‹ Tante Aurélie (volume 2)Chapitre 4 sur 9 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Depuis le départ de M"* Clarisse HerbilloD, trois années ont passé sur Villotte sans altérer beaucoup la physionomie de cette somnolente et moutonnière cité. Les façades des maisons exposées au veni d'ouest sont devenues un peu plus grises, les ravenelles et les mousses qui revêtent les vieux murs de la ville haute ont un peu plus épaissi, et c'est tout. Pour le reste, rien de changé : — la grosse cloche de la tour de l'Horloge tinte ponctuellement quatre fois par jour aux heures d'entrée et dô sortie des ateliers ; — ponctuelleinent les indigènes font leurs lessives, leurs confitures 6t leurs vendanges aux mêmes époques ; — les rues présentent toujours le même aspect poussiéreux en temps de sécheresse, les mômes flaques boueuses dans la saison des pluies ; — et TOrnain continue à être un torrent en hiver et un marais verdoyant en été.

Si les choses ne se sont pas modifiées en apparence, il û'en est pas de même des gens. Ce laps de trois années

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a suffi pour transformer moraleraeiU et physiquemeol plus d'un personnage de notre connaissance. En trois ans, un adolescent devient un jouvenceau et une fillette se métamorphose en une jeune fille. — Camille a maintenant dix-huit ans, et comme elle n'a pas toujours été heureuse, elle paraît même un peu plus âgée. Ses joues ne sont plus aussi rondes, Tovale de sa figure s'est allongé; mais elle a conservé son teint éblouissant, sa jolie bouche à l'expression un peu boudeuse, ses grands yeux bleus, tantôt illuminés par un sourire, tantôt noyés de mélancolie, pareils dans leur mobilité d'expression à un ciel d'avril où les coups de soleil alternent avec les giboulées. Ayant toute la responsabilité du ménage, elle mène une vie casanière et ne sort guère que le dimanche pour se rendre à la grand'messe ou pour visiter tante Aurélie.

Celle-ci est comme les vieux arbres, pour lesquels trois années comptent à peine. Rien n'a changé en elle ni autour d'elle. Ses boucles blanches encadrent avec la même régularité sa figure busquée, et ses toilettes datent toujours de 1832. Son piano et sa harpe occupent les mêmes angles de son capharnaUm, et les dossiers de son procès s'accumulent sur les tables et sur les chaises. L'instance Montéclair n'a pas fait beaucoup de progrès depuis ces trois années ; la justice des hommes marche d'un pas lent. A la suitede l'incident des offres réelles, les agents du Domaine ont inventé de nouveaux expédients pour retarder une solution qui paraît toujours imminente et qui sans cesse subit des atermoiements. On a mis en cause les détenteurs actuels des grèves de Moidrey, et l'on plaide derechef au posses-

soire él au pélitoire^ devant des juridictions variées ; mais M"® Aurélie demeure inébranlable et infatigable. Dans son cœur, l'espérance, comme un arbuste à feuilles persistantes, pousse toujours de nouveaux bourgeons verts. De temps à autre, elle met dans son petit sac un saucisson et un pain, monte dans un wagon de troisième classe, et va passer un jour ou deux à Paris pour stimuler les gens du ministère, qui ont Tafr de s'endormir sur leurs dossiers. De retour à Villotte, elle entretient une volumineuse correspondance avec Marcel Boisselier, qui est maintenant second clerc chez l'avoué chargé des intérêts de tante Aurélie.

Depuis son départ pour Paris, Marcel n'a guère reparu à Villotte. Son père trouve que les déplacements coûtent à la fois du temps et de l'argent, et il ne lui accorde que de courtes vacances. Le jeune homme, dont la bourse est peu garnie et qui n'a pas le loisir de faire la fête, pioche comme un nègre pour rentrer plus vite au pays. En trois ans il a passé sa thèse de licence, et maintenant il prépare son doctorat, partageant ses journées laborieuses, entre les cours de l'École et l'étude de son avoué. Aussi a-t-il à Villotte la réputation d'un étudiant modèle ; les pères de famille le citent pour exemple à leurs fils, et chacun de ses succès entre comme un aiguillanau cœur du docteur Desrônis, quand il compare les satisfactions que Marcel donne à la vanité de Boisselier, et les atteintes que les frasques de Sosthène portent chaque jour a sa propre considération.

Le jeune Desrônis s'étant fait retoquer trois fois au baccalauréat, a déclaré à son père que les examina-

leurs étaient tous de « vieux bonz6S « et qu'il refusait carrément de tenter une qualrième épreuve. En désespoir de cause» le docteur l*a placé comme troisième clerc dans une étude, et il nourrit le vague espoir que Sosthène, prenant' du plomb avec l'âge, pourra devenir plus tard un parfait notaire. Le jeune clerc désespère M* Boblique par son inexactitude, mais en re\^nche il est Tun des clients les plus assidus de la brasserie Fritz et du bal Michaud. Les petites ouvrières, qui viennent danser chaque dimanche dans ce dernier établissement, ne tarissent pas sur Tentrain, la bonne mine et rélégance du « fils Desrônis ». Dans le monde des grisettes, des commis et des surnuméraires de Villotte, Sosthène s'est créé une popularité par ses bonnes fortunes, son aplomb et le chic de ses toilettes tapageuses. Les débutants copient sa manière, et les plus jolies danseuses se disputent l'honneur de l'avoir pour cavalier ; en revanche, les dames de la société lui rendent à peine son salut quand elles le voient passer rue de la Rochelle, le chapeau rejeté en arrière, les mains dans les poches et la boutonnière fleurie.

Le désappointement causé par la conduite de son fils n'est pas la seule blessure dont saigne Tanaourpropre d'Amable Desrônis. Il a d'autres déboires plus amers et sans cesse renouvelés, depuis l'installation à Villotte du docteur Boisselier. Celui-ci ne s'est pas contenté de devenir le concurrent de son ancien camarade ; il est allé se loger dans la même rue que lui et presqu'en face de la maison occupée par Desrônis. Tous les matins en ouvrant ses fenêtres, Amable a devant les yeux la façade blanchie à neuf et les croisées entre-bâillées de

son confrère. Cette vue lui cause un agacement qui s'exaspère chaque jour, et, par une singulière contradiction, une douloureuse curiosité ramène constaramenl ses regards vers le logis de son rival. Quand vient l'heure des consultations de Boisselier, Desronis, tapi derrière ses persiennes, épie les gens qui sonnent à la porte du nouveau médecin ; il constate avec amertume que plus d'un de ses clients est passé au camp ennemi, et son irritation redouble quand il voit les malades affluer en plus grand nombre dans la maison d'en face.

Pour se créer une clientèle, Boisselier a usé d'un vieux moyen qui manque rarement son effet : il s'est constitué le médecin des pauvres, et il soigne gratis la population des fabriques. Son activité et aussi son habileté lui ont valu tout d'abord le titre de médecin de la Société de secours mutuels; puis, comme il est familier, beau parleur et bon enfant; comme il a des façons campagnardes qui mettent tout de suite les gens à Taise, il est devenu rapidement populaire, non seulement parmi les ouvriers, mais chez les petits commerçants, auxquels déplaisent les grands airs et les prétentions aristocratiques d'Amable Desronis. D'ailleurs, Boisselier a des opinions avancées, et il est maintenant le chef du parti démocratique de Villotte. Par esprit d'opposition, Amable, qui s'était jusque-là tenu à l'écart des questions politiques, s'est mis en tête de devenir le champion de la société bien pensante. Justement les affaires û'ilalie passionnent en ce moment le public, et les habitants du chef-lieu Sont, comme partout, divisés en deux camps hostiles : les partisans de l'émancipation

italieane et les amis du pouvoir temporel. — Depuis le brusque dénouemeut de son amour avec Clarisse, le docteur Desrônis a fait pénitence et a subi plus fortement Tinfluence des idées religieuses. Le souvenir de Fanny s*associe maintenant en lui à un vague mysticisme catholique, et par haine de Boisselier en même temps que par goût pour les opinions conservatrices et cléricales, qui lui paraissent imprégnées d'un délicat parfum d'aristocratie, il est Tun des chefs du parti ultramontain de Villotte. Les deux anciens camarades n'ont pas rompu ouvertement, ils se serrent cérémonieusement la main quand ils se rencontrent, mais toute intimité a disparu entre eux, et bien que demeurant porte à porte, les deux familles ne se visitent guère qu'à l'époque du jour de l'an.

Le iil ténu et fragile qui les unit encore en apparence est du reste exposé à tout instant à se briser, et une rupture définitive est imminente. Des élections municipales viennent d'avoir lieu. Grâce à la neutralité du gouvernement, la liste conservatrice presque entière a passé; seul, Amable Desrônis est resté en ballottage avec... le docteur Boisselier. Dn nouveau scrutin doit avoir lieu, et, pendant la quinzaine qui précède cette épreuve décisive, la lutte recommence plus acharnée et plus violente, à coups d'articles de journaux et d'affiches électorales. Sur toutes les places, au coin de chaque rue, deux professions de foi, l'une imprimée sur papier vert, l'autre sur papier rouge, étalent côte à côte leur appel passionné aux électeurs.

