‹ Tante AurélieChapitre 2 sur 7 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

— Ah ! monsieur Desrônis, je vous rencontre enfin ! — Cette exclamation était poussée avec une impatience fiévreuse par un homme d'une cinquantaine d'années, vêtu en ouvrier et qui venait d'abordf^r Amable Desrônis à l'entrée de la rue des Tanneurs. Il se tenait devant le docteur, la casquette à la main, la mine à la t'ois suppliante et obstinée ; on lisait dans ses yeux rougis, dans les traits contractés de sa face pâle, marquée de petite vérole, la ferme intention de ne pas lâcher le docteur avant d'avoir obtenu de lui ce qu'il déiirait.

— Bonjour, père Varnerot, dit Amable en fronçant le urcil,qu'y a-t-il donc?

— Il y a que mon garçon est très malade... Je suis allé déjà deux fois chez vous, monsieur Desrônis, sans vous trouver : hier et ce malin.

— Que voulez-vous^ mon brave? un médecin ne s'appartient pas...

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— J'étais pourtant veau à l'heure de votre consultation.

— J'ai changé raon heure, répliqua Desrônis en rougissant... Qu'a-t-il, votre garçon, père Varnerot?

— Une grosse fièvre avec un violent mal de tête... Et si vous pouviez passer tout de suite chez nous , docteur...

— C'est que, objecta Amable avec embarras, en tirant sa montre, j'ai un r ;udez-vous pour une affaire importante.

— Pas aussi importante que la vie de mon garçon! insista énergiquement et douloureusement le père Varnerot... 11 faut que vous veniez sur-le-champ, monsieur Desrônis... Il le faut, je vous en prie 1

— Allons', dit Amable, comprenant qu'il ne se débarrasserait pas facileme:jt de cet entêté; — et, pris lui-même d'un sourd scrupule de conscience, il suivi avec résignation Varnerot dans la direction du faubourg de Polval, où ce dernier exer.;ait la profession dejardinier-maraîcher.

Ils marchaient rapidement et, en chemin, le jardinier essoufdé expliquait au docteur la maladie de son fils :

— Ça lui a pris avant-hier par un chaud et froid ; il avait bêché tout un grand carré de jardin, et il était tout en écume, quand subitement une giboulée est tombée, et avant qu'il ait eu le temps d'aller remettre sa voste, sa chemise a été traversée... Le soir, il avait comme du feu dans le corps; il s'est couché avec la fièvre, et depuis ce temps-là, elle ne le quille pas... Il se plaint qu'il éloulïe, et ça fait mal de l'entendre ; celte nuit j'ai cru qu'il allait passer dans mes bras... Un

garçon de dix-huit ans, si gentil et si bon ouvrier, monsieur Desrônis ! Si nous venions à le perdre, il n'y aurait plus qu'à nous enterrer avec lui, sa mère et moi!

Desrônis écoulait distraitement, en hochant la tùte. Tandis que le brave homme se lamentait, le docteur songeait que l'heure de sa visite quotidienne chez M""" Clarisse Ilerbillon approchait, et qu'il courait grand risque de ne plus trouver la dame au logis quand il reviendrait de Polval.

Un an s'était passé depuis sa première entrevue avec M™" Ilerbillon, et pendant cette année l'attrait <iu'avail exercé sur lui cette séduisante personne, avait pris les proportions d'une passion violemment absorbante. Bien que sa profession eût dû le mettre à l'abri de semblables surprises, Amable Desrônis était très naïf et très novice en matières d'aventures galantes. Il s'était marié jeune et avait, pendant toute la durée de son mariage, trouvé dans son intérieur un bonheur suffisant pour le garantir des tentations du dehors. Fanny lui avait donné à la fois les calmes et régulières jouissances de l'intimité conjugale et les joies exquises de l'amour partagé ; elle était en même temps une ménagère attentive et dévouée, et une amie très tendre, mignonnement et chastement amoureuse, ayant toutes les coquetteries et toutes les séductions d'une femme jolie et honnête ; mais ce délicieux régime du mariage heureux avait eu de funestes .conséquences pour Desrônis devenu veuf. Les voluptueuses et légitimes tendresses d'autrefois lui manquaient; il n'était pas taillé pour se nourrir de sa douleur et de ses regrets dans 'isolement. Aussi de\ait-il devenir lacilement la proie de la première femme assez

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adroite et assez attrayante pour lui offrir les consolations qui lui faisaient défaut. Son tempérament et sa vanité enfantine le portaient naturellement à subir le charme d'une embobelineuse de l'espèce de Clarisse Herbillon.

Et ce n'avait pas été une passade, une simple fantaisie d'un mois. Nullement. Son amour obstiné croissait en raison directe des obstacles qu'il rencontrait. Les passions qui naissent chez les hommes restés longtemps sages et arrivés à la quarantaine, s'y développent à la façon du gui sur les arbres de haute futaie : elles s'accrochent au rameau le plus vivace, enfoncent leurs radicelles jusqu'au cœur du bois et en détournent la sève nourricière au profit de leur envahissante végétîtion. ^1™° Clarisse, du reste, s'entendait à merveille d entretenir cet amour tard venu et tenace, dont elle lirait de substantiels avantages. Elle tenait la dragée haute à Desrônis, et tout en lui donnant de l'espoir, elle avait l'art de se servir de sa situation de femme honnête, de sa respectabilité et de ses principes religieux, pour reculer le moment où le docteur n'aurait plus rien à désirer. Sa résistance habilement calculée doublait le prix des minces faveurs qu'elle accordait. Quand Amable s'impatientait et devenait trop pressant, elle avait une façon si éloquente de lui parler de ses devoirs, de son rôle de mère et d'épouse, de ses remords, de ses craintes, qu'elle le renvoyait soumis et toujours plus enflammé. Elle était parvenue à lui persuader que le pacifique et tolérant M. Herbillon était affreusement jaloux, de sorte que le docteur apportait dans ses relations avec le mari un respectueux empressement et

une touchante condescendance. Celui-ci en abusait. Joueur comme les cartes et malade imaginaire, il mettait largement à contribution l'obséquieuse prévenance de Desrônis. Il lui contait par le menu l'histoire de ses digestions laborieuses et de sa gastrite, profitant de ses visites assidues pour lui extorquer des consultations gratuites et lui gagner son argent à l'écarté. Quelquefois Amable en faisant son budget s'avouait avec ennui que tout n'était pas rose dans le métier d'amoureux d'une femme du monde. Les fantaisies capricieuses et despotiques de M""' Clarisse lui dérobaient une bonne partie ie son temps, au détriment de seâ devoirs professionnels. En outre ses dépenses augmentaient : sa toilette plus soignée, les parties de jeu, les billets de concert, les menus cadeaux faisaient le vide dans sa caisse, et de temps à autre, il était tout étonné de se trouver à court. Alors il s'accoutumait peu à peu à prendre sur l'argent réservé à l'entretien du ménage, de quoi subvenir à ses dépenses extraordinaires. Il en rougissait parfois; un éclair de bon sens lui passait devant les yeux; il se promettait d'être moins faible et plus raisonnable. Mais il suffisait d'une œillade de M"'^ Clarisse, d'une main blanche offerte aux ièvres du docteur, pour qu'il oubliât ses belles résolutions. Cette femme soufllail sur lui le chaud et le froid à son gré ; elle le possédait complètement et le tenait journellement dans un état de surexcitation nerveuse qui ôtait au malheureux Desrônis tout sang-lroid et toute liberté d'esprit. En ce moment môme, taudis que Varnerot lui expliquait les symptômes de la maladie de son garçon, Amable n'écoutait que d'une oreille ; il pensait uniquement au petit

saloQ blanc et rose où M'"® Herbillon raltendait vers trois heures.

On était arrivé au logis du jardinier. Ils traversèrent le jardin maraîcher où les primeurs commençaient à verdir sous le vitrage des châssis entr'ouverls, et où les floraisons hâtives des jacinthes diapraient de couleurs roses et lilas la terre nue des plates-bandes. Tout au bout du terrain cultivé, le corps de logis, composé d'un rez-de-chaussée et d'un grenier, élevait sa façade grise où grimpait une treille encore sans leuilles. Dans la première pièce, ils furent reçus par la mère Varnerot.

— Comment va votre malade? demanda brusquemetti, Desrônis.

— Toujours pas bien, monsieur Desrônis... Il a kcorps brûlant et il tremble la fièvre.

— Où est-il?

On l'introduisit dans une petite chambre donnant sur les vignes, et où le malade enfoncé dans ses couvertures, sommeillait péniblement. Il avait la face très rouge et semblait fort abattu.

Desrônis lui tâta le pouls et tira sa montre. Elle marquait déjà trois heures un quart. M""" Clarisse devait cire en train de s'impatienter, et il la savait peu endurante.

