ACTE PRBMIBR
le fer rouge. » Si bien, qu'à voir tant de gangrène on se familiarise avec le dégoût, et qu'on en vient à douter qu'il reste encore quelque partie saine, dans ce corps social dont on ne voit plus que les maux. La notion de notre niveau moral s'altère et s'efface, la conscience s'abaisse, la foi s'éteint. < £b quoi ! se dit le simple et honnête homme qui vit obscur et patient dans le travail : — C'est là le monde d'aujourd'hui ? — Parbleu ! j'étais un grand sot de croire à l'honneur, à la patrie, à la vertu, et bien plus sots encore seraient mes scrupules t — Non, non, brave homme, non, ce n'est pas là notre monde, ce n'en est que la lie, et tu peux encore garder ta croyance. On n'étale que des hontes à tes yeux, et tu chancelles dans ta foi ! Eh bien ! regarde plus haut, une société se juge par ses œuvres. Regarde autour de toi, yois les sciences, les arts, et résume les conquêtes de ton temps. Alors, en dépit des satires sanglantes, tu sentiras au fond de ton cœur que ce ramas de coquins cyniques, de femmes vénales et de filles perdues qu'on poétise et qu'on flatte, n'est qu'une écume impure. . . qu'il serait temps enfin de laisser au ruisseau.
TAMARA, avec chaleur.
Bien dit !
FRANTZj à la princesse, en riant.
Mais, je m'arrête, madame, car un peu plus, vraiment, nous aurions l'air de plaider la cause de la vérité, qui s'affirme bien toute seule.
LA PRINCESSE, se levant.
Ohl ne vous excusez pas!... Gela repose en passan d'entendre épargner l'outrage à notre pauvre siècle. Mais dites-moi, monsieur de Ghandor, le public n'est-il pas un peu pomplice, lui qui applaudit à ces satires.
GUILLAUME
Oh! le public, madame, est un trop grand seigneur pour que j'ose lui faire son procès! Je crois qu'il se lasse un peu de cette morale dissolvante... Mais le talent trouve
* La Princesse, GuUianme, Fran», Tamara.
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toujours grâce devant lui. Il aime l'esprit par-dessus tout, même celui qui s*exerce à ses dépens. Mais vienne une œuvre où rayonne la foi, la jeunesse ; alors il respire, les yeux voilés de larmes, le cœur épanoui, il se sent meilleur. .. Au spectacle de ces idéales amours, de ces bonheurs rêvés que chacun voit passer en songe sur le fond d'or de ses espérances, le sceptique oublie pour un instant le monde et ses misères, et ses faiblesses... Heureux d'emporter dans son âme qucrlques-uns de ces rayons qui l'ont ébloui.
Oui, j'ai ressenti cela !
GUILLAUME
Mais, tout en discourant, madame, nous oublions auprès de vous qu'il se fait tard et que l'orage est passé.
On entend encore la pluie.
FRANTZ, près delà fenêtre.
Ce sont des gouttes d'eau que secoue la fouillée.
Et puis, on pourrait être inquiet de notre retard.
Ah ! vous êtes attendus?
GUILLAUME
Ma sœur... et la mère de mon ami...
Mais il est à peine neuf heures... ne pourrions-nous les faire avertir ?
LA PRINCESSE
On vous attellera une voiture.
FRANTZ, à Guillaoïne.
Mademoiselle a raison... restez... moi, par le chemin de traverse, j'aurai bientôt gagné le château.
Un de nos gens ira à votre place.
FRANTZ
Ah ! mademoiselle, par la grande route, il lui faudrait plus d'une heure, le torrent est débordé. Et moi, par la montagne, avec mes jambes d'ancien guide...