L'affiche verte, signée par le candidat conservateur, contient l'allocution suivante :

TANTE AURÉLie. in

» Chers concitoy^s, « L'beure est grave ; le jour au vole est proche. Au moment où vous allez remplir de nouveau votre devoir d'électeurs, permetlez-moi de vous adresser uue der- Dîère fois la parole. Vous avez devant vous deux candidats : l'un tient au pays par des racines profondes, et vous l'avez vu à l'œuvre pendant de longues années, l'autre est presque un étranger; l'un défend les principes d'autorité et les sentiments religieux, sans lesquels il ne peut y avoir ni bonne administration, ni sécurité, ni conservation sociale; l'aulre se fait gloire d'appartenir à un parti soi-disant libéral, dont les doctrines dangereuses sapent lentement les bases sacrées sur lesquelles reposent la famille et la propriété. Le premier assurera la prospérité de noire ville, en donnant aux capitalistes et aux travailleurs l'ordre et la pai^; le second sacritlera les intérêts de la cité aux ambitions malsaines et aux appétits grossiers d'une coterie de politiciens et d'aventuriers. — Et maintenant, propriétaires, ouvriers, négociants, vous tous qui êtes pères de famille, choisissez entre ces deux hommes et courez aux urnes.

« AHABLE DES UdlSIS. »

A quoi l'afllcbe rouge réplique en ces termes :

Il Citoyens, " L'heure des hésitations est passée, et peuple réuni dans ses comices rendra son vi « Un dernier mol I « Voulez-vous assurer le triomphe des imm<

cipes de liberté el d'égalité pour lesquels vos pères se sont battus en 89 ? Voulez-vous que dans le conseil de la cité les travailleurs aient enfin un représentant qui discute avec les gros fabricants l'équitable répartition des charges et des impôts? Désirez-vous la diminution des droits d'octroi, la construction d*écoles pour vos enfants, la création de sociétés coopératives qui vous donnent le pain et la viande à bon marché ?

a Ne vous laissez pas prendre aux phrases jésuitiques des gens qui vous parlent du devoir sans le pratiquer, des oisifs qui prêchent le travail et Téconomie sans en donner l'exemple, des hypocrites qui ont sans cesse à la bouche les grands mots de famille et de morale, el dont la vie privée est un perpétuel démenti à ces vertueuses théories. Choisissez pour votre mandataire un homme qui travaille comme vous, qui connaît vos besoins et vos souffrances, et qui, appuyé sur les grands principes de la démocratie moderne, s'efforcera d'apporter à vos maux un remède énergique.

c( Ouvriers, vignerons, modestes commerçants, àonï une classe égoïste a jusqu'ici dédaigné les intérêts, accordez-moi votre confiance, et je me ferai un poifl^ d'honneur de la justifier!

« Docteur Boisselier. »

Dans les carrefours populeux, on s'attroupe autour de ces deux affiches, on les lit à voix haute, on les commente, et généralement les rieurs ne sont pas du côté de Desrônis. Néanmoins, on prévoit que la lutte sera chaude ; les faubourgs semblent acquis à Boisselier, mais dans les quartiers bourgeois on se promet,

par esprit de corps, de voter en masse pour le candidat conservateur.

Le dimanche désigné pour le scrutin de ballottage arrive enfln. Pendant loute la matinée et une partie de Taprès-midi, les votants 'affluent dans la salle de la mairie. A six heures, la cloche de la tour de l'Horloge annonce la clôture du vote, et des groupes se forment autour des membres du bureau chargés de procéder au dépouillement. Desrônis et Boisselier se tiennent chacun à une extrémité de la salle, entourés de leurs amis. Ceux-ci de temps en temps vont se pencher au-dessus des scrutateurs, et reviennent ensuite apporter des chiffres aux deux concurrents, qui passent ainsi par toutes les alternatives de l'espoir et du doute. — A huit heures, le dépouillement est terminé; le président, après avoir commandé le silence, se lève et d'une voix lente proclame les résultats du scrutin :

Votants 3.126

Majorité absolue 1.564

Amable Desrônis. 1.512

D»* Boisselier 1.574

Voix perdues 40

En conséquence, M. le docteur Boisselier, ayant réuni la majorité des suffrages, est élu conseiller municipal.

Ce résultat est accueilli par les bruyantes acclamations des nombreux ouvriers qui entourent l'heureux ^lu. Dans l'encoignure où il se tient au milieu d'un groupe de notables, Amable Desrônis est devenu vert. Tout d'abord, en entendant prononcer son nom, il a eu ^^ violent battement de cœur : — « Du moment où on

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me nomme le premier, s*est-il dit rapidement, c>st que j*ai la majorité. » Hélas! son cœur n'avait pas battu trois fois que les chiffres l'ont brutalement désillusionné. Cette nomination en première ligne était simplement une malice du président du bureau. — A peine le résultat est-il connu que les conservateurs désappointés tournent le. dos à leur candidat; ils ne lui pardonnent pas de n'avoir point réussi. La foule s'écoule bruyamment dans le grand escalier de la mairie. Au bas des marches, une bousculade met subitement les deux concurrents en face l'un de Tautre.— Jusqu'alors, tout en se battant froid, ils ont continué à s'adresser la parole en public, et Boisselier, que le succès rend généreux, croit devoir tendre la main à son rival.

— Allons, Desrônis, dit-il avec une affectation de magnanimité, sans rancune !...

Mais Amable, auquel le rouge est monté à la figure, refuse cette main qu'on lui tend avec ostentation.

— Monsieur, répond-il, vous m'avez vilipendé dans vos professions de foi... Il n'y a plus rien de commun entre nous.

— Bah ! dans la bataille électorale la parole va plus loin que la pensée... Tu m'as bien appelé un « aventurier et un ambitieux », et je ne m'en fâche pas.

— C'est possible, mais vous, vous m'avez lâchement calomnié, et je ne l'oublierai jamais 1...

— A ton aise ! réplique le nouveau conseiller municipal en tournant le dos.

Amable Desrônis s'en revient chez lui, tout seul, la rage dans le cœur et la gorge serrée. Pour un peu, il pleurerait comme un enfant. Le jour tombe, et dans la

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salle à manger, dont les fenêtres sont restées entr'ouvertes à cause de la chaleur, Camille et Sosthène alten^ dent leur père pour souper. En le voyant entrer, la tête basse et le regard morne, ils devinent un échec et osent à peine le questionner.

— Eh bien, papa, demande enfin Sosthène, tu es donc resté sur le carreau ? Ces brutes d'électeurs t'ont encore une fois lâché?

— J'ai échoué, c'est vrai, répond Amable, furieux d'être interrogé et s'imaginant que cet échec va diminuer le prestige de son autorité paternelle, mais j'ai ma conscience pour moi, j'ai agi loyalement, je n'ai pas fait appel aux mauvaises passions, je n'ai pas, comme d'autres, corrompu les classes illettrées avec des promesses criminelles et mensongères... J'ai conservé l'estime des honnêtes gens, moi, et cela me suffit !

On se met à table silencieusement et on soupe sans lumière. La mourante lueur du crépuscule éclaire seule ce repas mélancolique. En face, la salle à manger des Boisselier est illuminée ; par les fenêtres ouvertes, on entend un tumulte de voix joyeuses et un tintement de verres qu'on choque. Le nouveau conseiller municipal célèbre son succès en offrant un punch aux membres de son comité. Au milieu des applaudissements, on distingue sa voix sonore et emphatique ; il porte un toast aux électeurs de Villotte et aux progrès des idées démocratiques.

Violemment agacé, Amable Desrônis se lève de table et va fermer les fenêlres avec fracas. La joie triomphante de Boisselier et de ses amis lui fait bouillir le sang ; il agite les bras avec des geste de fou et ses yeux

lancent des éclairs. Effrayés de son exaltation, Sosthène et Camille ont quitté leur chaise et se tiennent près de lui, il se retourne vers ses enfants, puis d'une voix étranglée :

— Vous voyez cette maison? crie-t-il en tendant le poing vers le logis de son rival, je vous défends de jamais plus parler à ceux qui Thabitent... Tout est fini avec eux; ils n'existent plus pour moi et ils ne doivent plus exister pour vous... Malheur à celui qui enfreindrait ma défense!... Je le renierais pour mon enfant... Vous entendez?

— Sois tranquille, papa ! se hâte de répondre Sosthène, que cette scène domestique ennuie considérablement, je ne les ai jamais aimés et je ne leur conseille pas de me marcher sur le pied !...

Quant à Camille, elle baisse la tête et elle a grand peine à étouffer un gros sanglot qui lui serre la gorçe.

Comme un portrait enfermé dans un médaillon qu'on garde précieusement sur la poitrine, et dont on contemple à la dérobée la miniature protégée par un fermoir d*or, — Camille conservait dans le coin le plus secret de son cœur le souvenir de cette pluvieuse et douce après-midi passée avec Marcel sur le balcon vermoulu du vieux canal. — L*amour qui commence est pareil à ces graines de giroflée qui tombent dans la fente d'un mur et auxquelles il suffit pour croître et fleurir d'une pincée de terre végétale et d'un rayon de soleil; il grandit comme par miracle et se nourrit presque uniquement de sa propre substance... Camille, dès qu'elle était seule, n'avait qu'à fermer les yeux pour revoir la scène du balcon : — la colline verdoyante, le ciel orageux et traversé de flambées de lumière, les toits mouillés de pluie, la figure brune et les yeux caressants de Marcel penché à ses côtés... Elle entendait le clapotis des gouttes d'eau, le halètement de la machine à vapeur et aussi cette voix entrecoupée de soupirs, qui lui avait dit : « Je vous aime et je ne penserai qu'à vous là-bas ! »

Depuis cette après-midi, trois longues animées s'étaient écoulées, et il était toujours « là-bas ». Dans riniervalle, elle Tavait à peine vu deux ou trois fois, pendant de courtes visites; ils n'avaient échangé que de banales paroles de cérémonie, mais leurs yeux s'étaient rencontrés; elle avait cru lire dans ceux de Marcel que le jeune homme avait tenu sa promesse, et que les distractions de Paris n'avaient pas effacé les impressions d'autrefois. Cela avait suffi pour lui faire prendre courage, et elle avait attendu patiemment l'époque où Ma^ cel, ayant terminé ses études de droit, reviendrait s'établir à Villottc. Enfin, au commencement de la quatrième année, le bruit avait couru que l'étudiant passerait pour la première fois chez son père toutes les grandes vacances, et, en apprenant cette nouvelle, Camille avait ressenti une joie silencieuse. Elle avait compté les semaines et les jours; la saison des vacances approchait, mais voilà maintenant qu'une brouille définitive éclatait entre les deux familles, et que le docteur Desrônis intimait à ses enfants l'ordre d'épouser ses rancunes et de traiter les Boisselier en ennemis.

