Tante Aurélie
Aux sons lugubrement rythmés de toutes les cloches des églises de Villotte, le cortège sortait de la maisoa mortuaire et se répandait dans la rue : — d'abord un clergé nombreux, avec les hautes croix d'argent dressées en avant de chaque paroisse et scintillant vivement au soleil de mai; puis les cinquante enfants de l'hospice cheminant sur deux files, chacun un cierge à la main; les plus petits trébuchant dans leur soutane noire trop longue, les aînés entourant le corbillard empanaché, dont quatre dames en grand deuil tenaient les cordons et derrière lei|uel marchaient les sœurs de Saint-Charles, baissant dévotement leurs amples coiffes blanches vers leurs doigts occupés à égrener un chapelet. Les deux servantes qui avaient soigné la défunte suivaient immédiatement, le mouchoir sur les yeux et jouant bruyamment le rùle des pleureuses antiques. A distance convenable, soutenu par son ami et confrère le docteur Boisselier, apparaissait le mari, Amable Desrùnis,
médecin en chef de l'hôpital et du bureau de bienfaisance, inspecteur des pharmacies du département et chevalier de l'ordre de Saint-Sylvestre. Cravaté de blanc, irréprochable de tenue, il semblait écrasé par son chagrin. Sa Icte nue et ballante s'affaissait douloureusement tantôt sur une épaule et tantôt sur l'autre ; des sanglots soulevaient sa poitrine et secouaient son dos sous l'habit noir ; des plaintes inachevées entr'ouvraient par moment ses lè\:es crispées, comme s'il eût parlé en rêve. Les curieux qui regardaient le convoi à l'abri de leurs persicnnes entre-bâillées, ne pouvaiciit s'empêcher de murmurer : « Le pauvre garçon, son affliction est navrante! » La pensée que cet homme, qui sanglotait comme un simple mortel, était le médecin le plus occupé et le plus considéré de Villotte, ajoutait \ l'intensité de l'impression produite par cette douleur iolemmont expansive. — A la suite du veuf, et comme pour accroître encore cette pénible impression, marcliaient, escortés par un parent, les jeunes enfants de la défunte : Soslhène et Camille, noyés de larmes tous deux. Eulln derrière, en masses profondes, tenant toute la lar- };eur de la chaussée, se succédaient les amis de la lamille, les fonctionnaires de la localité, les clients du dni'leur; puis, tout .au bout, fermant la marche, le groupe noir des dames en deuil.
En cheminant à pas comptés, les assistants échangeaient des propos de circonstance :
— C'est le grand convoi?
— Oui, les trois paroisses y sont... L'enterrement vioûtfra gros.
— Desrônis a toujours aimé la pompe; m'est avis
qu'il y a un peu d'ostentation dans tout cet étalage.
— Mais non, je vous assure, le docteur adorait sa femme.
— La pauvre dame a été vite enlevée 1
— Une péritonite... C'a été foudroyant.
— Quel âge avait-elle au juste?... Trente-cinq ans?
— Non, trente-quatre... Six ans de moins que Desrônis.
— Le pis c'est qu'elle laisse deux jeunes enfants.
— Oui, une petite fille de douze ans et un garçon qui en a quatorze...
— Une lourde charge pour un homme que ses occupations appellent constamment hors' de chez lui.
— Bah! il se remariera.
— Allons donc, il n'y songe guère!... Regardez-le... Il fait peine à voir.
La tête du convoi entrait déjà dans l'église des Augustins, que le reste du cortège défilait encore le long de la rue des Tanneurs. Desrônis avait pris place dans le premier banc près de la grille du chœur, et les deux enfants se tenaient dehout à côté de lui. Peu à peu, les invités pénétraient dans la nefet se rangeaient : les hommes à droite, les femmes à gauch\ puis des pas lourds résonnaient et le cercueil, soutenu par quatre vi^^oureux porteurs, était amené lentement vers un catafalque où on ledv'posait sous un grand poêle noir, traversé d'une croix blanche, entre deux rang('es de cierges allumés. Alors, remontant dans le chœur, les chantres entonnaient en faux-bourdon la première phrase de V introït : « Requiem ceternam dona eis. Domine, et luxperpe^ tua luceat eis. » Les larmes du père et des enfants
redoublèrent et le docteur s'alîaissa sur son prie-Dieu, la tête dans les mains.
Tout ce qui l'entourait exaltait sa douleur et lui faisait sentir plus amèrement la cruauté du coup qui le Irappail, le vide que la dclunte laissait derrière elle, la solitude morfondante qu'il allait trouver en rentrant au lo{jçis. — C'était dans cette même église qu'il s'était marié quinze ans auparavant. Au delà du catafalque noir et blanc, à travers la lueur fumeuse des cierges funèbres, il se revoyait conduisant dans le chœur sa jeune épouse, la jolie Fanny deLisle toute blanche dans sa robe de" moire et son voile de tulle frissonnant. L'autel était décoré de plantes vertes, et derrière le couple montait doucement l'odeur des bouquets des quatre demoiselles d'honneur assises à côlé des quatre amis du marié. Ce même docteur Boisselier qui l'assistait à celte heure, avait été l'un de ses témoins, et ces quatre dames en deuil agenouillées à chaque coin du cénotaphe étaient justement les demoiselles d'honneur d'autrefois. Pourquoi l'une d'elles n'avait-elle pas été emportée de préférence à Fanny ? Ce choix brutal et aveugle fait par la mort irritait le docteur comme une injustice. — Elle était si nécessaire à la maison qu'elle emplissait de sa gaieté et qu'elle dirigeait avec tant d'activité et de bonne humeur! On eut dit qu'elle n'avait (|u'à regarder les choses pour les mettre on ordre. Les enfants l'adoraient et elle savait se faire obéir rien qu'en levant le doigt. Maintenant qu'allaienl-ils devenir sans elle?... Tandis qu'il se plongeait dans le souvenir de ses bonheurs conjugaux, désormais ruinés, la phrase du Dles irœ alternait avec les mugis-
sements du grand orgue ; les enfants de chœur chantaient :
Quid sum, miser ^ tune dictwus ?
Quem patronum rogaturus, Cum vix justus sit securusf
Elles sanglots de Desrônis redoublaient. A roffertoire, le curé assisté d'un entant de chœur portant un plat de métal, vint à la grille du maître-autel, avec sa patène d'argent. Il est d'usage à Villotte que tous ceux qui assistent à un enterrement aillent processionnellement à l'offrande. Ils déposent une pièce de monnaie dans le plateau de l'acolyte; le prêtre leur fait baiser la patène, et ils retournent à leur place dans le même ordre. Desrônis se leva avec ses enfants et se soumit le premier au cérémonial, puis il revint à son banc et, debout à côté de Boisselier, il assista au défilé, tandis que l'orgue envoyait sous la voûte de la nef de graves et lentes modulations. La cérémonie dura longtemps et, à travers son chagrin, Desrônis ne put réprimer un sentiment de vaniteuse satisfaction en constatant que toute la ville était là. A mesure qu'un personnage d'importance passait devant lui, il y avait comme une éclaircie sur ses traits désolés , et ses yeux se mouillaient doucement. A la fin il n'y put tenir et se penchant vers Boisselier qu'il poussa du coude: — Le préfet et, le président du tribunal sont venus! soupira-t-il d'une voix émue. A quoi lé confrère Boisselier répondit par un pli dédaigneux des lèvres, où l'on pouvait lire une jalouse affectation, d'indifférence.
Pendant cette procession qui n'en finissait plus, leb
t TANTE AURÉLIE.
figures des deux confrères étaient curieuses à observer. De taille moyenne, bien pris dans ses vêtements noirs taillés à la dernière mode, Amable Desrûnis était le modèle du provincial éléfîant et correct. Sa physionomie ouverte n'avait rien de la solennité ni de la sévérité qu'affectent généralement les membres du corps médical. Au premier aspect, sa moustache finement épointéc, ses cheveux chûtains coupés en brosse lui donnaient l'air d'un officier en civil plutôt que d'un médecin. Ses yeux bleus saillants, son nez proéminent et son front découvert, un peu fuyant, dénotaient une intelligence ordinaire, douée de plus d'imagination que de réflexion; son teint coloré, ses lèvres charnues et son menton grassouillet indiquaient un tempérament sanguin et inflammable. A la façon dont il portait sa tête et dont il bombait sa poitrine, même au plus fort de celle crise douloureuse; à la secrète salisfaction qui gonflaif ses narines à mesure que lesnotabililés de Villotte se présentaient à l'offrande, on devinait un homme content de lui et fier des marques de considération qu'on lui prodiguait. — Boisselier, au contraire, avec sa redingote noire démodée, ses gants de filoselle, sa barbe d'un blond roux mal taillée, son profil ingrat et chagrin, offrait le type du médecin de campagne, dé- ■iaigiieux des élégances mondaines. Son front haut et carré, ses yeux gris au regard perçant, ses lèvres minces et sardoni(}ues ne laissaient pas de doute sur la vivacité de son intelligence, mais l'ensemble de l'individu avait l'aspecl rogne et pédantesque d'un pion mécontent de son sort. L'interminable dclilé de l'offrande semblait l'agacer; ses doigts courts tortillaient
impatiemment l'un de ses gants, et tandis que son compafïnon trouvait dans cet empressement du public un allégement à sa peine, les regards aigres du médecin campagnard, jetés à droite et à gauche, semblaient prendre en pitié cet élalage des comédies et des vanités liumaines.
La triste cérémonie prit fin cependant. Après l'absoute, les porteurs retirèrent la bière du catafalque pour la replacer sur le corbillard. En voyant manier rudement par les quatre croque-morts le cercueil où reposait le corps délicat et tant aimé de sa Fanny, M, Desrùniseut un geste de protestation; les sanglots lui remontèrent aux lèvres, et les enfants, à la vue des larmes de leur père, se mirent de nouveau à pleurer bruyamment. Boisselier entraîna son ami; on sortit de l'église et le cortège se reforma lentement dans la rue.
La distance est longue de l'église au cimetière, qui est situé en pleine campagne, au bas du versant de vignes faisant face à la ville haute. Pendant le trajet, la douleur de Desrônis eut le temps de s'évaporer un peu au grand soleil ; il y eut une accalmie; après un long, silence, il crut convenable d'adresser la parole à son compagnon :
— ■ Mon vieux Boisselier, dit-il, je t'impose une rude corvée !
. — iMon cher, reprit l'autre d'un ton sentencieux, l'amitié a des droits imprescriptibles... Je fais pour toi ce (|ue tu ferais pour moi, le cas échéant.
— Je souhaite qu'ijne pareille épreuve te soit épartraéel
10 TAxNTE AUUÉLIE.
— Nous y passerons tous, répondit philosophiquement Boissolier.
— Mes pauvres enfants! soupira Desrônis en tournant la tête vers Sosthène et Camille qui le suivaient, leur mère leur était si indispensable!... Que vonl-iK devenir quand je serai hors du logis?
— Envoie-les à Kenesson, chez leurs grands parents... L'air de la campagne les fortifiera, et je te promets de les faire travailler avec mon gamin.
— Me séparer d'eux! s'écria Desrônis navré, jamais !
— C'est du sentimentalisme! répliqua le médecin de Renesson en haussant les épaules.
On entrait au cimetière ; le corbillard roulait lentement et ses roues faisaient crier le sable de l'allée tournante. Quand on arriva près de la fosse où allait disparaître le cercueil de Fanny, les sanglots secouèrent de nouveau la poitrine de Desrônis. Tandis que le prêtre psalmodiait les dernières prières, il regardait alternativement la bière déjà inclinée vers le trou noir, et les massifs en fleur du cimetière. Il s'indignait de ce que le soleil brillait, et de ce que les roses s'épanouissaient à l'heure où la mort lui prenait sa femme. Quand le cercueil eut glissé dans la fosse en rabotant sourdement les parois et qu'on eut retiré les cordes, la cérémonie pénible de la dernièi'e aspersion commença. Desrônis tenait à la main l'aspersoir et agitait désespérément les bras, en murmurant d'incohérentes paroles d'adieu. Boissclier, choqué de cette douleur trop expansive, tentait de vains elîorts pour arracher son camarade du bord de la fosse.
.\lors une vieille dame maigre, élancée et très alerte
TAiNTE ALUELIL. m
malpjrc son âge, se détacha du groupe des femmes en deuil et s'em parant avec vivacité du bras du veuf, elle l'entraîna dans une allée voisine, après avoir fait signe à Boisselier d'emmener les deux enfants.
— Allons, Desrùnis, dit-elle d'un ton décidé et affec- I lieux tout ensemble, yn p°i' de courage et de raison!.. A quoi bon te donner en spectacle?... Viens!... Ily aune voilure à la porte du cimetière pour toi et tes enfants, et je vais vous ramener cli z vous... Docteur Boisselier, donnez la niv'iiii aux petits, et en route I...
Dans le salon encore en (l(5sor(1pft 5 la suite de la lun^ bre cérémonie de la veille, Amabie Desrônis, la vieille dume et les deux enfants causaient à mi-voix, comme on parle dans les églises ou près d'un mourant. Bien que la défunte ne fût plus au logis, il semblait que son départ était trop récent pour qu'on ostit l'iever la voix dans la maison que son cercueil venait de quitter. Les Persiennes, à peine entre-bâillées, ne laissaient passer (|u'un jour assourdi. Sosthène et Camille se tenaient sur leur chaise dans la pose ennuyée et inquiète d'enfants peu habitues à supporter longtemps une attitude douloureuse ou immobile. Enfin, las de la cuiilrainlo qu'ils s'imposaient, ils quittèrent leur siège, et se glissant dans l'embrasure de la fenêtre, ils se mirent à regarder le va-et-vienf de la rue der''iè'''* 'e? ri(le.aux i>itiiiv'.'ï irtniiir<(':ii. l'esr'i.'iii ù\ sa Virme amie resiereul acUis en tète-à-lêtesur le canapé.
— Aurélie, disait le docteur, c'est peine inutile!... Je
Tante aurélie. u
ne pourrai jamais m'y habituer... Quand je songe qu'il y a quatre jours nous nous parlions encore... Et puis plus rien, plus rien!... Non, il me semble que c'est un cauchemar.
— Je conviens, répliquait Aurélie, que le ciel i' envoyé une rude croix. La pauvre Fanny était tr jeune pour mourir e^ le bon Dieu aurait dû plutôt prendre une vieille bique comme moi...
A quoi M. Desrônis, emporté par sa douleur, répondit par un geste qui pouvait passer pour un acquiescenent.
— Mais, s'empressa de reprendre Aurélie, ce n'est pas à nous à juger la Providence; nous n'avons qu'une
hose à faire: suivre droit noire chemin jusqu'au bout. Aurélie était une grande personne maigre, osseuse, ayant la poitrine plate et une longue figure encadrée dans des anglaises d'un blanc jauni. Ce qui frappait surtout dans cctlf figure, c'étaient de beaux yeux limpides, couleur noisette, une bouche très large et un front étroit et busqué, coupé à la racine du nez pai i^iix plis verticaux qui indiquaient l'elTort d'une volonté -piniâlre et réfléchie. Sa toilette, comme sa coiffure, avai' uu caractère singulièrement suranné ; ses manches ù uigot, son corsage croisé et fixé à la taille par une ceinture .ornée d'une haute boucle d'acier, rappelaient les modes de 1832. Vingt-cinq ans s'étaient passés depuis l^rs, maisAurélié en était restée aux façons de peiisei l do se vêtir de ces lointaines années. Sa coquelleric 'i ses opinions s'étaient arrêtées à cette date, et : avaient plus fait depuis un pas en avant. Bien que aexagénaire, elle avait conservé une vivacité toute ju-
f4 TANTE AURÉLIE.
véaile,el, tandis qu'elle essayait de calmerM.Desrônis, ses doipfl's effiles et agiles allaient et venaient le long de ses genoux comme sur le clavier d'un piano. Le doctour la regardait d'un air abattu et secouait mélancoliquement la tête.
