LE 18 BRUMAIRE — CONCLUSION
Quand tous les préparatifs du complot furent terminés, la date du 18 brumaire fut choisie pour le faire éclater. Arnault nous entretient d'un dîner qui eut lieu, quelques jours avant le 18 brumaire, chez le ministre de la police, Foucher. Rœderer, Real, Chénier , l'amiral Brueis, Regnault, Bonaparte y assistaient. « J'ai voulu, dit le > ministre au général, vous faire rencontrer ici les » personnes qui vous sont le plus agréables. » Après le dîner il y eut concert : Laïs et Chéron chantèrent des poèmes d'Ossian, mis en vers par Chénier, et en musique par Fontenelle. Real égaya de sa verve si spirituelle la réunion. Ainsi, on le voit, on ne conjurait même pas sans avoir des artistes à ses côtés. Ou plutôt Bonaparte était enchanté de prêter à ces réunions une tournure artistique. Enfin, pour varier l'endroit de ses rendez-vous, craignant sans doute d'être surveillé, il
allait au théâtre. C'est ainsi, nous dit Arnault, qu'il eut au Théâtre-Français une longue conférence avec Garât (pas le chanteur, mais le ministre) pendant une représentation des Vénitiens.
Le 18 brumaire, de grand matin, à six heures, les officiers de l'armée se pressent dans la rue de la Victoire sous prétexte de présenter leurs hommages au général. Le colonel Sébastiani, ne prenant conseil que de lui-même, est à la tête de ses dragons. Dans le petit hôtel c'est une confusion sans nom. On ne voit qu'uniformes de toutes sortes, et le général Lefebvre, à qui Bonaparte donnera plus tard cette même maison, s'étonnant de trouver là les dragons sans son ordre : « Voici le sabre turc » que je portais à la bataille des Pyramides, lui » dit Bonaparte, acceptez-le, vous qui êtes un » des plus intrépides soutiens de la patrie; voulez- )) vous la laisser périr dans les mains de ces avo- » cats qui la perdent ?» Et le général Lefebvre est gagné à la cause.
A neuf heures le vote du Conseil des Anciens est connu. Le Corps législatif est transféré à Saint- Cloud. Le général Bonaparte est chargé de l'exécution du décret. Bonaparte est sur le perron de son petit hôtel ; il harangue la foule des officiers qui se pressent dans la cour. « La République est en » danger. Puis-je compter sur vous pour la sau- » ver ? » Et le cortège s'ébranle, escorté par les dragons de Sébastiani. Aujourd'hui Bonaparte est
aux Tuileries, fort de l'appui de la garnison de Paris. Demain, 19 brumaire, il donnera l'ordre aux grenadiers de Murât et de Leclerc d'envahir à Saint-Cloud la salle des Cinq-Cents et de jeter les députés par les fenêtres. Après-demain, Joséphine quittera la rue de la Victoire pour aller s'installer au palais du Luxembourg, et avec elle nous quitterons à jamais la petite maison de la rue Chantereine, nid d'amour du tragédien Talma et du général Bonaparte (1).
La première partie de notre étude s'arrête ici ; nous avons assisté aux débuts de Talma, nous avons été témoins de ses luttes au sein delà Comédie, nous sommes entrés avec lui dans le salon de Julie, nous avons coudoyé les Girondins, Du-
(1) Cette maison ne se fera plus remarquer dans la suite que par une circonstance assez bizarre. C'est dans cet hôtel que, le 3 janvier 1802, fut célébré le mariage religieux de Louis Bonaparte et de Hortense de Beauharnais. Le mariage civil eut lieu aux Tuileries, et comme on n'y disait pas encore la messe, il fut décidé que le mariage religieux aurait lieu dans cette maison de la rue de la Victoire, maison qui devint la résidence des jeunes époux. Le cardinal Caprara, qui négociait alors le Concordat avec le gouvernement français, leur donna la bénédiction nuptiale, et le général Murat et sa femme, Caroline Bonaparte, qui n'avaient été mariés que civilement, profitèrent de cette circonstance pour faire régulariser leur union devant l'Eglise. Seul le premier Consul restait marié devant la loi. (Voir la Femme du premier Consul. — Imbert de Saint- Amand.)