Il lui semblait que toute sa vie était bouleversée; à chaque instant ses yeux se mouillaient, et, quand venait la nuit, elle jetait sa tête sur son oreiller, y enfonçait désespérément sa figure^ et elle pleurait, elle pleurait jusqu'à ce qu'elle eût épuisé la source de ses larmes. Autant elle avait trouvé longs les jours qui la séparaient des vacances, autant elle voyait avec terreur le mois d'août approcher. Elle redoutait le moment où elle se rencontrerait face à face avec Marcel; en même temps, elle sentait qu'elle n'aurait jamais l'odieux cou-

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rage ée lui l'aire froide mine. Mais alors quelle vie allait elle mener entre la perspective de désobéir à son père et celle d'offenser son ami ?. . .

Loin de se cicatriser, les blessures d' amour-propre de Desrônis s'irritaient et s'envenimaient chaque jour davantage. Les circonstances les plus futiles donnaient lieu à des scènes d'exaspération, dont les enfants du docteur étaient les premiers à pâtir. — La maison n'était plus tenable, déclarait Sosthène, et il se servait de ce prétexte, pour y séjourner le moins possible. — Camille était alors obligée de subir seule tout le poids des récriminations et des fureurs d'Amable.

Un matin, en descendant dans la salle à manger, elle trouva son père en train de rire bruyamment en lisant un journal de la lo<5alilé. Ce rire nerveux et forcé, elle le connaissait déjà depuis de longs mois et elle l'appréhendait encore plus qu'un accès de franche colère. Elle savait qu'il était toujours le prélude de quelque scène pénible.

— Les voilà les démocrates l ricanait Desrônis en frappant du plat de la main sur le journal, les voilà ces hommes intègres, qui ne transigent jamais avec leurs convictions 1... Écoute cela, ma fille, et tu auras une crâne idée de la vilenie humaine. — Et avec une emphase ironique il lisait : « Par arrêté préfectoral du 2 de ce mois, M. le docteur Boisselier a été nommé médecin en chef de l'hospice de Villotte et du bureau de bienfaisance. Ce choix excellent (Comment donc?... Exquis!) honore à la fois l'impartialité du gouvernement, qui n'hésite pas à faire passer l'intérêt général avant ses préférences politiques, et l'abnégation de

l'homme de science qui sait sacrifier l'esprit de parti aux exigences supérieures du bien public. » Tartuferie et platitude ! continuait Amable en froissant le journal, et tu veux que j*imite les pantalonnades de ces gens-là? Tu t'imagines que je pourrais marcher dans les mêmes chemins qu'eux?...

La pauvre Camille ne voulait rien et n'imaginait rien ; elle sentait que Torage allait éclater et elle essayait de calmer son père en détournant son attention sur le déjeuner qui refroidissait. Mais autant aurait valu essayer d'arrêter une trombe.

— Non, non, poursuivait le docteur, les Desrônis sont honnêtes et aiment à avoir les pieds propres... La boue est toujours la boue et nous ne voulons pas nous salir, nous autres I... Les démagogues, eux, ne sont pas dégoûtés, ils lécheraient les bottes des gens en place, si (ja pouvait leur être utile!... Il avait transformé le journal en un tortillon et il le lançait à travers la chambre. — Et songer, s'écriaitril, que je suis condamné chaque jour, en ouvrant mes fenêtres, à voir les plats visages de ces pitres-là!... Je finirai par murer mes croisées, plutôt que de subir une pareille servitude... Si cela devait durer longtemps,je suis si écœuré, que j'aimerais mieux vendre la maison!... Oui, voilà à quelles extrémités me réduit ce misérable charlatan : à quitter la maison de mon père, le toit où je suis né... Oh! tout ça finira mal, qu'on prenne garde de me pousser à bout !

Les exclamations indignées et les explosions de colère entrecoupèrent tout le déjeuner, si bien que ni le père ni la fille ne purent manger. Camille remonta le plus tôt

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qu'elle put dans sa chambre, et s'assit, la figure bouleversée devant la petite fenêtre enlr*ouverte. Elle regardait rêveusement la maison d'en face et songeait que si son père exécutait ses menaces, elle n'aurait même plus la douloureuse consolation d'assister au retour de Marcel.

Et tandis que ses yeux, à travers une fine buée de larmes, se fixaient sur la façade opposée, voilà que tout à coup une croisée s'ouvrit au second étage, et que dans la baîe garnie de rideaux blancs apparut la figure brune et souriante de celui auquel elle rêvait. Marcel était revenu, il l'avait aperçue et il lui envoyait à travers la rue unsalut joyeux et amical.

Elle tressaillit et changea de couleur ; puis elle réfléchit rapidement que son père était peut-être, lui aussi, à la fenêtre, et que le salut de Marcel courait risque de provoquer une nouvelle scène furieuse. Alors elle se rejeta brusquement au fond de la chambre, tandis que Marcel stupélait s'obstinait à se pencher sur la balustrade et à regarder avidement le second étage du logis Desrônis. Mais une fois qu'elle se crut hors du champ d'observation du jeune homme, elle s'arrêta, le cœur palpitant, et se hasarda de nouveau à jeter les yeux sur l'ami d'autrefois si inopinément retrouvé. — Il lui sembla que Marcel avait encore embelli pendant ces années d'absence; son visage avait quelque chose de plus viril, une barbe brune et frisée en allongeait harmonieusement l'ovale, et d'épais cheveux noirs bouclaient en masses abondantes autour d'un front carré et puissant, sous lequel deux yeux renfoncés gardaient une expression pensive et doucemept câline.

I«»H TANTE AUnÉLIE.

I.e jeune homme, altrislé par la l'uite soudaine de la jeune fllle, restait accoudé sur la balustrade ; la teinte chagrine répandue sur son visage si joyeux tout à Theure, toucha le cœur de Camille. — Peut-être Marcel s*imaginail-il qu'elle partageait les rancunes paternelles ? — Se repentant d'avoir aussi mal accueilli le salut de bienvenue de celui qu'elle aimait toujours en dépit de tout, elle se rapprocha peu à peu de la fenêtre et se montra timidement à l'étudiant dont la physionomie s'éclaira de nouveau. Alors, tout émue de sa hardiesse, elle répondit par un clignement des paupières au salut du jeune Boisselier, puis elle posa un doigt sur ses lèvres comme pour lui recommander une conduite prudente ; et, conl'use d'avoir tant osé, elle courut cacher sa tète derrière les rideaux de mousseline, dont l'agitation trahit longtemps encore sa présence.

Le jeune homme n'était pas un sot, il connaissait la brouille survenue entre les deux maisons, et il comprit que ce doigt posé discrètement sur les lèvres lui ordonnait une réserve circonspecte. Il rapprocha l'un de l'autre les battants de ses persiennes et en baissa prudemment les lames, de façon à voir sans être aperçu. Et cachés tous deux, mais conscients aussi tous deux de leur présence respective, ils continuèrent à rester en observation : l'un derrière ses persiennes, l'autre à l'abri de son rideau. Et cela eût pu durer des heures, si la voix de la servante appelant Camille n'eût arraché celle-ci à son observatoire.

Elle redescendit plus légère et ayant presque oublié ses ennuis domestiques. Marcel était revenu et elle se savait toujours aimée. Peu lui imporlaient maintenant

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les irritatioas un peu enfantines de son père; elle avait la certitude de retrouver en montant dans sa charabre un ami dont la discrète et fidèle sympathie la consolerait de tout. — Le soir, quand elle regagnait le deuxième étage, à l'heure où la cloche de la tour de l'Horloge sonnait le couvre-feu, elle devinait à certaines agitations des persiennes d'en face, que Marcel était rentré chez lui ; alors elle éteignait sa lumière et venait s'accouder à sa fenêtre ; — bien que ses yeux ne pussent rien distinguer à travers l'obscurité de la rue, elle savait que son ami guettait sa présence derrière les persiennes et cela suffisait à la rendre heureuse. Le matin, dès qu'elle était liabillée, elle soulevait le rideau de mousseline, et elle avait une joie délicieuse à recevoir à travers la rue le discret et souriant bonjour de Marcel Boisselier. — La contrainte imposée par les circonstances a l'expansion de cette innocente tendresse, la rendait par cela même plus vive et plus ingénieuse.Tous deux eurent en même temps ridée d'installer des pots de fleurs sur l'appui de leur fenêtre, et jamais plantes ne furent arrosées avec plus de sollicitude. Ces fleurs leur servirent bientôt de . signaux télégraphiques ; le déplacement d'un rosier ou d'un réséda indiqua si Desrônis et Boisselier étaient oui ou non au logis, etsi leurs enfants pouvaient échanger un regard en toute sécurité.

