'à présent, en véritable habitué et connaisseur du théâtre anglais, il n'avait vu dans nos tragédies qu'une monotonie compassée. Pour la première fois, il avait entendu Néron, Brutus et Œdipe parler un langage humain. Bien plus, il les avait vu agir, s'agiter et marcher comme des êtres vivants. Il s'y reconnaissait enfin : il avait cru entendre Shakespeare s'exprimant en français. ,
Quelques jours après lord Harcourt allait trouver le père de Talma et l'engageait à destiner son fils au théâtre anglais. On lui offrait, de débuter à Drury-Lane, avec la protection du prince. Le père n'était pas fort éloigné de céder à cette tentation, et Talma parlait assez bien l'anglais pour hasarder l'entreprise. Mais des circonstances particulières ayant ramené le jeune Talma à Paris, celui-ci nous fut gardé. Le théâtre français venait de remporter, sans le savoir, une belle victoire sur messieurs nos voisins.
Nous extrayons le passage suivant d'une lettre écrite par l'éminent Régnier, de la Comédie-Française, et qui vient à l'appui de notre dire :
« 137, rue de Rome, » 8 février 1876.
» Talma, mon cher ami, savait admirablement
» l'anglais; bien souvent, je lui ai entendu parler » cette langue, qu'alors moi je ne comprenais » pas. Dans une courte notice sur lui-même, il » a raconté qu'à Londres lord Harcourt et quelques » autres grands personnages, frappés de sa dispo- » sition pour la scène, avaient engagé son père » à le destiner au théâtre anglais, et il ajoute » que lui, Talma, parlait assez bien l'anglais pour » hasarder cette entreprise.
» J'ai le catalogue de vente de ses livres, j'y » vois beaucoup de livres anglais, et dans le » nombre :
» Shakespeare Aromatic Works, with explana- » tory notes , Shakespearian Index, bySam Ayscangh. » Lonàon, 1790. Characters of Shakespeare play, » by W. Haylitt ; et d'autres encore.
» Avons-nous besoin, après cela, de nous » demander si un tragédien comme Talma, ins- » truit, lettré , parlant l'anglais , ayant vécu à » Londres, et ayant à jouer en français : Macbeth, » Hamlet et Othello, n'a pas dû éprouver le besoin » de recourir aux sources mêmes de ses rôles, et » de lire et d'étudier et de s'imprégner de Shakes- » peare , ce qu'il ne pouvait bien faire que dans la » langue même du poète (1) ? »
(1) Cette lettre se trouvait parmi les autographes mis en vente par M. Alfred Bovet,et a été reproduite dans le journal
I, es circonstances particulières auxquelles nous avons fait allusion au sujet du retour en France de Talma tenant plus du roman que de l'histoire, nous nous bornerons à renvoyer le lecteur désireux de les connaître aux M moires historiques et critiques sur F.-J. Talma, par M. Regnault-Warin. Elles n'y tiennent pas moins de quinze pages. Qu'il vous suffise de savoir, si l'histoire est vraie, que les beaux yeux de Talma furent les premiers coupables, et que l'imprudence ou la fantaisie d'une princesse de sang royal fit le reste. Voilà donc le départ précipité de Talma et son retour en France expliqués. La chronique scandaleuse ne nous a-t-elle pas servi encore un plat de cette façon il y a quelque trente ans ? L'aventure se passait aussi dans un pays du Nord, seulement il n'y avait pas de détroit a traverser.
Notons cependant la version donnée par madame veuve Talma (Caroline Vanhove) dans ses Mémoires, version qui diffère absolument delà précédente : « Talma serait resté près de son père, » qui, à cette époque, faisait fort bien ses affaires » (carilétaitun des premiers dentistes de Londres), » si des dissensions, survenues dans la famille ,
le Temps du 25 juin 1885. Il y a quelques années, Fechter jouait en anglais. De nos jours , Mlle Marie Rose chante en cette langue, et Mlle Rhéa, que nous avons connue au Vaudeville, remporte de nombreux succès sur les scènes américaines. 1
» n'eussent ramené Mme Talma, sa mère, à » Paris ; il l'y suivit. » Le fait d'ailleurs n'a que peu d'importance en lui. Arrivons aux débuts de Talma à Paris.