‹ Tante Aurélie (volume 2)Chapitre 8 sur 9 · TU · texte numérisé non relu

TU

demande en revendication ; — fixe au 22 mai 1834 le départ des restitutions de fruits et des dommages-intérêts ; — fixe à 50,000 francs la somme due annuellement à M'*« Montéclair, pour lesdits fruits et dommages, à partir de ladite année 1834, jusqu'au jour de la délivrance effective; — condamne TÉlat aux dépens. »

— 50,000 francs par an depuis 1834 ! s'exclama sourdement Desrônis, cela fait déjà en trente ans 1 million et demi...

— Sans compter les intérêts accumulés, ajouta Marcel; mais ce n'est que l'accessoire... Les grèves de Moidrey, enrichies par des dépôts de tangue, se vendent actuellement 5,000 francs l'hectare, au bas mot, ce qui donne une valeur vénale de près de 3 millions...

— Tante Aurélie serait quatre fois millionnaire!... murmurèrent ensemble Desrônis et Sosthène.

— Oui, au moins, reprit Marcel en secouant la télé, et penser que cette pauvre femme, qui a comballu toute sa vie pour défendre ces 4 millions, va mourir sans savoir seulement qu'ils sont maintenant bien a elle !.. . C'est cruel ! . . . Croyez-vous qu'elle n'ait plus assez de connaissance pour apprendre au moins le gain de son procès avant de mourir?

La lecture de l'arrêt et la supputation des milli<^^^ gagnés avaient amené une détente dans les sentiments hostiles des deux Desrônis.

— Peut-être pourra-t-elle encore vous entendre.^ répondit le docteur d'un ton conciliant; il serait trop dur de la priver de cette suprême consolation 1... attendez, je vais voir où elle en est.

Il passa dans la chambre à coucher, puis au bout

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d'une minute il reparut sur le seuil et fit de In main signe à Marcel qu'il pouvait entrer.

— Elle voit et elle entend encore! chuchota-t-il.

Quand le jeune Boisselier parut, Camille était agenouillée et occupée à remettre en ordre les couvertures dérangées pour l'administraliou de l'exlrême-onction. En l'apercevant elle se releva, toute tremblante, et resta effarée. iMarcel s'était approché du lit où Aurélie Montéclair gisait, les yeux fixes, le bras gauche hors des draps et la tète immobile.

— Tante Aurélie, s'écria-t-il, me reconnaissez-vous î Une lueur plus vive du regard de la mourante lui fit

comprendre qu'elle l'avait reconnu et qu'elle l'entendait.

— Je vous apporte une bonne nouvelle, poursuivil-il lentement, vous avez gagné votre procès devant la Cour... Voici l'arrêt définitif... La Cour vous adjuge les grèves et 1 million et demi de dommages-intérêts.

A mesure qu'il parlait, les yeux de la mo.ribonde s'illuminaient et une faible rougeur colorait ses pommettes amaigries. Ses pupilles dilatées ne quillaient plus Marcel et Camille; ses lèvres frémissaient et un souffle d'air gonflait ses joues ; en même temps sa main gaucho se soulevait de nouveau dans la direction de son cabinet de travail, et ses doigts s'agitaient.

Les deux jeunes gens la regardaient avec une douloureuse angoisse; tout d'un coup, ils vin s'humecter et des larmes rouler sur ses j( trine fut agitée par une contraction viole sait de visibles efforts pour parler, mais soi déjà paraljsé et aucun son n'arrivait sur

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alors un spasme plus elTrayaDt la secoua tout entière, et UD profond soupir sortit de sa bouche crispée ; puis tout se figea dans uoe immobilité de pierre. L'éclat de ses yeux s'était éteiat et, dans ce suprême effort, elle venait d'exhaler soa dernier souffle de vie.

L'implacable et victorieuse adversaire du Domaine, la propriétaire des grèves de Moidrey reconquises après une lutte de cinquante années, Isaure-Héloïse-Aurélie Montéclair était morte.

— Voyons, qu'y a-l-il de vrai dans toutes ces histoires de procès et de millions? demanda le docteur Boisselier à Marcel, qui déjeunait seul, au retour de Tenterrement de tante Aurélie.

C'était la première fois qu'il adressait la parole à son fils depuis Taventure du bal de Renesson ; il ne lui pardonnait pas de l'avoir brouillé avec la Préfecture en coulant à fond le projet de mariage qui tenait au cœur de M""® Herbillon. Pendant huit jours, il lui avait battu froid, mais la vue de l'interminable convoi de M^^^' Montéclair l'avait ramené à des dispositions plus conciliantes. Toute la ville avait voulu assister au service funèbre de cette vieille fille devenue quatre fois millionnaire. Cette grosse fortune qui allait échoir aux enfants Desrônis, avait brusquement changé les sentiments de la population de Villotte. Il y avait eu comme un coup de vent emportant soudain les rancunes et les préventions, et établissant un courant de

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bienveillance dans la direction du logis Desrônls. Le prestige d'Amable refleurissait et par contre la popularité de Boisselicr commençait à baisser. En homme habitué à tàter le pouls des foules, TambitieuK docteur sentait ce revirement et ne laissait pas d*en être inquiet.

— Oui, répéta-t-il, en alTectaut des airs indifférents et détachés , qu'y a-t-il au fond de ce conte des mille et une nuits ?