Ainsi, tandis qu'en bas les deux pères se détestaient, ^t qu'un courant de haine allait d'un logis à l'autre, làhaut, les enfants s'aimaient; leurs efl'usions amoureuses ^t muettes traversaient à chaque instant la rue, d'une aile silencieuse et rapide comme celle des hirondelles qui effleuraient les toits des deux maisons.

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Parfois cependant, Camille était prise de scrupules en songeant à la haine violente de son père contre les Boisselier. Elle s'accusait d'être une fille désobéissante et coupable ; mais ses remords ne pouvaient prévaloir contre la vivacité du sentiment qui l'attirait à sa fenêtre aux heures où elle savait que Marcel était penché à la sienne. Elle essayait alors d'apaiser les tumultes de sa conscience par toute sorte de raisonnements spécieux, puisés dans la naïve et subtile casuistique féminine. — En somme, pensait-elle, ce simple échange de regards à distance, n'avait rien de grave ni de compromettant. Maintenant que les deux familles étaient brouillées, il était évident qu'elle n'aurait jamais plus occasion de rencontrer Marcel au dehors et de lui adresser la parole. Ils resteraient étrangers l'un à l'autre, et, prise au pied de la lettre, la défense faite par le docteur Desrônis n'était pas transgressée. Camille était convaincue qu'elle ne le serait pas davantage à l'avenir, et rassurée par cette impossibilité, elle se dédommageait du sacrifice qu'elle faisait aux rancunes paternelles, en continuant à regarder Marcel derrière les liges vertes de ses rosiers et de ses résédas.

— Entre, petite, n'aie pas peur... Tu te trouveras en pays de connaissance.

Camille, entendant causer dans le capharnaim, s'était tinoidement airètée sur le palier, et tante Aurélie, pivotant sur sa chaise, l'invitait en ces termes à pénétrer dans son cabinet de travail.

La jeune fille n'eût pas plutôt jeté les yeux sur l'interlocuteur de M"° Montéclair qu'elle tressaillit des pieds à la tète. Une violente émotion laite de joie et de crainte la tenait immobile près de la porte. Elle y restait sans parler, les yeux étonnés, les lèvres entr'ouvertes, tandis que Marcel, debout devant la fenêtre, la saluait en souriant...

— Tu reconnais ce grand garçon-là? reprit M"® Auré- He, il est venu mè communiquer une lettre de son patron, relative à mon procès... Eh bien, qu'as-tu à nous regarder Civec ces yeux effarés?... Oui, oui, je sais, ^esrônis est en bisbille avec le docteur Boisselier... Mais les enfants n'ont pas besoin d'épouser les querelles de leurs pères, n'est-ce pas, Marcel?... Allons,

jà

ioi . TANTE AURÉLIE.

donnez-vous une poignée de mains, vous n'êtes pour rien dans celle ridicule brouillerie, vous autres!...

Nous avons beau être très honnêtes, le mobile de l'intérêt imprime toujours a Tinflexibliité de nos principes une imperceptible déviation. Il nous met sur les yeux des verres colorés qui altèrent le véritable aspect des choses, et il aous fait trouver des accommodements là où, en d'autres circonstances, nous nous serions enfermés dans une intransigeance absolue. — Autrefois M'*° Montéclair aurait gardé peut-être une plus complète neutralité entre les familles des deux médecias ; en tout cas, il lui eût paru dangereux d'encourager Tintimilé de ces jeunes gens dont les pères se détestaient ; mais elle avait trouvé dans Marcel un conseiller fort sage et un intermédiaire fort utile. Pour elle le succès de son procès dominait toutes les autres considérations; d'ailleurs les Desrônis eux-mêmes étaient intéressés à tout ce qui pouvait hâter une conclusion favorable, puisqu'elle avait l'intention de les instituer ses héritiers; ils ne pouvaient donc pas se froisser de la voir traiter amicalement Marcel Boisselier, qui s'était dévoué à sa cause et s'employait avec un zèle ardent à lui fournir les moyens de triompher de ses adversaires.

Marcel s'était avancé avec vivacité au-devant de Camille et lui avait pris la main ; celle-ci le laissa faire. -^ Après tout, je ne l'ai pas cherché, se disait-elle, et c'est le hasard qui a tout conduit! — Une fois que sa main fut dans celle du jeune Boisselier, tous ses scrupules se fondirent et elle répondit à son tour à la pression affectueuse de l'étudiant.

— A la bonne heure, dit tante Aurélie, voilà la glace

rompue... Tu ne saurais l'imaginer, fillette, combien ce garçon-là m'est précieux !.., D'abord, c'est un puils de science ; il connaît sa procédure mieux que son Pater, et il m'a suggéré des moyens de défense auxquels je n'avais pas songé. Il possède le dossier de l'instance de Moidrey presqu'aussi bien que moi... Sur ce, mes enfants, maintenant que la paix est faite, laissez-moi in'occuper de mes affaires et allez causer gentiment sur le balcon, tandis que je rédigerai une note en réponse aux questions de mon avoué.

Tante Aurélie avait repris sa plume et courbait de nouveau la tête sur ses papiers. Marcel, tenant toujours parla main Camille Desrônis, l'entraîna vers le balcon enguirlandé de cbèvrefeuilles et de vignes vierges, où le merle sautillait comme jadis dans sa cage d'osier, tout en jetant par intervalle deux ou trois notes aiguës.

— Que je suis heureux de vous retrouver, commença Marcel en serrant de nouveau la main de la jeune fille, et de pouvoir enfin vous parler!... Savez-vous que le premier jour où je vous ai aperçue à votre fenêtre, j'ai eu un moment d'angoisse?... J'ai cru que vous m'aviez englobé dans la haine que votre famille porte à la mienne, et que vous me. détestiez, vous aussi !

— Vous n'avez pas dû garder cette idée-là bien longtemps, répondit M^^® Desrônis en rougissant et en baissant la tête.

— Non, vous n'avez eu qu'à faire un signe et mes craintes se sont dissipées.

— J'ai agi autrement que je n'aurais dû, reprit-elle avec une moue mélancolique, et j'en serai peut-être

blâmée plus tard, mais vous aviez l'air si chagrin... Je n*ai pas voulu vous laisser croire que je vous regardais comme un ennemi.

— Merci ! murmura-t-il. — Puis ils restèrent un moment silencieux, en contemplation devant les cimes déjà jaunissantes des arbres fruitiers du jardin d'en bas. Il y avait un calme profond dans l'étroite gorge du faubourg de Véel, un assoupissement des après-midi d*autonme, interrompu seulement de temps à autre par le cliquetis d'un métier de tisserand et les notes chantantes de grives éparses dans les vignobles de Corot te.

— Camille, reprit Marcel, ce balcon où nous nous retrouvons cet après-midi, ne vous en rappelle-t-il pas un autre où nous avons passé deux bonnes heures?... Les dernières bonnes avant mon départ pour Paris?

— Le balcon de la galerie de chez nous... répliquat-elle. Oh ! comme il pleuvait ce jour-là !

— Oui, et depuis ce temps, je n'entends jamais une pluie d'orage sans penser à notre conversation sur cette galerie... Vous la ràppelez-vous ?

— Je ne sais... balbulia-t-elle, confuse... Il y a si longtemps, et il s'est passé depuis tant de choses tristes...

— Je ne l'ai pas oubliée, moi... Je vous ai dit alors que je vous aimais et que je ne pensais qu'à vous... Je n'ai pas changé, Camille, je vous aime... Seulement je vous aime plus fort et plus sérieusement.

— Marcel 1... — Et tout en parlant elle s'était accoudée à la balustrade et avait plongé sa figure dans ses mains. — Ne revenons pas sur le passé... dans les dispositions où sont nos parents, cela me fait trop de

peine, parce que je sais combien il est impossible que j

nous reprenions noire intimité d'autrefois. j

— Pourquoi?... Il n'y a rien d'impossible quand on j s'aime, et si votre cœur est d'accord avec le mien, je me ■ ! sens capable d'aplanir toutes les difficultés et d'apaiser ^ toutes les rancunes de nos familles. ']

— Si vous saviez comme mon père est monté contre le vôtre, vous comprendriez qu'il faut y renoncer... Quand même M. Boisselier ferait les premières avances, je suis sûre que papa ne consentirait jamais à revenir... Plus le temps marche et plus son irritation s'envenime.

— Mais enfin I s'écria Marcel, nous ne pouvons pas èlre les victimes des querelles de nos pères !

— Hélas !... soupirait-elle en secouant la tète. Marcel insistait ; il ne pouvait admettre qu'ils dussent

patir personnellement de l'inimitié de leurs familles; et

Camille, tout en s'efforçant de lui démontrer par quels

obstacles cruels ils étaient maintenant séparés, Camille

sentait combien il lui serait difficile de se résigner.

Même dans ses refus, sa tendresse pour Marcel se

trahissait. Elle subissait le charme de cette rencontre

inespérée, l'entraînement de celte parole affectueuse

et convaincue. A mesure que le jeune homme plaidait

^a cause de son amour, elle voyait l'avenir avec moins

^c terreur et ses scrupules diminuaient. — Comment

^^ eût-il été autrement? Desrônis, en négligeant de

s occuper de l'éducation de sa fllle et en se dissipant

^^ dehors, avait notablement diminué le prestige de

son autorité paternelle. Ses sévérités capricieuses et

, *^s colères puériles ne suffisaient plus à imprimer dans

io« TANTE AURÉLIE.

Pespril de ses enfants les principes de respect et de Tobéissance Hliale.

