‹ Tamara: comédie en quatre actesChapitre 33 sur 74 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

GUILLAUME, puis MICHEL.

GUILLAUME

Mon Diea I si Jacqueline disait vrai !.. Si elle m*aimait ! . . Quel rêve !

MICHEL, entrant par le fond.

Bonjour !

GUILLAUME, tressaillant.

Âhl tiens, c'est vous, Michel... Déjà?

MICHEL, gaiement.

Oh I deux heures de navigation me suffisent. (Se jeunt sur le diran.) Ouff... Je suis fatigué ! — Ma foi, mon cher, vous avez eu tort de ne point venir avec moi... Ce Grésus de Staunleya un yacht aménagé d*une façon supérieure... et nous avons fait, tout en voguant, un déjeuner par£sdt.

GUILLAUME, distraitement.*

Ah!

MICHEL

Sans compter que j'ai gagné à ce bon commodore un pari de deux cents louis... Pauvre vieux!... Figurez-vous... Ëh! bien, mon cher, vous ne m'écoutez pas?

GUILLAUME

Si!... quel pari avez-vous gagné?...

J'ai fait mordre la poussière à la fière Albion... (Riant.) La poussière est le mot... Figurez- vous, mon cher, que tout en déjeunant... Staunley, qui boit comme un mouche, me porte un défi au Xérès alterné de Porto. Il propose deux cents louis d'enjeu... J'accepte...

GUILLAUME, le regardant en face.

Ahl... Et alors?...

MICHEL

A l'heure qu'il est, Staunley est sous sa table d'ébène,

Michel, Guillaume.

▲ CTB DEUXIÈME 65

examinant de près les fleurç de son tapis... G*est drôle, hein?

GUILLAUME

Mais, malheureux... vous êtes étourdi.

MICHEL

Allons donc!... pas même une pointe de gaieté!.. Car, au fond de tout cela, je suis fort triste... en songeant à Yous, mon pauvre ami... car, vous savez, je vois votre jeu. Vous aimez Tamara, mon cher, et j'ai la corde... Dans peu de jours vous verrez du nouveau.

Fendant tout le commencement de cette scène il ne doit lûsser Toir qu'une animation légère.

GUILLAUME

Elle VOUS aime encore ?

MICHEL

Penh!... C'est dans l'âme, voyez-vous... elle en a pour la vie!.. Mais hah !.. Il n'y a pas qu'une fille sous le soleil, n'est-ce pas?.. Vous vous consolerez ?

GUILLAUME, l'observant tonjonrs

Il le faudra bien.

MICHEL, avec un rire nerveux.

Dites donc... tout à l'heure, en revenant, je songeais à notre conversation de ce matin... à mes grands sentiments. . . Entre nous. . • voyons, vous avez dû me trouver parfaitenient bote.

GUILLAUME, à part.

Plus de doute... il est ivre !

MICHEL

Voilà ce que c'est que l'amour I... [le plus puissant des dieux!... qui fait d'un sage un fou, et d'un fou un héros... amour 1... ô jeunesse 1 6 poésie I... (Déclamant.) « Tu veux une étoile, mon ange?... Tourne vers moi tes yeux qui reflètent l'azur... j'y choisirai la plus belle, et j'irai la chercher. . . » C'est en Asie qu'on chante ça !.. Chez vous, c'est une autre chanson...

(GUILLAUME, à part.

Si elle le voyait ainsi, tout serait fini l. . .

MICHEL

Quand Tamara sera ma femme, je laisse mon régiment de cosaques, et je vais vivre en Géorgie... dans les montagnes, tout près du ciel... Si l'empereur me le permet, toutefois I — Que cherchez-vous donc là-bas. . . vers la chambre de la princesse?

Je croyais entendre revenir Tamara.

MICHEL

Elle va être surprise en me revoyant si tôt.

GUILLAUME

En effet! . . . (a. pan.) Elle ne vient pas ! . . . Si je l'appelais ?... Oh ! non, ce serait odieux !... Pourtant. . .

MICHEL, riant.

Ah çà! mon cher, vous parlez comme un dieu vengeur... Composez-vous une tragédie?

GUILLAUME

Oui, comme vous dites, une tragédie.

MICHEL

Per Bacco !... Gela doit être sombre, Guillaume, vous avez l'air du diable !

GUILLAUME, avec détermination, à port.

Oh!... non, non... c'est son âme que je souillerais...

Non, ce serait trop lâche ! (Allant à Michel réaoloment et lui mettant

la main sur l'épaule.) Michel, levez-vous et partez.

MICHEL

Moi, partir?... Que signifie?... Êtes- vous fou, mon cher ?

GUILLAUME, ayee autorité.

Gela signifie que vous êtes ivre, et que je ne veux pas que Tamara vous voie ainsi...

MICHEL, se lerant brusquement.

Ivre!... Guillaume, Guillaume... c'est là une horrible raillerie.

GUILLAUME

Je vous dis ce qui est !.. . Elle va venir. . . hâtez-vous.

.ACTB DEUXIÈME %*l

MICHEL^ après on silence, avec ironie.

Tiens 1 . .. Tiens I ... vous voulez m'éloigner... et rester seul avec elle.

GUILLAUME*

Michel...

MICHEL

Cette réflexion d'un homme ivre... n'est point trop dépourvue de raison... Que vous en semble?

GUILLAUME

Je vous répète que, si votre raison n'est point obscurcie... tout en vous révèle l'ivresse... votre visage, votre maintien.

MICHEL, avec colère.

Guillaume !

GUILLAUME

Je vous jure que, si vous êtes encore là quand elle va franchir ce seuil, vous êtes perdu... à jamais perdu.

MICHEL, attérô et portant la main à son £ront.

Perdu !... Diraît-il vrai ?.. Mais non !.. cent' fois, dans des orgies, j'ai supporté le double...

GUILLAUME

Mais, malheureux, vous n'avez plus l'habitude de ce vice... vous vous êtes laissé surprendre... Voyons, c'est logique, ce que je vous dis là... le comprenez-vous?

MICHEL, avec efiroi.

Mon Dieu!... sur votre honneur, Guillaume, me ditesvous la vérité?..

GUILLAUME

Sur mon honneur.

MICHEL, comme sondant sa raison avec épouvante.

Ah ! c'est pourtant vrai. . , je sens l'ignoble ivresse qui m'envahit... Misérable!., misérable!.. (Avec rage et se frappant le front avec ses poings.) Oh! le cosaquc !... le cosaquo I...

GUILLAUME

Hâtez-vous!., hâtez-vous '..la voici ! "

* Guillaame, Michel.

6d TAMABA

MICHEL, chancelant, éperdn*

GuUlaume, sauvez-moi!.. Emmenez-moi!

Il tombe presque dons les bras de Guillaume. — A oe moment Tamara parait*

MICHEL

Bien du ciel !.. Elle me voit !..

n a'arrache des bras de Guillaume, £ait trois pas sur le devant de la scène et demeure immobile, pétrifié, se soutenant à la taUe, comme terrassé par l'ivresse.

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