— Oui, il a de la fièvre, murmura-t-il, et comme le garçon avait un peu secoué son engourdissemenl, il le Ut mettre sur son séant afin de l'ausculter. — De tout ce que lui avait dit le père, il n'avait retenu qu'une chose, c'est que le jeune jardinier avait eu chaud el froid ; il était parti de là pour conclure à une affection

des voies respiratoires, et il dirigeait son diagnostic en consé(]uence.

Le pore Varnerot soulevait son fils avec de tendres précautions et de douces paroles.

— VoNons! voyons ! s'exclama nerveusement Desrôiiis, en appuyant sa tête contre la poitrine du malade... liespire, mon garçon !... Bien!... — Il recommença le même examen rapide en mettant son oreille contre le dos du patient, puis rejetant les couvertures sur lui, il reprit :

— 11 n'y a rien aux poumons, c'est un simple refroidissement... Une li'gère bronchite... Vous lui po-erez un emplâtre de Ihapsia sur la poitrine, et vous lui donnerez toutes les deux heures une potion pour laq^uelle je vais vous faire une ordonnance.

Il arracha une feuille de son carnet et traga à la hàle une prescription.

— Et vous pensez que ce n'est pas dangereux, monsieur Uesrùnis?... Vous savez, il se plaint de ne pouvoir respirer, et il a un. grand mal de tête?...

— Naturellement... il est congestionné; maislethapsia le débarrassera de tout cela... Ce ne sera rien... Je reviendrai demam soir.

il tira de nouveau sa montre. — Trois heures et demie!... li faiil que je me sauve ! dit-il précipitamment, bonjour, à demain !...

Et il laissa les deux époux stupéfaits delà brusquerie avec laquelle il les expédiait.

Maintenant il doublait ses enjambées et se hâtait dans la direction.de la rue La pique. Les gens qui le voyaient hier devant leurs fenêtres penchaient curicu-

sèment la tête : — Tiens, le docteur Desrônis qui court comme au feu 1... Il paraît qu'il a un malade pressé.

— Elle ne m'aura certainement pas attendu, pensait Amable en agitant la sonnette de M""* llerbillon, je ne la trouverai plus! — Il se trompait. M'"^ Clarisse n'était pas sortie. Elle était assise à une petite table de son salon, tout fleuri de violettes, et elle écrivait.

— Enfin ! dit-elle au docteur essoufflé, en se retournant pour lui tendre la main, je ne comptais plus sur vous... Mais mieux vaut tard que jamais!

Desrônis lui baisait la main et se confondait en excuses.

— Oh ! vous êtes tout pardonné, continua-t-elle en riant, je sais que dans votre profession on n'est pas maître de son temps, et je me reproche de vous faire perdre des heures précieuses... Asseyez-vous, et permeltez-moi d'achever ce bout de lettre.

Il s'attendait à un accès de mauvaise humeur, aussi fut-il agréablement surpris de cet aimable accueil ; sa figure inquiète s'épanouit.

Tandis qu'il s'installait dans un fauteuil, il entendait la plume courir sur le papier, puis s'arrêter soudain. Tout en cherchant une enveloppe dans son buvard, M""" Clarisse tourna de nouveau la tète vers Amable e. lui lança avec un sourire une de ses œillades les plu> enjôleuses.

— Admirez-moi, dit-elle, vous avez devant vous une r^mme héroïque.

Il admirait sans comprendre ; il admirait la grâce des inflexions de ce cou blanc et délicat, la rondeur c

l'élasticité de cette taille souple, la couleur foncée et veloutée de ces prunelles câlines, dont il ne pouvait plus détacher ses regards ensorcelés. — Oui, continua-t-elle en le voyant sous le charme, figurez-vous que ce matin en passant devant le magasin de Damel, le bijoutier de la rue Entre-deux-Ponts, j'avais vu un amour de bague... Quelque chose de très simple, mais adorablement monté... Une émeraude entourée de brillants... Je crois vous avoir dit que j'ai un faible pour les émeraudes... La bague me tirait l'œil, je suis entrée, je l'ai marchandée... On la laissait pour 1,000 francs; je n'ai pu résister à la tentation, et j'ai prié Damel de me l'envoyer afin que je puisse la montrer à mon mari... Mais en rentrant à la maison j'ai réfléchi... Mon second mouvement vaut mieux que le premier... J'ai pensé que ma fille est maintenant en pension à Paris, qu'elle et moi nous coûtions cher à M. Herbillofi, que c'était une folie de mettre dans une fantaisie une si forte somme, et que le nécessaire devait passer avant le superflu; bref, j'écris à Damel pour lui donner contreordre... N'est-ce pas que je suis une petite femme très raisonnable?

— Oui, murmura Desrônis d'un air préoccupé, bien d'autres à votre place n'auraient pas montré la même abnégation.

— Je vous avoue que cela m'a fait mal au cœur, c'était une occasion, et je ne la retrouverai plus... La bague valait au bas prix i,500 francs et elle m'allait si bien au doigt!... Tenez, je l'aurais mise là, ajouta-t-elle en tournant et retournant au niveau des lèvres du docteur sa main gauche, et en lui désignant

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'uQ de ses doigts... Mais c'eut été une sottise, n'y pensons plus!

Elle soupira, cacheta la lettre et se dirigea lentement vers la cheminée où pendait un cordon de sonnette.

Desrônis était fort perplexe. Il lisait dans les yeux de M*"* Herbillon un désir ardent de posséder ce bijou, et i) se demandait si ce ne serait pas agir en galant homme et en amoureux sérieusement épris que d'épargner à une jolie lemme l'ennui de ce sacrifice. Après ce qu'il venait d'entendre, n'aurait-il pas l'air d'un pleutre s'il faisait la sourde oreille V D'un autre côté, 1,U0U francs nVtaieut pas une bagatelle et creuseraient un gros trou dans sa caisse. Mais aussi quelle joie il aurait à offrir à Clarisse celte bague tant convoitée; cela lui donnerait un vernis de gentilhommerie dont sa vanité était d'avance très flattée. — iNon, il ne lui était pas permis de se taire, sous peine de passer pour un bourgeois mes(|uin et ne sachant pas vivre.

— Chère amie, dit-il en se levant et en s'emparant du bras de Clarisse, tendu vers le cordon de sonuette, permettez-moi de vous oflrir cette babiole, puisqu'elle vous fait plaisir.

En même temps il lui enlevait la lettre et la mettait dans sa poche.

Elle le regarda droit dans les yeux et haussa les épaules.

— Ètes-vous dans votre bon sens? s'écria-t-ello sévèrement, est-ce que c'est possible?... Allons, rendez-moi ma lettre l

— Je vous en prie, poursuivit-il en lui pressant les deux mains qu'elle lui abandonna, laissez-moi la salis-

faction de vous donner celle bague, je serais si heureux que vous la teniez de moi !

— Non, mon ami, répliqua-t-elle en hochant la tête, n'insistez pas... Je ne veux de vous que votre amitié; m'olTrir un bijou de ce prix, ce serait comme si vous m'olTriezderargent... et vous m'offenseriez... D'ailleurs, ajoula-t-elle, en s'apercevant de la mine assez promptement résignée d'Amable Desrônis, que penserait M. Herbillon en me voyant au doigt une bague dont je ne pourrais lui avouer la provenance?

— Vous lui diriez que vous l'avez achetée avec vos économies.

— Ce serait mentir, et j'ai déjà, à cause de vous, assez de remords de ce genre sur la conscience... Et puis, raisonnablement, comment expliqucriez-vous la chose au bijoutier, et de quoi aurais-je l'air aux yeux de cet homme?

— Je me présenterais tout bonnement chez lui, de votre part, et je traiterais l'affaire comme étant votre fondé de pouvoir... Rougiriez-vous de m'avoir pour créancier? s'écria-T-il en riant.

— Envisagée de cette façon, répondit-elle en faisant la moue, la chose serait sans doute moins absurde... A condition toutefois, que vous me regarderiez sérieusement comme votre débitrice... Et encore, non, ce sérail une impardonnable inconséquence...

— Je cours chez Damell interrompit le docteur en prenant son chapeau.

— Je vous ledéfends !... s'écria-t-elle, mais sans cependant tenter un mouvement pour l'empêcher de sortir.

— Demain à trois heures, je vous apporterai la bague.

— Vousêtes fou, docteur!... Docteur! s'exclama-t-elle encore, mais plus raiblement, tandis qu'il refermait la porte, après lui avoir répété : — A demain !