— Ce n'est pas un conte, répondit le jeune homme, mais une réalité palpable..., j'ai reçu ce matin l'expédition en forme de l'arrêt de la Cour... L'État n'a plus qu*à s'exécuter en délivrant aux ayants droit cinq cents hectares de bonnes terres, et en leur payant 1 million et demi à titre de dommages-intérêts.

— Et qui va bénéficier de cette fortune ?

— Les jeunes Desrônis, sans aucun doute... De tout temps M"® Montéclair avait manifesté l'intention d'instituer pour ses légataires Sosthène et sa sœur.

— Hal ha! murmura Boisselier en caressant sa barbe. — Leur notaire doit savoir déjà à quoi s'en tenir?

— Non, maître Boblique n'a reçu aucun acte testamentaire, mais je suis certain que M"® Aurélie avait mis ses affaires en ordre ; elle m'avait consulté un soir, je lui jai préparé un modèle de testament olographe et je lui ai même apporté une feuille de papier timbré afin qu'elle pût le transcrire... Du reste, on sera fixé tantôt définitivement, car avant d'apposer les scellés, il est probable que le juge de paix se livrera à une perquisition afin de découvrir le testament...

Le docteur Boisselier était redevenu silencieux; il allait et venait par la salle à manger, tortillant sa barbe et roulant dans sa tête des idées dont la gestation semblait pénible, car son front se plissait et ses lèvres se pinçaient, à mesure qu'il procédait à cette

laborieuse opération.

— Marcel, dit-il au bout de quelques minutes, je ne t*ai adressé aucun reproche depuis ta coupable escapade de Renesson, mais tu as bien dû comprendre à mon silence combien j'étais peiné de cette affaire... Il m'en coûte de revenir sur le passé, néanmoins je déteste les équivoques et il faut absolument que nous sortions de l'impasse où ton imprudence nous a jetés.

Marcel avait cessé de manger et regardait son père avec une curiosité inquiète.

— Oui, continua le docteur, ton escapade a produit un effet fâcheux... On en jase dans la ville... Je suis très ennuyé, très contrarié, et je me demande,... bien que cela me soit très désagréable... si, jusqu'à un certain point, nous ne sommes pas tenus d'offrir une réparation aux Desrônis?...

. Certainement, balbutia Marcel en rougissant,

mais...

— Étant donné mes rapports avec Amable, j'avoue

qu'il me serait dur d'en passer par là... D'un autre côté, je médis que l'opinion publique est très montée... Nous ne lui donnerons satisfaction qu'en réparant le tort que tu as fait à cette jeune fille... Et dame, la seule réparation possible, ce serait le mariage ! . ..

— Tu veux que je demande Camille en mariage^? s'é* cria Marcel effaré.

— Je ne veux rien, moi, entendons-nous I... Je subis la pression des événements et je t'assure bien que c'est à mon corps défendant!... Ce n'est certes pas le mariage que j'avais rêvé, mais enfin cette démarche, convieDsen ne serait pas pour toi bien pénible, puisque tu as du goût pour la jeune fille.

— Oui, je l'aime et de toutes mes forces, répondit le jeune homme après avoir poussé un profond soupir... Il y a huit jours, j'aurais accepté avec bonheur ta proposition, mais aujourd'hui, hélas I cela me semble impossible.

— Impossible ! et pourquoi?...

— Mon Dieu, tout simplement parce que Camille est -maintenant une héritière... En allant demander sa main, j'aurais l'air de spéculer sur la situation embarrassante où je l'ai mise par mon imprudence, et le docteur Desrônis ne manquerait pas de m'accuser d'un honteux calcul... Tiens, j'en rougis, rien que d'y penser!...

— Allons donc 1 je te parle raison et tu me réponds par des billevesées romanesques... Nous sommes, Dieu merci, à l'abri de pareils soupçons!... L'argent pour moi est de la paille I déclama sentencieusement le docteur Boisselier, et les questions d'intérêt n'ont pas de place dans la balance où je pèse mes devoirs... Tu aimes M"® Desrônis, tu l'as compromise, tu dois l'épouser... C'est fatal!...

— Dans la situation actuelle, mon devoir est de me taire, répliqua Marcel avec un accent de douloureuse résignation.

— Tu ne veux pas parler toi-même, ton orgueil l'emporte sur ton affection?... Eh bien, soit, malgré

mes légitimes rancunes, malgré mes répugnances, je mettrai de côté tout amour-propre plutôt que de transiger avec rhonneur... Je te donne jusqu'à ce soir pour réfléchir, mais ce délai expiré, je te préviens que j*irai moi-même offrir à Desrônis la juste réparation que nous devons à sa fille...

— Père, ne fais pas cela, attends encore I... protesta Marcel consterné.

. — Attendre quoi?... que le testament soit rendu public?... Non, non, la démarche que nous ferons sera plus honorable pour nous, si nous l'effectuons avant que Camille soit en possession de sa fortune. Ce soir, à six heures, que tu le veuilles ou non, je traverserai la rue et j'irai frapper à cette porte qui serait restée celle d'une maison amie, s'il n'avait dépendu que de moi...

