Tante Amy
Dans le pelit cabinet de travail qui joignait sa chambre à coucher, Amy Rose, comme toutes les autres nuits, avait écrit jusqu'au jour. Sur le bureau Louis XV, ératlé d'égratignures et pochonué de taches d'encre, les feuilles de papier, éparses, ressemblaient à de larges pélales eiïeuillés oîi une écriture tranquille, égale, bien formée, eût imité le dessin régulier des lilires végétales.
Huit pages étaient son ordinaire : elle les
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commençait à riicure où la maison s'endormait dans la paix de la bonne journée accomplie. Elle Iravaillait sans hâte et sans reprises, droite devant le pupiire, des verres légèrement fumés sur le nez, la rondeur bombée de son front verdie par l'abal-jour de porcelaine qui coiffait la lampe.
La main allait, potelée, au bout du bras nu, sautant d'une ligne à l'autre, ne s'arrôtant d'écrire que pour tremper dans l'encrier une plume souple et qui sans bruit courait sur le papier. Son esprit semblait réglé comme sa vie, une vie simple, laborieuse, régulière dans un grand logis frais, isolé aux limites du village. Toutes les heures seulemeiil, au l)atlement sourd de la pendule, elle se levait, grillait une cigarelle qu'elle fumait à moitié, faisant d'une chambre à l'autre, dans le glissement de ses larges pantoufles de drap, le même trajet égal, les mains croisées derrière le dos, comme un homme.
Puis les vitres, par l'entrebâillement des rideaux, prdissaient : elle ouvrait un inslant
la fenêtre, respirait l'odeur fraîche du jour qui venait et se mettait au lit. Elle dormait jusqu'à midi.
Une voix jeune, ce matin-là, chanta dans le jardin, sous ses fenêtres : elle ouvrit les yeux, s'étira, sourit, prit la petite glace qui était sur la table de nuit, et un peu de temps elle se regardait de face, de profil, de trois quarts, lissant du bout des doigis la peau gontlée autour de ses yeux. Ses huit heures de sommeil l'avaient à la fois amollie et détendue : elle se laissa glisser du lit.
Manette, entendant d'en bas son pas lourd qui faisait craquer les lamelles du parquel, aussitôt lui apportait l'eau chaude, le courrier et un bol de lait. C'était sa vieille domestique : elle avait bien soixante-dix ans; elle était déjà au service de sa famille avant qu'elle eût épousé M. de Miandre. Landry, son mari, était à la fois jardinier, palefrenier, économe et valet dans la maison; ensemble ils formaient un couple si attaché qu'Amy avait fini par les appeler Philémon et Baucis.
Maiietle ouvrit les conlrevenls. .M"" de MianJre, debout, aux plis larges d'uuc gandoura cffdochée, la|)ail d'abord son lai! , puis, renversée aux capitons d'un vieux voltaire, elle dt'pouillait son courrier. Uu cri lui vint on reconnaissant l'écriture d'une des lettres. Elle l'ouvrit, la parcouru! nerveusement, les lèvres un peu pincées. Elle ne la lut qu'à moitié, la jeta derrière son dos, et ensuite elle en ouvrait une aulre qui tout à coup lui dilata joyeusement les yeux.
— 11 y vient ! Il y vient I cria-t-elle. Manette riait de la voir rire et frapper du
plat de la main sur la lettre.
— Dien sûr, il y vient... mais qui ça?
— .Morel, paibleu ! Tu sais bien, l'éditeur Morcl à qui j'avais demandé une majoration de deux sous poui* le troisième mille et de (|ualre sous à partir du cinquième. V.]\ bien, il acccpleî...
La (idèle servante scmblail au courant des aiïaires d'.Amy, car au>sitùt elle se mil à remuer la lèle, les >eux éveillés et atlcnlifs.
— C'est une bonne aiïaire... D'aulant que Madame est assurée de tirer chaque fois à lui il ou neuf.
— Oh ! s'écria Amy, j'espère bien qu'avec celui que j'ai en train, j'irai celle fois à dix.
Elle acheva le bol de lait, voulut savoir le menu du déjeuner, commença à détacher la cordelette que fermait sa gandoura.
— Diles donc, ma bonne femme, M. Léandre a-l-il eu ses trois œufs ce malin?
Elle cessait de la tutoyer quand il n'était l»lus question entre elles de ses affaires personnelles.
— Trois œufs et la soupe au lait, ouida... Amy eut aux prunelles une jolie clarté
amusée.