— Je ne pourrai jamais prendre le dessus, soupirat-il; jo ne suis plus bon à rien et le désespoir me casse bras el jambes. '
— Il ne faut jamais désespérer, répliquait Aurélie; où eu serais-je donc, moi, si j'avais jeté le manche après la cognée au début de mon procès?... El pourtant j'étais fille et seule au monde... Un homme doit montrer plus de caractère; songe à les enfants, à ta clientèle, à ton avenir dans un pays où tu es très apprécié.
Ces derniers mots semblèrent redonner du ton au désolé docteur :
— Oui, dit-il en se ranimant, on m'aime bien ici!.. J'ai été profondément touché de la sympathie et de la considération dont toute la ville m'a donné la preuve hier... Le préfet lui-môme était à la messe... Vous l'avez vu?
— Nenni; mais, ajouta Aurélie avec une légère pointe ironique, je m'en rapporte à loi!... Si tu veux que la considération de tout ce monde-là ne l'abandonne pas, tâche de ne pas te laisser abattre par ton chagrin.
— Ah 1 tante Aurélie, murmura Desrônis avec de nouveaux sanglots dans la gorge, je suis bien à plaindre, allez !
— Assurément lu es à plaindre, répliqua-l-elle en haussant les épaules, mais je plains encore plus tes
enfants... Toi, mon garçon, tu feras comme tous les hommes, tu te consoleras...
— Jamais ! protesta-l-il en prenant sa tête dans ses mains.
— Tandis que tes mioches, continua Aurélie en multipliant des arpèges imaginaires sur ses genoux, se ressentiront toujours de la perte de leur mère... D'abord, que vas-tu faire d'eux?
— Je suis décide à les conserver près de moi.
— Et quand tu visiteras tes malades, tu laisseras Camille et Sostliène à la garde des domestiques?... Jolie éducation 1... Il serait préférable de les mettre en pension.
— Je ne peux pas ! s'exclama-t-il, j'ai besoin d'euxje ne peux pas supporter l'isolement.
— Il faut aimer ses enfants pour eux et non pour soi... Si le régime de la pension te répugne, envoie-les au moins pour quelques mois chez leurs grands parents de Uenesson... Vivre en compagnie d'un homme qui pleure toutes les larmes de ses yeux, ça n'est ni gai ni sain pour ce petit monde... Je t'aurais oITert moi-même de m'occuper d'eux, si je n'avais mon procès qui me prend tout mon temps.
— Où en est-il, votre procès? demanda distraitement M. Desrônis.
— Oh 1 ça marche, reprit Aurélie dont les yeux s'animèrent; le tribunal nous a renvoyés devant le juge de paix pour procéder au bofna^'e,mais l'État a interjeté appel, et je suis en train de rédiger un nouveau mémoire pour mon avoué... Us auront beau me mettre desbâlons dans les roues, je tiendrai bon jusqu'au bout! ajouta la
vieille fille en se levant... Est-ce que tes beaux-parents sont encore à Villolte?
— Ils sont repartis pour Renesson après la cérémonie.
— N'importe 1 songea ce que je t'ai dit... Fi, en attendant, je vais emmener les enfants chez moi jusqu'à ce soir... Mes mignons, poursuivit-elle en s'adressant au frère et à la sœur, voulez-vous venir voir mon jardin?
— Oui, oui, tante Auréliel s'écrièrent les deux enfants, heureux d'échapper à la morne tristesse de la maison en deuil.
— Eh bien, chajjeatUez-'^OM^ et embrassez votre père, nous partons.
Ils furent prêts en un clin d'œilet cinq minutes plus tard, ils s'acheminaient tous trois, par la côte de l'Horloge, vers le logis de M"»Aurélie.
Tante Aurclie — on n'avait jamais bien su poiiniuoi on l'appelait « tante, » car elle n'était unie aux Dcsrônis par aucun lien de parenté — an le Aurélie habitait, à l'entrée de la ville haute, un modeste appartement au premier étage d'une vieille maison hàlie à l'angle de la côte Phulpia. Ses fenêtres ouvertes sur un large balcon dominaient les jardins de la ville haute, le faubourg de Véel et les vignes de Corotle. — C'était une vue assez bornée, mais d'un charme tout intime. Au fond, les deux collines se rejoignaient dans un fouillis de glands arbres. Sur le versant de droite s'étageaient irrégulièrement les l'arades postérieures des maisons de la grand'rue, avec leurs jardins en terrasse ; les toitures aiguës, les tourelles tronquées, les galeries à arcades,
les pavillons peints en jaune, se détachaient vivement de la verdure des massifs; çà et là, quelques sapins solitaires dépassaient la ligne des toitures et se profilaient légèrement sur le ciel. Tout en bas, fumait et bruissait le faubourg de Véel, plein de métiers de tisserands; puis le versant de gauche avec ses vergers plantés de noyers et de cerisiers remontait brusquement, étalant les molles ondulations des vignobles, dont la verdure tendre fermait étroitement l'horizon. — Dans le verger placé immédiatement au-dessous des fenêtres de tante Aurélie, des pommiers et des cytises poussaient vers lebalconleurs branches supérieures; des chèvrefeuilles et des capucines, plantés par la vieille fille dans des caisses de bois, enroulaient leurs tiges flexibles aux ramures des arbres, et masquaient presque entièrement la balustrade de fer, de sorte qu'une fois hors des fenêtres, on pouvait se croire dans une tonnelle. C'était ce que la tante appelait « son jardin », et pour ajouter encore à l'illusion, un merle, placé dans une cage d'osier, dissimulée en plein feuillage, y sifflait comme au fond d'un bois.
La principale pièce occupée par M"® Aurélie donnait sur ce balcon. Vaste et haute de plafond, elle servait à ' I fois de chambre à coucher et de cabinet de travail, v côté d'un lit Louis XVÏ, peint en blanc et tendu de vieille cretonne, montait un casier garni de cartons verts omme dans un bureau. Le marbre du secrétaire, celui le la commode, de même que la surface d'une table ie salle à manger disparaissaient sous les dossiers, les liasses de procédure et les cahiers de musique entassés pêle-mêle. Dans un angle, à côté d'un
clavecin hors d'usage, également encombré de paperasses, se dressait une harpe à la monture dorée et entretenue avec le plus grand soin. A une époque lointaine où le piano n'était pas en vogue, M"^ Aurélie avait été professeur de harpe; et maintenant encore, elle tirait une partielle ses très modiques revenus de leçons de solfège et de piano qu'elle donnait dans les couvents et les pensions de la ville. Depuis trois générations, toutes les dames et demoiselles de Villotte avaient été élèves de la tante. Sa harpe et son procès formaient les deux grandes occupations de sa vie; ou plutôt son procès était le fond de son existence, sa harpe n'en était que la distraction.
— A présent, dit-elle quand elle eut introduit Sosthène et Camille dans son sanctuaire, à présent, mes mignons, allez sur le balcon et amusez- vous gentiment, tandis que je vais me mettre à mes écritures... A quatre heures je vous donnerai votre goûter.
Elle avait plié son châle et l'enfermait avec son chapeau dans une armoire; pendant ce temps, Soslhène s'était emparé d'un volume de Uob-Roy et, assis en pleine verdure sur un tabouret, la tète dans ses mains, et les jambes étendues, il s'était transporté en Ecosse, en compagnie des jeunes Obaldistone et de Diana Vernon. Camille, accoudée à la balustrade, suivait rêveusement le vol circulaire et capricieux des hirondelles ou la fuite de? nuages blancs dans le ciel de mai. Le silence de l'après-midi n'était interrompu que par le tic tac lointain des métiers de tisserands, le sifflet du merle, le sourd bourdonnement des abeilles dans les chèvrefeuilles, et un bruit sec de paperasses feuilletées-
M"" Aurélie dépouillait les pièces de cette volumineuse procédure, où, à proprement parler, se déroulaient toutes les phases de sa vie, depuis l'extrême jeunesse jusqu'à la caducité.
Isaure-Héloïse- Aurélie Montéclair, née en 1791, étal! la fille d'un général de la première République. Comme beaucoup d'enfants de la Lorraine (cette province essentiellement militaire), son père, compagnon d'armes des Oudinot, des Gérard et des Excelmans, s'était enrôlé à dix-huit ans. Grâce à sa bravoure ainsi (ju'aux circonstances, il était parvenu à un grade supérieur. En 1793, ayant été envoyé à l'armée de l'ouest, comme général de brigade, sous les ordres de Hoche, il avait connu, à Avranches, un certain Blanchard deSavergnc, concessionnaire de deux mille hectares de grèves dans Sa baie du Monl-Saint-Michel. Ce dernier, désirant se orocurer des protecteurs assez influents pour arrêter les usurpations des populations riveraines, avait imaginé d'intéresser le général à sa cause en lui abandonnant une part de la concession. Par acte en forme, daté du 11 thermidor an IV, il céda à Montéclair la propriété de huit cents arpents de grèves à prendre entre Beauvoir e*.Moidrey. Après la pacification de la Vendée, le général suivit Hoche à l'armée de Sambre-et-Meiise, et la rapidité foudroyante avec laquelle se succédèrent les événements politiques lui fit négliger cette aubaine (jui l'avait rendu propriétaire de terrains considérables en pays avranchin. Ce ne fut qu'en 1802 qu'il songea à faire ratifier par Napoléon la concession de Blanchard de Savergne. .Mais alors, il se heurta à des obstacles imprévus. Le Domaine prétendit que les grèves concé-
to TANTE AURÉLIE.
dées étaient inaliénables et s'opposa à la ratification de la concession. Le conseil d'État ordonna une enquête et l'affaire était en instruction, quand les événements de 1815 changèrent la forme du gouvernement.
Dès 1814, le général iMontéclair s'était rallié aux Bourbons; le nouveau souverain voulut l'en récompenser en se montrant favorable à ses prétentions et, en 1817, une ordonnance, tout en annulant la concession indûment faite à Blanchard de Savergne, décida que li' Domaine renoncerait à revendiquer les terrains ali('nés de bonne foi par le concessionnaire. Los choses en étaient iù, (juand, en 1821, le général mourut, laissant pour uni(]uc héritage à sa fille, alors figée de trente ans, ses droits litigieux dans les grèves deMoidrey.
Pendant toute son enfance et sa première jeunesse, Aurélie Montéclair avait été bercée avec l'histoire de ces fameuses grèves qui valaient des millions. Dans les dernières années de sa vie, le général, mis en retrait d'emploi, n'avait d'autre sujet de conversation que les péripéties de son procès avec le Domaine. 11 subordonnait tout à l'issue de cette interminable instance, et c'était ainsi qu'Aurélie avait vu, les unes après les autres s'évanouir ses espérances de mariage. — « Sois tranquille, fillette, disait le général en manière de consolation, dès que mon procès sera gagné, nous achôt-erons une propriété à Villotte et tu ne manqueras pas d'amoureux; les plus huppés se disputeront ta main, car tu seras archimillionnaire. » — Aurélie avait fini par partager les convictions paternelles. Elle croyait comme article de foi à ses droits sur les grèves et à la conclusion favorable de l'instance engagée. Après avoir
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occupé les veillées du général, ce procès épique dévorait la jeunesse de sa fille. Elle avait tourné toute la chaleur de son cœur et toutes les forces de son esprit vers l'élude du volumineux dossier de la procédure. C'était le roman de ses belles années. Après la mortdu général, elle se consola avec l'idée de continuer la lutte et d'exécuter de point en point le testament paternel. Seulement elle était pauvre, n'ayant d'autre patrimoine qu'une modeste pension servie par le ministère de la guerre. Or les procès coûtent gros, surtout quand il s'agit de batailler contre l'État. L'instance administrative et judiciaire avait déjà absorbé toutes les économies du général. Aurélie, bien que son imaginatioa s'envoIàt parfois au pays des chimères, était une fille sensée et énergique. Elle se dit qu'avant de recommencer le combat, il fallait amasser de suffisantes munitions; elle eut le courage de renoncer momentanément à la lutte, et, après avoir pris prudemment quelques mesures conservatrices, elle partit pour le pays natalde son père, où elle s'installa dans la vieille maison de la côte Phulpin. Là, pendant douze ans, de 1821 à 1833, elle vécut très à l'écart, réduisant ses dépenses au strict nécessaire et donnant des leçons de harpe et de solfège. Les familles légitimistes de Villotte, auxquelles elle avait été recommandée, lui procuraient des élèves; elle avait, en outre, la clientèle du couvent des'Dominicaines et celle du pensionnat des demoiselles Papillon. Dans TintervaHe de ces douze années, elle économisa sou sur sou, déjeunant d'une tasse de lait et dînant le plus souvent dans les familles de ses élèves. Ellô se faisait avare et rapace pour l'amour de son pro-
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CCS. Au commencement de 1833, elle avait, avec une patience de fourmi, amassé une douzaine de mille francs. Alors elle décida que l'heure était venue de reprendre les hostilités.
Le 23 mai suiva^it, par un double exploit, Isnure- Iléloïse-Aurélie Montéclair assignait devant le tribun;:! do Saint-Lô les héritiers Blanchard de Savergne et le préfet de la Manche « afin d'obtenir la délivrance des grèves concédées à son père, et, en outre, afin de se faire rembourser par qui de droit la somme de trois millions, à titre de dommages-intérêts, pour privation de jouissance depuis l'ordonnance de 1817 ».
Ce fut le prélude de la grande symphonie procédurière que tante Aurélie, du fond de l'obscure petite ville, dirigeait avec la majesté, la conviction et l'entrain d'un chef d'prchestre faisant exécuter sa propre musique, liien n'y manqua. D'abord la fanfare jumelle des dcu\ exploits inlroductifs d'instance réveilla comme un double coup de tonnerre les chefs de bureau du Domaine qui croyaient l'affaire enterrée. — Songez donc, depuis 1821, les dossiers dormaient sous des couches de poussière ; « ils avaient de la barbe, » comme on dit l en style administratif. — Puis vint l'andante des dé- i clinaloires de compétence et des jugements préparatoires, puis les modulations savantes et compliquées d'un jugement de preiiiièrc instance qui, avant de statuer au fond, renvoyait les plaideurs devant l'autorité adminislralive pour procéder à une délimitiition des grèves concédées, — Cela forma la première partie et dura jusqu'en 1835.
En 1836, le Domaine, mécontent de cette dernière
décision et ne voulant pas céder un pouce de ses pn'-tentiuns, fit appel devant la Cuur de Caen qui conlirma le jugement. L'État ne se tint pas pour battu et présenta un recours en cassation. Les bureaux lermenlaient. Jamais alï'aire n'avait donné plus de fil à retordre aux correspondants; rapports au Conseil, lettres au ministre et au préfet, visites au mont Saint-Michel, mémoires, requêtes à la Cour; les employés étaient sur /es dents ; on ne parlait dans les couloirs que de l'instance Monléclair. Les dossiers nw)ntaient en piles mejiaçantes, les frais exposés montaient plus haut encore; iCS avoués se frottaient les mains, cette cause juteuse Jeur mettait l'eau à la bouche. Et tout cela était l'œuvre d'une humble professeur de harpe, perdue dans un trou de petite ville, courant le cachet et soupant d'une tartine de beurre. Cette obscure personnalité imprimait UD mouvement aussi violent qu'inusité aux rouages administratifs, faisait enrager les chefs de bureau et condamnait les expéditionnaires à travailler en dehors des heures réglementaires. Rien ne l'arrêtait, ni les promesses, ni les intimidations, ni les fourrés touffus de la procédure, ni l'imprévu des incidents, ni les lenteurs calculées pour lasser sa patience. Enfin, après une longue et mortelle attente, par arrêt du 4 octobre 1847, la Cour de cassation confirma l'arrêt d'appel ; tante Aurélie respira et courut au mont Saint-Michel pour assister en personne à la délimitation.
