RETOUR D'EGYPTE
Nous avons laissé Bonaparte prendre le chemin de l'Egypte au sortir d'une représentation de Macbeth. Joséphine avait accompagné son mari "jusqu'à Toulon, ne sachant pas si elle le reverrait jamais. Mais Téloignement même de Bonaparte allait le grandir aux yeux de ses concitoyens. Comme l'a dit Mme de Staël, « des lettres datées du Caire, des » ordres qui partaient d'Alexandrie pour arriver » jusqu'aux ruines de Thèbes, vers les confins de » l'Ethiopie, accroissaientla réputation d'un homme » qu'on ne voyait plus, mais qui semblait de loin » un phénomène extraordinaire. »
Après une saison passée aux eaux de Plombières, Joséphine était revenue à Paris. C'est alors qu'elle acheta le domaine de la Malmaison , cette ruine aujourd'hui. Elle paya à cette effet 160,000 francs, partie avec sa dot, partie avec l'argent de son mari, et passa l'automne de 1798 et l'été de 1799 dans
cette résidence. L'hiver elle revint habiter son petit hôtel de la rue de la Victoire.
« La vie de Paris, écrit M. Imbert de Saint- » Amand dans son livre la Citoyenne Bonaparte, » la vie de Paris lui convenait à merveille. Elle » aimait le bal, les dîners, les concerts, le théâtre, » les parties de plaisir. Femme de salon, elle pré- » sidait avec un véritable talent un cercle d'amis » et d'admirateurs. Ses réceptions du jeudi, dans » son hôtel de la rue de la Victoire, avaient une » juste renommée. On remarquait, parmi les » femmes de son intimité, la comtesse Fanny de » Beauharnais, Mme Caffarelli, la comtesse d'Hou- » detot, Mme Andréossi, et les deux beautés à la » mode qui se disputaient le sceptre de la célé- » brité, Mme Tallien et Mme Regnault de Saint- » Jean d'Angély. Sans être instruite, Joséphine » avait une vague notion de la littérature, ets'en- » tourait avec plaisir des écrivains et des artistes » en vogue. Ce fut chez elle, pendant l'expédition » d'Egypte, queLegouvé lut son Mérite des femmes, » et que Bouilly déclama son drame de l'Abbé de » rÉpée. On retrouvait dans son salon Bernardin » de Saint-Pierre, Ducis, Lemercier, Joseph Ché- » nier, Méhul, Talma, Volney, Andrieux, Picard, » Colin d'Harleville, Baour-Lormian, Alexandre » Du val. »
La maisonn'avait fait que de changer de propriétaire, s'appelât-il Bonaparte ou Talma. Les habitués
du salon étaient restés les mêmes. Ainsi — et pour montrer que nous ne nous écartons pas trop de notre sujet, — toutes les fois que vous entrerez chez Bonaparte ou chez sa femme, toutes les fois que vous franchirez ce cercle, vous y retrouverez notre héros Talma. Il est impossible de parler de l'un sans faire entrer l'autre immédiatement en scène. Le 9 octobre 1799, Bonaparte après quarantequatre jours de traversée, débarque dans la baie de Saint-Raphaël. Ce n'est qu'un cri sur le continent : Bonaparte est de retour d'Egypte. Il fait des entrées triomphales dans chaque ville où il passe; Fréjus, Aix, Avignon, Valence l'acclament par des vivats indescriptibles. La ville de Lyon est là toute entièrepourle recevoir, et le général, suivant son habitude en de telles circonstances, se rend le soir même au théâtre. Mais il a beau prendre soin de placer adroitement Duroc sur le devant de la loge, le public veut absolument voir Bonaparte. Le général se montre, et les applaudissements redoublent. Charles Maurice nous a laissé un compte rendu de cette soirée (1). « J'étais à Lyon, dit-il, attendant » ma place dans une étude d'avoué, lorsque le gé- » néral Bonaparte arriva d'Egypte et s'arrêta dans » cette ville. Il descendit à l'hôtel presque attenant » au théâtre des Célestins, sur la place de ce nom. » A cette nouvelle, toute la ville s'y porta et de- » manda le héros avec tant d'insistance qu'il parût
(1) Histoire anecdotique du Théâtre, tome I, page J7.
» à son balcon, bien que la soirée fût déjà fort » avancée.
» Pour ne parler que de ce que j'ai vu, et lais- » sant les démonstrations officielles, Bonneville, » le directeur du spectacle que je viens de nommer, » alla sur-le-champ trouver ■ Martainville , qui » végétait dans ces parages, pour l'engager à com- » poser un à- propos qu'on jouerait le lendemain. » Le délai était court. Cela n'effraya pas l'esprit » aventureux de l'auteur, qui mit aussitôt ses idées » en campagne. De son côté Bonneville se rendit » auprès du général pour le prier d'assister à la » représentation, ce qui fut accepté.