Une fols dehors, Amable Desrônis s'achemina lentement et pensivement vers son logis. Maintenant qu'il avait promis, il fallait songer aux voies et aux moyens d'exécution. Le cas ne laissait pas d'être embarrassant, car il n'avait pas 1,000 francs en caisse. — Bah! il vendrait une action des chemins de Lyon. Il n'était pas bien sûr que cette valeur lui appartînt en propre; elle devait avoir été attribuée aux enfants; mais n'avait-il pas l'administration de leur fortune jusqu'à leur majorité? D'ici là, il remplacerait par une valeur équivalente l'action vendue. — Le lendemain matin, il passa chez son banquier, échangea le litre contre de beaux deniers comptants, et se rendit dens la bouti(iue de Damel. Là il conta au bijoutier qu'il était ciiargé par M™* Herbillon de payer la bague qu'elle iavait achetée la veille, et celui-ci lui remit l'émeraude couchée douillettement dans un écrin de velours, après avoir écouté sans sourciller les explications du docteur, mais sans en croire un mot; — car les assiduités de Desrônis près de M'"'' Clarisse n'étaient plus un secret pour personne, et Damel avait trop d'expérience pour ne pas deviner les dessous de cette mystérieuse négociation.

A trois heures, Amable Desrônis entrait chez M'^^llerbillun.ll la trouva pelotonnée dans un fauteuil, un livre sur ses genoux.

- Eh quoi, c'est vous? dit-elle en feignant la surprise.

— Ne vous avais-je pas prévenue que je viendrais

VOUS apporter quelque chose? répondit-il en souriant — En même temps, il déposait discrètement l'écrin sur la table.

— Comment, s*écria-t-elle en coulant une œillade attendrie vers récrin, vous avez acheté cette bague, malgré ma défense formelle?... C'est très mal, monsieur 1

Néanmoins elle avait ouvert la boîte de velours et en avait tiré Témeraude qu'elle examinait en la faisant scintiller au soleil. — Elle est ravissante, soupirat-elle, mais je vous le répète, je ne peux pas l'accepter.

— Laissez-moi vous la mettre au doifît, supplia humblement le docteur en lui prenant la main... A celui-ci, n'est-ce pas?

Elle s'en défendait, mais mollement, et la bague, toute scintillante, coula le long de son annulaire à l'ongle rose taillé en amande. — Voyez, comme elle est bien à sa place ! dit Desrônis.

— Enfin! reprit-elle en minaudant, puisque la voici, je ne me sens pas le courage de la renvoyer au bijoutier... Vous serez cause que je vais devenir d'une économie rapace... Car, ajouta-t-elle en relevant gravcmant la tête, je vous dois maintenant 50 louis, et je liens à me libérer le plus tôt possible.

— Oh! protesta-t-il d'un air froissé, pourquoi me gàtez-vous ainsi le plaisir que j'ai de vous offrir un souvenir digne de vous?

— Vous n'êtes pas raisonnable... Le plaisir eût été le même si vous m'aviez offert un bouquet de violettes de deux sous.

— Pas pour moi!...' s'exclama-t-il avec feu... Je voudrais trouver je ne sais quoi de précieux el de rare

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pour le mettre à vos pieds... Je voudrais pouvoir vous donner la terre tout eulière !

— Donnez-moi votre amitié, répondit-elle en lui tendant les mains, et je serai contente.

Il porta les deux mains à ses lèvres et les baisa passionnément depuis le fin bout des doigts jusqu'à la naissance des bras.

— Prenez garde! murmura-l-elle en frissonnant légèrement et en levant vers lui ses beaux yeux moites et brillants, j'ai dit : votre amitié !

Le mouvement qu'il avait lait pour attirer les deux mains jusqu'à sa bouche avait considérablement rapproché de lui la jeune femme. Il sentait son épaule frôlée par celle de Clarisse, et la fine odeur des cheveux de M""" Ilerbillon lui montait délicieusement à la tète.

— Ah 1 vous êtes trop belle ! s'écria-t-il grisé, ce n'est pas seulement de l'amitié que j'ai pour vous, c'est de ['amour, vous le savez bien 1 un amour fou et sans .naesure 1

En même temps il lui avait passé un bras autour de la taille; il la pressait contre lui, et pour la première fois'il lui sembla qu'elle était émue elle-même et s'aban- Iitnnait lentement. Alors il pencha la tète et ses lèvres ïimées couvrirent de baisers les yeux et la bouche ao M"'° Clarisse.

Ils s'oublièrent une bonne minute dans cet embrassement passionn-^., que Desrônis savourait comme en extase. Tout à coup un bruit de pas traînants et une toux grasse résonnèrent au fond du couloir.

— C'est mon mari ! chuchota M'"" Ilerbillon en s'ar-

rachant brusquement des bras du docteur. — Elle lissa rapidement ses cheveux un peu ébourilTcs, et se couvrant la figure de ses mains : — J'ai honte, murniurat-elle, c'est mal, c'est très mal!... Il me semble qu'il va lire sur ma figure ce qui s'est passé...

M. Herbillon entra sur ces entrefaites. C'était un homme sec, étroit du front et des épaules, ayant une figure de papier mâché, d'où saillaient de gros yeux ' peu intelligents.

— Bonjour monsieur Desrônis,murmura-t-il sans s'apercevoir du trouble d'Amable, je suis heureux de vous rencontrer !... Je ne vais pas bien, docteur, pas bien du tout! — Mes digestions sont toujours pénibles, j'ai encore sur l'estomac mon déjeuner de ce matin... Et pourtant je n'ai mangé que deux œufs à la coque et une demi-douzaine d'asperges.

Desrùnis d'un air grave conseillait la pepsine, en môme temps il prenait son chapeau et cherchait à s'esquiver en douceur. Il était encore novice dans le métier d'homme à bonne fortune, et il se sentait mal à l'aise en face de ce mari ([u'il était en train de tromper.

— Ce n'est pas moi qui vous chasse au moins ! s'écriait M. Herbillon en s'acciochanl à lui... Restez donc encore un moment... Vous dites de la pepsine?

— Oui, et de l'eau de Vichy à tous lea repas... Pardon, si je vous quitte, mais il laut (jue j'aille voir un pauvre diable qui a une fluxion de poitrine et ([ui demeure a Polval

Après avoir échangé une légère poignée de mains avec le mari, une autre plus expressive avec M""" Cla-

risse, qui baissa pudiquement les yeux, le docteur se hâta de soi:tir.

Il avait besoin de marcher, de ruminer son contentement au grand air, et il résolut, ainsi qu'il l'avait annoncé à M. Herbillon, d'aller voir ce que devenait son malade de la côte Polval. Il cheminait lentement le \o\v^ de la rue des Saules, la tête levée, les yeux extasiés. Il trouvait une grâce non pareille aux grappes des cytises, suspendues au-dessus des murs des jardins, il contemplait avec une exultation souriante les maisons de la ville haute, étagées sur la colline, et reflétant dans leurs vitres la pourpre du soleil couchant ; il prenait un plaisir inexprimable à écouter le tintement lointain d'une cloche du couvent. — Enfin ! ses désirs s'étaient donc posés sur une exquise réalité, son amour n'était plus une enfantine et platonique passion; il avait reçu un commencement de récompense!... Ses lèvres s'étaient mêlées aux lèvres de Clarisse dans un délicieux baiser; il avait senti l'orgueilleuse poitrine de la plus jolie femme de Villotle palpiter contre la sienne; il était aimé, — aimél — Il aspirait gaiement la brise printanière, il aurait marché ainsi pendant des heures, s'il ne s'était trouvé tout à coup devant les palissades fleuries de rosi(.TS du père Varnerot.

Il entra d'un pas léger et cueillit sans façon une rose précoce qu'il respira voluptueusement. — Bien qu'on ne fût pas encore à l'heure où les ouvriers finissent leur journée, le jardin avait un aspect solitaire etaban donné. A mesure qu'il approchait de la maison basse et silencieuse, Amable distinguait à travers l'une des

fenêtres aux rideaux tirés quelque chose comme la lueur d'une bougie allumée. — En cette saison, et à une heure où le soleil dorait encore la cime des vignobles, cette illumination était étrange. — Est-ce que par hasard?... — Un désagréable frisson lui passa dans le dos, et hâtant le pas, il heurta timidement à la porîe close.

Ce fut le père Varnerot qui vint lui ouvrir. Le bonhomme semblait avoir vieilli de dix ans en vingtquatre heures : sa rude figure était pâle et tirée, ses yeux étaient gonflés, et ses lèvres tremblaient comme agitées par un sanglot qui ne pouvait sortir.

— C'est vous, monsieur Desronis! murmura-t-il d'une voix à peine mtelligible.

Rien qu'à le voir, le docteur comprit, et une subite rougeur lui monta au visage.

— Est-ce que?... balbutia-t-il en laissant tomber la rose qu'il tenait à la main.

— Oui, vous venez trop tard.

Desronis stupéfait fit un mouvement en arrière.