Mais alors surgit une nouvelle complication Pendant le cours de cette interminable procédure, les cultivateurs de Moidrey et de Beauvoir avaient trouvé très simple d'usurper les grèves en litige. Quand ils se
virent menaces dans leur longue possession, ils crièrent comme si on les écorchait vifs. Des villages entiers se soulevèrent; la révolution de 1848 éclata sur ces entrefaites et, comme la politique se mêlait à TalTaire, un arrêté préfectoral ordonna qu'aucune parcelle de terrain ne serait remise à la demoiselle Montéclair, tant qu'on n'aurait pas statué sur les oppositions des riverains.
C'était un nouveau combat à soutenir; tante Aurélie ne recula pas. Pourvoi devant le conseil d'État, reprise de l'instance administrartive, recrudescence de mémoires, répliques et dupliques; bref, annulation de l'arrêté Il l'allait battre le fer pendant qu'il était chaud. Aprca rannuiation, requête en expertise signifiée au Domaine, puis demande reconventionnelle du Domaine et assignation d'Aurélie Montéclair devant le tribunal compétent pour se voir condamnée à payer la moitié des frais d'expertise. Tante Aurélie répliqua en demamJant que les experts fussent chargés d'évaluer les fruits indûment perçus par le Domaine depuis 1835. — Ils ne me clùrunt pas le bec! répétait-elle, ils n'auront mon dernier cri qu'avec mon dernier souille. — Après une nouvelle ondée de papier timbré, le jugement fut rendu en 18r36. Il renvoyait les parties devant le juge de paix de Pontorsort, à lin de nomination d'experts, statuait sur les dommages-intérêts et mettait les frais d'expertise à la charge de l'État. Au commencement de 18.j7, le Domaine interjetait de nouveau appel, et c'était pour éclairer la religion de la Cour que tante Aurélie rédigeait vaillamment do copieuses notes explicatives.
Elle n'avait fait qu'une fois le voyage du mont Saint-
TANTE AUIiËLIE. S5
Michel, mais la configuration et le paysage des grèves étaient restûs profondément gravés dans sa mémoire. Penchée sur le grand plan colorié de la baie, elle s'y reconnaissait à merveille. Elle se débrouillait parfaitement parmi les lignes rouges, vertes et bleues, notant au passage les terrains renclos par Blanchard de Savergne et les pâtis usurpés par les gens de Moidrey et de Beauvoir. — Ici on extrayait du sable, la des troupeaux magnifiques paissaient l'herbe salée des pâturages. Les terrains mis en culture avaient maintenant une valeur considérable ; rien que les fruits indûment perçus par l'Etat depuis 1833 pouvaient être évalués à plusieurs millions. En outre, depuis cette époque, le prix de la terre avait triplé. — Aurélie songeait qu'elle serait riche, cinq ou six fois millionnaire. Elle pourrait faire des heureux. Elle avait toujours affectionné la famille Desrônis ; la mère d'Âmable avait été sa meilleure amie, et Fanny, son élève lavorite ; elle léguerait ses millions aux enfants Desrônis. Camille deviendrait un des pliis beaux partis de Villotte; Sosthène, un des personnages les plus influents du département. Elle le voyait déjà député, sénateur, ministre... El la vieille fille, la plume entre les dents, la tête pleine de rêves dorés, supputait sur ses doigts le prix de vente de chaque-hectare; ainsi que le total des revenus accumulé.-, quand, en relevant le front., elle aperçut les ^eux en auts plantés devant elle et l'examinant curieuse î.-^riil. 'jjatre heures étaient sonnées, et les deux futurs millionnaires avaient faim.
— Tante Aurélie, demanda Sosthène en montrant le plan des grèves, qu'y a-t-il donc de si beau sur celte
vieille carte, que lu passes Ion temps à la rei^rarder*?
— Entants, répliqua Aurélie en posant victorieusement son index sur le tracé rouge des grèves, il y a là des mines d'or.
— Comme en Californie, reprit Sosthène ; est-ce qu'elles sont à toi, les mines d'or, tante Aurélie?
— Elles sont à moi, répondit-elle fièrement, et elles seront à vous, un jour, si vous êtes sages... Que feraistu si tu étais riche, toi, Sosthène ?
— Moi, j'aurais un château avec un grand parc et des chevaux pour chasser le renard, comme Diana Vornon.
— Et toi, Camille?
— Moi, j'achèterais une île, comme celle du Robinson Suisse, avec toute sorte de choses curieuses dedans, et j'y iiivilerais tous mes amis.
— Vous aurez tout cela un jour, enfants, et mieux encore 1. s'écria gravement M"° Aurélie; en attendant, je vais vous donner à chacun une tartine de conlitures.
Hop! hue!... La voiture de Clairette, la coquassière de Renesson, trottait sur la grand'route, emportant sous les cerceaux de sa bâche grise Camille etSosthene Desrôuis, que le docteur s'était enfin décidé à envoyer chez leurs grands parents de Lisle, Tante Aurélie avait présidé elle-même à l'arrangement de leurs effets dans une lourde et antique malle qu'elle avait prêtée. Au coup de midi, elle/ avait installé avec force recommandations les deux enfants dans la carriole, encombrée de paquets de provisions que la 6^6>|7W«5,y/(?re, après avoir vendu ses œufs au marché, rapportait aux indigènes de Renesson. — On avait déjà dépassé Chaumont-sur-Aire, et la carriole, ayant gravi la cùte, roulait maintenant sur une longue route rectiligne, bordée de peupliers et dominant une plaine de blés et de colzas, que terminaient au loin des lisières de bois. A\ant soulevé un coin de la bâche, le frère et la sœur échangeaient leurs réflexions à la vue de la campagne verte
M TANTE AL'RÉLIE.
et jaune, où les nuages promenaient de larges taches d'ombre immédiatement suivies de rapides coups de soleil. Les émotions des enfants sont pareilles à ces brusques envolées d'ombre et de lumière; elles se succèdent avec la même rapidité. La vive douleur causée par la mort de leur mère avait déjà eu le temps de s'adoucir dans le cœur de Sosthène et de Camille, et de faire place aux émerveillements du voyage.
Le frère et la sœur se ressemblaient, mais sauf la couleur de leurs yeux d'un bleu foncé, ils n'avaient aucun des traits de leur père. Tous deux avaient maternisé. Camille était de petile taille; sa tête, encadrée dans une épaisse chevelure frisottante et rebelle, était remarquable par l'expression pensive et puissante d'un front carré, surmontant deux yeux limpides et bien fendus. La rondeur des joues, la finesse du nez, le délicat modelé des lèvres rouges à chaque instant entr'ouvertes par un naïf cbahissement, ou plissées par une légère moue, corrigeaient doucement le caractère trop viril du haut du visage; un teint éblouissant de fraîcheur, un cou grassouillet dont la blancheur était accentuée par un mignon signe brun, achevaient de féminiser cette figure d'enfant. Sosthène, maigre et svelte, avait les mêmes traits que sa sœur, avec pjus de fermeté dans le bas du visage et moins de force dans la partie supérieure. Le front manquait d'ampleur et les longs cils bruns des paupières donnaient aux regards une câlinerie toute féminine.
— Sosthène, s'exclamait Camille très préoccupée, regarde donc là-bas sur les champs!... Le soleil et l'ombre ont l'air de courir l'un après l'autre comme s'ils
jouaient à cache-cache... Sais-tu d'où ça vient, toi?
— Pardi! répondait péremptoirement Soslhèno, qui avait pour principe de ne jamais être pris sans v.^it.
— D'où ça vienl-il? Dis?
— C'est bien simple... — Il se frotta les soun^ils et resta un moment le nez baissé... — Cela \ient àe^^ hannequels.
— Des Mnneqicets? vé\yéifï Camille sans comprendre.
— Oui, des espèces de lutins... Ils passent dans l'air par longues ribambelles et ce sont leurs ombres qu'on voit courir sur les champs.
— Et eux, les voit-on? s'écria la fillette dont le visage s'était illuminé d'une vive curiosité.
— Non, ils sont invisibles, mais il y a des jours où on les entend... Ils font une musique qui ressemble à celle de la harpe de tante Aurélie.
— Oh! Soslhène, je voudrais les entendre!... Sosthùne, très taquin de sa nature, ne dédaignait
pas de mystifier sa sœur. En outre, il aimait à se donner de l'importance et l'occasion lui sembla propice. On était arrivé en vue d'Issoncourt, à l'endroit où la roule se bifurque et où l'un des embranchements descend vers Bcnoite-Vaux par les bois de Meuse.
— Je connais, reprit-il avec beaucoup d'assurance, îine sente des bois de Meuse où j'ai été à la tendue ivec grand-père et où on entend chanter les hanneq-uels; je t'y conduirai si tu me promets de n'avoir pas peur.
— Oui, oui, Sosthène... Quand m'y mèner»s-lu?
— Tout de suite, si tu veux... Nous pouvons passer par là pour rentrer à Renesson.
— Allons-y! s'exclama impatiemment Camille cq prenant son frère au mot.
— Arrêtez, Clairette, dit impérieusement Sosthrne, nous voulons descendre, nous gagnerons Uenesson par les bois... Vous préviendrez seulement grand'mùre ti::e nous arriverons pour souper.
— Mais, monsieur Sosthène, protesta la coquassiére^ vous vous perdrez... Vous ne connaissez pas nos bois!
— Je les connais comme ma poche, répliqua Sosthène en mettant pied à terre et en faisant signe ù sa sœur de descendre. Viens, Camille!
Le bruit des roues de la carriole étouffa les objurgations de Clairette. Les enfants prirent leur course vers Issoncourt, traversèrent le village, puis s'engagèrent dans la foret de Meuse.
Tant qu'ils suivirent la route forestière, tout alla bien. Il faisait boau temps. Le soleil déclinant baignait de rayons obliques la large tranchée aux ornières herbeuses, aux talus couverts de frondaisons fleurissantes. Camille s'arrêtait à chaque instant pour cueillir de grandes campanules bleues ou pour arracher des brins de ciièvrefeuilles aux buissons. Sosthène, sérieux comme quelqu'un qui a charge d'ùme, examinait la disposition de? lieux et s'orientait tant bien que mal. Mais peu à peu le soleil s'enfonça derrière les massifs des hêtres, et les bourdonnements d'insectes, ainsi que les cris d'oiseaux, s'apaisèrent à mesure que l'ombre envahissait la longue tranchée descendante. Les deux enfants arrivèrent à un carrefour, où trois chemins formaient la patte d'oie. Après un moment d'hésitation, Sosthène prit délibérément celui de gauche.
— Sosthène, demanda timidement Camille, es-tu sûr de ton chemin?
— N'aie pas peur! murmura-t-il entre ses dents. Au fond, il n'était rien moins que rassuré, mais il
croyait de sa di^ïnité d'homme de ne pas laisser von son inquiétude. Pendant ce temps, le crépuscule s'épaississait et le sentier au-dessus duquel s'entre-croisaienl les branches du taillis devenait à chaque minute plus étroit et plus sombre. Camille s'était rapproché de Sosthène, qui sifflotait pour se donner uue contenance. A un tournant, le sentier dévala brusquement vers une combe profonde, et tout à coup Camille, saisissant d'une main crispée par l'émotion le bras de son frère, chuchota d'une voix étranglée :
— Sosthène, entends-tu '?... Je crois que ce sont les hannequetsl
-- Tais-toi! reprit l'autre, dont les dents claquaient... Pas de bêtises, hein 1
Une musique étrange, qui ressemblait parfois à un chant d'oiseau, parfois aux modulations d'une voix humaine, partait du fond de la gorge où aboutissait le ténébreux sentier qu'avaient choisi les deux enfants. L'impression de malaise produite par celte mystérieuso mélopée était encore avivée par la situation d'esprit des deux auditeurs et la fantasmagorie de la nuit. Cela se répercutait dans les arbres avec un redoublement de sonorité; on y distinguait le hôlement de la chouette, les trilles éclatants du rossignol et des appels monotones, plaintifs et flûtes, pareils à l'unique note du crapaud.
— Ce sont les hannequets, bien sûr! répétait Cajiille en frissonnant.-
3a TANTE AURÉLIE.
— Tais-toi, sotte, répétait avec humeur Soslhcne encore plus épeuré que sa sœur, tu m'ennuies avec tes hanncquets!...
Et, suivi de Camille, il pressait le pas a^ec une telle hâte que cela ressemblait fort à une déroute. Ils virent peu à peu les arbres s'éclaircir et ils débouchèrent dans une étroite prairie, où, à la clarté cuinmençante de la lune alors dans son premier quartier, ils eurent enfin l'explication de cette musifiue inquiétante.
Assis au revers d'un fossé, près des prunelliers et des viornes qui bordaient un ruisseau, un garçon de quinze ans environ, ayant une feuille de lierre entre les lèvres, modulait celte mélodie imilative, alin d'attirer les oisillons du voisinai,^c sur desgluaux tendus dans lehallier. C'était ce qu'on appelle la frouée ou la chasse à la pipée. A l'aspect de ces deux intrus, le jeune chasseur se dressa brusquement sur ses pieds.
Autant qu'on en pouvait juger au clair de lune, c'était un gars solide et bien découplé. Une chevelure touffue tombait des deux côtés de sa figure un peu maigre d'adolescent, où luisaient deux yeux intelligents, très enfoncés sous les arcades sourcilières. Des guêtres lui moiilniont jusqu'aux gr-noux et sa blouse bleue onti-'ouvertc laissait voir un bout de chemise blanclic
— lié! là-bas! cria Sosthène d'une voix encore essoufflée, pourriez-vous nous dire si nous sommes loin de Uenesson'
— Ouf! s'exclama le jeune chasseur sans répondre tout d'abord à cette question, vous m'avez fait une jolie peur... J'ai cru que c'était le garde... Vous êtes à Cou-
linvaux.etil ne vous faut plus qu'un quart d'heure pour arriver au village.
En même temps il examinait avec étonnement les deux nouveaux venus et il semblait frappé par la jolie figure de Camille. Les branches avaient décoiffé la lillette; son chapeau de paille avait glissé sur ses épaules, et ses cheveux bouclés roulaient en mèches folles sur son front et sur ses yeux.
— Je parie, continua-t-il que vous êtes les enfants Desrônis.
— Oui, répondit Sosthène intrigué, à quoi l'avez-vous deviné?
— Parce que vous n'êtes pas du pays d'abord, et puis parce que votre grand'mère a dit à mon père qu'elle vous attendait ce soir. Je suis le fils du docteur Boisselier... Mais quel diantre de chemin avez-vous pris? Vous n'êtes pas venus à pied, je suppose?
— Non, nous avons quitté la voiture de Clairette à Issoncourt, et nous avons pris le chemin des bois parce que...
— Parce que nous voulions entendre les hannequets, interrompit Camille.
Le jeune Boisselier se mit à rire.
— Les hanneq^uets' dit-il, c'est de la farce, il n'y en a pas!
— Je le sais bien, riposta Sosthène d'un air détaché, mais c'est pour me moquer de cette gamine, ajoula-t-il en montrant dédaigneusement Camille.