Vivant absolument seule, Camille n*avait eu pour conseillers que ses instincts, son cœur et son imaginalion. Or, son cœur était depuis longtemps attiré vers Marcel, son imagination lui peignait sous les plus poétiques couleurs cette affection défendue à laquelle les circonstances donnaient une tournure romanesque; quant à ses instincts, ils étaient ceux d'une fille honnête et franche, mais d'une fille de dix-huit ans, dans les veines de laquelle fermente le sang de la jeunesse et dont les rêves sont traversés par de confus désirs d'amour.

La tête noyée dans les feuilles rougissantes de la vigne vierge, elle écoutait Marcel et se laissait bercer par la caressante musique des paroles de Tami retrouvé. Tout autour d'elle les couleurs et les parfums de l'automne invitaient à un voluptueux oubli des difficultés de la vie réelle. Les clématites du jardin répandaient • une exquise odeur; les vieilles façades de. la ville haute avec leurs terrasses fleuries, leurs tourelles tronquées, leurs logettes suspendues dans la verdure, leurs bouquets de platanes et de pins en parasols, donnaient l'illusion d'un paysage d'Italie vu au travers d'un rêve; tout au fond du faubourg de Véel, des fumées bleues, montant parmi les arbres, enveloppaient comme d'une gaze les arêtes trop précises des murs et des toits, et ajoutaient encore au charme de paysage rêvé; tandis que sur les molles ondulations de la colline opposée, la riche draperie des vignobles mûrissants faisait chanter aux yeux la symphonie des rouges, des ors et des verts, ",omme un hymne à la joie de vivre et d'aimer.

TANTE ÂlRELlE. it»T

La voix de laote Âurélie, résonnaat brusqueuieut aux oreilles des deux jeunes geas, ioterrompil leur extase : — Eh bien, enfants, il parait que le temps ne vous dure pas?... J'ai corrigé la rédaction de ma note et j'ai besoin de la lire à Marcel... Fillette, je ne te reliens plus, voici que le soleil se couche et il est l'heure de rentrer chez loi... Baise-moi et sauve -toi vile î...

A partir de ce jour, et sans être convenus de rien à Tavance, Marcel et Camille se retrouvèrent fréquemment dans le caphamaiim de M"* Montéclair. C'était un terrain neutre ; Marcel y venait sous prétexte d'apporter à la vieille plaideuse des nouvelles de son procès, et la présence de Camille s'expliquait tout naturellement par son désir de visiter la plus ancienne amie de la famille. — Tanle Aurélie, qui n'avait jamais reçu de visites aussi assidues, ne fut pas longtemps dupe de ce manège ; elle y flaira vile une odeur d'amour, mais elle û'eut pas l'air de s'en formaliser. Au contraire, il semblait que cette amoureuse odeur réjouît doucement ses narines, qui depuis quarante ans n'avaient respiré que la senteur du papier timbré.

Hans la vie de la pauvre tante Aurélie l'amour n'avait jamais tenu grande place. Si jadis, il avait eu la velléité de germer au seuil de sa jeunesse, ses pousses délicates avaient été rapidement étouffées par les préoccupations et les paperasses du procès. Mais dans ce cœur solitaire, il n'était pas moins resté certaines fibres singulièrement tendres, et auprès de ces jeunes gens épris l'un de l'autre ces fibres, longtemps silencieuses, avaient subilement vibré, comme parfois vibraient les cordes de la harpe sous leur couche de poussière. Les

i08 TANTE AURÉLIE.

regards doucement illuminés, ies paroles tendrement modulées de ces enfants remuaient au fond de la vieille Uile ies regains desséchés, mais parfumés encore de sa vinjçtième année. Quand ils étaient là, devant elle, peachés au balcon, elle feuilletait plus distraitement ses notes et elle se plaisait à épier leurs gestes, leurs inflexions de voix* leurs œillades sournoises. — Dans leurs moindres mouvements, elle déchiffrait avec un naïf étonnement celle musique d'amour dont la suave mélodie n'avait jamais résonné complètement à ses vierges oreilles. Le regret du temps perdu faisait monter un soupir sur les lèvres, et une petite larme dans les yeux de tante Aurélie. Par reconnaissance pour cette délicieuse et mélancolique sensation qu'elle éprouvait tout à coup dans ses vieux jours, elle devenait indulgente et prêtait sans remords une complicité muette à ces amoureux qui avaient l'esprit de profiter de leur jeunesse. D'ailleurs, pour rassurer sa conscience, elle se disait que Marcel était un brave garçon en passe d'arriver à une situation brillante, et elle trouvait que Camille devant hériter de la moitié des millions enfouis dans les grèves de Moidrey, serait plus tard un beau parti, digne du jeune Boisselier. Enfin elle n'était pas fâchée de jouer ainsi un tour à ce fou de Desrônis, dont la sotte vanité, la coupable étourderie et les colères intempestives lui portaient depuis longtemps sur les nerfs. — Marier ces deux jeunes gens au nez et à la barbe d'Amable, lui paraissait une œuvre pie, et elle espérait bien vivre assez longtemps encore pour voir à la fois l'heureuse issue de son procès et les noces de ses deux protégés. « Marcel fera un mari vaillant et

sotide, pensait-elle ; Camille l'adorera, et je mourrai au moins avec la satisfaction d'avoir ouvert à ces deux amoureux les portes du paradis que je n'ai jamais connu que de loin, pour en avoir vu les arbres verdoyer à la cime des murs... » Là-dessus tante Aurélie poussait un nouveau soupir et jetait un long regard mouillé vers sa harpe dcdorée et démodée, qui lui rappelait sans doute, avec les lontaines années de jeunesse, le souvenir de quelque occasion manquée et à tout jamais évanouie...

Pendant Tune de ces entrevues chez tante Aurélie, un violent orage éclata sur Yillotte au milieu de l'aprèsmidi. — Les habitants ont gardé un cuisant souvenir de cette trombe d'eau qui s'abattit sur la vallée de rOrnain, et, à la veille des vendanges, saccagea les vignobles. — Les nuages étaient si lourds et si bas qu'ils semblaient toucher les toits de la ville haute. Entre eux et le sol, l'eau ruisselait par nappes bruyantes, et avec elle tombaient des grêlons gros comme des noix. La ville était enveloppée d'électricité et plongée dans une demi-obscurité, que coupaient d'incessants éclairs et que rendaient plus effrayante encore des coups de tonnerre retentissants. En un clin d'œil, les feuilles des arbres et des vignes turent hachées menu, les côtes durent ravinées par des torrents qui charriaient jusque dans les rues la terre jaunâtre des vignobles, et l'on ïi'entendit plus de tous côtés que les bouillonnements tumultueux de ces cascades improvisées, mêlés au îracas des châssis vitrés que criblait la grêle. .^

-— Sainte Vierge! dit M^^*' Montéclair aux deux jeunes gens, tout en épongeant Peau qui filtrait dans son ca-

210 TANT£ AUKÉLIE.

p/iarnaum a travers la fenêtre close, vous ne pouvez pas songer a sortir par un semblable déluge. Toa père, Camille, sais que tu es chez moi... Il comprendra que lu attends pour rentrer la (in de cette tempête, et il ne sera pas inquiet, si tant est qu'il s'inquiète encore de ses enfants... Ma foi, vous dînerez tous deux avec moi à la fortune du pot!... Ce sera un médiocre dîner, mais à votre âge on regarde plus à la quantité qu'à la qualité !...

Marcel et Camille bénissaient Torage qui leur fournissait cette occasion de rester plus longtemps ensemble; la joie de cette dînette improvisée empêchait la jeune fille de s'effrayer de la lueur bleuâtre des éclaii*s et des coups de tonnerre qui ébranlaient les vitres. — A eux deux Us débarrassèrent la table de ses paperasses et mirent gaiement le couvert, tandis que tante Aurélie fouillait dans ses placards pour trouver les éléments d'un dîner plus copieux que celui dont elle se contentait d'habitude. Elle reparut avec un pot de beurre salé, une boîte de sardines, un saucisson, des confitures et un panier de quoiches, cadeau d'une de ses élèves. Gela composait un menu fort hétéroclite, mais qui n'en fut pas moins bien accueilli par ces deux jeunes gens auxquels l'amour coupait l'appétit. Ils s'attablèrent en riant, chacun d'un côté de la tante, qui ne s'interrompait de les servir que pour se signer chaque fois qu'un éclair illuminait la fenêtre.

Vers la tombée du jour, Forage parut se dissiper, les nuages se déchirèrent et les grondements du tonnerre devinrent plus sourds. On n'entendit plus que l'eau qui s'écoulait dans les rues en pentes, avec un bruit

icluse ouverte.

TANTK AURÉLIE. -211

— Mes enfants, dit]VF°i\Ioiitéclair, Je crois qu'il vous faut profiter de cette éclaircie pour descendre à la ville basse... Camille, je te prêterai mes socques et un châle dont tu l'envelopperas, et, comme il fait nuit, Marcel te reconduira jusqu'à rentrée de la rue des Tanneurs... Allons, jeunesses, souhaitez-moi le bonsoir, et ne vous attardez pas en route !

Deux minutes après, Camille et Marcel ayant pris congé de la tante, se trouvaient bras dessus bras dessous dans la côte des Prêtres.

La nuit était tout à fait venue; le ciel, marbré de gros nuages noirs, ne donnait pas beaucoup de clarté, et la jeune fille était obligée de s'appuyer au bras de sou cavalier pour ne pas glisser dans les flaques d'eau. De temps en temps, au bord de l'horizon, un large éclair en zigzag illuminait brusquement les rues ruisselantes, les façades sombres et tout au loin les collines vaporeuses.

— Quel chemin prenons-nous? demanda Marcel*

— Descendons par Polval, répondit Camille, nous aurons moins de chance de rencontrer du monde. Ce sera la roule la plus sûre, bien qu'elle soit la plus longue.