— Oh ! entrez, reprit le pauvre homme avec un geste navrant, il faut que vous nous donniez le certificat de décès pour la mairie...

— Comment cela est-il arrivé? demanda le docteur, après un silence.

. — Est-ce que je sais ? On a exécuté, votre ordonnance, ça n'a servi de rien; il étouffait toujours et se plaignait de ne pouvoir avaler. Le lendemain matin, j'ai couru chez vous, mais vous n'y étiez pas; alors, ne sachant plus où donner de la tète, j'ai pensé au méde-

cin militaire qui demeure près de la caserne... Il esl veau, el après avoir exaininé notre Jules, il a dit qu'il avait attrapé un mauvais mal de gorge, une...

— Une angine couenneuse! murmura Desrônis avec effroi.

— Oui, c'est ça, il a ajouté qu'il n'y avait plus rien à faire, et en effet le pauvre garçon est mort étouffé sur les midi...

Il s'arrêta, étouffé lui-même par un sanglot, el il poussa doucement le docteur dans la chambre mortuaire. Dans sa funèbre el dernière toilette, au milieu d'un grand lit, le jeune mort était étendu la tête un peu exhaussée, les bras croisés sur la poitrine. Sur une table, un cierge brûlait à côté d'une tasse où un brin de buis trempait dans l'eau bénite. Au chevet, la nière silencieuse était assise, la face dans son tablier; et plus loin, deux voisines agenouillées égrenaient leur chapelet. La figure de ce garçon de dix-huit ans était encore belle, de cette singulière beauté que donnent les premières heures de la mort. Sa naissante moustache brune tranchait sur ses lèvres blanches, et la vacillante lueur du cierge donnait un semblant de vie à ses paupières et à ses joues.

— Il y a des moments où je crois (jue tout n'est pas Uni ! s'écria le père Varnerot en s'appnyant sur une chaise et en éclatant en sanglots... C'était un si bon enfant; il ne disait jamais un mol plus haut que l'autre; tout l'argent qu'il gagnait, il nous l'apportait, il ne prenait de plaisir qu'avec nous... Et c'est (lui, c'est fini, n'est-ce pas, monsieur Desrônis?

Le docteur, très trouble, s'était penché sur le mort et du doigt palpait les paupières, les mains déjà rigides, la poitrine inerte... Les lèvres d'Amable (jui, tout à l'heure brûlaient au contact des lèvres de .M"'« Clarisse, étaient maintenant presque aussi glacées que celles du défunt.

— Oui, c'est fini, balbutia-t-il.

La mère, qui était restée jusque-là immobile comme une pierre, souleva son tablier : — Le médecin de la caserne a dit qu'on aurait pu le sauver si on l'avait pris à temps! cria-t-elle d'une voix dure.

En môme temps, elle dardait vers Dcsrônis un regard hostile qui le perçait jusqu'aux moelles.

— Je n'ai plus rien à faire, murmura-t-il d'un air inquiet.

— Pardon, monsieur Desrônis, il y a le certificat, objecta gravement Va<-nerot en lui désignant un petit bureau où se trouvaient une plume et de l'encre.

D'une main tremblante et incertaine, le docteur constata le décès, puis il se leva en trébuchant et, humblement, avec un geste gauche, il prit congé de ces pauvres gens.

Son retour était moins triomphant que son arrivée. Il traversait le jardin en fleurs comme quelqu'un qui se sauve après un mauvais coup. Derrière lui, à mesure iiu'il pressait le pas, courait un remords talonnant. Il lui semblait toujours entendre dans son dos une voix rude, — la voix de celte mère privée de son fils unique,— qui lui criait: — C'est toi, c'est toi qui l'as tué! — Dans son désarroi, il n'usait même plus penser à M""* Clarisse. — .Maintenant, entre lui et la séduisante

figure de M"°«Herbillon, se glissait cruellement le blanc visage du jeune jardinier. Et il avait beau courir, beau fermer les yeux, toujours il voyait le mort avec sa naissante moustache, ses paupières inertes et ses main'î rigidement croisées sur le suaire.

Un temps clair et un chaud soleil mettent une r(5veillanle lumière dans les rues, et une douce gaieté dans les cœurs des boutiquiers de Villolte. La foire de mai vient de commencer. Le dimanche de la Pentecôte est une date importante pour les indigènes grands et petits : il inaugure la foire annuelle et il voit apparaître dans les corbeilles des fruitières les premiers bouijuels de cerises nouvelles. Qu'il pleuve, ou que le soleil luise, que la Pentecôte tombe en mai ou en juin, il faut que la foire s'ouvre et qu'il y ait des cerises mûres, ce jour-là. — La ville a pris une physionomie plus animée. On a construit sur la' place Reggio deux rangées d'échoppes dont les planches neuves exhalent une pénéliranle odeur de sapin; tout autour, les saltimbanques creusent des trous et installent leurs baraques de tuile; 'es acteurs de la troupe ambulante débarquent dans les auberges du voisinage, et de larges allicbes jaunes annoncent les futures représentations .Les marchands de»

rues environnantes fourbissent leurs vitrines et renouvellent leur étalage. Enfin le matin de la Pentecôte s'annonce par une joyeuse volée de coups de cloches, et de toutes les roules débouchent, avec accompagnement de claquements d8 fouets, des voituircs de paysans endimanchés qui cnt attendu la foire pour venir faire leurs emplettes à Villotte, Des liles de véhicules de toute couleur et de toute forme stationnent, les brancards en l'air, devant les moindres bouchons. Les cuisines flambent, des grésillements de fricassées et des bruits de voix tumultueuses se répandent par les fenêtres ouvertes des auberges, dont les patrons ne savent plus auquel entendre. Une foule bariolée de paysans en blouse neuve, de femmes en bonnets à fleurs et d'enfants braillards circule bruyamment le long des trottoirs. Dès onze heures les allées trop étroites des boutiques sont encombrées, on s'y écrase. De tous côtés les saltimbanques commencent leur parade devant des milliers de têtes grouillantes. Un tapage formidable : — tinlcmonl de clochettes, roulements de tambours, explosions de cuivres, frémissements de cymbales, bêlements de porte-voix, monte dans l'air ensoleillé, avec des nuages de poussière, des cris d'enfants, des odeurs de pain d'épice et de gaufres bouillantes. De midi à la nuit close le vacarme ne fait pas trêve un seul instant.

Le dimanche de la Pentecôte est le jour essentiellement populaire et campagnard. Les gens des villages et des faubourgs se ruent sur le champ de foire et l'uccupent en maîtres. La population bourgeoise se lient sur son quant-à-soi et affecte arislocratiquemenl de ne pas se mêler à cette foule de ruraux. Elle prend sa re-

vanche le lundi, qui est encore férié, mais où la ville est rendue à elle-même et où les belles dames en toilettes d'été daignent venir prendre leur quote-part des distractions foraines. C'est le jour à la mode et tous les oisifs de Villotte ne manquent pas d'aller faire leur tour de foire.

Dans sa retraite de la côte Phulpin, tante Aurélie subit elle-même la tyrannie des vieilles habitudes et éprouve un besoin de locomotion. Le temps continue à être beau, les hirondelles volent haut dans l'air et les cloches de Saint-Élienne carillonnent gaiement pour la grand'messe. Tante Aurélie, qui a entendu dès le matin une messe basse à la chapelle des Dommicaines, débarrasse un coin de la table où sont entassés les dossiers de son procès, puis va quérir dans sa cuisine un morceau de pain, une tranche de jambon et une carafe d'eau. Elle mange ce frugal déjeuner en face de sa fenêtre ouverte, où les branches des arbres et les brins de chèvrefeuille s'inclinent au vent et ont l'air de souhaiter bon appétit à la vénérable professeur de harpe. Quand son repas du malin est achevé, elle ramasse soigneusement d'un coup de main les miettes de pain dans sa serviette, à l'intention des momeaux fin voisinage. Elle se sent de joyeuse humeur, d'une lii; tueur en harmonie avec ce beau temps. Son procès prend bonne tournure, l'État met les pouces et parle de transaction, mais tante Aurélie aimerait mieux se couler le poignet que de transiger. — Tout ou rien. Elle st inflexible, tante Aurélie, comme son père le géi^ral...

— Maintenant, se dit-elle en roulant sa serviette, si

j'allais chercher Camille et si je l'emmenais faire ud tour de foire?... La pauvre petite n'a déjà pas tant de distraclions et ce serait une charité que de lui donner un peu de plaisir.

Là-dessus tante Aurélie revêt sa robe de stofT froncrc dans le dos et croisée sur la poitrine, boucle du doigt ses anglaises blanches, pose sur son serre-tête noir un antique chapeau de gros de Naples, serre ses anguleuses épaules dans une écharpe de barège qui date de 1843, et, enfilant dans son bras gauche le sac de taffetas qui contient son mouchoir et ses lunettes, descend la côte de l'Horloge au pas militaire.

