‹ Tante AmyChapitre 2 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Elle descendit au jardin, appela :

— Léandre!

Il ne répondit pas. Landry l'avait bien vu tout à l'heure finissant de gerber ses roses, mais il était reparti : on ne savait où il était allé.

Amy Rose fit le tour du potager : la sève, sous le midi, ballonnait le ventre des choux; la cosse des pois crépitait; l'ail et l'oignon poivraient d'un fleur piquant les arômes voisins de la marjolaine, de la sariette cl de l'estragon. Des moineaux, dans le grand

cerisier, becquetaient les pendeloques couleur de sang noir. Son ambre, dans le champ aligné en parcs longs, ne fut plus, sous la chaleur droite, qu'une petite tache bleue sous elle. Elle se fût amusée de le surprendre lisant sous un feuillage ou pendu à un rameau chargé de prunes. Ses souliers aux bouls carrés faisant craquer le gravier, elle levait les pieds pour faire moins de bruit.

— Ah ! Je t'y prends, dit-elle tout à coup. lAIoi qui croyais que c'est pour moi que tu les aimais, les roses! Je sais à présent que c'est toi-même, ô jeune Narcisse, qui t'aimes à travers elles !

Une brèche, dans le mur du fond, le lui laissait voir à genoux devant l'arborescence pliante d'un églantier, frais comme les premières heures du jour. Les pétales de l'aurore semblaient y avoir fleuri en roses tendres, en roses de mousseline rose, toute une petite forêt de roses-enfants, comme une école de roses.

Il avait pris entre ses doigts un bouton et,

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en pressant un peu avec deux île ses doigls, il l'avait ouvert à mesure, délicatement. Un miracle de chair pâle, blonde el rose, avait alors frémi sous sa main, dans la solilud»^ ardenle. l>e la coque fragile naissait un«3 rose jolie et formée comme un cœur. Ce fut comme le prodige qui, au bout du désir, fait venir le baiser. 11 la portait à sa bouche, remué dans l'inconnu de son èlre; il avait oublié le monde.

La voix (11' M "" de Miandre le bouleversa. Il -r \it ridicule, lâcha le rameau où, d'une rose, il avait fait un cœur, fui debout devant elle, cachant son visage avec sa main. Klle apparu! l'archange devant la défaillance lion- Iciisc de l'homme aux jardins divins. Il ne pu! lui dérober à temps les pleurs exiasiés qui lui mouillaient les cils : ce fut à elle à èlri' troublée, à son lour, pdur cetlt; âme novice, si étrangement sensibilii^ét', llenr de vie (jur la foi lue d'une roso faisait pâmt-r en l'éNcillanl aux secrèles analogies d'un cœur.

— 0 mou petit! je le demande pai'don,

dil-rll.....

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Elle sembla l'avoir surpris en prière pendant un mystère, l'action de grâces d'un jeune esprit émerveillé devant la beauté de la vie. Il vint vers elle : il n'osait pas tout de suite la regarder et elle lui caressait les cheveux, lui disait :

— Tu es bien heureux! Tu as gardé les fraîcheurs originelles... Je n'ai jamais eu le temps, moi, de regarder naîlre une rose... Celles que je cueillais étaient déjà fanées.

il ne parut pas comprendre le sens détourné de cette allégorie. 11 ne vil qu'une chose, c'est qu'elle ne se moquait pas de lui.

— Oh! s'écria-t-il, ce n'était (juiin petit b(nilon... .l'ai voulu savoir comment c'est fait, une rose qui s'ouvre... Je t'assure, c'était la première fois... Chez maman il y a bien des roses aussi, mais pas des roses de jardin; elle les achète chez la fleuriste, lu sais... Ce n'est pas du tout la même chose...

— Ah! et pourquoi?

— i'ourquoi? Tiens, c'est vrai, pourquoi? dit-il surpris. Je n'ai pas pensé que tu pourrais me faire cette question.

— Kh bien, j'ai eu tort de le iii luire... A Ion i\^e, il ne faul pas se demander pourquoi une chose esl belle ni en quoi elle esl plus belle qu'une autre. 11 suini qu'elle soit belle pour (jue lu en doives rester louché comnn' (le la présence même de Dieu.

— r.'est autre chose encore si lu pcrniels, (lit-il, cherchant en lui-même.