« Cette gamine » parut très vexée de se voir traiter aussi irrévérencieusement en présence d'un étranger.
— Par exemple 1 se récria-t-elle en se rebiffant, ça
«♦ TANTi: ALKLLIE.
n'ompôche pas que tu as eu une belle peur quand nous étions dans le sentier et que tu as entendu la musique.
— Peur, moi? allons donc! murmura Sosthône en haussant les épaules... Puis changeant la conversation: — Comment vous y prenez-vous, demanda-t-il, pour imiter les oiseaux?
— C'est bien simple, répondit le jeune Roisselier, voyez! — Il cueillit une feuille de lierre, la plaça entre ses lèvres et se mil à frouer, en imitant le cri de la chouette... — Les oiseaux croient entendre la voix de la choune (1), ils se sauvent et vont se jeter dans los gluaux... Mais ce soir il fait trop clair, on ne prend rien... Si vous voulez, nous allons partir, et je vous reconduirai chez votre grand'mère.
Il détacha ses gluaux, en fit un paquet, et l'on se mil en route en côtoyant le ruisseau, jusqu'à la corne du bois. Là, le fils du docteur fit gravir à ses deux compagnons un revers de colline où une étroite sente zigzaguait entre des champs de blé, et quand ils furent au sommet ils aperçurent le clocher, puis le petit mur du cimetière, et, au bas, dans une vallée étroite, les lumières éparses du village de Henesson.
— Tenez, dit le jeune Boisselier en montrant du doigt, sur le versant opposé, une maison assez vaste, précédée d'un grand orme, et derrière laquelle on distinguait, au clair de lune, le moutonnement d'un verger en pente; voici la maison de votre grand-père, et celle-ci que vous voyez au bout du pays, avec une terrasse de tilleuls et un colombier, c'est la nôtre...
(1) Nom de la chouette eu patois meusieu.
TANTE AURËLIE. U
Pendant ce temps on commençait à s'inquiéter chez les de Lisie, et on tenait, dans la vaste cuisine aux solives enfumées, un conseil de famille auquel assistaient le docteur Boisselier et Clairette la coquassière.
M'"^ de Lisle, sèche et alerte, la tète encapuchonnée dans une large coiffe noire qui la protép^eait des courants d'air et qui donnait à sa longue figure bilieuse, un aspect monastique, allait et venait nerveusement de la cheminée à la table du milieu où le couvert était dressé.
— Comprenez-vous cela, monsieur Boisselier? disaitelle au docteur appuyé au chambranle de la cheminée et caressant complaisamment sa barbe rousse; il est bientôt neuf heures et ces enfants ne sont pas arrivés!... Ma fricassée de lapin se dessèche dans la cocote, mon tôt-fait ne vaudra plus rien, et voici M. de Lisle qui tourne ses pouces au coin de l'àtre, au lieu de se tourmenter et de se mettre à leur recherche!
M. de Lisle, grand, solidement charpenté, l'œil placide, le nez très long, la bouche gourmande, le chef couvert d'une casquette de cuir, et le corps sanglé ■iins une veste de chasse de toile rousse, continuait à . ratter pacifiquement la tête d'un gros chat qui ronronnait sur ses genoux. Quand sa femme eut cessé d^ parler, il huma longuement une prise de tabac et répondit :
— Si fait, je me tourmente, ma bonne amie, je me tourmente!... Mais que faire? où chercher? puisqu'on ne sait pas au juste où ces deux drôles sont passés I Vous dites qu'ils vous ont quittée en face d'Issoncourl, Clairette ?
3J TANTE ALRiiLlE.
— Oui, monsieur de Lisle.
— Vous n'avez pas plus de cervelle qu'eux, ma niie! reprit M"""* de Lisle, permeltez-moi de vous le dire... Vous deviez bien penser que deux enfants de cet âge-lù ne pouvaient pas revenir seuls par les bois.
— C'était bien ce que je pensais, allez, répliquaii la désolée Clairette, et je leur ai assez répété qu'ils risquait.'nt de se perdre, mais M. Soslhcne m'a com mandé d'arrêter, d'un ton si en colère, que je n'ai pas osé dire nenni... Ils ont sauté hors de ma voilure et ils sont partis en me riant au nez.
— .Mauvais sujets! grommelait M'"* de Lisle, voilà un bel échantillon de l'éducation Desrônis!...
— Desrônis a toujours été trop laible, interrompit sentencieusement le docteur Boisselier, les enfants ont besoin d'être soumis à une discipline de fer... Puisqu'il est entendu que Sosthcne couchera chez nous, madame de Lisle, je me charge, en ce qui le concerne, d'opérer une réforme radicale... Fiez-vous à moi, il sera élevé comme Marcel, à la Spartiate.
— Je ne demande pas mieux, mouj-^ur lioisselier, . mais Dieu sait dans quel étal ces malheurtLv enîasîis vont nous revenir!... Les retrouverons-nous seulement?... Clairette, ils sont capables de passer la nuit dans les boisl...
— Nous voici, grand'maman 1 cria impétueusement Camille en ouvrant la porte de l'allée et en se précipitant vers M'"" de Lisle, tandis que Marcel Boisselier et Sosthènc suivaient à distance.
— Ah! vous voici, mademoiselle! s'exclama M""" do Lisle. en la clouant sur place d'un regard sévère...
N'avez-vous pas honte à votre âge?... Et vous, monsieur le garnement, pourquoi avez-vous quitté la carriole de Clairette?
— Bonne maman, répondit Sosthène avec aplomb, «•3 n'est pas moi, c'est Camille qui a voulu descendre de voiture pour entendre les hannequelsl...
— Menteur ! protesta Camille indignée, c'est toi qui as eu l'idée de prendre par les bois en disant que tu connaissais les chemins... Et encore tu ne les connaissais pas, et nous nous serions perdus, si nous n'avions pas rencontré Marcel Boisselier qui frouait pour prendre des oiseaux...
Une secousse brusquement imprimée à sa jupe par Marcel l'arrêta net; elle se mordit les lèvres, mais il était trop tard, et le docteur Boisselier en avait déjà assez entendu pour constater que son fils s'était mis en contravention avec les principes de l'éducation Spartiate.
— Ah 1 s'écria-t-il à son tour, tu chassais à la pipée en temps prohibe, malgré ma défense expresse?... Tu ne rougissais pas d'enfreindre les lois de ton pays, mauvais citoyen !
— Allons, interrompit d'un ton conciliateur M. de Lisle en se levant, à tout péché miséricorde, les voici roîrouvés, et ce n'est pas le moment de récriminer... Le souper languit, melCous-nous à table l
La maison de Lisle avait une physionomie demibourgeoise et demi-paysanne. Le salon, donnant sur la rue, le salon aux volets clos et où l'on n'entrait qu'aux fêtes carillonnées, affichait certaines prétentions au luxe des villes et faisait l'admiration du village. Le parquet était ciré et semé de petits ronds de drap multicolore destinés à maintenir en parfait état de conservation les feuilles de chêne luisantes comme un miroir; le long aes murs, tapissés d'un papier à ramages et décorés de vieux portraits d'ancêtres, on voyait, rangés dans un ordre méthodique, un antique piano à X, des fauteuils de tapisserie au petit point, une table ronde à dessus de marbre et une pendule Louis XV; — mais en revanche, la cuisine servait de salle à manger; et quand la porte de communication était ouverte, il vous arrivait par bouffées de pénétrantes odeurs d'étable et de fenil. Les chambres hautes, blanchies à la chaux, n'avaient pour tout mobilier que de grands lits où l'on
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enfonçait dans la plume et des armoires profondes, bourrées de linge. Le jardin présentait l'aspect réjouissant de larges carrés de légumes encadrés dans des plates-bandes où foisonnaient des fleurs vivaces : œillets d'Inde, juliennes rouges, Us blancs et croix de Jérusalem. Une charmille le séparait du verger herbeux et montant, où des pommiers tordus et des pruniers de Damas étendaient au ras du sol leurs bras moussus ; au delà et presque jusqu'à la lisière des bois ondulait une magnifique pièce de blé, entre deux minces bandes de luzerne violette.
Les époux de Lisle offraient le même mélange de lusticilé et de genlilhommerie que leur habitation. Dans la communauté, M™^ de Lisle représentait plu.« particulièrement la nuance aristocratique et mondaine. Née de Seigneulies, elle prétendait descendre par sa mère de l'un des quatre Grands Chevaux de Lorraine; elle était entichée de noblesse, parlait à tout propos de ses relations avec les gens titrés du canton, et reprochait à M. de Lisle de ne pas savoir tenir son rang dans le monde. Le fait est que ce dernier, après avoir servi dans la garde royale jusqu'en 1830, s'était, grâce à l'influence des milieux, transformé peu à peu en un honnête propriétaire campagnard. Tout son patrimoine consistait en terres qu'il faisait valoir lui-même; en outre, son goût très vif pour le chasse lui créait forcément des rapports de compagnonnage avec ses confrères, en saint Hubert, nobles ou vilains, et il ne dédaignait pas de s'accouder à la table d'un cabaret, côte è côte avec les paysans pour conclure un marché de blé ou d'avoine. H était resté royaliste jusqu'aux
moelles, mais ayant l'humeur pacifique, il évitait les discussions et ne manifestait son opposilion au régime du second empire que par de petites ta(|uineries inolTensives : — aux élections législatives, il ne manquait pas d'inscrire sur son bulletin le comte de Neltan court-Vaubecourt, bien que cet illustre personnage IV mort et enterré depuis tantôt quinze ans, — cl lors'in i affranchissait une lettre, il n'omettait jamais de coUcr, la tête en bas, le timbre-poste à l'effigie de Napoléon III, afin de bien marquer son mépris pour l'usurpateur. A part cela, il se montrait le plus conciliant des voisins et le plus prudent des conservateurs, payant régulièrement ses impôts, assistant à la grand'messe tous les dimanches, et invitant le curé à dîner une fois par semaine.
Celte maison de Lisle, si différente du logis Desrônis, ne pouvait manquer de plaire à Camille, qui avait toujours aimé le plein air et les courses à travers chani[)S. ATî'^si rnand, le lendemain de son arrivée, elle s'éveilla du:is Sel petite chambre, contiguë à celle de ses grands parents, et qu'ayant ouvert sa fenêtre elle aperçut le jardin en fleurs, e!'e se sentit ragaillardie. — Une brume légère, argentée de soleil, planait encore sur le ruisseau du village, tout retentissant du clic clac des battoirs et des notes nasillardes df^s canards. Au loir, une batteuse ronflait soui /ement, et plus près, des abeilles bourdonnaient autour d'un rucher, tandis quej.aut dans le ciel, d'invisibles alouettes gazouillaient. Camilîo s'habilla rapidement. Il lui tardait do savoir comment Sosthène avait passé sa première nuit chez le docteur Boisselier; en outre, elle s'accusait tout bas d'avoir, la
veille, attiré une semonce à Marcel, en dénonçant étourdiment sa chasse à la pipée, et elle voulait lui dire combien elle regrettait sa maladresse. Dès qu'elle eut avalé la tasse de lait chaud préparée par sa grand'mcre, elle n'attendit même pas que ce premier déjeuner, pris en famille, fût achevé, et sa tartine -beurrée à la main, ellu s'enfuit, tète nue, à travers le verger, jusqu'à l'habita tion du docteur Boisselier, où elle pénétra par le jardin A peine eut-elle hasardé quelques pas dans une allée en pente, qu'elle entendit dos cris aigus et vit l'infortuné Sosthènc bondir au milieu du potager dans le plus simple appareil, en donnant des signes de la plus vive frayeur. Armé d'un tube d'arrosage alimenté par la source du jardin, le docteur Boisselier poursuivait le fuyard en braquant sur lui la lance de métal d'où jaillissait un jet d'eau tumultueux. Pendant ce temps Marcel, vêtu seulement d'une chemise et d'un pantalon et assi^, jambes pendantes, sur l'appui d'une fenêtre basse, assistait en riant aux éclats à la fuite terrifiée de son camarade. Il avait, pour sa part, reçu un moment auparavant, sans sourciller, cette douche matinale, qui constituait un des éléme.-ts de l'éducation à la Spartiate préconisée par le docteur; mais Sosthène, pour lequel ce traitement hygiénique était chose toute nouvelle, Sosthène regimbait ferme et, piétinarit salades et poireaux, protestait comme «n beau diable :
— Ne me touchez pas!... Je ne veux pas être arrosé!
— Poule mouillée! répliquait Boisselier en cinglant d'un nouveau jet les jambes nues du patient, tu n'as donc jamais lu Montaigne? » Le baigner est salubre, et rien n'est mauvais comme de tenir nos membres
encroustés et nos pores estoupcs de crasse... » Tu y passeras, morbleu ! ou j'y perdrai mon latin !
Il fallut l'intervention de Camille pour délivrer le malheureux Sosthène. A sa prière, le docteur daigna fermer le robinet, en déclarant que cela suffisait pour cette fois, mais que le lendemain il serait inexorable. Il rentra dans son cabinet ; Sosthène alla s'éponger et se vêtir, et Camille resta en tête à tète avec Marcel.
— Votre père est un bourreau ! s écria la fillette indignée.
— Bahl dit Marcel, votre frère s'y fera... iMoi, je reçois tous les jours la douche sans broncher. Je ne suis pas fâché de cette petite scène; papa était si échauffé qu'il a oublié de me gronder au sujet de mes gluaux ; c'est toujours ça de gagné.
— Je suis bien désolée d'en avoir parlé hier au soir, reprit Camille, j'ai la langue trop longue, et j'en ai eu du regret toute la soirée.
— Vous êtes une bonne fille 1 s'écria Marcel, touché de la préoccupation de M'"* Desrônis, et je crois que nous ferons bon ménage ensemble. Aimez-vous à courir les bois?
— Oh oui! s'écria-t-elle avec feu.
— Eh bien, nous irons nous y promener avec votre frère pendant les récréations, et je vous montrerai les ■ plus belles places de la forêt... Ce matin, mon père va vous donner sa première leçon... Il aime à prêcher et il bougonne volontiers... Ne vous en effrayez pas, au fond il n'est pas méchant.
Le docteur Boissclier aimait en effet à laire étalage de ses connaissances littéraires et scientifiques. V
savait beaucoup et il avait conscience d'clre très supérieur à son obscure situation. Né de fermiers peu aisés, il avait vaillamment pioché au collège et au quartier Latin. Après avoir conquis brillamment son diplôme de docteur et avoir été reçu à l'internat, il s'était vu dans l'obligation de regagner sa province par suite de la déconfiture de son père qui venait d'être contraint de quitter sa ferme. La pauvreté avait coupé les ailes à son ambition; forcé de gagner promptement le pain quotidien, le jeune docteur s'était résigné à n'être qu'un humble médecin de village et à épouser une campagnarde assez riche, mais très sotte et flattant peu sa vanité. Il en souffrait amèrement et se rattrapait en faisant sentir sa supériorité à tout son entourage. Les paysans l'écoutaient comme un oracle. Il menait la commune au doigt et à l'œil; démocrate et libre penseur, il était la bête noire de son curé et l'adversaire redouté de la préfecture. Sa femme, complètement annihilée par lui, le regardait comme un demi-Dieu. Il avait voulu se charger seul de l'éducation et de l'instruction de son fils Marcel. Ce métier de pédagogue plaisait à son esprit ergoteur et sentencieux ; cela lui permettait de répandre au dehors le trop-plein scientifique qui bouillonnait dans son cerveau. Il était heureux .d'avoir quelqu'un à régenter et à éblouir. Aussi avait-il accepté avec enthousiasme l'idée d'adjoindre les enfants Dcsrùnis à son fils Marcel et d'accroître ainsi l'importance de son rôle de Mentor.