. Lè-dassus le .docteur Boisselier sortit majestueusement de la salle^ à manger, laissant son fils dans un état de trouble indéfinissable. Autant il avait souhaité le succès de l'instance engagée par M"® Montéclair, lorsqu'il espérait que la vieille fille resterait longtemps encore l'unique possesseur des millions si laborieusement disputés à l'État; autant il avait été joyeux en recevant le dispositif de l'extrait de la Cour; autant il déplorait l'heureuse issue du procès, maintenant que tante Aurélie était couchée dans la tombe et que Camille allait être proclamée son héritière. — Jusque-là les obstacles qui le séparaient de la jeune fille ne lui avaient point paru infranchissables; en rentrant à Villotte, après l'aventure des Goulinvaux, il avait eu le ferme espoir que les difficultés s'aplaniraient et que le père de Camille et le sien, finiraient par comprendre

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qu'il faUaii mettre fin à leurs raacuoes et cousenUr à un mariage rendu indispensable. Mais, à Theure présente, les millions de Moidrey se dressaient entre lui et Camille, et il était certain qu'Amable Desrônis, ébloui par cette fortune inespérée, repousserait avec dédaia les propositions des Boisselier. Marcel serait éconduit et il aurait par surcroit, aux yeux du monde, Tair d^avoir agi dans toute cette affaire comme un vulgaire coureur de dot... Plus il réfléchissait à cette situation inextricable, et plus il la jugeait mauvaise pour lui. Il quitta son déjeuner, dont il lui était maintenant Impossible d*avaler une bouchéO) et il se dirigea vers la maison de la cdte Phulpin, où, en sa qualité de mandataire de Tavoué de la défunte, il avait rendez-vous avec le notaire Boblique, et le juge de paix qui devait procéder é Tapposition des scellés » . •

Dans le capharnaUm de tante Aurélle tout est resté dans le même désordre qu'aux jours où la vieille fiUe compulsait encore les dossiers de son procès. Au retour de l'enterrement, la femme de ménage s'est bornée à ouvrir les fenêtres et à mettre à l'air les matelas du lit où la morte a passé sa dernière nuit, enveloppée de son suaire. — L'antique harpe dorée repose toujours dans son encoignure, les mêmes monceaux de paperasses encombrent encore la table du piano; sur le balcon, le merle sautille dans sa cage d'osier, excité et tantalisé par une odeur de chasselas mûr qui lui arrive des treilles des jardins d'en bas. — Au moment où

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Marcel pénètre dans l'appartement, maître Boblique et le juge de paix s'entretiennent près de la fenêtre, tandis que la greffier dispose ses feuilles de papier timbré smr la table rrfnde, et prépare l'en-lêle de son procès-verbal. Les Desrônis, n'étant aux yeux de la loi, que des étrangers, n'ont pas été convoqués k cette cépémonie ; toutefoia Sosibène en sa qualité de clerc de maître Boblique a jugé convenable d'y assister; appuyé au balcon, il contemple les jardins de la ville haute et les vignobles de Corotte en attendant l'ouverture des opérations.

puisque nous voici au complet, dit le notaire en

Voyant entrer Marcel, je pense, monsieur le juge de paix, qu'avant do mettre les meubles sous scelléH, il convient de procéder i la reehercha du testament de la défunte.

Juste! partailement juste I répond le magistrat,

nous allons nous livrer aux perquisitions nécessaires... Je présume que M"* Montéclair n'a pas eu l'insigne maladresse de décéder intestat,

Je guis certain qu'elle a pris ses dispositions, affirme

Marcel, j'ai moi-même minuté à sa prière un projet de testament olograpbe.

— Allons, messieurs, ne perdons pas de temps, s'éerie maître Boblique, et ouvrons d'abord le secrétaire...

On fait tourner la clef dans la serrure r vide les tiroirs un à un sur la table ronde. râbles reliques de tante Aurélie s'éparpil] rayon de soleil venant de la fenêtre : — mé flgures à demi effacées, modestes bijoui

St8 * TANTE AURÉLIE.

répoque où elle était jeune fille, bracelets de velours noués par une boucle d'acier, paroissiens aux fermoirs ternis , sachets tle satin exhalant Todeur d*un siècle défunt, écrins contenant les décorations du général Montédair; — tous ces pieux souvenirs d'un temps lointain sont étalés sous les regards indifférents des hommes de loi qui les erfleurent d'un doigt dédaigneux.

— Il n'y a rien dans le secrétaire, murmure le tabellion désappointé, Sosthène, replacez ces vieilleries dans les tiroirs, et passons à un autre meuble...

Et ainsi successivement les quatre plumitifs, pris d'une activité fiévreuse fouillent l'armoire de chêne, la commode ventrue aux encoignures de cuivre, le chiffonnier de bois de rose. Les livres sont secoués et feuilletés en vain; les dossiers sont compulsés un à. un et un nuage d'antique poussière flotte dans le soleil audessus des tètes affairées... Pas de trace de testament. Marcel commence à respirer plus à l'aise, et involontairement, à rencontre des autres assistants, il fait des vœux pour que M"° Montédair ait égaré le projet qu'il a lui-même préparé.

— C'est étrange! dit le notaire en sortant tout poudreux d'un placard où il a remi|é en vain des monceaux de vieux papiers de musique... Il ne nous reste plus qu'à visiter le cartonnier 1... Au tour des cartons maintenant, dont on répand lentement le contenu sur la table... Tout à coup Sosthène qui apporte à cette perquisition un zèle ardent dont il n'est pas coutumier, pousse une exclamation joyeuse.

