SCÈNE VI
GUILLAUME, JACQUELINR
JACQUELINE, regardant au fond.
Les voilà partis !
GUILLAUME, redescendant distraitement.
Ah!
ACTB DEUXIÈME 51
JACQUELINE, après un sflenee pendant lequel efle a observé Guillaume qui est resté pensif.
De quoi causiez-vous donc, là, avec le comte?. . Vous aviez Pair tous deux très-préoccupés,
GUILLAUDIE, s'asseyent.
Je ne sais, du commodore^ du lac, un peu de tout.
JACQUELINE
Âh! un peu de tout?
GUILLAUME, regardant un bouquet qu'elle tient à la main.
Oui. . . Ils sont jolis tes fuchsias.
JACQUELINE
N'est-ce pas?. . d'un bleu si tendre ! . . mais est-ce que tu n'as jamais songé à te marier.
GUILLAUME, liant malgré lui.
Mon Dieu! quelle question tu me fais là?. . à propos de tes fleurs d'un bleu si tendre.
JACQUELINE
C'est vrai... au premier abord... ma question n'est peut-être pas tout à fait préparée... Mais enfin, honore-la d'une toute petite réponse. . . Y as- tu jamais songé?
GUILLAUME
Jamais !
Jamais?.. Et pourquoi?
GUILLAUME
Mais c'est un interrogatoire en règle !
JACQUELINE
En règle... et à fondi
GUILLAUME
Tu m'effrayes.
JACQUELINE
Ce n'est pas une réponse cela.
GUILLAUME
Eh bien! . . Je n'y ai jamais songé... parce que le désir ne m'en est jamais venu.
JACQUELINE
Parfait, je m'attendais à des détours. Préeisons pour-
quoi ce désir ne t'est il jamais venu?.. Taris?.. Eh bien, je vais parler pour toi. — Tu n'as jamais songé au mariage parce que tu avais une jeune sœur à élever. . . Est-ce cela?
GUILLAUME
Voyez-vous la devineresse !
Tu as craint que, jalouse de ton affection, je ne souffKsse d'un partage où je n'aurais plus eu la plus belle part. Tu as pensé que ta femme n'aurait peut-être pas pour ta sœur la môme tendresse que toi. . . ose nier!
GUILLAUME
Mais... il se pourrait bien aussi... que je n'eusse jamais rencontré de fille, ou de femme que j'aimasse assez pour lui confier mon bonheur et le tien.
JACQUELINE
Voilà pour le passé ! — Bon ! — Mais, à cette heure, n'aurais-tu pas rencontré une fille assez belle^ assez noble pour nous deux ?.^. . à qui tu ne craindrais plus de confier notre bonheur?
GUILLAUME, ému.
Que veux- tu dire?
JACQUELINE
Pourquoi, depuis que tu m'écoutes, respires-tu avec tant de bonheur le parfum de cette rose fanée. . que Tamara a jetée là, tout à l'heure?
GUILLAUME, se levant.
Jacqueline, tais-toi!
JACQUELINE, avec effusion et lai oaisissant la main.
Ah ! tu l'aimes, mon frère chéri. . . tu l'aimes !
GUILLAUME, avec trouble.
Quelle idée!
JACQUELINE
Tu l'aimes, méchant, et tu me le caches, et tu souffres !
Mais tais-toi donc^ te dis-je, c'est folie !
JACQUELINE
C'est sagesse!... Qui donc, plus que Tamara, serait
ACTB DEUXIÈME 53
di^e de toi?.. Oh! ne nie pas!.. Depuis un mois, je t'observe ; tu n'es plus le môme, tu l'adores, te dis-je !
GUILLAUME
Mais, imprudente, tu ne songes pas que cet amour, s'il était vrai, serait le malheur de ma vie.
JACQUELINE
Ton malheur?. . . Si elle t'aimait !
GUILLAUME
Si elle m'aimait !
JACQUELINE
Ah ! tu vois bien que cette pensée te transporte ; que cet espoir t'éblouit?
GUILLAUME
Ah ! cruelle ! tu ne sais pas le mal que tu me fais .
JACQUELINE
' Parce que tu n'oses pas croire !. . Pourquoi ne f aimerait-elle pas un jour, voyons?.. Est-ce parce qu'elle a été fiancée au comte Michel qu'elle a aimé, ou cru aimer. . . Oui, cru aimer!... Oh! tu as beau sourire, tout fier de ton expérience! . . . La première fille venue en sait plus long que vous sur ces choses-là!. . pour peu qu'elle ait l'esprit éveillé. . . et nous l'avons toutes !
GUILLAUME, riant malgré lui.
Folle!
JACQUELINE
Ris, mais écoute.
GUILLAUME
Voyons tes théories.