Tous les matins, de huit à onze heures, les trois enfants travaillaient en commun dans le cabinet où le docteur donnait ses consultations, et Boisselier leur
dislribuait à doses variées, suivant l'âge et le sexe, les dictées, les résumés historiques, les thèmes et les versions. I»ôndant ces trois heures, il les saturait de grammaire et de syntaxe, et les tenait impitoyablement courbés sur les tâches qu'il leur imposait. Mais après midi, chacun reprenait sa liberté et occupait ses loisirs à sa guise.
Marcel et Camille couraient les champs; Sosthène, moins épris de la forêt et plus sédentaire, ayant découvert dans le grenier de ses grands parents, une caisse pleine de livres, satisfaisait amplement sa passion pour la lecture, en dévorant une collection de romans. Tout y passait ; le bon et le mauvais, le médiocre et le pire : — Don Quichotte et la Nouvelle Hèloïse, Gil Blas et le Petit Jehan de Saintré, M™^ Cottin et M. de Marchangy. Il nourrissait de cette viande creuse sou esprit déjà passablement chimérique et stupéfiait ensuite ses compagnons par l'étrangeté de ses imaginations romanesques.
Camille et Marcel, ainsi que l'avait prédit ce dernier, faisaient ensemble très bon ménage. Ils aimaient tous deux la vie en plein air et les choses de la nature. Grand coureur de bois et initié de bonne heure par son père à l'élude des sciences naturelles, Marcel introduisait avec joie sa petite amie dans le monde mystérieux et merveilleux de la forêt. Il était heureux et presque aussi ému qu'elle, lorsqu'il lui faisait faire une de ces découvertes qui sont tout un événement dans une existence d'enfant : — un nid de guêpes attaché à une branche de saule, l'éclosion d'un papillon brisant la coque de sa chrysalide, la rapide apparition d'un cho-
vreuil se dressant dans la verte perspective d'une tranchée, ou le vol d'un martin-pêcheur effleurant de son aile bleue et verte le courant d'une source. — 11 se grisait avec elle d'air pur et d'odeurs de feuillée ; se^ yeux profonds s'arrêtaient avec admiration sur les yeu> si limpides et si parlants de Camille Desrônis ; seoreilles jouissaient avec délice de la musique de cetie voix enfantine d'un timbre si clair et si net; de jour en jour, il se sentait en communication d'idées plus intime avec cette petite fille jaseuse et questionneuse.
Parfois ils partaient tous trois pour les bois de Pontoux, et traversant la forèl dans sa longueur, arrivaient à une friche solitaire, enfoncée comme une enclave dans le taillis et ouverte d'un seul côté sur un vallon étroit, à l'extrémité duquel on apercevait le faite des toits vaporeux de Récourt. Là ils se donnaient cette grande joie des enfants qui vivent à la campagne : — un feu. — Marcel et Sosthène allaient ramasser dans le fourré du bois et des fougères sèches; on les entassait sur un âtre de pierres plates, on frottait avec précaution une allumette, et les fougères commençaient à pétiller. Puis les trois tètes rapprochées confondaient leur souffle pour activer la flamme; des gerbes d'étincelles s'envolaient, et une longue fumée bleue montait en spirale dans Tair calme de l'après-midi.
Camille avait apporte des pommes de terre et on les faisait rissoler sous la cendre. Sosthène, plus romanesque, ne se contentait pas de ce plaisir trop prosaïque; son imagination montait avec la flamme, et se rappelant ses lectures: — « Nous sommes, disait-il au temps des druides, dans une forèl sacrée
46 TAiNTE AURÉLIE.
et voici la pierre des sacrifices ». Il couronnait de feuilles de lierre le front de Camille, qui devenait une druidesse, puis malgré les protestations de la fillette, on immolait sur le brasier une victime expiatoire : — quelque lézard frélillant ou une innocente rainette, et tandis que l'holocauste grésillait sur les charbons ardents, Sosthône au pied d'une touiïe de genévrier, chantait un hymne de sa composition au dieu Teutatès. — Pendant ce temps, les ombres des arbres s'allongeaient, les coteaux dénudés de Récourt se découpaient nettement sur le ciel bleu, la foret faisait silence et les trois sacrificateurs s'étendaient sur la pelouse embaumée de serpolet. Camille fermait les yeux comme pour dormir, Sosthî'ne tirait un livre de dessous son gilet et s'absorbait dans sa lecture. 3Iarcel, resté seul près des cendres chaudes qui fumaient doucemenl, contemplait avec un sourd battement de cœur cette jolie fillette de douze ans roulée dans ses jupes et à demi assoupie. Les cheveux châtains de Camille frisottaient mêlés aux feuilles de lierre, ses paupières baissées ne laissaient voir que la ligne brune des cils, ses lèvres rouges et mobiles s'entr'ouvraient, ses mignons membres d'enfant assouplis par le sommeil se détendaient dans une pose abandonnée.
Elle savourait déUcieusement cette bonne vie campagnarde, où chaque jour amenait un plaisir nouveau: — la cueillette des bigarreaux dans l'arbre, où l'on n'avait qu'à tendre les lèvres pour saisir au vol les cerises noires pendues à la branche; — les rondes autour de feux allumés le soir de la Saint-Jean , — les courses au pré pour porter aux faucheurs leur goûter de fro-
magée, et les roulades clans les tas de foin ; — les processions de la Fête-Dieu à travers les rues semées de feuilles vertes et devant les reposoirs de mousse étoiles de marguerites et de bluets ; — le retour des moissons avec les moissonneuses et les moissonneurs qui chantent perchés sur la charrette enguirlandée de feuillage... — Parfois, au milieu d'un transport de joie enthousiaste, Camille s'écriait : — Ah ! si ma pauvre maman était là, ou si seulement nous avions tante Aurélie 1 — Et Marcel demandait : «. Qu'est-ce que c'est que tante Aurélie? » On lui contait l'histoire de la vieille fille, les péripéties du procès, la légende des fameux millions qu'elle devait léguep aux enfants Desrônis, l'emploi qu'ils comptaient faire de cette fabuleuse fortune, et dans tous les projets formés en vue de cet avenir doré, ils mettaient volontiers Marcel en tiers avec eux. Puis vinrent les réjouissances solennelles du 15 août, les fanfares des pompiers, les tambours battant aux champs, les cloches sonnant en volée, les détonations des pétards, et le soir, les illuminations de la mairie et de l'école. Cette fête napoléonienne avait le don d'agacer considérablement les nerfs des époux de Lisle ; ils protestaient ce jour-là contre la joie officielle, en tenant leurs volets clos et en se couchant dès sept heures. Quand Camille, lasse des pétards et du spectacle des danses en plein air, regagna sa chambre, elle trouva ses grands parents enfouis dans leurs couvertures et grognant à qui mieux mieux contre le tumulte de la rue. Tout en se déshabillant, elle les entendait, par la porte de communication restée ouverte, exhaler 'eur mauvaise humeur contre le gouvernement des
Bonaparte, et échanger leurs réflexions ironiques ou factieuses.
— Ce tapage est fatigant 1 murmurait M. de Lisle. .
— Et immoral ! renchérissait M™« de Lisle ; cela dégoûte de voir en pleine lète de la Notre-Dame, des lllles gourgandiner dans la rue et danser comme des chèvres, quand elles devraient être au salut.
— Et ce flagorneur de maire qui dépense l'argent de la commune à faire brûler des chandelles 1
— Elles sont jolies, leurs illuminations!... Une dizaine de mauvais lumignons qui coureut les uns après les autres, ça fait pitié... Ah 1 quand notre bon roi reviendra, les choses se passeront autrement 1
— Oui, reprenait vivement .M. de Lisle, je leur montrerai alors ce que c'est qu'une illumination !
— .lo ne regarderai pas à la dépense, déclarait libélalemiiul sa femme.
— Nous illuminerons la maison, la remise, les engrangf^ments, tout!...
— l.a remise etlesengrangementsl se récriait la prévoyante M^'^de Lisle, y pensez-vous monsieur de Lisle ?
— Oui, j'y pense, Bastienne, et je le ferai comme je le dis.
— Ce serait de la dernière imprudence et vous nsqieriez de mettre le feu chez nous !
— Cela m'est égal, j'allumerai des lampions sur le mur de la remise.
— Vous n'en allumerez pas, monsieur de Lisle !
— El qui m'en empêchera, madame ?
— Moi, monsieur... Je ne vous laisserai pas commellre une pareille sottise.
TANTE AURÉLIE. «g
— C'est vous qui êtes une sotte 1... Suis-je ou non le maître chez moi ?
— Vous n'êtes pas le m?'»re de brûler ma maison.
— Oh ! votre maison !
— Oui, ma maison, monsieur, le bien de mon pauvre p:'re dclunt... Je vous défends de la dévaster...! Conli-iilez-vous des lampions sur la façade.
— J'en mettrai sur la remise, et si vous me poussez à bout, j'illuminerai aussi ïô grenier à foin...
— Ahl sainte mère de Dieu, il devient fou... Vous déraisonnez, monsieur de Lisle 1
— C'est vous, madame, qui me rompez la cervelle avec vos craintes chimériques 1
— Chimériques 1... Ah ! c'est trop fort...
Un éclat de rire étouffe par Camille, qui pouffait sous fion drap, avertit heureusement les deux époux qu'ils risquaient d'éveiller leur petite-fille ; ils en restèrent là de leur querelle, et se tournèrent le dos en mâchonnant de vagues récriminations que le sommeil changea bientôt en ronflements sonores.
Un matin de la fin d'août, Marcel écartant la haie de framboisiers du jardin de Lisle, cria de loin à Camille:
— Je vous amène une camarade et une payse, car elle est de Villolte, comme vous.
En môme temps il se retournait pour tendre la main à une fille de quatorze ans, déjà grandelette et presque formée, qui se tenait derrière lui dans une attitude dédaigneuse.
— Sa mère, poursuivit Marcel, est un peu parente de la mienne ; on l'a envoyée chez nous pour respirer l'air des bois, pendant les vacances... J'espère que vous serez bonnes amies, et maintenant que vous voilà ensemble, je m'en retourne pour aider Sosthène à finir sa version... A tantôt !...
Restées seules, les deux fillettes commencèrent à se dévisager avec une curiosité un peu méfiante. Camille était passablement sauvage, la nouvelle venue avait dans la physionomie quelque chose de hautain et de
décidé qui intimidait. Sa toilette à la mode contrastait avec la mise très simple et quasi rustique de la petite Desrônis. Son chapeau Paméla, couvert de fleurs, et d'où s'échappaient d'abondantes boucles blondes ; sa robe écossaise, à la jupe demi-courte, au corsage garni de bretelles de velours ; ses bottines mordorées, montant jusqu'à mi-jambes, paraissaient à celle-ci le dernier mot de l'élégance et du luxe. De plus, ses yeux bruns à la fois càlms et hardis, son teint d'un blanc mat, ses lèvres minces aux coins retroussés par un sourire moqueur, ses façons de petite femme, imposaient à Camille, qui lui demanda timidement:
— Comment vous appelez-vous, mademoiselle?
— Fernande Herbillon ; mon père est directeur des contributions; le vôtre est médecin, n'est-ce pas?
— Oui, le docteur Desrônis... Le connaissez- vous?
— Non, il ne vient pas à la maison... Et vous, quel est votre nom de baptême?
— Camille... Mon frère s'appelle Sosthène.
— C'est uanom distingué, daigna remarquer M"® Fernande.
Ce n'était pas l'avis de Camille, qui trouvait, le nom de Sosthène ridicule, et qui ne put s'empêcher d'accueillir l'appréciation de M"« Herbillon par une moue désapprobative. Celle-ci ajouta :
— Est-ce votre frère qui étudie avec Marcel Boisseher?
— Oui, s'écria Camille, vous l'avez déjà vu?... Comment le trouvez-vous?
— Pas mal... Seulement, il ne soigne pas ses mains. . Ses ongles sont en deuil 1
»1 TANTE ALRELIE.
Celte remarque moqueuse blessa Camille comme une injure personnelle. Elle rougit, jeta un regard furlil" sur ses propres doigts et se renferma dans un silence irrs digne, que rompit une nouvelle question de son iii[( > locutrice.
— Est-ce que vous vous amusez ici?
— Beaucoup. — Les bois sont tout près, nous y pa-sons les après-midi, avec Marcel et Soslhène; nous chassons aux papillons, et puis nous faisons uu herbier.
Ces distractions parurent sans doute médiocres à M"^ Fernande, dont les lèvres ébauchèrent une grimace dédaigneuse.
— Tout cela ne m'amuserait pas du tout, murmurat-elle ; n'avez-vous point de piano?
— Si, il y a celui de grand'mère, mais voilà dix ans qu'il n'a été accordé et il est un peu faux... Vous êtes musicienne, mademoiselle?
— Certainement, j'ai même fait danser cet hiver chez maman... Et M"® Montéclair n'est pas mécontente de mon jeu.
— Ah ! vous prenez des leçons de tante Aurélie 1
— 11 n'y a qu'elle de professeur à la pension, il faut passer par ses mains, bien qu'elle soit passablemeiil rococo... El puis, elle est si ridicule et si agaçante avrc son procès !
— J'aime beaucoup tante Aurélie! protesta impétueusement Camille.
— C'est une sœur do votre pèreî
— Mais non.
— De votre mère, alors?
— Pas le moins du monde; ma mcre n'avait ni frère ni sœur.
— En ce cas, si elle ne vous esl parente d'aucun côté, pourquoi Tappelez-vous votre tante? demanda M"^ Fernande en haussant les épaules.
— Je ne sais pas, répliqua Camille vexée; nous l'avons toujours appelée ainsi, et nous l'aimons comme une pan-nle... Voilà !
— C'est drôle ! conclut M"'' Herbillon d'un ton moqueur.
Cette première entrevue n'était pas dénature à établir des relations bien sympathiques entre les deux enfants. M"° Herbillon apportait dans le trio Boisselier et Desrônis un élément nouveau, qui modifia radicalement l'intimité primitive du petit groupe. M"« Fernande ne savait pas marcher ; de plus, elle était sujette à toute sorte de frayeurs qui lui rendaient les courses à travers bois insupportables : elle avait peur du hûle, peur des ronces, peur des insectes : la vue d'une chenille ou d'une araignée lui taisait pousser des cris d'orfraie. Aux promenades forestières elle préférait de beaucoup les stations dans le jardin, à l'ombre d'une charmille ; elle ;^ occupait ses loisirs avec un livre amusant ou un ou* vrage au crochet. Ayant l'esprit très précoce et trè i curieux, et de plus étant peu surveillée dans sa famille, elle avait déjà beaucoup lu à tort et à travers. Sur c i point, Sosthène et elle s'entendirent à merveille. Peu à peu, chacun des enfants suivant son plaisir et obéissant à une secrète loi d'attraction, le groupe se scinda. Camille et Marcel continuèrent seuls les excursions forestières, et leur amitié se resserra d'autant; Sosthène et
Fernande, de leur côte, donnèrent pleine satisfaction à leurs goûts sédentaires et à leur rage de lecture.
Ayant toute liberté de puiser dans le tas de bouquina amoncelés au grenier de sa grand'mère, le jeune Desrùiiis était le pourvoyeur de M"« lierbillon. Dès que lo docteur partait pour ses tournées, et que M""^ Boisselier se plongeait jusqu'aux oreilles dans les occupations ménagères qui absorbaient sa médiocre intelligence, la maison entière appartenait aux deux enfants. Quand le temps était beau, ils allaient s'étendre dans le verger à l'ombre d'un gros prunier, et la tête dans les mains, les coudes dans l'berbe, ils se livraient à leur distraction favorite. Parfois chacun lisait à part le volume de son choix ; mais parfois aussi, quand le même livre les allirail, Sosthène s'acquittait du rôle de lecteur à haute voix, tandis que Fernande maniait son crochet.