Marcel l'aurait justement choisie parce qu'elle était ^a plus longue. Aussi accepta-t-il avec enthousiasme Is proposition de la jeune fille. A travers la grande rue silencieuse de la ville haute, ils s'acheminèrent lentement vers le Pàquis, dont le sol était jonché de brancl\es brisées. — Le long des jardins en terrasse et des ^'Jgûes qui encaissaient le chemin de Polval, une senteur pénétrante de plantes d'aulomne et de verdures

ïli TANTE AURÉLIE.

froissées s'exhalait dans Tair purifié par Torage. Ces parfums de la nuit et ces débris de feuillage épars sur le sol semblaient avoir été répandus a dessein pour f(Her le passage des (Jeux amoureux. Us marchaient à petits pas, serrés l*un contre Tautre, ne se parlant qu'à voix basse, comme s'ils eussent craint de réveiller la tempr^lc assoupie.

— Allons doucement, disait Marcel, je suis si heureux, que je voudrais que ce chemin ne finît jamais!

— Et moi aussi je suis contente, répondait Camille, bien qu'en même temps je sois dans les transes... Grand Dieu, Marcel, si mon père pouvait se douter que je me promène seule avec vous, la nuit, par les chemins, je crois qu'il me chasserait de la maison !

— Pauvre chérie, croyez que je compatis à vos peines et que je vous suis profondément reconnaissant des sacrifices que vous me faites!... Du courage, Camille, les ennuis par lesquels nous passons auront une fin et se dissiperont comme Torage d'aujourd'hui... M'aimez-vous bien fort?

— Oh ! iMarcel.

— Eh bien, jurons-nous ici de nous aimer toujours quoiqu'il arrive... Nous aurons peut-être encore de rudes épreuves à subir, mais si nous restons attachés l'un à l'autre, nous parviendrons à vaincre tous les obstacles... Me promettez-vous d'avoir confiance en

moi?

— Je vous le promets, Marcel.

— Et moi, je vous jure de n'avoir jamais une pensée qui ne soit pour vous!...

Tout en parlant, ils étaient arrivés jusqu'au bas de

la descente de Polval, mais là ils reconoarent qa'il n'y avait plus moyen de passer.

L'eau tombée avec la terre des vi^es, avait transformé la route encaissée en une large mare boueuse dans laquelle il ne fallait pas songer à se ris^juer. Ds se virent obligés de rebrousser chemin et de chercher de l'autre côté de la ville haute une descente plus praticable. Pour surcroît de guignon, Forage qui avait semblé s'apaiser reprit avec violence ; les nuages amassés dans le ciel crevèrent, le tonnerre recommença de gronder au-dessus de leurs tètes et ils n'eurent que le temps de se réfugier dans une grange, dont la porte charretière était restée ouverte.

La grange paraissait déserte, et à l'exception des parties voisines de l'embrasure de la porte, tout linlérieur était plongé dans l'obscurité la plus profonde. Au moment où ils y entrèrent tout essoufflés d'avoir couru, et encore assourdis par le tumulte de l'averse, ils ne distinguèrent rien que le ruissellement de l'eau dans les gouttières des toits et les rigoles du chemin. Mais peu à peu, dans les ténèbres où ils se tenaient immobiles, quand ils eurent repris haleine et quand leurs oreilles se furent accoutumées aux bruits de l'orage, il leur sembla ouïr des chuchotements.

Sans prononcer une parole, Camille saisit la main de Marcel et la lui serra comme pour lui recommander de redoubler d'attention. Ils écoulèrent sans bouger et acquirent la certitude qu'ils n'étaient pas seuls dans la grange et que d'autres personnes s'y étaient abritées avant eux. Ils ne pouvaient pas saisir le sens des chuchotements qui se succédaient, mêlés de rires étouffés;

loins ce mystérieux murmui-e leur causait de les transes eii leur faisant concevoir la possibiélre reconnus. Les geas qui se trouvaient 1»

l peut-être des étrangers, mais il y avait aussi des is pour qu'ils habitassent VillotLe, et en ce cas le re hasard pouvait révéler à ces fâcheux la préet la personnalité do Marcel et de Camille. Les imoureux cuntiauaient à se serrer la main, sans 1 mol, retenant même leur souffle, mais impuisà empêcher leur cœur de battre si violemmeni urs propres palpitations augmentaient encore Troi.

lehors l'orage était loin de s'apaiser; au conil semblait se rapprocher et les coups de tonplus stridents redoublaient la frayeur de Camille, le nerveuse à mesure que son inquiétude crois- - Tout à coup un long éclair traversa les nappes ie, et illumina d'une clarté blanche les prolonde la grange. Pendant l'espace d'une seconde, eur du bâtiment où ils se trouvaient leur appais se^moindres détails : avec ses bottes de paille es, ses hautes cuves ventrues, son pressoir, ses fètiements de madriers, et ils eurent le temps cevoir en face d'eux Soslhène, assis sur le bord ssoir en compagnie d'une jeune ouvrière dont il

très étroitement la taille. Puis la lueur s'éva- !t tout retomba dans une nuit noire, iauvons-nous ! murmura Marcel à l'oreille de e dont tout le corps tremblait.

uillèrent la grange et se mirent à courir à tra-

pluie dans la direction de la ville haute. Cette

TASTE ALRËLIE.

rois ils De s'attardèrent pas'ea cheoiÎB et descei par la côte de l'Horloge et les degrés qui abouti: à deux pas du logis Desrônis. Rieo oe les arrêtai ni les roulements du tonnerre, ni l'eau qui casct long des degrés et leur inondait les pieds. C peine s'ils se parlaient.

— Croyez-vous qu'il Dous ail reconnus? mur Marcel désolé.

— Il a pu nous voir aussi bien que nous l'avo répliquait Camille sérieusement inquièle.

— Oui, mais s'il a noire secret, nous avons I et cela le Toréera sans doute à se taire.

— Oh ! il n'y a pas à se fier à Soslhène 1

Ils étaient arrivés au bas de la descente, derr logis Desrônis. Ce fut là qu'ils se quittèrent, af dernier serrement de main où ils mirent toule l'e de leur tendresse et aussi lout l'émoi de leurs anxieux.

Le sommeil de Camille fut rempli de rêves fiévreux. Elle croyait traverser à chaque instaut de larges flaques d'eau où elle risquait de perdre pied. Le lendemain matin, lorsqu'elle rencontra Sosthène, ce fut avec une douloureuse sensation d'angoisse qu'elle chercha à démêler sur sa figure s'il se doutait de quelque chose. Mais le jeune Desrônis restait impénétrable, il avait l'air encore à demi endormi et il étouffait d'irrésistibles bâillements, tout en trempant des tartines beurrées dans sa tasse de café au lait.

— Dieu merci! il ne m'a pas reconnue, pensa Camille, et elle remonta plus tranquille dans sa chambre, où, elle passa une bonne demi-heure à arroser ses résédas, en montrant un visage souriant et rassuré à Marcel qui, de l'autre côté de la rue, guettait l'apparition de son amie à la fenêtre.

Après avoir achevé la toilette de ses fleurs, elle resta longtemps assise près de la croisée, les yeux perdus dans le coin de ciel qu'encadraient ses rideaux et où semblaient flotter confusément les souvenirs de la

soirée préeédenle. Maintenant que ses craintes étaient dissipées, les événements de la veille n'évoquaient plus qu'une succession d'images délicieusement troublantes. Cette soirée avec ses tièdes averses, ses éclairs et ses grondements de tonnerre lui semblait pleine d'heureux présages. Elle s'appliquait à elle-même avec une sorte de plaisante superstition le dicton si répandu parmi les vignerons :

Quand il tonne en avril Préparez vos barils...

N'était-elle pas, elle aussi, dans son avril, et ces éclats de tonnerre qui avaient salué l'éclosion de son amour printanier ne lui promettaient-ils pas pour plus tard des soleils cléments et des journées sereines ? — Elle écoutait rêveusement les moineaux pépier au bord des toits, les cloches matinales chanter de tous côtés, et sur l'accompagnement de cette mélodie aérienne elle se répétait les moindres paroles de Marcel ; elle se disait qu'elle était déjà sa fiancée de cœur, et qu'un jour, malgré tout, elle serait sa femme. Il lui semblait voir réglise étoilée des cierges de leur mariage, et entendre la joyeuse musique de la marche nuptiale... Alors elle sentait sourdre en elle une félicité qui lui faisait monter de douces larmes aux yeux.

Par contre, au premier étage, dans le cabinet de travail où lui tenait compagnie le portrait de Fanny, le docteur Desrônis était loin d'avoir des motils de se réjouir. Les quatre billets souscrits au juif Lazare pour J

rendre service à l'oublieuse Clarisse Herbillon, n'avaient pu être payés à l'échéance, et, après de nombreux et

,,R TANTE AKRÉLIE.

coûteux renouvellements, ils venaient d'être protestes. Maintenant toute la série des exécutions procédurières allait suivre : dénonciation, assignation au tribunal de commerce, signification, et le reste. Pour suspendre les poursuites, Lazare exigeait un fort acompte, faute de quoi le nom de Desrônis allait être livré en pâture aux juges et aux huissiers. Mais où prendre cet argent quand les recettes diminuaient chaque jour, et quand les revenus de la succession suffisaient à peine à défrayer les dépenses ordinaires de la maison? Desrôois avait beau se ronger les ongles, il se voyait à la veille d'un désastre ; il sentait que cette considération dont il était si vain et qu'il avait recherchée si avidement, craquait maintenant de partout et s'en allait en lambeaux, comme un vêtement trop mûr qui se déchire a mesure qu'on le reprise.

