‹ Talma et la révolutionChapitre 41 sur 43 · SUIN · texte numérisé non relu

SUIN

Louise Contât... 1777 / Ex-sociétaires

Thenard l^l\ de l'ancien

Devienne 1785 [ Tnéâtre Français

Emilie Contât. . . 1785 \ lheatre lançais Petit- Vanhove .. . 1785

Fleury 1791

Mézeray 1791

Mars cadette, ex-artiste du théâtre Montan-

sier.

Bourgoin, nouvellement admise.

Volnais, nouvellement admise.

Les pensionnaires étaient : Desprez, Lacave, Dublin, Marchand; Mmes Gros, Desrosiers et Pat rat.

Maintenant que voici la Comédie-Française reconstituée, et notre héros, Talma, revenu au ber-

cail, nous allons jeter un rapide coup d'œil sur le public qui fréquentait le théâtre à cette époque curieuse du Directoire, époque de transition, époque de plaisir, époque de décadence. On a tout dit sur le Directoire, parce que le Directoire a attiré tous les regards par ses costumes, ses incroyables, ses merveilleuses, ses femmes déshabillées, ses ameublements renouvelés de l'antique, ses mœurs profondément dissolues, et son étrangeté qui allait même jusqu'à changer la langue. On a regardé avec étonnement les peintures de Boilly3 les miniatures de Mallet ; on a contemplé les robes à la Vestale, les jupes à la Diane, les redingotes à la Galathée, les tuniques à la Minerve. Tous les dieux de l'antiquité défilent dans les gravures de mode, depuis Cerès jusqu'à Flore, sans oublier Minerve, et quand les dames ne portent pas une robe à l'Omphale, elles se contentent d'un lever de l'aurore. Tout cela a frappé les imaginations artistiques, tout cela a tenté le crayon des caricaturistes, et voilà pourquoi on nous a abreuvés de gravures, lithographies, pièces de théâtre, romans et opérettes, où l'on ne voit et où l'on ne parle que de perruques blondes et de collets noirs. Enfin des plumes autorisées de lettrés délicats, comme celles de MM. de Goncourt et Arsène Houssaye, nous ont tracé des tableaux fidèles de ce temps. Nous renverrons donc le lecteur désireux de s'instruire sur le Directoire à ces ouvrages d'érudition,

qui sont (Tailleurs dans toutes les mains, et nous nous contenterons, pour ne pas sortir de notre cadre, de dire ce qu'était le théâtre et ce qu'on pouvait voir dans une salle de spectacle.

Jamais la foule ne fut plus avide de plaisirs que sous le Directoire; après les massacres et les arrêts de mort, chacun se regardait heureux de vivre, heureux de se retrouver encore, et ne songeait plus qu'à se divertir. Les murs de Paris sont couverts d'affiches, affiches de spectacles, affiches de bals, affiches de divertissements de toutes sortes. La capitale compte vingt-trois théâtres et six cent quarante-quatre bals, sans compter tous les autres lieux de plaisir. Jetez les yeux sur un plan de Paris de la fin du siècle dernier : voyez-vous ce vaste quadrilatère compris entre la rue Saint- Honoré et les boulevards d'une part, entre la rue de la Loi, ci-devant Richelieu, et la rue Vivienne d'autre part, et le palais Egalité ? — On s'amuse dans tout cet espace ; chaque maison est un lieu de plaisir ; on donne des concerts et l'on joue la comédie à Feydeau, on chante l'opéra au théâtre National, rue de la Loi, on joue la comédie au théâtre Louvois, on joue des farces au théâtre du palais Egalité, on joue au théâtre du Cirque, dans les jardins mêmes du palais, on joue au théâtre des petits comédiens du Palais-Royal, on joue au théâtre de la République, dans la salle actuelle de la Conédie-Française, et si vous poussez un peu plus

loin, on joue encore rue de Chartres, au théâtre du Vaudeville.

Et notez que Ton danse à la Modestie, rue des Filles-St-Thomas; rue de la Loi, chez le citoyen Travers; au bal de Calypso, chez Maloisel, 109, faubourg Montmartre ; rue de la Loi, vis-à-vis l'arcade Colbert; hôtel de Chine, rue Neuve-des- Petits-Champs, et dans bien d'autres endroits encore, sans sortir de ce quartier.