Ces lectures à deux sont toujours redoulables, même quand il s'agit d'un roman ou d'un poème de chevalerie, lu par un garçon de quatorze ans à une fille du même âge. Les choix de Sosthène étaient quelquefois hasardes ; les pas>;ages tendres, passionnés ou même risqués de la Jérusalem délivrée et de Roland furieux ouvraient brusquement à ces imaginations très éveillées des échappées sur un monde inconnu et singulièrement attrayant. Pendant les tièdes après-midi de septembre, dans le clair-obscur des arbres fruitiers, sous les branches desquels montait une pénétrante odeur d'automne, les mots d'amour résonnant sur les lèvres de Sosthène et cueillis avidement par les jeunes oreilles de Fernande, prenaient une couleur et une sonorité étranges. Par inlervalies, une prune mûre tombait dans l'herbe
rase. M"* Herbillon tendait le bras nonchalamment, la mordait à belles dents, et, avec une expression gourmande de la bouche et des yeux, savourait à la fois le fruit juteux et le chapitre plein de choses mystérieusement troublantes. Avec moins de calme que son vis-àvis, Sosthène subissait également le charme tout nouveau de cette lecture à deux. Il était parfois si ému que les mots s'arrêtaient dans sa gorge et que la respiration lui manquait. Alors, Fernande lui jetant un regard en dessous, murmurait malicieusement :
— Eh bien ! qu'est-ce qui vous prend? — Allez donc!
Ou bien elle daignait lui demander s'il était fatigué, et lui offrant quelques-unes des prunes qu'elle avait ramassées, elle le régalait par surcroît d'une œillade câline qui émouvait Sosthène encore plus vivement que la page au milieu de laquelle il venait de s'interrompre.
Fernande Herbillon était naturellement et inconsciemment coquette. C'était dans le sang de sa famille maternelle. Son aïeule avait beaucoup fait parler d'elle, et sa mère, au dire des gens de Villotle, n'était pas à l'abri de la criti(iue. Celle adolescente, singulièrement intelligente et précoce, possédait le don inné de la grâce enjôleuse et féhne. Presque involontairement elle essayait sur le romanesque Sosthène l'effet de ce charme héréditaire. Il ne lui fallut pas plus d'une semaine pour faire de lui son esclave. Il la trouvait prodigieusement jolie et obéissait à ses moindres caprices. Dans l'intimité de son cœur, il lui avait dressé un autel, et à l'imitation des chevaliers de la Table ronde, il l'avait proclamée la dame de ses pensées.
Une après-midi que la pluie avait retenu au logis les
quatre enfants, la conversation tomb'^. sur les couleurs préiéi'ées, et Camille ayant déclaré que le rouge était sa couleur favorite, M"° Ilerbillon répliqua d'un ton tranchant qu'elle aimait le vert par-dessus tout. Il n'eu fallut pas davantage pour jeter un ferment de discorde entre les deux couples. A partir de ce moment, il y eut dans la maison le camp des rouges et le camp des verts. Sosthène, pris d'un bel enthousiasme chevaleresque, se para très ostcnsi'olement de la couleur de sa dame, et, par contre, Marcel ne se montra pas sans un coquelicot passé dans la boutonnière de sa blouse. Chaque jour vit naître d'orageuses discussions sur les mérites respectifs du vert et du rouge, et l'antagonisme des deux champions ne tarda pas à dégénérer en querelles violentes.
Le jeune Desrônis ayant imaginé de recouvrir de papier vert ses livres et ses cahiers, Marcel riposta en plaçant près de lui, sur la table où on travaillait en commun, un verre plein de géraniums du plus beau rouge.
Ces (leurs voyantes, renouvelées soigneusement chaque matin en l'honneur deCamille, agaçaient particulièrement les nerfs de Sosthène; il ne leur épargnait. pas les marques de son dédain et de sa mauvaise humcijr.
— Ote donc tes fleurs de cordonnier, disait-il à Marcel, elles m'entêtent et m'empêchent de travailler,
— Dabord, elles ne sentent rien, répliquait l'autre, et puis elles me plaisent et je les garde... Je suis chez moi.
— Tu abuses de tes avantages... Ce u'esl pas généreux.
TANTE AURF-:L1E. 57
— Je n'abuse de rien du tout... Je ne t'empêche pas, moi, de couvrir tes livres de cet aiïreux papier vert perroquet...
Les clioses se yAlaient de plus en plus. Un certain jour, après la leçon, Marcel, entrant par has;inl dans Ucabinet de consultations, surprit Sosthène occupé à ;iiroser les géraniums avec le contenu de son encrier.
— Brigand ! s'écria-t-il, et en même temps un maître soufflet s'abattit sur la joue du délinquant.
Celui-ci sauta à la gorge de l'agresseur, et ils se colletèrent violemment, tandis que Camille et Fernande arrivaient juste à point près de la lenètre ouverte, puur assister à cette lutte homérique.
Les deux champions, après s'être un moment secoués d'importance, venaient de rouler sur le parquet, entraînant avec eux les chaises et les livres. Sosthène avait le dessous et Marcel le sommait de faire des excuses.
— Jamais 1 protestait l'autre en gigotant.
Camille était accourue bravement et essayait vainement de les séparer; quant câ M"= Herbillon, elle restait près de la fenêtre, continuant à manier son crocîici et regardant avec un impassible sourire cette bataille, dont elle était la cause première...
Le docteur Roisselier s'apprêtait à monter dans son abriolel; attiré par le, tapage et par les cris de «Camille, il se précipite sur le champ de bataille, empoigne vigoureusement par un bras chacun des combattants, et les force de se relever tout poudreux et cramoisis.
— Vauriens! s'cxclame-t-il en les tenant chacun à
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distance, n'avez-voiis pas horile de vous colleter comme des crocheteurs?... Puisque vous abusez de la liberté qui vous est laissée, sauvages que vous êtes, je vais vous enlermer comme des animaux mallaisants... Allons, leste, à voire chambre; vous vous mettre/ au lit ei vous y réfléchirez jusqu'à ce soir sur l'inconvenance de voire conduite!
En même temps, il les pousse vers l'escalier, et moitié de gré, moitié de force, les introduit dans la chambre qui leur sert de dortoir. — Qu'on se couche ! continue-t-il d'une voix très irritée. — Il les enferme à double tour, et, pour plus de précaution, emporte la clef dans sa poche...
Silence profond. Cinq minutes se passent; un bruit de roues résonne sur le chemin de liccourl : c'est le docteur qui part pour sa tournée. Furieux et penauds, les deux garçons gardent une attitude maussade el boudeuse. Assis sur sa couchette et ballant du talon le bois de lit qui n'en peut mais, Marcel tourne le dos à Sosthène, qui se ronge les ongles. Un bâillement sonore du jeune Desrônis retentit dans le dortoir muet. Marcel considère à la dérobée la mine déconfite et la chevelure ébouriffée de son camarade, puis hasarde un sourire auquel l'autre réplique par une grimace.
— Ça l'amuse, toi, d'être enfermé ? commence Marcel qui est le moins rancunier des deux.
— Pas du tout! grogne Sosthène d'un ton sec.
— Si nous filions! hein?
— Par où?... La porte est fermée.
— Papa a oublié que la fenêtre donne sur le toit du bangar... En deux sauts nous serons dans le jardin, et
TANTE AURKLIE. S»
nous irons passer ruprès-midi dans les bois du côté de ma tendue... Ça y esl-il?
— Oui, mais ce soir, un s'apercevra que nous ne sommes plus là, et on nous punira.
— Nous rentrerons à la brune parle même chemin... et pour plus de sûreté, nous allons arranger nos lits de façon à faire croire que nous sommes couchés... Ce sera une bonne farce.
Cet expédient de comédie plaît au romanesque Sosthène. En un clin d'œil, les deux traversins, coiffés chacun d'un bonnet de coton, sont couchés sous les couvertures, la tête sur l'oreiller, dans la position de dormeurs qui tournent le nez du côté du mur.
— On jurerait que c'est nous, dit Marcel enchanté, et maintenant donnons-nous de l'air.
Le toit du hangar descend presque au niveau de la pelouse montante du verger. L'évasion s'effectue sans peine et cinq minutes après les deux prisonniers courent sous bois. ■
Au crépuscule, le docteur Boisselier rentre dans son cabriolet, et s'empresse, au déboîté, de monter dans la chambre des deux garnements afin de leur faire un brin de morale. Pour plus de solennité et pour que sa harangue profite à tout le monde, il a amené avec lui Cami41e et Fernande. Il pénètre majestueusement dans le dortoir des coupables. A la faible lueur dujourfinissant, ildistingue les deux formes confuses couchées à l'abri des rideaux, et s'approchànt des couchettes jumelles :
— Eh bien, commence-t-il après s'être éclairci la voix, eh bien, messieurs, avez-vous réfléchi sur l'incongruité de votre conduite de tantôt?
60 TANTE AL'UELIE.
Un silence absolu succède à cet exorde scvcre.
— Vous ne répondez pas? reprend gravement le docteur, satisfait de cette attitude respectueuse ; je coiiijirends que vous gardiez le silence et que vous snyez honteux de vos déportements... Etcocleet l'olynice, ces deux frères ennemis de la fable antique, ne se comportèrent pas avec une plus sauvage brutalité. . ÎS'auriez-vous pas dû donner l'exemple de la concorde et de l'amitié fraternelle à ces deux jeunes demoiselles qui partagent vos éludes et vos jeux?... Toi, Marcel, qui es l'aine, ajoute Boisselicr, en se tournant avec un geste éloquent, vers le lit de droite, toi, qui es l'hôte de ton ami, ne dois-tu pas savoir que la modération et la magnanimité sont les vertus des forts?... Et vous, Soslhène (demi-tour vers le lit de gauche), vous, le fils de moQ vieux camarade, apprenez que la colère est sœur de la folie... Ira furor brevis est. Allons, messieurs, un bon mouvement, embrassez-vous cordialement comme deux frères!
Toujours même silence et même complète immobi- > lilé.
— Assez de bouderie! s'écrie le docteur irrité en se pencliaul pour secouer l'épaule de l'un des délinquants.
Ses doigts s'enfoncent dans la molle épaisseur d'un traversin; il pousse un cri de stupéfaction, frotte une allumette, et s'aperçoit du tour (ju'on lui a joué.
— Ah! les mandrins! s'écrie-l-il en bouleversant les couvertures, ils se sont évadés!
En môme temps des rires retentissent sur le palier et les deux fillettes se sauvent dans le iardin pour pouvoir éclater à leur aise.
Vî
. Octobre était arrivé, et avec lui une lettre de M. Desrônis redemandant ses deux enfants. — Le docteur s'ennuyait dans son logis vide, il insistait pour que Camille qui courait sur ses treize ans, vînt s'initier à la tenue d'un ménage. D'ailleurs, Marcel P.oisselier devant entrer au collège de Villotte en qualité de pensionnaire pour y commencer ses humanités, la présence de Sosihène à Renesson n'avait plus de raison d'ùlre et il s'en allait temps que ce dernier reprît lui-môme ses études classiques. — Les époux de Lisle s'étaient séparés sans trop de regrets de leurs petits enfants, dont la turbulence dérangeait leurs habitudes casanières. Clairette la coquassière avait ramené sous la toile de sa carriole Camille et Soslhcne, accompagnés de Marcel, tout marri de quitter pour la première fois sa maison, ses bois, sa liberté, et de les échanger contre les grands murs du collège. M"® Herbillon les avait déjà précédés à Villotte, afin d'assister à la réouverture des cours de la pension Papillon, et son départ avait considérablement allégé les refrrets de SosthèDe.
Les enfants Desrônis retrouvèrent la maison de la rue des Tanneurs presqu'aussi maussade que le jour où ils l'avaient quittée. Le docteur, irréprochablement vêtu de noir des pieds à la fête, poussait toujours de profonds soupirs en parlant de « sa pauvre femme »; néanmoins il avait repris son train de vie d'autrefois, et même, le soir après dîner, comme il ne pouvait supporter l'isolement, il allait passer quelques heures au cercle. Sosthène se rendait deux fois par jour au collège, mais comme personne ne le surveillait, il bâclait ses devoirs, lisant plus de romans qu'il n'apprenait de leçons, et il acquérait au bout de quelques semaines, dans sa classe de quatrième, la réputation d'un assez joli cancre. Le docteur avait décidé que Camille n'irait pas en pension. Un professeur venait à domicile lui donner des leçons de français, d'histoire et de calcul; le reste du temps elle s'occupait du ménage. Le soir, après le dîner, Desrônis après avoir tourné mélancoliquement deux ou trois fois autour de la table ronde et soupiré bruyamment devant la grande photographie de Fanny Desrônis, embrass-ait sa fille et son fils et s'en allait chercher des consolations au cercle. En somme, dans la maison de Villotte, les deux enfant? étaient, sans que le docteur s'en rendît compte, bien plus abandonnés à eux-mêmes qu'à Renesson. Us restaient seuls en tête à tête près de la lampe, sauf quand, deux fois par semaine, tante Aurélie venait pour la leçon de piano, et, après avoir dîné avec la famille, entretenait longuement le père et les enfants des péripéties de son procès.
L'arrière-saison ajoutait encore sa mélancolie à \?
somnolente tristesse du logis Desrônis. De froids brouillards s'étendaient matin et soir sur les coteaux rougis, dont les vignes étaient vendangées; dans l'air humide les cloches de l'église des Augustins éparpillaient leurs notes argentines et monotones. La rue des Tanneurs, avec ses vieilles maisons aux persiennes fermées ou aux rideaux scrupuleusement tirés, avait l'air de faire partie du domaine de la Belle-au-bois-Uormant. Camille, seule dans les grandes pièces sonores où l'on entendait le vent d'ouest se lamenter à travers les couloirs et les cheminées, regrettait la gaie petite chambre de Renesson et les bonnes courses dans les bois en compagnie de Marcel. Celui-ci sortait une fois par mois du collège et passait son jeudi de sortie chez le docteur Desrônis. Ce jour-là la maison s'animait un peu et Camille sentait comme un rayon de soleil courir à travers le corridor obscur, le froid escalier de pierre et les pièces aux fenêtres longtemps closes. Elle veillait à ce qu'il y eiît un dessert de pâtisserie aux deux repas ; un bon feu ronflait, dès le matin, dans le poêle de la salle à manger. Marcel arrivait pour le diner de midi, il avait un petit air militaire dans sa tunique d'uniforme bien sanglée à la taille par un ceinturon de cuir verni. Il était en seconde et prenait déjà la mine préoccupée et gra.ve des grands élèves ; mais au dessert, il s'oubliait et redevenait le boutè-en-train espiègle et expansif des belles journées de Renesson. Après le dîner, on allait visiter tante Aurélie dans son capharnailm de la côte Phulpin. Marcel avait été pris tout de suite d'une grande sympathie pour la vieille fille; Thisloire du procès l'intéressait comme un roman. Il partageait
chaleureusement les espérances de M"» Montéclair, s'indignait contre les subterfuges dilatoires de l'État et promettait à la tante que, dès qu'il serait avocat, il se chargerait de son aflaire. — Quand il faisait beau temps, on redescendait par les vaux de Savonniùres et on ne rentrait chez M. Desrùnis qu'à la nuit close, pour le souper, à la suite duquel on reconduisait en bande Marcel jusqu'à la porte du collège.