Dans le silencieux logis de la rue des Tanneurs, Camille Desrônis est toute seule... Le docteur a même annoncé qu'il dînerait en ville et ne rentrerait qu'assez tard. Camille livrée à elle-même pour la journée entière, est montée dans la chambre de derrière, dont la fenêtre donne sur le canal, et d'où l'on voit les maisons de la ville haute se grouper en amphithéâtre autour de la massive tourelle de l'horloge. Depuis un an que nous ne l'avons vue, Camille a grandi. Elle a maintenant quatorze ans sonnés, et bien que sa taille ne soit pas encore très développée, on lui donnerait plus que son âge. La rondeur de ses joues a diminué, ses yeux bleus ont le regard moins souriant, et sa bouche aux lèvres retroussées a pris une expression un peu pensive ; cet accent plus sérieux et plus réfléchi de sa physionomie est dû sans doute aux préoccupations du rôle de ménagère auquel elle s'est trouvée précocement assujettie. N'étaient ses épais cheveux châtains qui retombent sur ses épaules en boucles fri-

TANTE AURÉLIE. lll

sotlantes, on la prendrait presque pour une petite femme.

Elle a placé sa chaise près de la fenêtre ouverte cl tient un livre étalé sur ses genoux ; mais elle ne lit guère. Ses yeux rêveurs vaguent à l'horizon et suivent distraitement le vol des martinets qui tournent là-haul au-dessus du toit pointu de l'horloge. Les cloches, après avoir sonné bruyamment midi, viennent de se taire. Leurs dernières vibrations planent encore dans l'air ensoleillé où elles se confondent avec le bourdonnement des mouches et le glouglou mélancolique de l'eau du canal. Le quartier semble désert, le champ de foire a ^ait le vide tout à l'entour. Les maisons blanches et 'aunes, aux fenêtres closes, s'assoupissent dans l'oisiveté silencieuse du jour férié. Mais là-bas, du coté de la place Reggio, il arrive par bouffées des lambeaux de fanfares, des détonations et des tintements de clochettes. — C'est là qu'est le bruit, la foule, le plaisir 1 — Camille a le cœur gros, en songeant qu'elle restera dans sa chambre grise pendant cette longue journée de fête. Elle avait, la semaine d'avant, bâti de joyeux châteaux en Espagne au sujet de ce congé de la Pentecôte. Elle s'était dit que Marcel Boisselier passerait ses vacances à la maison, et qu'en compagnie de Sosthène et de lui, on ferait de longues promenades à la foire. Marcel a maintenant dix-sept ans, il achève sa philosophie et a tout à fait l'air d'un grand garçon. Camille eût été fière de se promener à son bras. Mais les choses se sont arrangées autrement. Le docteur Boisselier est venu lui-môme chercher son fils, la veille de la Pentecôte et l'a emmené à Uenesson. Camille a à peine en-

m TANTE AURÉLIE.

irevu son fidèle compagnon de jeu. Le docteur Boisselier se montre depuis quelque temps fort souvent à Villotte, mais il ne fait que de courtes apparitions au logis Desrônis. On dirait qu'il évite de se rencontrer avec son ancien camarade d'études.

Tout cela attriste et inquiète Camille. Elle croit deviner confusément que Tauréole de considération et d'estime qui entourait la maison Desrônis, devient de moins en moins lumineuse; les vieilles amitiés se refroidissent, les visiteurs sont moins empressés, les clients eux-mêmes semblent frapper moins souvent à la porte du docteur. KUc se demande d'où vient ce changement et a peur d'en trouver la raison dans les nouvelles fréquentations de son père. A un âge où la vie apparaît d'ordinaire rose et souriante, elle s'elTraie de voir déjà l'horizon se tacher de points sombres ; et le contraste de ses idées noires avec le ciel bleu de cette journée de fête, avec ces maisons dorées de soleil, au-dessus des toits desquelles les martinets virent si joyeusement, lui fait monter des larmes aux yeux.

— Bonjour, mignonne ! crie derrière elle une voix énergique.

Camille tourne la tète, aperçoit tante Aurélia qui est entrée sans bruit ; brusquement elle se jette à son cou et cache ses yeux humides dans la maigre poitrine de M"« Monléclair.

— La ! la 1 petite fille, tu chiiïonnes mes ruches 1 Qu'est-ce qui te prend?

Elle se débarrasse de l'étreinte et regarde l'adolescente en face.

— Tu as les yeux rouges, reprend-elle, tu as pleun*.

Tu t'ennuies, hein? J'en élais sûre!... Je me suis dit là-haut : « Je parie que cette petite est seule et qu'on ne l'a pas encore conduite à la foire... » Où est donc ton père ?

— Il est sorti pour ses visites.

— Ses visites! repart M"® Aurélie avec un haussement d'épaules ironique... Ne peul-il donc s'occuper un peu de toi aussi? Ce n'était pas la peine de crier si haut que la compagnie de ses enfants lui éJait indispensable... Pour ce qu'il fait de vous, il eût mieux valu quil vous mit en pension. Où est ton frère?

— Il est parti après le déjeuner.

— C'est-à-dire qu'il court la prétentaine, selon son habitude... Pitié!... voilà des enfants bien gardés!... Eh bien, ma fille, apprête-toi, je t'emmène, nous irons courir aussi et ce soir tu dîneras avec moi.

Camille ne met pas longtemps à sa toilette. Elle enveloppe ses cheveux dans une résille, coifle un modeste chapeau de paille, jette un mantelet sur ses épaules, et la voilà prête. — Tandis qu'elles descendent toutes deux la rue des Tanneurs, tante Aurélie examine silencieusement sa petite amie et constate avec un soupir qu'elle est accoutrée d'une façon minable : les rubans de son chapeau sont défraîchis, sa robe de l'an dernier, devenue trop courte, découvre ses chevilles et les talons déjetés de ses bottines. On sent à de menus détails l'absence de la sollicitude industrieuse et tendre d'une mère.

Eiles gagnent le champ de foire. Les voici dans l'allée des boutiques, préservée du grand soleil par des auvents de planches et des toiles tendues d'une échoppe à

m TANTE AURÉLIE.

l'autre. Dans cette pénombre rafraîchie par de fréquents arrosages, les promeneurs flânent lentement devant les étalages, d'où parlent de minute en minute les appels relciitissanls des marchands forains : « Tout à treize I... l'ailos votre choix, mesdames I » Les nonnetles de llcims et de Dijon, les sucres de pommes de Rouen dressent leurs cylindres habillés de bleu, de rose et de dorure, entre des nougats de Montclimar et des piles de pavés aux amandes. A côté, un marchand de dalles en turban et en culottes bouffantes brûle des pastilles du sérail pour attirer les clients. Les produits de la coutellerie de Langres scintillent en face de la ganterie de Chaumonl, tandis que le grand bazar offre aux yeux éblouis des enfants ses rayons de poupées, de soldats de plomb, de ménages et d'instruments de musique au rabais.

— Voyons, fillette, dit tante Aurélie, j'ai en poche mes petites économies qui te sont destinées, et je veux te donner ta foire... Fais ton choix, comme crient ces braillards... Veux-tu une boîte à ouvrage, ou bien un col et des manches en broderie de Nancy?... Préfères-tu une demi-douzaine de gants?... A ta place, c'est ce que je prendrais, car, sans reproche, les tiens sont dans un [li'.cux élat.

— Merci, tante, vous êtes trop bonne ! s'écrie Camille dont les yeux s'animent... suis-je libre de choisir?

— Absolument, ma fille.

— Alors, reprend-elle non sans une nuance d'embarras, puisque vous voulez bien me donner quelque chose, achetez-moi une douzaine de couteaux de table.

TANTE AL'RËLIE. Ili

— Des couteaux de table ! s'écrie M"« Montéclair

ébahie, singulier choix !

— Les nôtres ne valent plus rien, réplique Camille en rougissant, j'avais prié mon père de les remplacer, mais il a sans doute oublié, et quand les Boisselicr viennent déjeuner, je suis honteuse de leur servir des couteaux ébréchés dont les lames ne tiennent plus aux manches.

— En êtes- vous là? grommelle tante Aurélie; du temps de ta mère, la maison était pourvue de tout et vous aviez un service de table complet.

— C'est vrai, mais depuis, les domestiques ont perdu une partie des couteaux, les autres se sont rouilles... Nous n'en avons plus que cinq ou six en mauvais état.

— Maison bien tenue ! El je parierais que le reste est à l'avenant 1... Ah ! ton père, ton père 1... je lui dirai un de ces jours ce que j'ai sur le cœur... Enfin, viens, ma pauvre fille, tu auras tes couteaux.