Quant aux concerts proprement dits, ils pieuvent drû comme grêle. Concert Marbeuf, concert Prévost, concert de la République, concert des Tuileries, concert des Aveugles, concert des Sourds-Muets, sans compter les concerts où l'on soupe, comme chez Cispadan, ou les concerts aristocratiques, comme les concerts dans les appartements de la ci-devant duchesse d'Orléans dans le palais Égalité.

Voulez-vous nous suivre à présent sous les arcades de ce palais Egalité où nous devons passer forcément pour nous rendre au théâtre de la République ? A chaque porte, club, tripot, académie ou maison de filles, quand nous n'y trouvons pas un café ou un restaurateur. Au milieu du jardin le Cirque destiné à l'incendie, et surmonté de plantes et d'arbustes, véritable jardin de Sémiramis. Ici des grottes souterraines d'où s'échappent des flonflons de guinguette ; là des caveaux où l'on dîne en musique et où des nymphes

sonnent du cor. Plus loin Séraphin et son théâtre en miniature. Ici le café du Berceau lyrique, là le café du Rach, où l'on mange depuis dix heures du matin jusqu'au soir de la soupe à la tortue à quinze sous la portion. La boutique du marchand de gaufres ne désemplit pas, et Corcelet s'enrichit à vendre ses truffes cuites au vin de Champagne. Tous les anciens cuisiniers de la noblesse privés de leur emploi et sans fonctions se sont établis restaurateurs, glaciers, limonadiers ou pâtissiers. Mais ce qui rend l'aspect du palais Égalité sans pareil au monde, c'est cette foule grouillante de filles à moitié deshabillées au goût du jour, et cherchant aventure. Sous les galeries mêmes du théâtre de la République, des Aspasies tiennent à la disposition des passants des déjeuners et soupers froids. Enfin, dans les galeries de bois, toute la cohue des prostituées cotées ou non cotées promène sa nudité et demande acquéreur. « Jusque * sous les noires et affreuses galeries du théâtre de » la République, écrivent les frères de Goncourt, » il se fait un fourmillement de créatures dans le » silence de la nuit, et belles et laides, et jeunes et » vieilles, tout grouille confusément dans les ;•> impuretés de l'ombre. »

Entrons à présent au théâtre. Le spectacle commence à cinq heures et se termine à dix. Sous la royauté on déjeunait à neuf heures, on dinait à midi, on soupait à dix heures du soir. Les repré-

sentations théâtrales avaient lieu à quatre heures, et ne dérangeaient en rien la disposition ni l'heure des repas. Puis l'heure du spectacle fut reculée de quatre à cinq heures, puis à six. Le régime parlementaire fut la principale cause de ces changements. On ne pouvait pas dîner pendant la séance. On déjeuna donc à midi, et l'on dina à cinq heures. Et comme le frugal déjeuner du matin ne suffisait plus pour atteindre cinq heures, l'aimable Mme Hardy, dont le mari tient un café sur les boulevards, a une heureuse innovation. Chez elle, dans la première salle, sur un buffet bien préparé, se trouvent boudins, saucisses, viandes froides, côtelettes ou rognons. Et le déjeuner à la fourchette est inventé.

Mais, sans remonter si loin, y a-t-il donc si longtemps que le spectacle commençait entre six et sept heures? Avec nos mœurs actuelles et nos habitudes de diner de plus en plus tard, l'heure du spectacle a été indéfiniment retardée. Quelle femme à la mode de nos jours croirait décent de venir au théâtre avant neuf heures ? Seulement, comme le spectacle finit toujours à minuit, c'est le public qui perd à la combinaison. Il ne faut pas chercher d'autre raisons à cette coupe éternelle de pièces en trois actes, dont le premier seul, la plupart du temps, est amusant, et à cette longueur démesurée des entr' actes. On a trop d'espace pour trois actes et pas assez pour cinq.

Tout le monde sous le Directoire va au théâtre.