» On expédia dar-dar le spectacle commencé. » Puis on dressa sur le théâtre une grande table » couverte d'un souper à la fois simple et copieux. » Martainville s'y assit pour griffonner ce que » deux copistes lui arrachaient, et remettaient, » par lambeaux, aux acteurs festoyant avec leur » double pâture. A cinq heures du matin toutes » les parties de ce travail approuvé, rejeté, biffé, » raturé', appris, oublié, et enfin collé sur la » mémoire, furent définitivement paraphées sous » ce titre : Le Héros de retour, ou Bonaparte à Lyon, » et chacun alla prendre du repos. Martainville » s'y était réservé un rôle. Aussitôt levé, il alla » chercher au magasin de quoi costumer, ou à » peu près, ses personnages.
» L'heure est arrivée. La salle regorge de spec-
» tateurs. Le général et son état-major sont aux » premières avant-scènes, à la gauche du public, » loge très peu élevée au-dessus du théâtre. Les 0 acteurs se réunissent. Ils tâchent de se recorder, » de se rappeler que, dans la soi-disant pièce, l'un » est le père, l'autre un jeune officier revenant de « l'armée, celui-ci un rival, et celle-là h fiancée du » militaire. Mais la frayeur les paralyse, ils ne se » souviennent plus de ce qu'ils croyaient savoir. » La trop grande envie de bien faire, cette puis- » santé raison de faire plus mal que de coutume, » jette une affreuse confusion dans leur esprit. Que » va-t-il arriver? Les trois coups sont frappés. On » lève le rideau.
» En sa qualité de chef de la famille née d'hier, » Bonneville ouvre la scène. Il veut dire son rôle, » mais il l'a oublié; il articule ce qu'il trouve, » trouve ce qu'il peut, et, à bout d'imagination, » s'approche de la cantonnade pour conjurer Mar- » tainville de le secourir en se présentant. « Pa- » tauge encore, lui répond ce dernier toujours » plaisant, je suis à toi tout à l'heure. » Enfin il » entre. Pour lui, l'improvisation est plus facile ; » il joue d'ailleurs l'officier, à qui des couplets » bourrés de guerriers, de lauriers, de gloire et de » victoire ne coûtent qu'un léger effort de mnémo- » nique. Il s'interrompt pour s'écrier : Voilà ma » fiancée! » L'actrice comprend et se montre. Toute » troublée, elle mêle ce qu'elle doit dire avec ce
» qui lui revient d'un de ses anciens rôles. L'inter- » locuteur, fort sur le répertoire, lui glisse un » mot qui la ramène à la situation, tandis que » Bonneville, qui a eu le temps de se remettre, » les assiste l'un et l'autre par des phrases d'un » replâtrage salutaire. Quand le père et la fille sont » à sec, c'est l'officier qui parle ou qui chante, et, » pour tancer vertement son odieux rival, il suffit » qu'il interrompe les monosyllabes que le pau- » vre acteur a tout au plus la force de prononcer. » Jusque-là tout allait assez bien, on aurait pres- » que dit une pièce de circonstance. Les applica- » tions se succédaient, les applaudissements reten- » tissaient. A chaque bis que l'on demandait, Mar- » tainville répondait par un couplet différent qui » passait pour une galanterie préméditée, et les » transports n'en éclataient qu'avec plus de fréné- » sie. Mais il fallait finir. Comment s'y prendre » pour arriver sans trop de brusquerie, et toujours » sous les auspices du héros, au mariage qui allait » tirer tant de monde d'un si grand embarras ? * Personne ne le savait. Déjà le poème faiblissait, » la musique perdait de son charme; le général, » objet de la fête, commençait à penser au Direc- » toire ; les acteurs se lançaient sournoisement des « regards empreints de la plus vive inquiétude; » mais, par bonheur, le public se maintenait dans » son enthousiasme, lorsqu'un grand bruit se fait » entendre... 11 vient de la coulisse... est-ce une
TALMA ET LA RÉVOLUTION jO^
» partie de la pièce ? est-ce un événement im- * prévu?
» Tout à coup une temme échevelée paraît; ses » vêtements sont en désordre. On voit que quel- » qu'un a cherché à la retenir. Elle tient un papier » qu'en se précipitant au bas de la loge elle dirige » vers le général Bonaparte, qui se baisse et le » saisit. Puis elle tombe presque sans connais- » sance, secourue par les acteurs et par une foule » de personnes qui l'ont suivie sur le théâtre. En » peu de mots , Martainville apprend de quoi il s'agit; » il l'explique au public. Condamné à mort pour » émission de fausse monnaie, le mari de cette » femme doit être exécuté le lendemain; et c'est » pour le sauver qu'elle met à profit la présence » inespérée du grand capitaine.