JACQUELINE
Mais ce ne sont pas des théories... c'est de l'instinct. Trouve-moi une fille dans le monde — et il y en a beaucoup de filles. . . heureusement! — qui n'aime pas du premier coup le fiancé qu'on lui donne?., pour peu qu'il soit aimable, et jeune, et bien tourné... C'est élémentaire cela! Elle l'accepte les yeux fermés... en les ouvrant un brin pour y fixer l'image qui va remplir son cœur. (D'un ton un
peu déclamé et comme récitant une leçon.) « Elle le pare de tOUtes Ics * Jacqueline, Gnilianme.
ff
« grâces de ce prince charmant qu'elle entreVoyait dans ses ff rêves... Ge n'est pas lui qu'elle aime, c'est l'amour^ ce a mot enivrant... non, ce mot magiciue. . . »
GUILLAUME, l'interrompant.
Mais c'est une phrase d'un de mes romans que tu me contes-là !
JACQUELINE
Eh hien!. . Alors, qu'as-tu à répondre?
GUILLAUME
Rien qu'un mot : Elle ne m'aime pas.
JACQUELINE
Qu'en sais-tu?
GUILLAUME
Te l'a-t-elle donc avoué?
JACQUELINE
Eh! faut-il qu'elle l'avoue?... M'as-tu donc révélé ton secret, toi, orgueilleux, et n'ai-je pas lu dans ton cœur fermé?.. Depuis un mois que le comte Michel est ici, n'eût-elle point renoué ses fiançailles, si elle l'aimait encore?.. Pourquoi ne t'aimerait-elle pas, voyons?
GUILLAUME
Innocente, tu prends les illusions de ta tendresse pour des réalités.
JACQUELINE
Mais un mariage entre eux est devenu impossible ! — Et tu ne lui supposeras pas cette idée monstrueuse de rester toujours fille... Alors donc...
GUILLAUME
Mais... j'ai quarante ans et déjà mes cheveux grisonnent.
Coquet!.. Ne vas-tu pas maintenant invoquer ton grand âge, pour qu'on te démente?
GUILLAUME
Tu es folle, te dis-je.
JACQUELINE
Hé ! que tu ne demandes pas mieux que de me croirel Si tu savais seulement ce qu'elle me dit de toi.
ACTS DBUXIÈMB 55
GUIXLAUME.
Non! ce cpi^elle aime en moi c'est l'auteur, le poSte... Mais de là à l'amour quel abîme I
JACQUELINE
Innocent, à ton tour. Ne sais-tu pas que c'est l'imagination qui le plus souvent guide notre cœur?
GUILLAUME, souriant.
Mon Dieu! par quel mystère es-tu devenue si savante?
JACQUELINE, ayea fierté.
C'est que moi aussi, j'aime.
GUILLAUME
Tu aimes?
JACQUELINE
Sans doute!... Où voudrais-tu que j'eusse pris tant de science?..! Tiens, vois-tu là-bas, près du massif, ce bon Frantz qui relève avec tant d'attention les fleurs que ma main a froissées.
GUILLAUME, sonnant *.
C'est lui que tu aimes?
* JACQUELINE
En personne.
GUILLAUME
Et il t'aime aussi?
JACQUELINE
Pardi ! ne vas-tu pas t'en étonner?
GUILLAUME
n te l'a dit?
JACQUELINE
Oh! jamais, pauvre Frantz... Comme tu le calomnies! n est comme toi, grand frère, il se croit bien caché derrière le voile de sa modestie, de son humilité. Il souffre comme toi, en silence. « Ver de terre amoureux d'une étoile. » Mais du haut de son ciel, l'étoile voit tout^ et c'est pour lui qu'elle laisse tomber ses rayons d'or. (Avec effusion et cachant
son visage dans le sein de Guillaume.) Âh ! je SUis bien heureuSO,
va!...
GUILLAUME, lui baisant le front.
Sœur chérie, ne cache pas ton jeune front rougissant
* Gnillanme, Jacqueline.
d^amour. J'avais rêvé pour te protéger cette main franche et loyale.
JACQUELINE, rayonnante de bonheur.
Mais je le sais, je Tai compris ! Je devine tout depuis que j*aime ! — Tu lui parleras, dis?.. Car toi seul peuxTencourager... Il va partir... Il se tairait toujours.
GUILLAUME
Et ce serait dommage, n'est-ce pas?...
JACQUELINE
Dame!...
GUILLAUME
En effet.
JACQUELINE
Nous ferons ton mariage et le mien le même jour.
GUILLAUME. i
Fol]e! ne songeons qu'à ton bonheur.
JACQUELINE
Mais, sage sceptique, Tamara sait que tu l'aimes.
GUILLAUME
Elle sait que je l'aimé ?
JACQUELINE
Pardi! ou elle ne descendrait pas d'Eve!.. Tiens, la voici, tu vas voir.
Entre Tamara.