— Le voici ! s'écrie-t-il en tendant au notaire une

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large enveloppe carrée, sur laquelle on lit écrit en belle bâtarde : « Ceci est mon testament. »

Le notaire assujettit ses lunettes, ouvre lentement l'enveloppe en faisant remarquer qu'elle n'est pas cachetée, puis en tire une demi-feuille de papier timbré, qu'il déploie avec vivacité.

Et les cinq têles se penchent au-dessus de celte demi-TeuilIe jaunie, qu'emplit tout entière la grosse écriture énergique de tante Aurélie, et il se fait, tandis qu'ils lisent tout bas la teneur du testamenl, un religieux silence, interrompu seulement par le merle, que l'odeur des chasselas grise de plus en plus et qui lance à travers sa cage une succession de coups de sifflet, singulièrement sonores.

La lecture est finie ; le notaire ébauche une moue chagrine, le juge de paix et le greffier secouent doctement le menton, Sosthène regarde d'un air ébahi toutes ces tètes dodelinantes, et maître Boblique, après avoir tourné en tous sens la feuille de papier timbré, la laisse tomber négligemment sur la table...

Quant à Marcel, il a déjà pris son chapeau, il descend l'escalier quatre à quatre etgagne précipitamment la maison paternelle.

Au moment où il rentre au logis, il se he leur Boisselier qui le retient par le bras.

— Marcel, dit ce dernier en tirant San près de six heures, as-tu réfléchi'?

— Oui, père...

— Eh bien?

— Eh bien, je ferai ce que tu voudras.

Depuis lejour où il avait appris I*heureuse conclusion An procès de tante Aurélie, Amable Desrônis nageait dans une atmosphère de félicité et d'émerveillement. Le tour nouveau et subit qu'avaient pris les événements lui semblait tenir de la féerie, et il se tàtait de temps a autre pour bien s^assurer qu'il n'était pas simplement le jouet d'un beau rêve. Il avait grand'peine A dissimuler ses sentiments d'orgueilleuse Jubilation et à maintenir sur sa physionomie le masque de dignité et de tristesse que lui imposaient les convenances^ après la mort de celle qui lui laissait un héritage de 4 millions. — A. chaque instant il s'arrêtait au milieu de ses soupirs de commande, pour songer en son par-dedans : « Te voilà donc millionnaire ! » car il ne séparait pas son sort de celui de ses enfants et, dans son naïf égoïsme, il disposait déjà de cette fortune inespérée comme si elle lui eût appartenu en propre. — Il éprouvait une jouissance non pareille, en constatant à chaque minute les changements â vue qui s'opéraient à son égard dans les façons d'être des gens de Villotte. Le vent de la

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considération recommençait à souffler de son c6té; ~ Amable en était tout gooflé d'aise et d'orgueil. Depuis deux jours les cartes des notables de Villotte pleuvaient ctiez lui, et ce matin, à reiiterremenl, il avait pu mesurer le rehaussement de son prestige aux nombreuses poignées de main qu'il avait reçues pendant la cérémonie.

Rentré chez lui, il s'était enfermé dans son cabinet en compagnie de Camille, et il attendait avec de doux battements de cœur le retour de Sosthène, afin de coiinatlre les résultats des perquisitions du Juge de poix et le texte exact du testament. S'il n'eût écouté que son impatience il aurait suivi son fils dans le ca-phamanm de tanle Aurélie, mais 11 avait compris qu'il était décent de ne pas se modtrer en public, le Jour même où il venait de rendre les derniers devoirs à la bienfaitrice de sa famille ; d'ailleurs Soslhène lui avait fait remarquer qu'il u'avoit pas qualité pour assister à l'apposition des scellés et qu'il devait s'abstenir, sous peine do passer pour un intrus.

Il se promenait de long en large dans la pièce tendue de papier vert et ornée de deux bibliothèques pleines de livres, tandis que Camille, en grand deuil, assise sur le divan, les yeux tout gros de larmes, songeait au brusque départ de la tante et aux tristes événements de la semaine. Seule de la maison, Camille n'avait pas subi l'enivrement que les millions de la défunte b causé ii son père et à son frère. Au contraire, ell blait en éprouver un redoublement de tristesse e quiétude. Elle aussi sentait que tout cet argent i une barrière plus haute entre elle et Marcel,

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maudissait une fortune qui ne permettait plus désormais au fils du docteur Boisselier de rien tenter pour se rapprocher de celle qui allait devenir Tune des plus riches héritières de Villotte. Cette perspective, jointe au chagrin que lui causait la mort de M"« Montéclair, la plongeait dans un abime de réflexions navrantes et à chaque instant de douloureux sanglots lui montaient à

la gorge.

Desrônis continuait sa promenade san^ s'apercevoir de rien. Il était trop absorbé par l'agréable contemplation intérieure des splendides châteaux en Espagne qu'il édifiait déjà dans sa tête.

— D'abord il planterait là cette ingrate profession de médecin qui, depuis quelques années, ne lui avait valu que des déboires ; du même coup il quitterait- cette maussade maison de la rue des Tanneurs qui ne lui rappelait que de pénibles souvenirs. 11 se contenterait d'un pied-à-terre confortable à Villotte, et s'installerait à la campagne. 11 avait justement quelque chose en vue : la propriété de Silmont était à vendre et c'était tout à fait son affaire : un joli château bâti au xvm^ siècle, avec jardins, parcs, eaux vives, prairies jouxtant la rivière et trois hectares de futaie sur l'autre rive ; le tout à trois lieues de Villotte et à proximité de la station. Il pourrait satisfaire largement ses goûts de luxe et de grandeur; il aurait un nombreux domestique, donnerait des fêtes, inviterait les châtelains du voisinage à ses chasses. En imagination il voyait déjà la forme de ses lettres d'invitation : un joli papier de Hollande avec un listel au coin, où on lirait gravé en bleu : a Château de Silmont. »...