« On juge de quel puissant intérêt s'anime aus- » sitôt la scène. Le général jette les yeux sur le » placet, y donne son assentiment par un signe » de tête accompagné d'un geste de la main qui » ne laisse point de doute sur l'issue de cette af- » faire, et pendant qu'une formidable explosion de » cris, d'applaudissements et de vivats se fait en- » tendre jusque sur la place, on achève ou l'on » n'achève pas la pièce ; mais on pleure, on chante, » on bénit le vainqueur de l'Egypte, et d'une folle » entreprise, surgit à l'improviste une des plus » piquantes pages d'histoire qu'aucune prémédi- » tation n'aurait jamais pu produire. »
Bonaparte arriva à Paris dans la matinée du 16 octobre 1799, et se rendit de suite à sa petite maison de la rue de la Victoire, cette maison à laquelle il pensait au milieu de ses triomphes en Egypte, alors qu'il écrivait à son frère Joseph : « La gloire est fade à vingt-neut ans; j'ai tout » épuisé ; il ne me reste plus qu'à devenir bien » vraiment égoïste. Je compte garder ma maison; ». jamais je ne la donnerai à qui que ce soit. »
Mais là une déception l'attendait. Dans cette maison il comptait y retrouver Joséphine, et Joséphine, prévenue du débarquement de son mari, était partie au-devant de lui par la route de Bourgogne, alors qu'il arrivait par la route du'Bourbonnais.
A la nouvelle de ce retour, ce furent dans Paris des transports de joie et des acclamations sans fin. Dans les théâtres, les acteurs durent annoncer en scène la bonne nouvelle. Pendant ce temps, que faisait Bonaparte ? Il souffrait mille morts. La tête montée contre sa femme, que ses propres frères n'avaient pas craint de souiller à ses yeux, il rentrait dans son petit hôtel de la rue de la Victoire, et trouvait la maison vide. Au moment où sa jalousie allait pouvoir enfin se donner un libre cours, au moment où une explication devenait nécessaire, il ne rencontre personne. Et l'attention bienveillante de Joséphine courant au-devant de lui tourne même contre elle. Dans ses folles angoisses
il se demande si elle n'est pas allée à sa rencontre pour implorer son pardon.
Enfin Joséphine, s'étant aperçue qu'elle faisait fausse route, fait rebrousser chemin aux postillons. Elle arrive à son tour à Paris, deux jours après le général.
Alors, dans cette maison se passe une scène inénarrable. Joséphine, qui n'a pas vu son mari depuis près de deux ans, gravit tremblante le petit escalier qui mène à la chambre de Bonaparte. Elle frappe, et cette porte reste close. Elle supplie, elle pleure, et cette porte reste muette. La nuit se passe ainsi, et ce n'est qu'au petit jour, sur les instances de ses enfants, qu'elle a fait venir, ce n'est qu'à la voix d'Eugène et d'Hortense que ce farouche Othello se décide à ouvrir. Joséphine se justifie enfin, et les deux époux tombent dans les bras l'un de l'autre.
Avant de reprendre dans notre étude, Talma et l'Empire, le fil de cette histoire un moment interrompue, nous dirons encore quelques mots de cette maison de la rue de la Victoire où nous avons vu tant d'événements divers se succéder depuis dix ans. C'est là en effet que va se jouer le prologue du 18 brumaire. Après cela nous quitterons la rue de la Victoire pour n'y plus revenir, et le peu de lignes que nous consacrons au 18 brumaire nous conduira de suite, et sans aucun préambule, à l'époque du Consulat. Nous verrons alors ce qu'il
était advenu de la transformation récente de la Comédie-Française, et nous atteindrons ainsi avec Talma les premiers beaux jours de l'Empire. « Citoyens-directeurs, je jure que cette épée ne » sera jamais tirée que pour la défense de la Ré- » publique et de son gouvernement. » Ainsi parlait le général Bonaparte à son retour d'Egypte. On sait comment il devait tenir ses serments. Dans le monde officiel, où il est devenu pour tous un objet de curiosité, Bonaparte pose pour l'homme blasé et fatigué. Il accompagne bien Joséphine au théâtre, mais il feint de se dérober aux regards de la foule en se plaçant au fond d'une loge ou dans une baignoire grillée. Enfin tout chez lui est le résultat d'une étude, tout, depuis ses conversations auxquelles il affecte de donner une forme scientifique ou littéraire, jusqu'à son costume dont il a banni les galons et les broderies. Qui donc peut se défier d'un homme aussi modeste ?