Elles s'arrêtent devant la boutique d'un coutelier de Langres, et tante Aurélie, après de longs marchandages, achète à Camille une boîte de couteaux à manches noirs. Pendant que la jeune fille, toute joyeuse, remercie et serre dans sa main la longue boîte plate à couverture chagrinée, un l'rémissement de cymbales, un roulement de tambour et une fanfare de trombones éclatent triomphalement de l'autre côté de l'allée. - — Maintenant, continue tante Aurélie en replaçant soigneusement son porte-monnaie dans sa poche de dessous, si nous allions voir les baladins 1

Non loin du cirque .miroitant et chargé de clinquant où tournent des chevaux de bois, la foule s'est amassée

devant une large tente de toile, où quatre musiciens habillés en hussards souinent dans des instruments de cuivre. Au-dessus de tableaux rcprt'sentant des exercices de lutte et des danses de corde, s'étale une large bande qui tient toute la frise de la baraque et sur laquelle on lit : Théâtre de la famille Strénati. Dans la niche drapée qui lait face à l'escalier conduisant ù l'intérieur de la tente, la grosse M'"" Strénati, coiffée à la Cérès et vêtue d'une robe de velours de coton nacarat, siège majestueusement à la caisse, ayant à ses côtés les deux plus jeunes Strénati en maillot couleur de chair et en caleçon pailleté. Non loin des musiciens, un pitre vêtu d'une veste rouge et coillV' d'un tricorne, au-dessus duquel un papillon noir se balance à l'extrémité d'un fil d'archal, bat la caisse d'une manière fantaisiste avec force grimaces adressées au public. — De l'autre côté de l'entrée, une jeune fille d« quinze ans, costumée en danseuse d'opéra avec la courte jupe couverte de paillons, et de superbes cheveux noirs enguirlandés de fleurs artificielles, croise ses bras sur sa poitrine déjà rondelette et penche la tète vers le rideau à demi soulevé des premières pour causer avec un jeune bourgeois dont on n'entrevoit que le nez proéminent. — Un Strénati mâle, d'une vingtaine d'années, costumé en lutteur, secoue vigoureusement la cloche installée au-dessus de l'escalier, tandis qu'à l'extrême bout de l'estrade, un second Strénati, admirablement musclé sous le maillot, hèle le public de toute la force de ses poumons, à l'aide d'un porte-voix. Entre les deux lutteurs, le père Strénati en longue robe noire de nécromancien tient par la main une jeune fille de vingt ans,

habillée de blanc, au visage pâle, à l'air extatique, dont les cheveux tombent sur le dos en longues nattes brunes. D'un geste grave, il impose silence aux musiciens: la cloche et le porte-voix se taisent : et, sa baguette à la main, Yimpresario commence l'annonce delà a de;nière représentation du jour, où l'on verra les proil gieux exercices de M"* Rosita, somnambule unique eu son genre, qui se suspendra horizontalement dans le? airs par la seule force de la volonté magnétique etdevi nera les problèmes les plus compliqués qui lui seront posés par l'honorable société. La représentation commencera par les exercices de dislocation des deux jeunes Strénati, enfants de sept à huit ans, et par les étonnantes voltiges sur le trapèze exécutées par les célèbres gymnastes Mario et Rinaldo Strénati ; elle sera continuée par le « menuet des roses » dansé sur la corde raide, sans balancier, par M^'^ Christine Strénati, premier sujet de l'académie impériale de la danse... » En môme temps sur un geste de son père, M"« Christine ({uittant son coin de rideau, s'avance en tortillant les hanches, puis la lète penchée, une jambe en l'air, une main sur son cœur et l'autre arrondie à hauteur des lèvres, elle sourit, envoie un baiser au public, et ensuite reprend sa conversation interrompue avec le jouvenceau qui a soulevé le rideau pour l'admirer, et dont on distingue maintenant parfaitement les yeux bleus, les joues imberbes, le nez mince et la bouche finement modelée, estompée d'un léger duvet blond. II fume un cigare, une énorme rose est piquée dans la dernière boutonLière de sa jaquette et il entretient une conversation très animée avec la jolie danseuse de

corde, dont les réparties font monter à ses joues une rougeur presqu'aussi vive que celle de la rosocjui fleurit à sa boutonnière.

— Ah ça, murmure M^^Aurclie en se faisant un abaljoiir de sa large main, ai-je la berlue ou bien cela lii'ul-il à l'absence de mes lunettes?... Je trouve que lo jeune dadais qui jacasse là-bas avec cette effrontée eu jupes courtes, ressemble furieusement à Sos- Uiéne.

— Tante Aurélie, s'écrie à son tour Camille devenue pourpre, je crois bien que c'est lui, en effet!

— C'est trop fort!... Un polisson de cet ûge-lù... On lui presserait le nez qu'il en sortirait encore du lait... S'afficher publiquement avec une baladine !

— Oh ! si papa le savait !

— Ton père ! En voilà un qui s'entend à élever les enfants... Et ça fume, et ça se plante une rose en vedette, comme s'il avait peur de n'être pas assez remarqué!,.. Dieu sait quelles vilenies lui débite cette drùlesse!... Tiens, allons-nous-en, ça dégoûte!

En même temps, la vieille demoiselle entraîne Camille loin du théâtre de la famille Slrénati, et elles remontent ensemble à la ville haute. Tante Aurélie est tellf^mcnt suffoquée que, pendant le souper, elle oublie de parler de son procès ; la scandaleuse conduite de Sosthène défraie à elle seule la conversalion.

Pendant ce temps les parades des saltimbanques continuent d'emplir la place de leurs fanfares et de leurs clameurs ; le tapage ne s'arrête que vers sept heures, au moment où toute la ville est occupée à dîner, puis il

reprend de plus belle, ù la nuil tombante, quand les lanternes vénitiennes, les lampions et les quinquels ('•toilent l'atmosphère poussiéreuse de leurs lumières j;iunes et rouges. A neuf heures et demie, toutes les représentations sont commencées ; on entend les musiques jouer dans l'intérieur des tentes de toile, et des applaudissements couper les modulalions nasillardes des clarinettes. Les promeneurs qui n'ont pas jugé à j)ropos d'entrer dans les baraques, ou qui sont las de llùner dans l'allée des boutiques, se rabattent autour des chevaux de bois, qui tournent avec leurs glaces, leurs dorures et leurs banderoles multicolores, aux sons des airs de Faust et du Troitvère, moulus sans relâche par un orgue de Barbarie.

Tout à coup, vers dix heures, une dizaine de messieurs et de dames surgissent du carrefour de la Municipalité. C'est la fine fieur de la société mondaine de Villolte, qui vient de dîner au bois, en pique-nique, et rentre gaiement en ville. La femme du substitut, celle du directeur des postes, trois ou quatre femmes d'officiers, enfin toutes les belles dames de l'endroit. M*"" Ilerbillon en tète, apparaissent escortées par leurs mari:?, et surtout par des capitaines de la garnison. M. Ilei billon est resté chez lui à soigner sa gastrite, mais !■• docteur le remplace avantageusement ; il ne quitte p;i M""' Ilerbillon d'une semelle.

Les nouveaux venus parlent très haut et semblent lé^^èrement émoustillcs. En apercevant le cirque des chevaux de bois, qui justement ralentit sa marche el se vide de ses voyageujrs, M™^ Clarisse part d'un éclat df rire et s'écrie :

— Mesdames, qu'en dites-vous? Si nous faisions deux ou trois tours?... Qui m'aime me suive 1

Elle s'élance dans une des voitures, suivie du docteur Desrùiiis que le Champagne a enhardi et qui sans souci de sa gravité professionnelle, ne craint pas de s'offrir aux yeux de la foule, en tête à tête avec la sémillante directrice. Le reste de la compagnie les imite, les hommes enfourchent les bidets de bois peints, les dames escaladent les gondoles, et toute la bande tourne aux sons de la valse de Faust, dont les accords sont scandés de petits cris l'éniininset de bruyants éclats de rire. La foule des flâneurs assiste, un peu choquée, aux divertissements tapageurs de ces dames de la société, bien connues dans la ville sous le nom de « la bande joyeuse ». Le public, peu à peu, hasarde tout haut des réflexions qui n'ont rien de charitable. Le docteur, que la musique, le tournoiement de la mécanique cl le miroitement des glaces achèvent de griser, plonge amoureusement ses regards dans les yeux rieurs de M'"° Clarisse, sans entendre les quolibets goguenards qui le saluent au passage. — « Il ferait bien mieux de soigner ses malades ! dit une femme du faubourg de Véel. — Il t^araît, ajoute un vigneron de Polval, que le souvenir du fils Varnerot ne l'enipcche pas de s'amu- 6cr ! »

M""* Ilerbillon qui a conservé son sang-froid, s'aperçoit la prcniière des dispositions peu bienveillantes de la foule, et redoutant un esclandre :

— Halle 1 s'écrie-t-elle.