" Il en était là de son rêvé, quand un sanglot échappé des lèvres de Camille et à demi étouffé sous le mouchoir, lui fit tourner la tête vers le divan. Depuis qu'il voyait en sa fille une future millionnaire, sa colère s^était considérablement radoucie, et il s'efforçait de lui faire oublier la rudesse avec laquelle il l'avait accueillie au retour de Renesson.

, — Hein! s'écria-t-il, tu pleures encore? Voyons, ma chère, il faut se raisonner un peu!... Je comprends que tu regrettes cette pauvre Aurélie... Nous serions ingrats si nous agissions autrement... C'était une. excellente fille, vaillante, énergique, dévouée, un peu originale et rétive, mais un cœur excellent, — elle nous l'a bien prouvé.!... néanmoins songe qu'elle était d'âge à faire un mort... Elle avait soixante-quinze ans sonnes, et dame, quand on en arrive là, on ne peut plus compter que sur des jours de répit, on doit songer à plier bagage!— Et comme Camille ne répondait à ces considérations banales que par un redoublement de larmes et de sanglots, il s'approcha d'elle et lui tapant doucement sur répaule :

— Sois gentille, continua-t-il , ne te désole pas ainsi... Tu ne saurais croire comme cela me fait mal de te voir pleurer!... Je t'aime, fillette, je t'aime beaucoup malgré mes coups de colère... Si je t'ai rudoyée à ton retour, sois persuadée que c'était dans ton intérêt... Cela m'exaspérait de voir que, par pure étourderie, tu compromettais ta situation et ton avenir... Aujourd'hui tout cela est oublié... D'ailleurs les choses ont changé de physionomie. Avec ta magnifique foiw tune, tu auras toute la ville à tes pieds... et tu seras

3S4 TANTE AUHl&UE.

libre de ohoiisir qui tu voudras.». Tu irerraB les Boigselier eux-mêmes venir implorer leur pardon... Mais tu te moqueras d'eux ; tu peux te marier brillamment et tu ne te presseras pas... Songe que te voilà riche, maintenant, riobissime!... Et avec la richesse, vois-tu, on mène le monde rien qu'en levant le petit doigt... Sèche donc tes larmes et viens embrasser ton père qui n'a jamais eu d'autre préoccupation que ton bonheur...

En môme temps il se baissait pour la câliner et elle lui tendait le front machinalement, mais sans cesser de pleurer.

Il prit le parti de laisser s'écouler cette tristesse qui le gênait et il se remit à parler avec volubilité de ses projets pour revenir.

— Nous allons faire peau neuve, continua-t-il, nous téterons d'une vie qui ne ressemblera en rien à cette existence de pleutre où nous étions obligés de liarder et de nous priver de tout... Nous aurons cheval et voiture; je t'arrangerai un nid où tu seras heureuse et fètoe comme une reine... Rapporte*-t*en à moi, nous mènerons un train comme on n'en voit plus que dans les contes de fées, et je te donnerai des toilettes près desquelles les robes couleurs du temps de Peau d'Âne ne seront que des bardes bonnes pour une femme de chambre...

Il en était là de son discours quand la porte s'ouvrit pour livrer passage à Sosthène essoufflé et consterné.

— Eh bien, s'écria le docteur en s'interrompent et en se retournant avec Impétuosité vers son flls, et le testament ?

— 11 n'y a pas de testament, répondit Sosthène d'une

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voix penaude et nous sommes volés comme dans un bois.

— Helûî reprit Desrônis ahuri, pas de testament? que me chantes-tu là?... Ce n'est pas possible!... M"»« de Lisle m*afBrmait encore avant-hier, qu*AuréIie lui avait parlé d'un testament déposé dans son cartonnier.

— Une feuille de chou ! répliqua rageusement 8osthètie en haussant les épaules; oui, une feuille de chou aurait plus de valeur que le chiffon de papier que nous avons trouvé... La tante, en effet, avait écrit ses dispo* silions, et elle nous léguait toute sa fortune... Seulement ce testament est resté inachevé ; il n'est ni daté ni signé, et par conséquent nul aux yeux de la loi...

— Ça n'est pas croyable! protesta Desrônis qui de* venait vert, ce que tu as vu là n'est qu'un projet, mais le titre authentique doit exister quelque part, j'en mettrais ma main au feu ! . . .

— Tu te brûlerais les doigts, voilà tout... Nous avons cherché dans tous les meubles et dans tous les coins.. i Il n'y a — pas — de— : testament... ni là-haut, ni dans les études des notaires de la ville... Il est évident que la tante en avait commencé un, mais elle ne Va pas achevé, et comme elle n'a pas de parents, c'est l'État qui héritera des millions...

-^ L'État 1 cria Amable exaspéré, mais ce serait souverainement injuste, ce serait une odieuse spoliation ! . . . Il est clair comme le jour que la tante avait l'intention de nous léguer sa fortune ; elle Ta dit à qui voulait l'entendre, elle l'a écrit de sa main... G*est un commencement de preuve cela ; je plaiderai, j'irai devant la Cour de cassation, s'il le faut!...