— C'est qu'il faut que nous le rendions en belle santé à sa mère, au bout des vacances..., dans un mois... Notre honneur y est engagé.
— Ah! bien... ah! bien... .Madame peut être tranquille... Depuis quinze jours qu'il nous est venu maigre comme un chat qui a
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le ver, M. Léandre s'a engraissé... L'homme l'a pesé pas plus tard qu'à ce matin. Oiiida, sur la grande balance... Même qu'il a gagné Irois livres.
— Trois livres !
— Trois lîvres de plein pesant, ali oui! Fallaitvoirle plateau qui descendait, descendait... « Bien sûr, trois livres? qu'y demandait à Landry, le petiol. » « Trois livres, je vous crois. Y a pas d'erreur », qu'y disail, Landry. El alors comme ça, il lui demandait : « Qu'est-ce qu'y faut que ça pèse, un vrai homme, Landry? »
— Et qu'a-t-il répondu, Landry?
— Va répondu comme ça que ça dépendait, qu'y avait de vrais hommes à soixantedix et même au-dessous comme y en avait au-dessus... .M. Léandre riait, avec sa jtetite fossette au nicnlon... Ah! que joli coMir d'enfant!
.M"' de Miandrc fui songeuse : elle laissa relomher sur ses genoux la letlre de Morel, regarda devant elle, de ses yeux d'or fané et qui faisaient de la lumière sur ses joues. Elle
eut la voix lointaine donl on se parle à soimême.
— Oui, un fils comme celui-là... J'aurais été, je crois, une bonne mère, Manette.
Une mélancolie passa; la pendule sonna la demie, et elle reprenait sa sérénité.
— IVous sommes lu à dire des bêtises... A-t-on apporté les truites pour ce soir? Oui?... Vous direz à Landry de sonner pour le quart... Ab ! dites donc, si j'oubliais, les truites au beurre, n'est-ce pas? M. Léaudre les préfère ainsi.
Manette descendit. Dehors la voix jeune chantait toujours. Amy l'entendit se rapprocher; elle monta vers ses fenêtres, haute, joyeuse, uu peu assourdie par la mue, et puis elle tournait l'angle de la maison. Un instant on cessa de l'entendre; mais de nouveau, elle se rapprochait et cetle fois elle lyrolisait une tendre et naïve sérénade sur un air de la montagne.
Amy alla à la fenêtre pour écoutt-r de plus près et comme sa gorge était découverte, elle avait croisé devant elle les rideaux. Elle
aperçut Léandro qui j)assait, sii cloche en paille rousse sur la tèle, appuyant à sa poitrine une brassée de roses.
Il y avail là, près du vieux |)uils, un banc de pierre que, de ses griffes vertes, un lierre enlaçait. Elle le vil s'asseoir, trier ses roses, et, les ayant assorties, en composer un bouquet. KWe admira sa tête ourlée de boucles; sous son léger costume d'été, la grûce de son corps était presque féminine. <( C'est qu'il est charmant! » pensa-t-elle.
La roulade* gauchement, imitait les coups di' fausset gutturaux el lendres de l'amant chantant sous le balcon de sa belle. Léandre, tout à ses roses, n'avait pas levé les yeux. Alors, elle se rappela : Josquine Posprès et son fils, il y a deux ans, avaient pris un billet circulaire pour visiler le Tyrol et la Suisse. Celait un souvenir d»! là-bas qui, sans doute, lui revenait à l'cspril. Illlemème, à la dernière Exposition nniveisclh», avail nilcudu à la terrasse d nu chalet des chanteurs tyroliens.
Landry, h la volée, donna le premier coup
de cloche. Rapidement, elle noua ses cheveux en torsade : une eau de leinUire les acajoulait de hrunissures fauves, comme égralignées de soleil. Elle se plaqua ensuite aux joues et dans le cou, à plein lampon, de grosses lapes de poudre de riz qui la lalouèrent d'un air de mascarade, par-dessus la leinte hise dont se hàlait sa peau. El puis, elle enfilail les manches larges d'un peignoir qui lui laissait le cou et les bras nus.
L'après-midi, elle aimait garder les aises des tuniques amples : elle éldil grande, la poitrine forte, el ronde des hanches ; sa plastique de statue s'y mouvait plus librement, avec quelque chose d'un peu turc qui lui venait de son embonpoint.
Justement, la chanson finissait sur un trille où elle distingua nettement son nom :
Tante Amy », mêlé à la tyrolienne. Elle rouvrit toute large la fenêtre ; il avait dispar»i, et le second coup de cloche sonna.