mouriez et Marat. Nous avons vu les comédiens jetés en prison, nous avons applaudi au trait de courage de leur sauveteur La Bussière. Chez Mme Tallien nous avons rencontré un jeune officier d'artillerie, Bonaparte. Nous avons expliqué l'origine de ses relations avec Talma; nous avons dit de quelle façon Mme Bonaparte avait acheté sa maison à Mme Talma. Enfin, par une petite excursion sur le domaine de la politique, nous avons salué l'aurore du grand astre qui se lève, du premier consul de demain. Avec le 18 brumaire la Révolution a pris fin. Notre cadre est rempli. La suite de cette histoire appartient à une autre étude que nous allons aborder : l'époque du Consulat et de l'Empire.
Toutefois, ne fermons pas ce volume sans reproduire ici le jugement porté sur Talma par ses contemporains à ce moment de sa carrière. Ce jugement, nous l'emprunterons à la Lorgnette de spectacle, ou la Revue des acteurs, par Fabien Pillet, en l'an VII de la République.
Les avis sont toujours partagés sur le compte de Talma ; Talma n'a pas encore pour lui l'époque impériale, l'amitié de César et la consécration du temps. Talma est discuté, et nous ne nous en plaignons pas, car de ces discussions pour nous jaillit la lumière. Nous assistons pour ainsi dire à réclusion de son génie. Les hommes d'un âge mur qui ont vu jouer la tragédie par Lekain et Brizard ne
peuvent s'accoutumer de la méthode nouvelle. Talma les effraie avec toutes ses audaces, audace de diction, audace de costume, audace ce réalisme. Les jeunes artistes, au contraire, n'ayant pas d'objet de comparaison, ne peuvent concevoir d'autre méthode que la sienne, et croient, en conséquence, lui devoir une admiration exclusive. L'auteur de cet article, après nous avoir prévenus qu'entre ces deux partis opposés se placent un petit nombre d'hommes éclairés et sans préjugés qui voient le beau partout où il se trouve, et qui s'écartent avec une égale précaution et de l'extrême rigueur et de l'enthousiasme immodéré, ajoute qu'il veut être l'interprète de ces derniers, et faire luire enfin la vérité. Nous ne demandons pas autre chose.
« Le citoyen Talma, écrit-il, a pour qualités » théâtrales une figure sombre et expressive dont » le caractère prononcé convient parfaitement à » un genre de tragédie, un organe plein, mor- » dant et d'un assez bel effet dans le médium, une » démarche aisée, de l'aplomb, de la chaleur dans » le débit, une grande fidélité de costume, une » observation scrupuleuse des convenances, etc., » etc. Il se pénètre parfaitement de l'intention des » auteurs, il soigne sa diction et varie habile- » ment ses gestes; il prépare et amène avec » adresse les effets de déclamation et de situation, » il connaît l'art de remplir la scène, il parle
<"^» même dans son silence; enfin il se montre dans » beaucoup de rôles artiste savant et profond. » Comme on le voit, le talent de Talma n'est pas encore un talent consacré : on reconnaît ses qualités, on les enregistre, on les note. Passons à présent aux défauts.
« Cet organe plein et mordant dans le médium » cesse d'être beau lorsqu'il devient éclatant. Un enrouement désagréable lui succède dans les moments de colère ou de désespoir. Dans ceux de douleur, il semble partir de la gorge et il se prolonge ainsi dans une monotonie rauque et doléante (i), qui finit par fatiguer l'oreille la moins délicate. La figure de Talma, quoique expressive et bien dessinée, n'a pas un caractère de dignité convenable aux rôles magna- » nimes ou chevaleresques ; elle ne convient qu'à /» ceux où il faut du sombre, des passions exces- » sives, une sorte de rage, des remords déchirants, » j'ose dire même uri^ esprit conspirateur ; sa com- » plexion est trop faible pour faire illusion dans » certaine tragédies où le héros doit avoir des » formes robustes et une apparence martiale; sa » diction, ordinairement savante, n'est pas tou-
(i) « Ce mot est-il français? Je n'en crois rien; mais je n'ai pas trouvé son synonyme. Dolent est faible et ne rendrait pas mon idée. » (Note de Fabien Pillet.) Nous verrons plus tard Talma se corriger de ces défauts.