— Et tu perdras!... La loi est formelle : « Letes-^ tament olographe ne sera pas valable, s'il Q*est écrit en entier, daté et signé de la main du testateur.,, » Article 970 du code... Il n'y a pas à aller contre ça.

— C'est une iniquité l

— D'accord, mais il y a encore quelque chose de plus révoltant, c'est l'égoïsme et la sottise de cette vieille folle qui commence un testament et s'arrête avant la signature, sans songer qu'elle peut mourir du jour au lendemain I

— Sosthène 1 s'exclama derrière lui Camille, ce que tu dis là est indigne 1 . . .

Elle s'était brusquement levée et s'avançait en dardant sur les deux hommes ses yeux étincelants et irrités.

Elle avait écouté le commencement des explications de son frère sans manifester la moindre émotion ; à mesure que Sosthène parlait, îMui semblait au contraire que son angoisse diminuait, et qu'une lueur d'espérance se rallumait au dedans d'elle; mais, quand elle entendit le jeune homime injurier la pauvre tante Aurélie, un bouillonnement de colère lui monta à la tête, et, saisissant violemment le bras du coupable :

— Je te défends, continua-t-elle, de parler ainsi d'une femme qui ne t'a fait que du bien !... C'est lèche... C'est de la méchanceté 1

— De quoi te mêles-tu, toi? répliqua rudement Sosthène, ce qui est lâche et méchant, c'est de leurrer les gens de l'espoir d'une succession, et de les laisser ensuite sans un sou, après leur avoir fait venir l'eau à la bouche.

— Est-ce la faute de la pauvre tante si elle a eu une . attaque de paralysie avant d'avoir pu tout terminer?...

Ce testament commencé prouve combien elle a pensé à nous.

— Elle aurait dû y penser moins et nous laisser un acte eu règle... M. Boblique, le juge de paix, tous ces messieurs en étaient stupéfaits. Il n'y avait de content que ce drôle de Marcel qui est parti en se frottant les mains...

— Tu le calomnies I s'écria impétueusement Camille, Marcel est un garçon qui a du cœur, lui I...

Jusque-là Âmable Desrônis avait assisté à cette discussion saris dire un mot. La nouvelle apportée par Sosthène Tavait complètement atterré. — Assis près de son bureau, Tœil terne et les bras pendants, il semblait écoute;* intérieurement le lamentable écroulement de ses beaux rêves de luxe et de grandeur. Le nom de Marcel le tira de sa stupeur et le fit bondir sur sa chaise, comme s'il eût reçu la décharge d'une pile électrique. En entendant Camille défendre le fils de Boisselier, toutes ses rancunes se réveillèrent. Il avait besoin de répandre sur quelqu'un la colère qu'avait amassée en lui cette soudaine déconvenue; ce fut Camille qui lui servit de bouc émissaire.

— Tais-toi! interrompit-il violemment, comment, après ta coupable conduite, oses-tu prononcer devant moi le nom du misérable qui t'a compromise?... As-tu perdu tout sentiment de pudeur?... Si, pour des raisons indépendantes de ma volonté, j'ai toléré ici ta présence, ne. t'imagine pas que j'aie passé l'éponge sur tes feutesl... Non, je n'ai rien oublié ni rien pardonné!.-

338 TANTE AUEËLiE.

Mainteaant que Camille n*héritait plus, elle redevenait uae fllle coupable el ineicu«able«

— Comment se trouvait-il là, ee Boisselier^pourr suivit-il en gesticulant, pourquoi venait-il nous înButter et nous braver jusque dans la maison d'Aurélie?

-^ Vous oublies, murmura Camille, qu'il s*oocUpait du procès de la tante, et qu'il défendait ses intérêts à Paris<«.

— Ah ! oui les intérêts d* Aurélie ! reprit Amable eii ricanant, et surtout les siens 1... Il soignait la tante et il te faisait la cour^ parce qu'il croyait que tu serais rhéritière des millions... C'était pour cela qu'il venait espionner là-haut... Mais à présent qu'il n'y a plus de testament, il va retourner sa veste et se moquer de nous... Je les connais, moi» les Boisselier, je les connais comme si je les avais faits I... Si tu crois, malheureuse, qu'il s'inquiétera de toi désormais et qu'il songera à réparer ses torts, tu te trompes loUrdemêntTii Tu en seras pour ta courte honte, et nous autres, nous deviendrons grâce a toi la risée de la ville. . . Espères-tu l'amadouer en vantant son grand coeur et son noble caractère, pauvre dupe?*..

— Je ne veux rien, je n'espère rien, répondit Ga-* mille d'une voix brisée, je ne demande qu'une chose , c'est qu'on me laisse pleurer en paix I . . .