Les salles sont luxueuses. Sageret se ruine à embellir Feydeau et le théâtre de la République, le théâtre de la Loi est flambant neuf. A l'Odéon, qui n'est autre que l'ancien Théâtre-Français, on a supprimé les places de distinction ; la devise Égalité inscrite sur le fronton est applicable à l'intérieur ; il ne faut plus voir d'aristocrates aux loges et aux balcons. Tout cela est remplacé par une vaste galerie circulaire; les loges d'avant-scène sont supprimées; on y voit à leur place des niches où se dressent les statues de la Liberté et de l'Égalité ; au-dessus du public une coupole tricolore, et aux colonnes des troisièmes , les bustes des amis et martyrs de la Liberté (i). Puis bientôt tout cela change encore. La suppression des loges ne faisait pas l'affaire du directeur, comme on peut le croire. Le citoyen Dorfeuille les rétablit ; le pourtour de la galerie des secondes est embelli de peintures, combats d'athlètes et courses de chevaux, et un beau lustre à quarante-huit lampes à la Quinquet, entouré de douze autres lustres à cristaux, est fixé au plafond (2). Il est vrai de dire que la chandelle avait atteint un moment le prix exorbitant de quarantecinq livres, ce qui avait forcé l'Opéra à augmenter d'un tiers le prix de ses places (3).

Comme on agiote partout, on agiote à la Comé-

(1) Teiiles affiches, juin 1794.

(2) Tetite poste, germinal an V.

(3) Journal de France, pluviôse an III.

die comme autre part. On achète et on revend des parties de sucre, de café, de riz, aussi bien que des souliers ou des pièces de drap pendant l'entr'acte. A dix heures la toile tombe, et tout le Paris élégant se retrouve autour des tables d'acajou et des chaises étrusques de Garchy, le tameux glacier de la rue de la Loi.

Mais si la foule est nombreuse au théâtre, le public, le vrai public, dans l'acception du mot, y fait totalement défaut. Le temps est déjà loin où les véritables amateurs de théâtre discutaient chez Procope les pièces nouvelles et les débuts des artistes. Plus rien de tout cela. Le nouveau régime a tout bouleversé. Les laquais d'hier sont les enrichis d'aujourd'hui. Il faudrait remonter au temps de la Banque de Law sous la Régence, pour rencontrer des fortunes aussi rapidement acquises par l'agiotage. Des gens qui n'étaient rien hier sont aujourd'hui de gros fournisseurs d'armées ou se sont, rendus pour une bouchée de pain acquéreurs des biens des émigrés. On ne vient donc plus au théâtre par goût, mais par pose ; les hommes pour s'y faire voir ou causer d'affaires pendant les entr' actes, les femmes pour étaler leur nudité, selon le goût du jour.

De temps à autre un scandale vient distraire l'auditoire et remplit les journaux pendant quelques jours. Une fois, Chénier se rend au théâtre de la République avecMmeLaBoucharderie,sa maîtresse.

Un jeune homme, nommé Amédée de Kerboux, entre dans la loge, s'installe et garde son chapeau. Chénier veut le décoiffer; le jeune homme frappe Chénier de son gant. Un duel s'ensuivit ; après quatre coups de pistolet échangés, de Kerboux recevait une balle au-dessous des côtes (15 ventôse an V).

Enfin, quand le scandale n'est pas dans la salle, il est sur le théâtre, et le public s'occupe des amours et des aventures de M1Ie Lange, qu'elle plaide avec un de ses anciens amants, Hoppé, pour garder le fruit de leurs amours, la jeune Palmyre, ou qu'elle se querelle avec le peintre Girodet, qui, peu satisfait sans doute du mode de paiement de son portrait, remporte sa toile et peint une Danaé exposée toute nue sous une pluie d'or, et dans laquelle on reconnaît sans peine Mlle Lange en personne. Il était temps que le carrossier Simon survint à point pour l'épouser.

Nous avons dit que la Comédie-Française reconstituée avait ouvert ses portes le 31 mai 1799, et cependant le premier Consul n'ayant doté la Comédie-Française d'une rente annuelle de cent mille francs que le 2 juillet 1802, il y avait encore pour les comédiens une période de transition à franchir; c'est celle que nous allons raconter. Un événement considérable allait surgir. Nous voulons parler du 18 brumaire; c'était la fin du Directoire et le commencement du Consulat. Et chose assez originale

au point de vue même de notre histoire, c'est dans cette maison de la rue Chantereine, à présent rue de la Victoire, c'est dans l'ancien salon de Talma, salon où nous avons vu défiler Dumouriez et toute la Gironde, c'est dans ce salon que cet acte du 18 Brumaire va se préparer et se résoudre. Il ne restera plus à Bonaparte qu'à partir pour Saint- Cloud, et l'accomplir.

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