Et quand la petite société est d<*scendue : — Mesdames et messieurs, poursuil-clle, je propose d'aller

finir la soirée chez moi, nous prendrcns un pu;:ch et nous ferons une partie !

La proposition est adoptée avec acclamation, et « la bande joyeuse » s'éloiyne rapidement, accompagnée par des ricanements équivoques et des épilliè-' tes peu académiques, prudemmient murmurées à mivoix...

Deux heures du. matin. La ville entière est endormie, les becs de gaz sont éteints ; les étoiles qui fourmillent dans le ciel jettent une douteuse lumière sur la rue des Tanneurs, absolument déserte et dont les pas d'Amable Desrônis troublent seuls le silence, il quitte le jardin de M"'" Uerbillon, la tête encore chaude, mais le front passablement rembruni. On a bu du punch, on a joue au lansquenet et il a perdu une assez grosse somme. Il rentre très penaud, et une fois devant sa porte close, il s'aperçoit «lu'il a oublié d'emporter son passe-partout. Cette constatation redouble sa mauvaise humeur; il va être obligé de sonner, de réveiller la maison et de iiiel- Ire sa famille dans le secret de sa rentrée à une heure indue. Il songe que la bonne a le sommeil dur, qu'il sera forcé peut-être de heurter violemment, de sorte que les voisins, réveillés, se montrerout aux fenêtres et gloseront 'sur son aventure, l'our surcroît de lalechance, il entend sur le trottoir sonore le pas -iun promeneur attardé, qui se rapproche, et qui sera témoin de cette scène ridicule. — Pourtant il ne peut pas raisonnablement coucher à la belle étoile ! Il se décide et empoigne limidcnienl la chaîne de la sonnette ; au hiême moment il se sent tiré par le pan de

sa redingote, et une voix jeune et iégèrement railleuse dit derrière lui :

— Inutile de sonner, papa, j'ai ma clef!

En même temps Sosthcne introduit son passe-partout dans la serrure, ouvre et pousse dans le couloir ténébreux le docteur stupéfait et interloqué.

Uî

La Trinité est passée, la folr° deVillotte touche à sa fin ; une pluie tirde qui profite du patronage de saint Médard pour arroser abondamment les rues, achève de mettre le désarroi parmi les marchands forains et les saltimbanques, qui se décident à plier bagage. — Cette pluie persistante fouette tristement les vitres de la salle à manger où le docteur et ses enfants sont réunis pour le repas de midi ; elle semble imprégner de sa mélancolie les trois convives assis autour de la l;ible couverte de toile cirée, sur laquelle la domes- Ii(pie vient deposçr un ragoût de mouton aux pommes »!<; terre. Camille est pâle et .ses yeux sont fixés avec inquiétude sur son père dont ils épieut les moindres gosles ; Sosthène, agité et nerveux, arrache machinaieniciit la mie de son pain et la roule en boulettes qu'il I.ince dans la direction du baromètre, comme pour le mil- (l'iinvler obsti Dément son aiguille à « grande [i!ui'! », Le ducljur, <[ui s'est couché tard et a mal

124 TANTE AUUELIE.

dormi, bâille en dépliant sa serviette. Au moment où il baisse le nez sur son assiette il aperçoit un papier plié en deux.

— Qu'est-ce que cela? demande t-il à Camille.

— C'est la note du boulanger, papa...

— Ah! répond-il avec uu grognement sourd ; il i i: court rapidement le papier et le fourre avec ennui tl.i.-s la poclie de son veston.

Toujours des notes ! Depuis quelque temps elles foisonnent. On dirait qu'elles sont de connivence avec les averses de la Saint-.Mcdard pour pleuvoir dans le cabinet du docteur. Il en a reçu encore deux autres ce matin, deux autographes de son tailleur et de son marchand de bois. La note du boulanger met le comble à sa mauvaise humeur et la fait déborder.

— Celte maison est un goulïre ! s'écrie-t-il, je ne sais vraiment à quoi on emploie l'argent que je donne tous les mois pour le ménage !

— Oh 1 proteste Camille révoltée par l'injustice de cette observation, veux-tu que je t'apporte mon livre? Tu verras ce qu'on dépense chaque jour pour les repas.

— Les repas!... Sur huit jours, je n'ai dîné qu'une fois ici.

— Possible, objecte Sosthène en attaquant s:>ii mouton, mais nous mangeons, nous autres, et la bonne aussi mange!... Nous ne sommes pas de puis esprits.

— Je ne plaisante pas ! riposte sévèrement Amable Desrônis, je répète qu'il n'y a pas d'ordre ici et je me deiiia!i(l'^ <iù va l'argent?

— Il ne va pas dans mes poches pour sûr, répond Sosthène, car voilà quinze jours que je n'ai touché mes semaines...

— Tes semaines? On croirait, ma parole, que c'est ton dû !... Un enfant n'a pas besoin d'avoir d'argent do poche ; c'est une de ces faiblesses de l'éducation moderne que je ne suis pas disposé à encourager... A ton âge, moi...

— Oui, je sais, interrompt irrévérencieusement Sosthène, à mon âge ton père ne te donnait pas le sou et tu trouvais encore moyen de faire des ccouo-

. mies... Tu nous l'as déjà servie, celle-là, il faudrait varier!...

— Sosthène, s'exclame le docteur Desrônis suffoqué.. . Vous perdez le sentiment du respect!... En vérité, je ne sais où nous allons, mais les enfants d'aujourd'hui n'ont plus la moindre notion de l'obéissance filiale... Un père de famille, monsieur, ne devrait avoir qu'à lever le doigt pour obtenir de ses enfants une soumission absolue.

— Voyons, ne te pose pas en patriarche et ne juue pas les Abraham... Ça ne te va pas, vrai !

— Vous êtes un insolent ! crie M. Desrùnis hors des gonds... C'est sans doute dans vos fréquentations chez les baladins que vous avez pris ces déplorables fa(;ons déparier... j'en sais de belles sur votre compte. Il paraît que vous paradez sur les tréteaux des saltimbanques et que vous rentrez à des heures indues...

— Pas plus tard que toi, papa! — Kappelle-toi encore l'autre soir où,, sans moi, lu couchais a la belle étoile...

— Assez ! réplique brusquement Amable en rougissant.

Le reste du déjeuner s'aciiève en silence. On n'entend plus que la pluie qui pleure contre les vitres. Au dessert, le docteur roule sa serviette et se lève pour sortir.

Camille est de nouveau devenue anxieuse. — Papa I murmuro-t-elle d'une voix étranglée.

— Quoi encore? demande Desrônis en se retournant.

— Tu oublies de me donner de l'argent pour cette note.

— Quelle note?

— Celle de Barrois... du boulanger.

— Pas aujourd'hui.

— C'est que... cela presse. Barrois s'impatiente; il a signifié à Victoire que s'il n'était pas payé ce soir, il ne fallait pas compter sur lui pour le pain.

Le docteur se mord les moustaches, le rouge lui couvre maintenant toute la figure.

— C'est bon, dit-il, je passerai moi-même chez ce boulanger. — Et il sort en claquant la porte.

De l'argent I Depuis quelques mois ces nécessités monétaires prennent dans l'esprit de Desrônis le caractère d'une impérieuse obsession. — L'argent est maintenant sa pensée dominante. Pendant le jour, il roule dans son cerveau le difficile problème d'en gagner beaucoup en très peu de temps, par exemple à l'aide d'un ingénieux coup de bourse, ou grâce à l'inventio» d'un remède spécifique dans le genre de la pâte oe Nafé ou de la revalesciùre Dubarry ; pendant son som-

meil, il a des visions de tonnes d'or crevant tout à coup et ruisselant autour de lui. Le malin, au réveil, la première idée lucide qui se forme dans sa tête, c'est encore l'argent et les moNens de remettre son budget en C(iuilibre. Pendant ces dernières semaines, les pique-nique de « la bande joyeuse », les parties de lansquenet chez M">« Herbillon, l'ont complètement mis à sec. Il a même escompté d'avance les revenus de rhcritage maternel de ses enfants; quant au capital, il ne peut l'entamer, heureusement pour Sosthène et Camille, car la succession de Fanny se compose presque entièrement d'immeubles que les grands parents de Lisle font valoir eux-mêmes. Acculé au pied du mur, Amable Desrônis ne voit plus qu'un moyen de se tirer d'affaire; c'est de recourir à M. et iM""^ de Lisle et d'obtenir d'eux, soit une avance, soit une autorisalion d'emprunter en hypothéquant les immeubles de Renesson. Les grands parents, à la vérité, ne manqueront pas de jeter les hauts cris et de sermoner vertement leur gendre, mais mieux vaut encore subir celle semonce et se procurer de l'argent.