Elle était allée se rasseoir sur le divan, le firont dans ses inains, léS lèvres tremblantes, la poitrine gonilée, et ils étaient redevenus tous silencieux. Sosthène se rongeait les ongles avec dépit, DesrÔnis s'était remis à arpenter nerveusement son cabinet, la tête basse, les bras croisés, lé dos courbé, comme un homiDDie qui pié*

TANTE AUBÉLIE. 9SB

tlae rt^euaement les débris de ses lllusioDs. Las derniers rayons du Gouchant, qui pénétraieot à travers les fenêtres à petits carreaux, éclairaient d'une lueur hiélaDcolique l'écroulement des rêves de la famille DesrAQls, et, dans un flot de lumière rose, la grande photographie de Fanny semblait contempler d'un regard compatissant les déboires de « l'époux inconsolable i. Tout à coup dans la morne tranquillité de la maison, le felhle tintement de la sonnette de la porte d'entrée monta du fond du couloir et fit tresBaillir les trois DesWlnla. Il y eut UD nouvel intervalle de silence, puis la porte du cabinet s'ouvrit toute grande et Victoire annonça d'une voix fiffarée :

— Messieurs Bolsseller]

Amable s'arrôta net au milieu de sa promenade et resta figé en fbce de la porte; Sosthène se dressa sur ses e^ts comme un jeune coq en colère, et Camille releva précipilamment la tête, montrant en pleine lumière sa figure pâlie et ses grands yeux bleus humides. Pen- ' dant ce temps, les deux Boisselier s'avançaient : ■— le docteur boutonné jusqu'au menton, l'air majestueux et la main droite passée dans sa redingote au revers enrubanné; — Marcel très ému, et se dissimulant timidement derrière son père.

— Bonjour, messieurs, dit BolBselief; mademoiselle, je vous présente mes devoirs...

Personne ne bougeait, il toussa pour s'éci yoix et poursuivit :

r— Dosrônls, notre visile tardive doit vous sur

— En effet, grogna Amable, je ne m'expliq -^ Un moment I reprit le père de Marcel, en

pant la parole, tout vous sera expliqué... De déplorables malentendus ont jeté la discorde entre nous, je l'ai profondément regretté et ce n*est pas pour réveiller des souvenirs pénibles que je suis venu ici... Le pasBé est le passé... Mais si l'on oublie aisément les dissentiments politiques, on n'efface pas la mémoire des années heureuses de l'enfance et de la jeunesse...' Permettez-moi d'invoquer les droits primordiaux et imprescriptibles de l'amitié pour vous soumettre une proposition de conciliation et de paix...

Desrônis ébaucha tout d'abord un majestueux geste d'indignation et de dénégation, puis, je ne sais quelle réflexion survenant, ce geste s'arrondit, s'adoucit et èe transforma finalement en un mouvement résigné de la main, qui voulait dire : « Puisque vous voici, parlez, je consens à vous écouter. » — Ce fut ainsi du moins que Boisselier l'interpréta, car il continua avec le même accent solennel et emphatique :

— Mon fils a commis envers vous, dans la personne de votre demoiselle, une offense grave dont j'ai moimême ressenti douloureusement le contre-coup... Peutêtre, dans les circonstances présentes, des gens à l'esprit étroit et pusillanime, auraient-ils jugé à propos de se tenir sur la réserve ; mais mon caractère me met, je le suppose, à l'abri de tout soupçon fâcheux, et les questions d'intérêt n'ont pas de place dans la balance où je pèse mes devoirs 1 . .. (Il avait trouvé la phrase belle et il la servait de nouveau avec pompe à Desrônis...) Marcel a compromis étourdiment M"® Camille, quand elle était dans une position de fortune à peu près aussi modeste que la nôtre, le devoir ordonne à mon fils de

TANTE AUBÉLIE. S4t

vous^tffrir une réparation, sans se préoccuper des événements qui ont pu surgir...

' En entendant cette fin de phrase entortillée, Despônis

eut un sursaut intérieur : « Ah ! ça, pensa-t-il, ta croit-it donc encore millionnaire ou joue-l-il la comédie? » H

I était sur le point d'interrompre la pompeuse harangue dason rival, quand une maligne et vindicative pensée

[ lui traversa le cerveau comme un éclair; il se mordit la langue et se tint coi, tandis que Soslhène regardait

\ avec des yeux écarquillés le père Uoisselier qui continuait son allocution d'un ton de prédicateur.

( — Je viens donc, nous venons tous deux vous dire :

I Desrônis, oublions nos discordes d'un jour, jetons nos

! rancunes dans la tombe à peine Termce de la vénérable et regrettée Aurélie Montéclair, faites-nous l'honneur d'accorder la main de votre fille à mon fils qui l'aime passionnément — et, je me permets d'ajouter sans crainte d'être démenti, — qui est également aimé d'elle., .

I Amable Desrônis se tourna d'un air bon apôtre vers

sa fille et de sa voix la plus douce :

i — Est-ce vrai, Camille? demanda-t-il.

j — Ah ! père, tu le sais bien, pourquoi me le de-

' mander? murmura-t-elle en devenant ai '

j qu'elle était pâle tout à l'heure.

I — Camille, s'écria Marcel en s'élançant ve

' fille et en lui prenant les mains, cette fois, ri

I séparera plusl...

' Elle s'était levée ; ils restaient l'un en face

, balbutiant, rougissant et oubliant presque étreinte attendrie la présence des deux doc Sostbène.

34i TANTE AURtLiB.

*- Touobaal spectacle 1 B*exclaina BoiaaelieF /l'i^ne voix mouillée, en se caressant complaisamment la bapbe^ touchant spectacle et bien fait pour réjouir le cœur des pères!...

Desrônis jetait à son tour un coup d'œll oblique vers le groupe des deux jeuiies gens, et un sourire énigmatique s'accentuait au coin de ses lèvres, tandis quMl reportait vers Boisselier ses regards où rayonnait une ironique lueur de satisfaction ...