Ces sorties mensuelles étaient les seuls jours ensoleillés de l'existence recluse et casanière de Camille. Le lendemain elle se réveillait en songeant que Marcel ne reviendrait plus avant un mois et elle vivait pendant des semaines sur les souvenirs de cette journée trop rapide. Elle n'avait pas cherché ù revoir Fernande 11erbillon; la fille du directeur des contributions lui était peu sympathique et elle se souciait peu de renouer à Villotle les relations médiocrement agréables, ébauchées à Renesson; mais certains indices lui donnaient à penser que Soslhène, moins indifférent qu'elle, était fort au courant des faits et gestes de cette petite personne.
Depuis la rentrée, Soslhène prenait des airs affairés et pensifs. Ayant su par Camille le mot de Fernande au sujet de ses ongles « en deuil », il soignait maintenant ses mains avec excès, dépensant tout l'argent de sc>: semaines en savons et autres objets de parfumerie; ei outre, il devenait très difficile au sujet de sa toilette, ei le dimanche, il passait des heures à se bichonner avant. de partir avec Camille pour la grand'messe. Une fois dans son banc, il paraissait nerveux cl inciuiet, jusqu'à une certaine minute, entre le Kyrie et le Gloria, ou
un frou-frou de robes bruissait dans l'allce étroite et où une dame en toilette légèrement tapageuse, siiivio d'une fiUetle non moins cuquettement parée, frôla il le banc de la famille Desrônis. A ce moment, Soslln-ue tressautait comme s'il eût reçu une commotion électrique. C'étaient M'^° et M"« Herbillon qui allairiit prendre place à leur banc situé non loin de la ^'rille du chœur. — Le collégien passait le reste de la messe à se hausser sur la pointe des pieds pour tâcher d'apercevoir l'extrémité du chapeau de Fernande et un bout de son prolil. Quand par hasard, la jeune fille n'assistai^ pas aux offices, Soslhène s'assombrissait et pendant toute la soirée du dimanche, il était d'une humeur massacrante.
— Qu'as-tu Soslhène? lui demanda Camille, un soir qu'ils lisaient en tète à tête près du poêle de la salle à manger. — La figure du collégien s'était allongée, il prenait des poses rêveuses et poussait des soupirs qui faisaient trembler les feuillets de son livre.
— Moi?... Rien! répondit-il avec une affectation do mystérieuse réserve.
— Si fait, tu deviens très maussade, tu ne parles plus et aujourd'hui tu as refusé de reprendre du dessert... Ça n'est pas naturel... Voyons, qu'as-tu?
Soslhène haussa les épaules : — Inutile de t'expliquer ça... Tu ne compi-endrais pas. Ce n'est pas de ton âge.
— Ne pose donc pas \ reprit sa sœur, il n'y a pas tartt de différence d'âge entre nous, et tante Aurélie dit qu'une fille de treize ans a autant de raison qu'uu garçon de quinze. . . Je parie que je sais à quoi tu penses ?
— Je t'en défie bien 1
— Ça n'est pourtant pas malin... Tu penses à Ferp" nande Herbillon !
' — Oh!... Qui te l'a dit?... s'écria Soslhène ébaubi de la perspicacité de sa sœur.
— Personne... Si tu crois que je ne m'aperçois pas que tu passes toute ta messe à la regarder!... Tu rougis quand on prononce son nom, et en ce moment, tiens, tu es cramoisi.
— Eh ! bien, oui, avoua enfin le collégien, qui n'était pas fâché, au fond, d'être deviné et de trouver une confidente, oui, je suis amoureux de Fernande!... .
Une fois ce premier mot lâché, il s'épancha tout à fait. Il décrivait avec une ostentation enfantine les moindres phases de ce premier amour né sous les pruniers du verger de Renesson. Il n'omit aucun des incidents de son roman sentimental. — Il n'avait pas reparlé à Fernande depuis son retour à Villotle, mais il la voyait presque tous les jours. Entre quatre Pt cinq heures, après la classe, il allait se poster en face de la grande porte de la pension Papillon et il guettait la sortie des externes. Quand il apercevait Fernande enveloppée dans son manteau vert myrte et tenant à la main son carton plein de livres, il avait des palpitations et il l'accompagnait à distance respectueuse jusqu'à la maison de la rue La pique où elle demeurait. Une ou deux fois elle avait retourné la tôle et avait souri en l'apercevant, mais la plupart du temps elle avait absolument l'air de ne pas le reconnaître, et c'était ce qui désespérait le plus le malheureux Sosthène. Les jours où il ne réussissait pas à l'entrevoir étaient pour lui
des journées vides. Il rêvait de faire quelque chose d'élonnant, d'avoir quelque aventure surprenante, enfin d'attirer sur lui l'atlention de la dédaigneuse Fernande. Seulement il avait beau se creuser la tête, il ne trouvait rien de digne d'elle et de lui. En attendant il composait à la louange de sa Dulcinée des vers qui avaient au moins quatorze pieds, et où martyre rimait invariablement avec soupire, amours avec toujours.
Demi-moqueuse, demi-pensive, Camille écoutait avec une curiosité croissante le récit des joies et des peines d'amour de Sosthène, — et elle était tout étonnée de retrouver dans les symptômes décrits par son frère, quelques-unes des émotions qu'elle avait elle-même ressenties. — Seulement, elle, c'était à l'occasion de iMarcel Boisselier qu'elle avait éprouvé tout cet émoi. Et sa petite tête travaillait là-dessus, jusqu'à ce que le sommeil vînt engourdir ses pensées.
Ainsi dans le solitaire et tranquille logis Desrônis, où l'on n'entendait que le chant des cloches des Augustins et le glouglou monotone de l'eau du canal, coulant derrière la maison ; dans ces grandes pièces froides et sonores, encore attristées par un deuil récent, ces jeunes cœurs s'éveillaient naïvement à l'amour et en subissaient déjà les troubles confus, sans que le docleur, tout en pleurant « sa pauvre femme » songeât à se préoccuper de l'état d'àme de ces deux adolescents, qui étaient pourtant les vivants portraits de celte défunte si bruyamment regrettée. La douleur d'Amable Desrônis après avoir été très sincère subissait une curieuse transformation. Elle devenait pour le docteur une parure et jne cociuetlcric. Gâté par les marques
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d'inlOrct qu'il avait reçues, de plus en plus affamé de sympalhie et de considération, le docteur choyait pour ainsi dire cette douleur qui le rendait plus intéressant aux yeux du public; il passait son temps à soigner son deuil, à rythmer ses soupirs, comme un comédien (jui prépare son entrée — et tout entier à ce rùle d'affli-é, qu'il jouait du reste avec une sorte de bonne foi naïve, il ne voyait plus rien de ce qui se passait chez lui.
Sosthcne devenait chaque jour plus affairé et plus rêveur. Un soir Camille s'aperçut qu'au lieu de piocher son thème, il avait élevé entre elle et lui un rempart de dictionnaires, et qu'à l'abri de ce mur, il transcrivait sur du papier à lettre un brouillon raturé et à demi chiffonné. Elle le guetta un moment sans en avoir l'air, puis renversant brusquement l'échafaudage de livres :
— C'est une lettre que tu écris, Sosthène? lui demanda-t-elle à brûle-pourpoint.
Il rougit d'abord, puis comprenant qu'il n'y avait plus moyen de mentir :
— Tu m'espionnais donc, toi? s'écria-t-il... Eh bien, oui, c'est une lettre... Je lui écris, ajouta-t-il à voix bas'se, je ne pouvais pas me taire plus longtemps; je lui Vais connaître mes sentiments et je lui demande un rendez- vous.
Camille haussa les épaules. — C'est absurde! murmura-t-elle, d'abord elle ne te répondra pas, et puis comment t'y prendras-tu pour lui envoyer ta lettre?
— Ça c'est mon secret, répondit-il mystérieusement en pliant son épître et en la cachant dans la poche de sa veste.
— Oh! Soslhène, prends garde, j'ai idée que tu vas faire une grosse sollise.
— Mêle-toi de tes affaires! répliqua-t-il en allumant son bougeoir pour gagner sa chain^^e.
Le lendemain, à la veillée, dès- que M. Desrônis lût sorti, Sosthène qui était très pâle, dit à sa sœur :
— C'est fait... Elle a ma lettre...
— Mon Dieu! s'exclama Camille, effrayée et joignant les mains, comment t'y es-tu pris?
— C'est bien simple... Elle sort de la pension Papillon à cinq heures et rentre directement chez elle; j'ai couru en avant jusqu'à sa maison et j'ai placé ma lettre en évidence sur la serrure de la seconde porte, de sorte qu'en l'ouvrant, elle n'aura pu manquer de voir mon billet et de le prendre...
— Joli moyen!... Et si quelqu'un est rentré av;int Fernande et a remarqué ton papier, crois-tu qu'il se soit gêné pour le mettre dans sa poche?
La figure de Soslhène s'allongea, il n'avait pas réfléchi un seul moment que les choses pussent s'arranger de la sorte.
— Tu es un oiseau de mauvais augure! murmura-l-il avec humeur, il y a cent à parier que ça n'arrivera pas...
C'était pourtant arrivé. Par un hasard que Sosthè.-ie n'avait pas prévu, M'"^ Herbillon, sortie pour faire d'^s visites, était rentrée avant sa fille, avait vu la lettre, et, l'ayant empochée, l'avait lue avec un mélange de surprise et de fou rire. Légère et très tolérante de sa nature, elle avait trouvé plaisante cette déclaration faite à sa fille par un gamin de quinze ans. Elle s'était
beaucoup amusée de l'cpître brûlante du malheureux Sosthène et l'avait communiquée à tous ses amis. Le lendemain la déclaration courait la ville. Quand il rentra du collège à quatre beures, Sosthène trouva Camille qui le guettait dans le couloir.
— Qu'est-ce que je t'avais dit? lui chuchota-t-elle; c'est M'"" Ilerbillon qui a trouvé ta lettre... Te voilà dans de beaux draps 1
— Pas possible! s'écria le frère en blêmissant, d'où le sais-tu?
— C'est le bruit de la ville... Tante Auréliel'a appris en donnant une leçon. Hier, il y avait soirée à la préfecture et on y a lu ta lettre tout haut... Heureusement que papa ne va nulle part à cause de son deuil!... Mais il finira toujours par tout savoir, et alors j'ai bien peur que tu ne sois grondé et puni sévèrement...
Pendant deux mortelles journées, Sosthène vécut dans les transes. Chaque fois qu'il rentrait du collège, il se demandait s'il n'allait pas se trouver en face de son père, justement irrité par la découverte de son escapade. Enfin, un soir, comme il pénétrait dans le corridor, il entendit dans la salle à manger les voix de tante Aurélie et du docteur. Amable Desrûnis parlait avec véhémence.
— Allons 1 c'est pour aujourd'hui, se dit Sosthène dont le cœur battait affreusement. — Néanmoins, il poussa bravement la porte, et la première chose qui le frappa dès son entrée, fut sa fameuse lettre que le docteur froissait avec indignation.
— Venez, monsieur! s'exclama ce dernier en apercevant son fils, et dites-nous dans quel mauvais livre
VOUS avez copié les phrases de roman que vous avez eu l'audace d'écrire à M"^ Ilerbillon?... Si c'est là le fruit de votre séjour à Renesson, j'en fais mon compliment à vos grands parents de Lisle!... Quelle perversité précoce et affligeante! C'est une calamité que d'avoir un enfant pareil!... Tu n'as donc pas songé, malheureux, que tu compromettais ton père en adressant cette lettre audacieuse à la fille de l'un des hauts fonctionnaires de la localité? On va croire que c'est moi qui t'ai inculqué cette déplorable dépravation... Ce n'était pas assez de la douleur où m'a plongé la perte de ta pauvre mère, il faut que j'aie la tristesse de voir l'inconduite de mon fils me déconsidérer aux yeux de la ville entière 1
Sosthcne, tournant sa casquette entre ses doigts, les narines pincées, les lèvres serrées, recevait stoïquement cette avalanche de reproches. Pour se donner une contenance, il cherchait des yeux Camille dans les coins delà salle à manger ; il lui semblait que la présence de sa sœur lui donnerait plus de courage pour affronter la colère paternelle. Mais Camille n'était pas là; le docteur l'avait congédiée, estimant qu'il était inutile et inconvenant pour une fillette de son âge d'assister à cette explication.
Ce fut tante Aurélie qui eut pitié du patient et qui vint à son secours :
— Allons, dit-elle, il ne faut pas faire le diable plus non* qu'il n'est, et au fond de tout cela, il n'y a qu'un enfantillage... Quelle importance peut-on attacher aux sottises d'un morveux comme Sosthène?...
Sosthène, vexé, se redressa comme un jeune coq , cette façon de plaider sa cause le mortifiait plus que
7î TANTE AURÉLIE.
tous les reproches de son père. Il préférait encore être morigéné que de se voir Iraité comme un moutard sans conséquence...
— J'aime Fernande 1 dil-il avec un ton exalté qui acheva d'exaspérer son père.
— Silence 1 interrompit le docteur. Puis il ajouta avec un accent navré :
— Que va penser de moi M"'« Herbillon? — Il était uniquement préoccupé de l'atteinte que les frasques deSoslhène pouvaient porter à sa considération...
— Elle pensera que tu as un gamin bien précoce et \:icn mal surveillé, reprit M''° Âurélie, en exécutant un I .'liège avec ses doigts.
— J'irai demain lui présenter mes excuses.
— Comme tu voudras, mais je crois la démarche inutile... La dame a la manche largo et les mauvaises langues prétendent qu'elle n'y regarde pas de si près.
— N'imporle, conclut le docteur, il est de mon devoir de montrer combien je déplore les méfaits de mon (Ils... Et quant à vous, polisson, ajoula-t-il en lançant un regard sévère au coupable, montez dans voire chambre... Ji' vous y consigne et on vous y portera à souper!
L'infortuné Sostliène sortit d'un air digne, en se disant qu'il soull'rait pour la dame de ses pensées, que ;!',iill(Mirs les pères avaient de tout temps contrecarre • inclinations de leurs enfants, et (ju'après tout .\ma- ;s de Gaule et Edgar Kavenswood en avaient enduré l.i en d'autres...
Dès lo lendemain, Araable Desrônis, tiré comme on dit vulgairement, à çualre épingles, se présewLi dans l'aprôs-midi chez M'^^ ilerbillon. Il était sévèrement velu de noir ainsi qu'il convient à un homme plongé dans le deuil el la douleur; mais à travers l'ausiérité de sa tenue perçaient certaines recherches d'élégance : moustaches aux extrémités soigneusement eflil/'es, gants frais et bottines de chevreau à bouts vernis. iM"* ficrb !1()Q étiit chez elle, et la femme de cha ubre introduisit le visiteur dans un petit salon où elle le pria d'attendre, tandis qu'elle irait prévenir sa maîtresse.
Ce petit salon, meublé avec un luxe voyant, ressemblait beaucoup à un boudoir: — sièges bas el capilnnnés, chaise longue, rid»^aux et portières retenus par des embrasses de mousseline, transparents roses tamisant le jour des fenêtres, étagères encombn'es de ct's bibelots japonais à prix réduit, dont le marché parisien est inondé depuis quelques années, jardinières et potiches garnies de fleurs printanières. Dans la che-
minée, un feu clair répandait une chaleur douce et attiédissait l'air imprégné d'une odeur de jacinthes. Amable Desrônis, qui venait de quitter sa maison de la rue des Tanneurs, aux pièces froides et vides, à l'ameublement démodé et peu confortable, fut tout d'abord agréablement impressionné par cet intérieur coquet, qui sentait la femme, et dont le clinquant flattait ses goûts de luxe et d'ostentation. — Le bruit d'un pas léger se fit entendre dans la pièce voisine, une porte s'ouvrit, et le docteur se trouva eu présence de la femme du directeur des contributions.