1 jours assez nuancée; il se méprend quelquefois
> sur la couleur convenable aux rôles de fierté ;
> enfin, s'il parvient souvent à émouvoir l'âme du ■> spectateur, il ne l'élève presque jamais. »
L'article assurément n'est pas tendre ; le Censeur iramatique de cette même année est encore plus lur pour Talma; il lui trouve la taille médiocre, e teint horriblement safrané et la voix gutturale. < Nous doutons fort que son talent aille jamais » beaucoup plus loin, » ajoute* le Censeur dranalique en parlant du tragédien. L'avenir a répondu. — Qu'est-ce que tout cela prouve? Sinon qu'on l'arrivé à rien sans un travail incessant, et que leconédien le mieux doué de la nature ne serait encore ju'un mauvais comédien s'il ne consacrait tout son :emps et tous ses efforts à l'étude de son métier, ralma avait des défauts en l'an VII, nous avoue e Censeur. — Mais trente années plus tard, Talma, ïur le bord de la tombe, regrettera de ne pas vivre issez longtemps pour perfectionner encore l'art mquel il a consacré toute sa vie. Pour nous, his- :orien de théâtre, il ne nous déplaît pas de voir discuter nos idoles. Ces critiques nous font deviner des débiuts pénibles, des combats incessants, un travail opiniâtre et des difficultés vaincues. C'est la lutte de l'art contre la nature, et dans ce corps a corps acharné, c'est la nature à bout de forces qui se confesse vaincue.
Talma avait à cette époque deux comparaisons
à redouter : celle de Lekain qu'avaient admiré les vieux amateurs de théâtre, celle de Larive qu'applaudissaient encore les habitués du parterre. La première de ces comparaisons n'était en somme que relative, car les véritables admirateurs de Lekain se faisaient déjà rares à la fin du xvme siècle. La seconde était plus redoutable, puisque Larive jouait encore; mais elle pouvait toutefois se soutenir. « Les personnes qui veulent mettre Talma » en comparaison avec Larive se donnent une » peine inutile, lisons-nous dans la Lorgnette de » spectacle, puisque ces deux tragédiens ont deux » genres de talent tout à fait différents l'un de » l'autre et peu susceptibles de rivalité; je les » regarde comme également estimables, ajoute » l'auteur de cet article, également supérieurs à » tout ce que nous avons maintenant d'acteurs tra- » giques ; mais, s'il me fallait choisir entre eux, » ce serait le genre et non le degré de leur talent » qui pourrait me déterminer. ^Larive est l'acteur » de Corneille et de Voltaire; «Talma celui de » Shakespeare. » On ne saurait dire mieux ni plus juste. Le talent de Talma sortait des règles établies ; cette méthode nouvelle, inspirée de la manière anglaise et tombant à la fin du xvme siècle, était tout simplement une révélation. C'est ce genre précurseur de l'école romantique qu'il va falloir faire accepter en France. L'amitié du plus puissant des monarques qui comblera de faveurs son acteur
de prédilection aura bien aussi son poids dans la balance du jugement public. Dans cette étude, nous n'avons assisté qu'à des tâtonnements et à des essais. L'heure des hésitations est passée. Dans notre deuxième étude : Talma et V Empire, nous allons entrer dans l'ère des succès incontestés et des triomphes pour tous — pour le conquérant, sur la scène du Monde; pour le tragédien, sur la scène du Théâtre-Français ou devant « un beau parterre de rois î »