‹ Tamara: comédie en quatre actesChapitre 14 sur 74 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

on atteint à la fortune, à la gloire, on ressent dans son âme cet orgueil que seul peut connaître l'homme qui, fils de ses œuvres, doit tout à son courage. Comme il a appris à beaucoup souffrir, il sait beaucoup aimer... Et c'est ainsi que je conclus, madame la princesse, que de nous deux, le meilleur et le plus fort, c'est mon ami Weber.

LA PRINCESSE

Ho ! ho ! voilà des idées de poète un peu bien singulières pour ce temps.

GUILLAUME

Singulières... et pourquoi, madame ?...

LA PRINCESSE

Mais, si j'en crois ce que j'entends sur vos théâtres et ce que je lis dans vos journaux, on n'a plus guère chez vous d'autre dieu que l'argent.

GUILILAUME.

Oh ! dans notre pays, il ne faut pas croire tout ce que nous disons de nous, madame.

LA PRINCESSE

Ah ! moi, j'aime ces bonnes satires qui nous révèlent si bien votre société, où tous les hommes sont des coquins, les grandes dames des... demoiselles... C'est quelquefois bizarre à entendre, mais c'est curieux!.. Nous autres étrangers, qui en sommes encore à nos vieilles idées sur la France, nous n'apercevons guère ces dépravations.

GUILLAUME

Ni nous non plus, madame, grâce au ciel !

LA PRINCESSE

Gomment cela?... Mais toutes ces comédies, tous ces romans ne sont- ils pas l'image de vos mœurs ?

GUILLAUME

Oh ! sans doute, madame, mais à peu près comme le bagne serait l'image de l'humanité. — Ah ! nos satiristes en crédit ne nous flattent guère, et si la postérité nous jugeait un jour d'après les tableaux qu'ils font de nous, elle aurait peine à comprendre qu'une si abominable société

ait pu produire quelques grandes œuvres. Mais qu'y faire? Il est devenu de mode de diffamer notre temps , de ne peindre que la laideur et le vice. Le théâtre même ne prend plus ses héros que dans je ne sais quel milieu de déchéances et de eynismes, qu'il appelle un monde. La passion, c'est toujours l'adultère. Là, toutes les forces vives de notre nation sont b^afouées, avilies, calomniées ; des escrocs affublés de grands noms représentent l'aristocratie, des faiseurs banqueroutiers, la finance. Là, les hommes politiques vendent leur conscience et achètent leurs discours à d'ignobles pamphlétaires. . . Puis, tout à coup du fond de ces turpitudes étranges, étalées à plaisir... dans un bel accès de révolte on éclate en déclamations pompeuses contre notre décadence et nos corruptions, tout s'écroule et périt... Nouvelle Sodome, Paris n'attend plus que le nitre et le soufre... Hé ! hé I... halte-là!... Attendez un peu que les honnêtes gens se comptent !... Il en reste !

LA PRINCESSE

Mais, pourtant, ce vilain monde... il existe, dit-on.

FRANTZ

Certes, madame... mais c'est peut-être un grand tort de le tirer de la fange. Il y a longtemps qu'on a comparé l'humanité à un grand fleuve, où les vices et les passions versent leurs immondices. Bien des gens trouvent l'eau sale... cela vient sans doute de ce que ceux-là vivent près des égouts.

Mais n'est-ce point un noble rôle que de poursuivre le méchant et de le démasquer ?

Ah ! oui, nous avons les phrases consacrées.

FRANTZ

« Clouer le vice au pilori. » D'après cette méthode, Plutarque écrirait aujourd'hui la vie de Cartouche et de Mandrin. <c II faut mettre à nu la plaie vive pour y porter

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