Tandis qu'il se mettait le cerveau à l'envers pour trouver une solution, Victoire frappa à la porte et annonça une visite... - Un client, sans doute? -E' Amable, quittant son air désolé, se hâta de prendre une physionomie professionnelle empreinte d'une sereine gravité. Il était en train de rajuster le nœud de sa cravate, quand la porte ouverte de nouveau livra passage à une grosse femme, entre deux âges, coiflee d'un madras, les manches relevées jusqu'au coi'de, e\ le tablier replié par un coin dans la ceinture. Desroni^ reconnut une des revendeuses du marché et saluani

légèrement :

— Qu'y a-t-il pour votre service? mère Garaiwei,

demanda-t-il.

11 y a, répondit la^revendeuse d'une voix brusque

et essoufflée, que je viens n)6 plaindre de voire fils... qui se conduit comme un polisson!

— Hein?... dit Araable en se levant et en boutonnant majestueusement sa redingote; modérez vos expressions, je vous prie, et expliquez-vous sans crier... Nous ne sommes pas ici à la halle... Qu'avez-vous à reprocher à Sosthène?

— Il a débauché ma fille, môssieu... une jeunesse de vingt ans, qui ne m'avait jamais donné que de la satisfaction !.. . Et maintenant tout le monde du marché la montre au doigt, parce qu'elle est devenue la bonne amie de voire fils...

— Permettez... Il ne faut pas toujours écouter les mauvaises langues... Avez- vous des preuves?

— Des preuves?... Que oui, j'en ai, des preuves!... Autrefois notre Rosine rentrait honnêtement chez nous, après ses journées; à cette heure elle reste dehors jusqu'à des minuit, et pas plus tard qu'avant-hier, un voisin Ta surprise en train de se laisser embrasser par votre vaurien de Sosthène... Du reste je Tai confessée ce matin et elle a tout avoué.

— Hum ! fit gravement Desrônis, où Sosthène a-t-il donc connu votre fille?... Chez vous?

— Chez moi? par exemple !... Non, non... Il Ta suivie par les rues, quand elle allait à sa couture et il Ta fait danser au bal des Saules.

— Ho! ho! s'écria-t-il d'un ton dégagé... Pourquoi diantre aussi laissez-vous votre fille courir les bals publics?... Si vous ne savez pas la garder, pourquoi J voulez-vous nous rendre responsables de ses étour-

deries ?

— Parce que sans votre garçon, elle serait restée sage.

— Ma chère dame, riposta le docteur impatienté, les garçons sont des garçons, et le mien est trop grand pour que je puisse le tenir en lisière... Vous connaissez le proverbe : « Gare à vos poules, mon coq est lâché... » Je n'y puis rien.

— Et s'il arrive malheur à Rosine? s'écria la revendeuse exaspérée.

Lé docteur haussa les épaules ; il était persuadé que la commère voulait le faire chanter et il trouvait qu'elle choisissait mal son moment. — Que diable voulez-vous? rcpliqua-t-il en la poussant doucement vers la porte, vous êtes avertie, c'est à vous de veiller sur la vertu de votre fllle !

— Ah! cria-t-elle en serrant les poings, si mon

homme vivait encore, vous ne parleriez pas ainsi!... Mais j'ai bec et ongles, bien que je ne sois qu'une pauvre femme. Que votre garnement ne me tombe pas sous la patte, je lui arracherai la fressure, foi de Garaudel !

Le docteur avait ouvert la porte ; elle s'en alla en montrant le poing et Desrônis l'entendit qui déblatérait contre lui jusque dans la rue.

Ce ridicule incident mettait le comble à son irritation, aussi quand il descendit pour le déjeuuerde midi et qu'il trouva Sosthène déjà attablé dans la salle à manger, donna-t-il un libre cours à sa mauvaise humeur.

— Monsieur, lui dit-il ù brùle-pourpoint, avez-vous résolu de pousser à bout ma patience?

— Moi, papa? protesta Sosthcne en ayant lair de tomber des nues.

— Oui, Vous... Je reçois chaque jour de nouvelles plaintes sur votre compte... Ce n'est pas assez de me désespérer par votre fainéantise, voici que maintenant, grâce à vos déportements, ma maison devient le Uiéâtre de scènes scandaleuses... La mère Garaudel sort d'ici, monsieur, et elle vous accuse d'avoir débauché sa fille !

— Débauché? le mot est fort, repartit le jeune homme avec un léger sourire de fatuité, il serait plus juste de dire qu'une inclination mutuelle nous a attirés l'un vers l'aulre.

— Ainsi vous avouez vos turpitudes? Ceque prétend celle femme est vrai?

Soslhène taillait flagmatiquement des mouillettes pour son œuf à la coque; il cligna de l'œil ironiquement dans la direction de son père.

— C'est vrai, répondit-il, je ne suis pas un saint... Que celui qui est sans péché me jette la première pierre...

Amable rougit très fort en recevant cette impertinente riposte; il pirouetta sur ses talons, fit, dans la salle, deux ou trois tours silencieux, puis revenant vers le coupable :

— Monsieur, continua-t-il, je comprends que les jeunes gens s'amusent, mais jo n'admets pas qu'ils ruinent à plaisir leur propre considération et celle de leurs parents... Vous avez, dans là ville, la réputation d'un oisif et. d'un libertin... Je rougis, quand j'entends chaque jour, les gens faire l'éloge de votre ancien ca-

marade Marcel Boisselier. C'est triste à dire, mais lorsqu'on veut parler d'un jeune homme exemplaire, c*est le (ils de ce démagogue que Ton met en avant, et quand on veut citer un vaurien, c'est vous qu'où désigne... Vous êtes la honte de votre famille, tandis que ce Marcel fait Torgueil de la sienne I

— Ahl c'est trop fort à la fini s'exclama Soslhone révolté, tort Marcel est un hypocrite et rien de plus... Si je badine avec les grisettes qui ne demandent pas mieux que de s'en laisser conter, lui compromet la réputation des filles honnêtes et bien élevées, voilà toute la dilTércnce.

— Comment? Comment? Qu'est-ce que c«la veut dire? demanda Desrônis, qui n'eût pas été fâché de pouvoir dauber à son tour sur le fils de son ennemi.

— Cela veut dire, cria Sosthène impatienté, que je suis las d'être le bouc émissaire et de me voir tout mettre sur le dos; cela veut dire que Marcel, avec ses airs vertueux, ne vaut pas mieux qu'un autre!

— Ce n'est pas tout d'accuser, il faut prouver! insista curieusement le docteur. — Justement Camille entrait dans la salle, apportant les œufs du déjeuner; en entendant le nom de Marcel et les dernières paroles de son frère, elle changea de couleur...

r- Des preuves! reprit Sosthène poussé à bout; pas plus tard qu'hier soir, j'ai surpns cet honnête Marcel, dans une grange de Polval, en tête à tête avec une demoiselle...

Camille crut qu'il allait la nommer, et dans son saisissement elle laissa tomber l'assiette et les œufs, qui se brisèrent sur le parquet.

TAiNTE AURÉLIE.

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— Hein? s'exclama le docteur interloqué, eh bien, qu'as-tu, toi, Camille?... Te voilà pâle comme un linge... Qu'est-ce que cela signifie'?

En même temps, Amable dévisageait Tun après Tautre, sa fille qui perdait de plus en plus contenance, Sosthène qui détournait les yeux... La mine consternée de Camille lui semblait étrange, et de désagréables soupçons commençaient à lui travailler Tesprit; il alla fermer prudemment la porte de communication, et revenant se camper en face de la jeune fille :

— Qu'as-tu? réponds donc?... Est-ce que par hasard tu aurais quelque chose à démêler avec cette honteuse histoire?... Est-ce que?...

Camille avait relevé la tête et regardait Desrônis.

— Oui, père, répondit-elle bravement, c'était moi!

— Toi !... toil... La voix lui restait dans le gosier; il était devenu cramoisi et ses yeux efîarés allaient alterûalivement du frère à la sœur... Vous vous moquez de moi, n'est-ce pas? Où aurais-tu pu rencontrer le fils de Boisselier, avec lequel nous avons rompu toute relation?

— 3e l'ai vu chez tante Aurélie... Hier, nous y étions ensemble... l'orage nous a retenus fort tard chez la tante... Et comme il était nuit, Marcel m'a offert son bras pour rentrer à la ville basse.

— En vérité, chez tante Aurélie?... 11 était tard... et ^l l'a ofl'ert son- bras!...

Ses lèvres maintenant étaient devenues blêmes, il Wlbutiait et coupait ses phrases d'un ricanement sourd. Tout à coup il marcha vers la pauvre Camille et la saisU Yudement par la main :

-îV

— Fille déiiatuH'e, groramelail-il, tu n'as pas crml de le montrer au bras du fils de raon plus cruel ennemi!... Mal{çn; ma défense, tu Tas revu, non pas uue, mais plusieurs fois... Je me demande comment lu oses encore lever les yeux sur ton père !... Et il le disait sans doute du mal de moi, ce digne rejeton des Boisselier, et tu récoutais?...

— Mon père, interrompit-elle vivement, Marcel m*aime trop pour vous manquer de respect.

— Ah! il t'aime trop!... Et tu Taimes aussi, probablement?... Mais réponds donc, misère de ma vie! s'exclama-t-il en la secouant violemment.

— Oui, mon père.

Desrônis ne se connaissait plus. :— Elle ose l'avouer' crlail-il en levant au ciel ses poings fermés, et elle ae meurt pas de honte... Malheureuse, va-t*en! monte dans ta chambre et que je ne le revoie plus jamais!... Quant à Ion... séducteur, il aura de mes nou\e}]es et je vais régler son compte avec son digne père...