Sii poitrine baltil : il eut aux joues loule la rougeur des roses, el il disait tr(''s vite :

— Vois-lu, tante Amy, si lu es belle, c'est que lu ressembles à une jzrande Heur... Et dans la rose il y a aussi quelque chose de loi... Voilà, oui.

Elle se mit à rire.

— (>iil ("esl que lu es vriiimenl sublil, mou (lier Léandîc.

— Je t'en prie, s'écria-l-il en riani luimèuic. ne le moque pas de moi. Je n'oserais plus rien te dire.

11 n'était plus timide : sa joie faisail du vent sur son visage vermeil. 11 se mit à danser sur le chemin, s'enlevanten bonds de chèvre très haut et frajq»anl dans ses mains.

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— Je suis heureux î Je suis lieuieux!

criail-il.

C'était tous les jours la môme chose.

Une folie de vie moussait en hii. 11 lui arrivait de bondir par la pelouse comme un jeune bélier; quelquefois il se jetait demihabillé dans la rivière et se séchait ensuite au soleil. Il essayait aussi de grimper aux arbres, mais il n'allait jamais bien haut, à cause de ses reins, un peu faibles. Dans le matin, à demi-réveillée, elle entendait venir par la campagne ses clameurs : son plaisir était d'enfourcher les poneys. C'était là pourtant ce même Léandre qui, à la ville, s'effrayait du bruit des foules. 11 avait eu la première jeunesse attardée des fils trop choyés par leur mère. Longtemps la sienne l'avait habillé en fille, les cheveux tombant aux épaules. C'est à peine s'il avait connu les champs jusque-là. Il avait visité des sites illustres, des monts classiques, et il ignorait la terre, la ruche et la ferme.

Ce fut un émerveillement : il vécut dans la surprise des odeurs, des plantes, des eaux.

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Il eul 1 1 joie silencieuse des fornies el des eoiileurs : elles reculèrent pour lui l-'S limiles encore rapprochées du niunde. Il lut chez les arhres comme h une école de force, de grjlcc d de ])eauté. Il rôda dans le parc, dans les verjj;ers, au hois <iii il y avait des palonihes et des écureuils, hun «ri, il faisait lever h's faisans pour jouir (!•' leur pluma«j;e peint d'or et de pourpre. Il riait avec le merle; il imitait le loriot, l<' pinson et la corneille ; en marchant sans hrnit sous les feuillages, il s'elTorça de surprendre le coucou sonnant les heures comme l'esprit mystérieux des futaies. Mais roiscau à mesure se reculait : il ne |tai'V('iiail pa< à Ifvoir.

Ce lui MU :i|>preiilissaf;e cliarm»' de la nature : il devint li; |»etit l.iuue aux ('eoules du vent, du frisson de< fcudies, de la randonnée des l)èle<. Il eut lémoi des ailes s'ouvranl comme des corolles dans l'air, des nids où pépieni les couvées, de la fuile a^ile du lé/ard aux fenle^ d'un Nii'iix mur.

Parfois le mystère des choses l'oppressait : il suhissail l'elTroi religieux de loule la heaulé

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inconnue, éparse sous ses pas; il s'avançait en retenant son souffle, froid d'horreur à la pensée des monstres qui habitent l'ombre. Une racine, l'orleil onguiculé d'un hèlre soudain surgissait, énorme, torve, ensanglanté de soleil. Ou bien un serpent d'or et d'émeraude baguait d'anneaux frémissants le tronc cannelé d'un chêne. Il fermait les yeux, puis, d'une haleine aspirant l'espace, il se lançait. Comme il riait dun rire délivré dans le bois sonore en s'apercevant de sa méprise et de son héroïsme iiiutilo! Mais rentré à la maison :

— J'ai cru voir des bétes horribles...

Tout le bois en restait épouvanté... Je n'ai pas fui, disait-il à .M""" de Miandre, plein d'assurance et de crédulité.

H connut la vie de l'ombre et du silence. Des flaques de lumière dormaient dans les terreaux moussus. A peine elles bougeaient, d'une rougeur de sang et de rubis : elles ressemblaient à un peu de clarté morte, tombée d'une planète éteinte. Longtemps il regardait la nuit du bois trembler autour.

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C'étiiil si doux d etro là tout seul dans celte fraîcheur du monde, que son cœur se j;onilait, et puis, comme un liquide dt'borde de la coupe trop pleine, il se metlail à pleurer des larmes enivrres, heureuses, montées de la plénitude de sa jeune \\o.