M"'" Clarisse Herbillon était petite, mais bien faite ; elle avait la tournure et la mine fort jeunes, bien qu'elle comptât trente-deux ans sonnés. On ne pouvait pas dire qu elle fût jolie, mais elle avait beaucoup de physionomie et de vivacité, de très beaux cheveux chù- [ains séparés en bandeaux bouffant sur les tempes, de longs yeux bruns très câlins, une bouche un peu grande aux lèvres rouges et facilement souriantes, le nez droit et le menton proéminent.
De plus, elle était potelée, blanche de peau, avec des épaules rondes, une taille souple, ni trop ni trop peu de poitrine, les mains et les pieds petits, infiniment de grâce et de désinvolture dans les mouvements. Tout cela formait un ensemble sémillant et voluptueux, auquel une toilette très étudiée ajoutait un savoureux assaisonnement. La robe savamment échancrée au corsage laissait voir un coin de peau blanche fort appétissant; les manches larges permettaient d'admirer jusqu'au coude, sous les festons de la broderie an glaise, deux bras d'un modelé charmant tandis que
de temps à autre, les pieds mignonnement chaussés de souliers couleur hanneton et de bas de soie noire à jour, se montraient sous les plis de la jupe très ample. Tandis qu'Amable Desrônis saluait gravement et avec componction, un sourire courut sur les lèvres et dans les yeux de M'"^ Herbillon.
— Monsieur Desrônis, dit-elle en répondant à ce sa lut cérémonieux par une gracieuse inclinaison de tête, pardonnez-moi de vous avoir fait attendre... Asseyez^ vous donc!
En même temps, elle se posait elle-même dans l'encoignure de sa chaise longue, tandis que le docteur prenait un siège et s'y plaçait à distance respectueuse.
— Madame, commença-t-il d'un ton pénétré, j'ai regardé comme un devoir de venir vous présenter, ainsi qu'à M. Herbillon, toutes mes excuses... Vous me voyez navré...
— Je devine ce qui me procure le plaisir de votre visite, interrompit-elle avec vivacité ; mais je vous en prie, ne prenez pas les choses si au tragique. Cette lettre...
— Je l'ai lue, madame, et je vous la rapporte avec l'expression de mes plus vifs regrets... Elle est d'une effronterie inqualifiable!
— Ûh ! il ne faut voir là-dedans qu'une espièglerie de collégien... Il va bien, votre gamin ! Quel âge a-t-il?
— Quatorze ans passés, madame.
— Hé ! hé! il est très avancé I
— I! l'est trop ! Je me demande vraiment comment une pareille insfiniléa pu germer dans son cerveau... Je tiens du moins à vouj affirmer, madame, que jamais
sa famille n'a pu supposer un instant qu'il fût capable de s'oublier à ce point.
— Je le crois sans peine, repartit la dame en riant; voyons, ne vous étonnez pas trop, ce serait injurieux pour ma (iile, — et pour moi, car on prétend qu'elle me ressemble... Si votre fils lui a écrit une lettre un peu brillante (dont elle ne se doute pas d'ailleurs), cela prouve qu'il a trouvé Fernande jolie et qu'il a bon goiît,
— Cela ne l'autorisait pas à commettre un acte contraire à la morale et au respect des convenances, balbutia Desrônis qui commençait à s'embrouiller dans ses phrases.
— Les convenances, un collégien ne s'en inquiète guère!... Votre fils s'est monté la tète, son cœur s'est éveillé... A son âge, ne vous en est-il jamais arrivé autant, docteur? ajouta M'"^ Ilerbillon, en coulant du côté de Desrônis une œillade à la fois hardie et veloutée.
— A moi, madame? répliqua-t-il en rougissant.
— Oui, à vous, quand nous aviez quatorze ou quinze ans?... Soyez franc!... D'ailleurs, vous me répondriez non, que je ne vous croirais pas.
Et de nouveau, elle le regardait en riant.
Ses grands yeux éclatants, à l'iris brun semé da paillettes fauves, avaient celte phosphorescence humide qui trahit une nature de femme experte aux choses d'amour. Ils troublèrent violemment Amable Desrônis, rendu plus inilammable par son veuvage qui, depuis un an bieutôt, le tenait chastement enfermé dans sa maison glaciale et sévère comme un cloître. Ce regard, qui en avait grisé tant d'autres, s'insinua en lui comme un philtre, et, pareil à un buveur d'eau qui a tâté par
hasard d'un vin trop fort, le docteur sentit brusquement que la tête lui tournait. Maintenant il ne pouvait plus détacher des yeux de son interlocutrice ses yeux éberlus'.'S. Il rougissait derechef, balbutiait des phrases hachres et inachevées, et souriait de ce sourire vague des gens qui commencent à flotter doucement dans une demi-ivresse.
Clarisse llerbillon avait trop d'expérience en cette matière pour ne pas s'apercevoir promptement de l'effet qu'elle produisait, et elle était trop coquette pour ne pas être tentée d'achever une opération qui s'annonçait si bien. Il ne lui déplaisait pas d'ailleurs d'envelopper dans ses filets ce docteur Dcsrônis dont la fidélité conjugale avait été exemplaire, et qu'on citait par la ville comme le modèle des veufs inconsolables. En outre, avec sa perspicacité féminine, elle avait vite deviné en lui un de ces vaniteux naïfs, qui se prennent comme alouettes au miroir à Taide d'un peu de clinquant, qu'on apprivoise avec de belles paroles dorées, et qu'on peut ensuite mener et faire obéir à la baguette. — Elle résolut de profiter séance tenante de la fascination qu'elle exerçait, et changeant brusquement le cours de la conversation, elle le détourna avec habileté vers un sujet qui devait particulièrement intéresser Desrônis ': — sonotfliction et son isolement. — On ne s'introduit jamais mieux dans l'intimité des gens quen les mettant sur le chapitre de leurs misères personnelles. Alors ils deviennent plus expansifs, ils ouvrent imprudemment leur cœur, et, une fois la porte entre-bùillée, une femme serait bien maladroite si elle ne parseiiait pas à s'y établir tout doucement.
— Je plaisantais, dit M™^ Herbillon en s'interrornpant, et c'est bien mal clioisir mon moment, je l'avoue... J'aurais dû penser plus tôt que dans les circonstances où vous vous trouvez, monsieur, vous n'avez pas l'esprit tourné à la plaisanterie... Pardonnez-moi, je suis si étourdie!... Croyez bien que M. Herbillon et moi, nous avons pris une part très vive à voire peine.
La figure du docteur redevint mélancolique, et il eut un geste las d'homme accablé. — Je n'en doule pas, madame, et vous en suis cordialement reconnais^ sant.
— Je n'ai pas eu l'avantage de connaître M""^ Desrônis, poursuivit Clarisse Herbillon, mais je sais quelle excellente femme d'intérieur elle était et quels regrets elle a laissés dans toute la ville.
Amable Desrônis poussa un gros soupir et inclina sa tête sur sa poitrine : — Ma pauvre lemme était un ange de douceur et de dévouement, murmura-t-il.
— Malheureusement les anges ne sont pas faits pour la vie de ce monde! reprit Clarisse avec un accent de compassion, où le docteur, s'il eût eu plus de finesse, aurait pu démêler une pointe d'ironie, — Votre maison doit vous paraître bien vide?
— Oui, répondit-il en passant sa main sur ses yeux l'isolement me tue.
— Peut-être, continua-t-elle d'une voix insinuante serait-il sage d'essayer d'un peu de distraction?...
Desrônis fit un geste de dénégation.
— Je ne parle pas, reprit-elle, de ces plaisirs mondains qui contrasteraient trop avec la situation où vous êtes... Non, mais j'entends les plaisirs de l'intimité et
celle satisfaction qu'on éprouve à s'entretenir de ceux qu'on regrette, avec des amis qui vous comprennent.
— Ah ! madame, les gens tristes ne sont pas amusants et on se lasse vite d'écouter leurs plaintes.
— Vous jugez peu charitablement votre prochain, docteur, dit-elle en souriant et en essayant de nouveau sur lui l'effet de ses regards câlins; et vous vous rendez peu justice à vous-même... Votre valeur personnelle et vos qualités professionnelles sont universellement appréciées, et bien des personnes qui vous connaissent et vous estiment, se trouveraient honorées des marques d'alTectueuse confiance que vous leur donneriez.
— Vous êtes trop aimable et trop bonne, madame !
— Non, je suis franche... Trop peut-être... Je sais qu'on me reproche de ne pas être assez réservée. Mais que voulez-vous? J'ai le malheur d'avoir une nature expansive et toute en dehors... Et, au risque d'encourir encore ce reproche, puisquej'ai le plaisir de vous voir, docteur, je vais vous demander quelque chose... Vous allez sans doute me trouver bien indiscrète?
— Jamais, madame!... Je vous en prie, parlez!
— Eh bien, il s'agit d'une consultation... Je suis un peu souffraute, et je voudrais avoir votre avis.
Bien que flatté intérieurement, Desrùnis ne put réprimerun haut-le-corps..Il savait que le vieux médecin de la ville haute donnait ses soins à la famille Herbillon, et il commença par manifester quelques scrupules.
— Je croyais, objecla-t-il, que le docteur Grodard était votre médecin ?
— C'est-à-dire qu'il est le médecin de mon marir M. Herbillon, qui est un peu malade imaginaire, leçon-
suite souvent... Quant à moi, je le trouve trop docteur Pur{j;on, et j'ai peur de ses drojjfues...
— Je suis à vos ordres, madame.
— Vous me dites cela sans enthousiasme, comme si vous craigniez de me donner un avis... D'jihord pourquoi restez-vous là-bas perché sur cette chaise? Venez donc ici.
Elle lui fit place auprès d'elle. 11 s'approcha, légèrement intimidé.
— Où sou lirez- vous? demanda-t-il.
— J'éprouve un malaise général, je suis sans appétit et je dors mal.
Il procéda aux interrogations de rigueur. Elle y réoondait avec un sourire, en montrant ses dents blaoynes et bien plantées, et Desrônis assis près d'elle so sentait de plus en plus troublé. L'odeur des jacinthes lui montait à la tête, et aussi un peu ce fluide amoureux qui se dégageait de toute la personne de sa nouvelle cliente.
— Voyons le pouls, dit-il d'une voix mal assurée. Elle souleva son bras presque à la hauteur de la figure
du docteur, et le lui mit dans les mains.
Amable Desrônis, au contact de ce bras frais et potelé qui s'abandonnait, perdit tout à fait sa présence d'espri'. L'inconsolable veuf ne songeait plus à son chagrin; il était la proie de sensations à la fois délicieuses et violentes. Ses doigts tremblaient et parvenaient à peine à trouver le point précis où le battement du pouls devenait (lercep'ihle, — ou plutôt le bouillonnement de son propre .-ang l'empêchait de distinguer le mouvement calme et régulier de l'artère de sa voisine.
— Eh bien? reprit-elle, après un moment de dangereux silence.
— Le pouls est un peu fréquent, répondit-il au hasard; je crois... que c'est nerveux...
— Peut-être bien... Voyez-vous, docteur, ma grande maladie, c'est l'ennui.
— Quoi, madame, vous vous ennuyez? vous si entourée, si gâtée dans le monde, si...
— Dissipée, dites le mot ! interrompit-elle, vous l'avez au bout de la langue. — Oui, je ne l'ignore pas, j'ai la réputation d'être trop mondaine et d'avoir des goûts frivoles... Mais si vous saviez comme tout cela est creux, docteur!... Vous parliez de votre isolement; le mien est plus cruel encore, parce que je m'en aperçois, même au milieu des plaisirs du monde. La pire solitude est celle qu'on sent dans la foule. On est bien vite las de ces fêtes toutes semblables, où l'on ne se heurte qu'à des indifférents 1
— En ètes-vous là, madame? s'écria Desrônis, à la fois surpris ei charmé de cette confession.
— HélasI oui... Allez, tout ce (|ui reluit n'est pas or... On dit par la ville : «M""® Herbillon est une tête folle, ens'éveillant, elle se demande à quel bal elle ira le soir, et elle est malheureuse quand elle n'a pas chaque malin lin plaisir en perspective... » Ah! si on lisait en dedans de moi, on verrait qu'une bonne intimité au coin du feu me contenterait bien autrement que ces dissipations du dehors ! Il y a des dessous douloureux qu'on ne soupçonne pas... Plus d'une femme cherche à s'étourdir dans le monde, uni<iuement parce qu'elle ne trouve pas dans son intérieur les satisfactions qu'elle
8î TANTE AURÉLIE.
rêvait... Ce que je vous conte là, peut-être ferais-je mieux de le garder pour moi? mais un m»1decin est quasi un confesseur, et vous m'avez inspiré confiance.
— J'en suis infiniment touché, madame, je vous le jure! murmura-l-il en s'inclinant. — Ses sens étaient émus, sa vanité était doucement chatouillée, et Clarisse Herb.Uon sentait qu'elle l'avait définitivement conquis.
— Maintenant, continua-t-il en lui lançant à son tour un regard très épris, je suis presque tenté de me féliciter des sottises de mon fils, puisqu'elles m'ont procuré le bonheur de mieux vous connaître, madame, et d'apprécier tout le charme de votre esprit, toute la délicatesse de votre cœur.
— C'est moi au contraire qui vous dois des remerciements... Votre visite m'a fait grand bien, et j'espère que vous la renouvellerez... M. llerbillon sera enchanté de vous voir, et quand vous aurez un moment... je ne vous dis pas de venir à mon jour de réception ; il y aurait de la cruauté à vous imposer cette corvée, mais, dans la semaine, vous me trouverez presque toujours chez moi, entre trois et six heures... Et je serai heureuse de causer amicalement avec vous... Nous mettrons nos deux isolements en commun.
— Ahl madame, vous me comblez! s'exclama-t-il.
11 avait repris son chapeau, s'était levé, et la saluait pour partir.
— A propos, s'écria- t-elle en riant, et cette fameuse lettre que vous me rapporliez?... Je la veux.
— La voici, répliqua-t-il, mais je vous supplie de la brûler.
— Du tout, je tiens à la conserver précieusement,
puisque c'est à elle que je dois votre visite... Donnez!
Elle tendait la main. Il y déposa l'épître de Sosthène, mais comme en même temps ses yeux rencontrèrent les ensorcelantes prunelles de M"'° Herbillon, il retint cette petite main dans les siennes et, pris d'un éblouissemcnt, il y mit un baiser, puis se sauva, à la lois effrayé et ravi de son audace.
Quand il fut dehors, il aspira longuement l'air frais du soir et s'attarda à marcher longtemps par les rues. — Elle est charmante ! se répétait-il à lui-même, elle est charmante ! — Il ne s'apercevaitmême pas qu'il pleuvait, et que son chapeau neuf recevait la bruine depuis une demi-heure... La giboulée d'avril tombait froide et menue sur les trottoirs solitaires, sur les avenues assombries par la décroissance du jour, et tout là-bas, dans le cimetière Sainte-Catherine, elle lavait de ses larmes les sapins et la croix de pierre du tombeau de la pauvre Fanny... Mais Amable Desrùnis ne songeait plus au cimetière nia son irrémédiable douleur!... A travers le crépuscule pluvieux, où les becs de gaz s'allumaient un à un, il revoyait nettement la figure étrange, les grands yeux câlins, le provocant sourire de M""* Clarisse, et il emportait avec lui celte vision troublante jusque dans son logis solitaire de la rue des Tanneurs.