— Papa ! je l'en prie... supplia Camille, épouvantée par cette menace.

— Va-t'en! cria de nouveau le docteur hors de lui, en la poussant vers la porte, qu'il referma bruyamment sur elle, va-t'en, je le chasse!...

Comme on le pense, le déjeuner s'acheva lugubrement. Soslhène seul mangeait quelques bouchées pour se donner une contenance. Amable, debout devant la fenêtre, interrogeait rageusement son fils et lui arrachait par lambeaux les détails de Tavenlure de la grange. Tout en le questionnant, il ne quittait pas des yeux la façade du logis Boisselier, et à chaque rcponsa

de Soslhèae, sa colère s'exaspérait. Tout à coup il vit s'ouvrir la porte de la maison d'en face, et Boisselier en sortir lentement, majestueusement, avec l'importance d'un conseiller municipal sur les épaules duquel pèsent les graves intérêts de la ville.

Amable s'élança hors de la salle à manger, chercha sa canne et son chapeau, et quelques minutes après se précipita dans la rue.

Boisselier débouchait déjà sur la place de la Mairie, quand Desrônis le rejoignit, tout échauffé par l'exercice violent auquel il s'était livré pour le rattraper. — Il y avait séance du Conseil municipal, et sur la place inondée de soleil, des groupes de conseillers stationnaient à l'ombre d'une maigre rangée de tilleuls, en devisant verbeusement des questions à Tordre du jour.

— Monsieur, cria dans le dos de Boisselier Desrônis d'une voix haletante, arrêtez, j'ai à vous parler!

Le médecin fit volte-face, reconnut son confrère, et sa figure ébaucha un sourire d'obséquieuse condescendance.

— Je vous écoute, dit-il en se caressant la barbe.

— Monsieur, reprit tumultueusement Amable, tant que vous n'avez été qu'un ami déloyal, je me suis contenté de me garer de vos perfidies ; vous avez répandu contre moi des insinuations injurieuses, je lésai dédaignées; — mais je vous avertis qu'il y a des infamies que je ne tolérerai pas !...

— Pardon, tout ceci est de l'hébreu pour moi, interrompit Boisselier d'un ton très calme, imprégné d'une irritante et railleuse pitié.

— Ne faites donc pas l'étonné, coilliHua Desronis eu élevant la voix, vos hypocrisies mielleuses ne m'en imposent pas, elles me dégoûtent, voilà tout.

— Ah 1 çà , où voulez-vous en venir avec cette querelle d'Allemand? s'exclama Boisselier qui commençait a s'impatienter et qui ne se souciait pas de prolonger une algarade intempestive et légèrement scandaleuse.

— A ceci : votre fils s'est permis de parler à ma fille et de la compromettre publiquement. Je vous enjoins de rappeler ce godelureau à l'ordre, ou sinon je me ferai moi-même justice.

— Permettez, répliqua Boisselier sans se départir d'une politesse gouailleuse qui irritait encore davantage son interlocuteur, j'ignore tout cela et je vous prie de vous expliquer... Comment Marcel a-t-il compromis M^i° Desronis?

— Il a osé lui assigner je ne sais quel rendez-vous chez M"® Montéclair, et il a eu l'audace de se promener avec elle, hier soir, en pleine rue.

— Je ne vois là dedans qu'un peu d'élourderic, mais entre anciens camarades d'enfance, vous m'avouerez. que le cas n'est pas pendable.

— J'avais interdit à ma Dllè toute relation avec vous et les vôtres.

— Elle ne semble pas avoir tenu grand compte de cette défense, remarqua ironiquement Boisselier en se lissant la barbe; dans tous les cas, vous pensez bien que je ne puis être responsable de la désobéissance de M"° Desronis.

Sur la place on commençait à s'apercevoir de la conversation singulièrement animée des deux médecins;

^ TANTE AUitÉLlE. 227

des curieux s'élaiélit rapprochés insensiblement, de façpn à les envelopper d'un cercle de têtes attentives et cette attention indiscrète achevait d'échauffer le cerveau de Desrônis, tandis qu'elle piquait Tamourpropre de Boisselier.

— Monsieur, riposta Amable, assez de subterfuges ! . . , Je vous rends responsable des actes de votre flls et je vous invite à prendre des mesures en conséquence.

— Mon cher Desrônis, répliqua son interlocuteur de son même ton calme et sarcastique, Marcel est majeur et vous devriez savoir par expérience qu'on ne mène pas comme on veut les garçons de son âge... C'est à vous de veiller sur votre demoiselle... Quant à moi je ne puis que vous répéter un dicton de mon village : « Gare à vos poules, mon coq est lâché ! »

'C'était précisément ce que Desrônis avait répondu à laGaraudel, mais cette répartie qu'il avait trouvée plaisante, quand il la lançait pour son propre compte, lui parut une injure sanglante dans la bouche de son adversaire. Le rouge lui montait au visage et ses yeux étincelaient.

— Insolent I s'écria-l-il... En même temps il avait levé sa canne sur Boisselier.

Celui-ci para heureusement le coup en saisissant au vol la badine de jonc qu'il arracha des mains de l'agresseur; il la brisa sur son genou et en jeta les morceaux au nez de son confrère.

— Misérable! hurla Desrônis... Il voulait s'élancer sur son ennemi; mais il eut un soudain éblouissement, ses mains étendues battirent l'air, et brusquement il s'affaissa dans les bras des gens qui s'étaient jetés entre lui et Boisselier.

2i8 TANTE AURÉLIE.

On le transporta dans le vestibule de la mairie, on dénoua sa cravate, on le coucha sur les premières marches de Pescalier, et — amère ironie des événemeats — ce fut son ennemi qui lui administra généreusement les premiers soins, en pratiquant sur-le-champ une saignée salutaire...

Les mauvaises nouvelles vont vite. Quelques minutes après, on savait déjà rue des Tanneurs que Desrônis venait d'avoir une violente altercation avec son confrère, et que les choses avaient mal tourné. Ce fut Victoire qui avertit Camille, et au moment où la jeun^ fille affolée descendait dans le couloir, elle entendit au dehors les bourdonnements de voix d'une foule attroupée. La porte d'entrée s'ouvrit et livra passage à deux hommes qui ramenaient Desrônis sur un brancard de l'hôpital. . .

Alors les remords s'éveillèrent dans le cœur de Camille ; elle se faisait horreur et s'accusait de tout le mal. Elle s'agenouilla précipitamment devant le brancard, que les porteurs essoufflés avaient déposé dans la salle à manger, et avec des sanglots dans la gorge :

— mon père, mon pauvre père ! s'écria-t-elle, tandis que Desrônis, encore engourdi par la congestion, soulevait faiblement ses paupières pesantes.

Amable Desrôais se remit lentement de l'attaque qui l'avait si brusquement terrassé sur la place de la Maiï*ie. Quand il reprit connaissance, il s'aperçut avec in- <lignation qu'il recevait depuis plusieurs jours les soins <lu docteur Boisselier. Ce fut un nouveau coup pour son amour-propre, et la mortification qu'il ressentit contribua certainement à le tirer plus vite de la torpeur où la congestion l'avait plongé. Dès qu'il put faire acte de volonté, il refusa sa porte à Boisselier et appela près de lui le vieux médecin de. la ville haute. Bien Qil'il lînt très fort à la vie, il lui en coûtait de la devoir ^ son mortel ennemi.

Pendant tout le temps qu'il fut en danger, Camille ne P^i^ pas un moment de repos. Elle était en proie à des remords cuisants, et ne se pardonnait pas d'avoir été *^ cause de la maladie de Desrônis. Son affection pour Marcel ne s'en trouvait pas diminuée, mais elle se reprochait amèrement d'avoir désobéi aux ordres de son

430 TANTE ALRÉLIE.

père, et ne pouvant détruire Taniour que lui avait inspiré I ^ fils de Boisselier, elle s'efforçait du moins de le renfermer au fond de son cœur et de n'eu laisser rien transparaître au dehors. Elle ne sortait plus, et, afin d'éviter jusqu'aux moindres tentations, elle avait fait transporter son lit dans une pièce donnant sur la cour. Marcel, désolé de ce qui s'était passé, et privé de la vue de celle qu'il aimait, n'avait plus d'autres ressources que d'aller chez tante Aurélie, afin de glaner de loin en loin quelques nouvelles par l'intermédiaire de la vieille fille. C'est ainsi que s'achevèrent tristement les vacances. Vers les derniers jours d'octobre, Marcel s'en retourna à Paris pour préparer sa thèse de docteur; dans la maison Boisselier les persiennes de la petite pièce haut perchée se fermèrent hermétiquement, et Camille, à qui un mot jeté comme au hasard de|a conversation par tante Aurélie, apprit ce départ, eut •; l'impression d'un redoublement de solitude autour

[:| d'elle, tandis qu'en même temps elle sentait au fond de

son cœur comme un léger frisson d'ailes timidement déployées. C'était son amour qui, pareil à un oiseau après l'orage, recommençait à s'agiter, maintenant que le péril s'était éloigné.

Elle passait toutes ses journées près de son père- Desrônis, étendu dans son fauteuil, s'absorbait en àe vagues méditations, coupées de demi-somnolences. Son cerveau restait alourdi, il parlait avec une cerlaiiî^ difficulté et se soutenait à peine sur ses jambes chancelantes. Dans la chambre close, où régnait celte odeui'

fade spéciale aux pièces habitées par des valétudinaires, rien ne venait réjouir les yeux ni rompre la mono-

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