A midi l'ombre semblait comme arrêtée, le vent cessait : un pelit nuage là-haut venait regarder; une fauvetle au bout delà branche donnait un coup de gosier et se taisait. Toutes les feuilles élaienl comme les mains d'une foule subitement pétrifiée dans de la lumière. Le soleil lui-même ne bougeait plus ; la grande meule ardente faisait un liou noir au fond des espaces. Et ensuite, dans l'aprèsmidi, le veut se remeltail h couler; le pelit nuage se dispersait comme une ouale : la fauvelte, le merle et les autres oiseaux accordaient leurs tlûlos et leurs violes. Quelqu'un semblait avoir fait un geste dn fond des gouffrrs comme au premier jour de la créalion ; et la vie, les arômes, la palpitai ion de la terre recommençait.

Le soir, une grosse lune rose roulait dans

les arbres; les étoiles fleurissaient les jardins du ciel; l'hymne raiique des grenouilles dégorgeait. Ah oui! c'était Ijon comme d'aller communier les jours saints à la pelile chapelle du quartier où il sentait toujours l'encens froidi et la cire brûlée des cierges.

Amy Rose s'était prise d'afîection tendre pour ce long garçon joli qui chantait, sifflait, animait de sa vie la vieille maison d'où la vie depuis des années avait disparu. Il était venu là, rougissant, un peu farouche, et mainlonaut il s'abandonnait en s'ignorant soi-même. Il eut des caresses timides, des effusions hardies : il ne sut pas quelle chose s'éveillait qui le faisait se frôler à elle, d'une innocence de petit animal joueur et caressant. C'était comme une gourmandise très douce qui montait de cette beauté mûre, un goût de miel, de fruit, de chose sucrée et désirable, sans qu'il se souciât d'autre chose. Elle fut à ses yeux la belle .M"' de Miandre dont toujours sa mère et les amies de sa mère se parlaient.

Il subit le charme de son air aimablement

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bonne femme, comme vers la qnaianlaine, autrefois, on conseulail à le devenir sous un régime où on se laissait plus facilement aller à la nature. Léandre, en laimant de tout son cœur, ne pensait à rien si ce n'est qu'il ne l'aimait pas comme il aimait sa mère. II n'osail pas toujours lui dire loules les choses qu'il ressentait et parfois s'arrètail, un U^u aux joues, comme au bord d'un péché.

— Tu es ici chez loi. lui avait-elle dit dès le premier jour. Pondanl que moi, je fais de la copie, amuse-toi comme tu |)eux... Cours les champs, va chez le fermier • il a de beaux gars conmie toi cl une lillc (|ui s'appelle Corinne et qui n'est j);ts laide. Si un jour tu lis la Cnrhuw de M"" de Staël, lu penseras à elle. Irilin. fais ce que tu veux, lu es libre, lu ne redeviendras mon prisonnier que le midi, à l'heure du déjount'r, el le soir, ponidîner ensemble.

A son réveil, il arrivait lui diie bonjour au lit. Il se roulait par-dessus les draps, dans la chaleur de l'oreiller. Celait son j)laisir de la sculir chatouilleuse sous ses bai-

sers; elle-même s'amusait de ses cris et de ses rires. Pourquoi se serait-elle gênée devant un si jeune garçon? Elle n'avait pas l'air de s'apercevoir que les boutons de ses peignoirs parfois sautaient de leurs capsules et lui laissaient le haut de la gorge un peu découvert. Ou bien elle rejetait ses larges manches, goùlant le plaisir d'avoir les bras frais.

Mon Dieu! s'il avait pu seulement les toucher et appuyer à leur beau grain gras le bout du doigt pour y faire une fossette comme dans du beurre! C'était une fois dans le j/irdin, près des roses, qu'il se mit à penser à cela, et il soupira. Il avait pris ensuite la plus grosse des roses et il avait en une sensation étrange en pressant à ses lèvres chaudes le cœur froid de la (leur.

Un malin, comme il arrivait l'emhrasser, il sembla à M""" de Miandre que son baiser n'était plus tout à fait celui d'un enfant. Klle en resta surprise, un peu honteuse.

— Dis donc, mon petit... A l'avenii-, tu me laisseras m'éveiller toute seule.

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