— Boisselier, commença-t*il lentement et en savoa^ rant sa vengeance par petites bouchées, je vous saî« gré de votre démarche... Je vous avouerai sincèrement que je ne Tattendais plus, mais elle vous ftiii honneur.:. Je pense, comme vous, que I& où il y a une question de devoir^ il ne peut exister aucune question d*intérêt. D'ailleurs^ qu'est-ce que la fortune? une divinité caprl^ cleuse : aujourd'hui sa roue nous élève au pinacle et demain elle nous jette à terre. ..

— Juste, très juste, mon cher Desrônis!... acquiesça Boisselier avec un philosophique hochement de tête.

— De quel poids, reprit Araable, poursuivant son homélie, de quel poids peuvent peser de prosaïques questions d'argent en regard de l'affection de deux éœups comme ceux de nos chers enfants 9. . .

-*- Aux yeux de l'honnête homme, Targent n'est pas plus que de la paille ! répondit sentencieusement l'ad* joint au maire de Villotte.

— Oui, reprit Amable en se pourléchant en son pardedans, que lafortuue nous élève ou noud abaisse, nouâ devons subir ses hauts et ses bas avec la même mlae souriante; l'important est que netre cœur soit riche

TANTE AURËLIE. 34S

d'amour, et notpe esprit, élevé au-dessus dès Intérêts vulgaires... Je suis heureux de voir que vous penses comme moi, sur oe point, puisque vous n*ave2 pas hé* site à faire passer le bonheur de nos enfants avant toute autre considération.

-«- Je n*ai pas hésité une seconde I affirma Boisselier àveo magnanimité, J'ai dit à Marcel : « Que Camille possède les millions de tante Aurélia ou qu'elle n'ait que ses beaux yeux, l'honneur t'ordonne de demander sa main à Desrônis... Fais ce que dois I »

— Hélas I soupira Araable, c'est cette dernière hypothèse qui est vraie : Camille n'aura que ses beaux yeux.

-^Platt-il? demanda Boisselier qui crut avoir mal entendu.

-^ En fait d'héritage, Camille ne recueillera que sa moitié dans le patrimoine de sa mère.

— Pardon, objecta le père de Marcel en se rembrunissant, et les millions de tante Aurélie, à qui donc ironWls?

~ — Ils retourneront à l'État, malheureusement pour nousj... M^^<»Montéclair est décédée intestat, ou du moins elle n'a laissé qu'un testament informe et sans valeur. — Ne le saviez-vous pas ? ajouta Desrônis avec un per* ftde sourire.

--<^ Et où diantre l'aurais-je appris? grommela son interlocuteur devenu blême, qui me l'aurait dit?

— Mais, votre fils... Il était présent aux constatations du j^ige de paix.

— Tu étais làl s'écria Boisselier en interpellant Marcel ayee uiie rage concentrée,

— Oui, père I répliqua tranquillement le jeune homme

en gardant toujours dans sa main la main de Camille ; mais j'ai jugé inutile de te parler de cela, ne ras4u pas répété encore tout à l'heure? Que Camille fût riche ou pauvre, Thonneur m'ordonnait de la demander à M. Des^ rônis... J'ai fait ce que je devais.

Boisselier resta quinaud. Il était pris dans ses propres filets, et si bien pris qu'il n'y avait plus moyen de se dédire. Un moment 11 se mordit silencieusement les lèvres et tortilla machinalement sa barbe, puis après avoir lancé un regard furieux à son fils, il choisit le bon parti : celui de la résignation.

— Et tu as bien fait, s'exclama-t-il d'un ton funèbre — Il ouvrit paternellement ses bras, et serrant avec oslentalion les' deux jeunes gens sur son cœur, il déposa un rapide baiser sur le front de Camille. Puis il se tourna vers Amable, et lui tendant la main avec un geste, théâtral : — Soyons amis, Desrônis!... déclama-t-il, sacrifions nos rancunes sur l'autel du devoir paternel I...

— A la bonne heure, songeait railleusement Sosthène en contemplant cette petite scène où, seul, il ne faisait pas sa partie, ça finit comme dans les comédies, tout le monde s'embrasse et tout le monde est content... Quand je dis content, c'est une manière de parler, car les deux vieux rient jaune et ne sont pas plus gais que moi!... Bah I je vais pousser ma pomte du côté de Fernande Herbillon!..

Le mariage de Marcel et de Camille eut lieu dans le mois qui suivit. Peu de temps après, Desrônis excité par Boisselier et armé du testament inachevé, menaça

d*uQ nouveau procès FÉtat qui s'était mis en mesure d'appréhender la succession en déshérence de M"' Montéclair. Le Domaine, afin de prévenir une nouvelle instance, se montra conciliant et abandonna à titre de transaction 150,000 francs à chacun des enlanls Desronis. Il fit même grandement les choses et, après avoir été envoyé en possession des millions de la tante Aurélie, il consentit à l'érection d'un monument funèbre au plus bel endroit du cimetière de Villotte. Le tombeau en marbre noir et en granit vert, a la forme d'un sarcophage antique sur lequel se penchent deux statues allégoriques : la Justice et l'Administration, supportant dans leurs mains unies un médaillon représentant le profil de la défunte; au-dessous, sur la face principale du tombeau, on lit cette inscription rédigée par Boisselier :

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