Tout en remontant de la salle à manger dans son cabinet, le docteur se décide à écrire à M. de Lisle.

Tandis qu'il songe à la rédaction de celte difficile épilre, Camille et Sosthène sont restés en tête à tè!e devant leurs assiettes vides.

. — Avec tout cela, murmure celui-ci, je n'ai pas ' •ché ma semaine et je suis sans le sou... Ne pourrais-îu me prêter une pièce de 5 francs?

— 5 francs! se récrie Camille, je ne les ai pas, et si je les avais, je Tes emploierais à quelque chose de

plus utile... Tu peux attendre, toi, tandis que le boulanger n'attendra pas !

— Eh bien, non, c'est ce qui te tron\pe, je ne peux pas attendre!... C'est une affaire d'honneur... Si je n'ai pas d'argent ce soir, je passerai pour un pigjiovf aux yeux de Christine Strcnati, qui part demain.

— Encore cette danseuse de corde! dit Camille eu haussant les épaules, tu devrais être honteux !

— Honteux de quoi? De ce que je l'adore et de ce qu'elle est charmante?... Tu ne la connais pas, c'est une fille bien au-dessus de sa position, elle n'élail pas née pour le métier qu'elle fait, et elle se destine au théâtre.

— Est-ce que tu comptes l'épouser? demande ironiquement Camille.

— Pourquoi pas? Quand je serai majeur... Elle a déj;> été demandée par des gens très riches, et elle les a reiusés parce qu'elle les délestait...

— Tandis que toi, elle t'aime I achève Camille avec une emphase comique.

— Oui, elle m'aime, et de l'amour le plus tendre et le plus désintéressé!... Tiens, ajoute-t-il en tirant de sa poche une petite boîte ronde en carton, voici ce qu'elle m'a donné hier après la représentation.

Il ouvre la boîfe et montre fièrement à sa sœur une tresse de cheveux noirs noués avec une faveur rose.

— La pauvre fille 1 s'écrie-t-il avec exaltation, elle ne pouvait me faire un cadeau plus précieux... Aussi je me regarderais comme le dernier des pleutres si je ne lui olTi'ais à mon tour un petit souvenir, au moment où nous allons nous séparer pour longtemps peut-

TANTE AUIIËLIE. 129

être!.,. ]\Iais où trouver de l'argent ?... Oh I si j'avais une montre, comme je la vendrais 1

— Il est fort heureux que papa t'ait pris la tienne... Tes malheurs ne me touchent pas, mon cher!... Si seulement j'avais de quoi payer cet afîreux boulanger, afin que demain Victoire ne soit pas à l'affront quand elle ira au pain !...

Ils demeurent un instant silencieux et absorbés, Camille, devant la fenêtre humide, et Sosthène en face du baromètre sur lequel il tambourine. Tout à coup le jouvenceau pousse une exclamation :

. — J'ai une idée... je sais un moyen d'avoir mes cent sous.

— Moi aussi, j'ai une idée, rép.'.que Camille en se disposant à sortir.

— Voyons la tienne? reprend Sosthène intrigué.

— Mon cher, je ne te demande pas de confidences... Tâche d'avoir la même discrétion.

— A ton aise !

Le frère et la sœur se quittent. Camille monte dniis sa chambre pour mettre un manteau et un chapeau, et. malgré la pluie battante, elle se dirige parle plus court chemin vers le logis de tante Aurélie.

Au moment où elle tourne le coin de la rue du Baile. inclinant avec précaution son parapluie pour luiler contre le vent d'ouest qui fait rage à ce tournant, elle est heurtée par quelqu'un <iui accourt tète baissée sous la pluie et se précipite en même temps qu'elle sous le porche du logi:^ de tante Aurélie. Furieuse, elle relève son parapluie à demi disloqué par le choc, et reconnaît maître Sosthène. Celui-ci pousse une

exclamation ironique, en se secouant comme un chien mouillé.

— Tiens, il paraît que ton idée était cousine germaine de la mienne?

— Soslliène, rcpiique-t-elle vivement, j'espère bien que lu n'auras pas l'aplomb d'emprunter de l'urgent à tante Aurélie.

— Pourquoi pas? tu l'auras bien, toi, cet aplomb!

— Moi, c'est différent, jai un motif sérieux, tandis que lorsque la tante saura à qui tu destines cet emprunt...

— Je ne serai pas assez godiche pour le lui dire.

— Tu lui conteras un mensonge, alors ; si tu crois qu'elle s'y laissera prendre, tu te trompes, mon cher!.. Elle connaît tes fredaines et elle ne te prêtera pas un sou... D'ailleurs, tu choisis mal ton moment, c'est déjà trop que je sois obligée de faire appel à sa bourse pour une somme assez forte, sans que tu gâtes tout par ton indiscrétion.

— Au fait, reprend Sosthène qui s'est arrêté, rêveur, sur la première marche de l'escalier, il me vient une nouvelle idée... Au lieu de nous nuire l'un à l'autre par deux demandes séparées, il serait bien plus chic de n'en faire qu'une; seulement, comme ton iota! est le plus gros, tu y ajouterais mes 5 francs, — 10 francs même si tu veux, — et tu te chargerais de négocier la chose...

— Et je t'aiderais à abuser de la crédulité de la tante?... Tu sais, ne compte pas sur moi !

— C'est bien, ripcste Sosthène en enjambant deux ou trois marches, je ferai mes affaires moi-même, tant pis si je mets les pieds dans le plati

TANTE ALllÉLIE. 131

— Soslhèiie, sois raisonnable!

— C'est toi qui n'est pas gentille!... Si la tante nous renvoie bredouille, ce sera ta faute !

11 a l'air si décidé à aller de l'avant, qu'elle commence à faiblir : — Eh bien, dit-elle, soit, je verrai... Je lâcherai... Mais ne te mêle de rien surtout I

— Alonlons alors 1

Ils arrivent sur le palier et s'arrêtent en entendant un bruit de voix dans l'intérieur de l'appartement.

— Bigre 1... maugrée Sosthène, il y a du monde!

— Quel ennui! murmure Camille indécise.

— Nous ne pouvons pourtant pas moisir sur le palier... Entrons toujours!

Us tournent timidement le bouton, s'avancent dans le couloir et s'arrêtent de nouveau sur le seuil de la chambre de tante Aurélie, dont la porte est eutre-bîiillée ; enfin Sosthène pousse Camille, et M"« Montécluir les aperçoit.

— C'est vous, enfants ! s'écrie-t-elle en redressant Oèrement sa longue taille osseuse, entrez vite.

Puis se retournant vers les visiteurs qui emplissent Bon cabinet de travail et qui assistent à l'intrusion du frère et de la sœur, de l'air maussade de gens pressés qu'on dérange, tante Aurélie ajoute avec solennité : — Ce sont mes enfants d'adoption... Ils ne sont pas de trop... Maintenant vous pouvez continuer. • Sosthène et Camille regardent avec effarement ces étranges visiteurs qui sont au nombre de six. L'un d'eux, M" Pognon, l'huissier de la rue du Bourg, a tiré de sa poche une écritoire de corne, et penché sur le piano, la plume à l'oreille, coUalionne des papiers tim-

brcs; un second, habillé de noir, ganté de gants verdâlres et portant liant sa figure ornée d'un collier de barbe, consulte les notes d'un carnet, tout en rajustant son pince-nez d'écaillé. Les quatre autres, revêtus de l'uniforme des gar(;ons de caisse, sont assis en rang d'oignons près de la fenêtre, sur des sacoches de cuir, longues et ventrues. Ils s'épongent le front, et à chaque mouvement, les sacoches rendent un son métallique et mystérieux.

— Continuez, monsieur l'Inspecteur des Domaines, répète tante Aurélie en étendant le bras dans la direction de l'homme au pince-nez.

— Je poursuis, mademoiselle, réplique ce fonctionnaire en s'inclinant et en consultant de nouveau son carnet... Par son jugement du 25 avril dernier, le tribunal a homologué le rapport des experts, condamné le Domaine à vous délivrer 800 arpenls de grèves dans l'anse de Moidrcy, et de plus à vous verser à titre de restitution de fruits et de dommages-intérêts, une somme de -^jO.OOO francs par année, depuis le 22 mai 1834 jusiju'au jour de l'entier payement. Le jugement nous a élé signifié le 13 mai suivant, et, après mûr examen, l'Adminislration a pris des mesures pour faire interjeter appel...

— Je sais tout cela, interrompt M"« Monléclair en exécutant d'impatients arpèges sur la table ronde, près de laquelle elle s'est assise.

— Nous pensons que le tribunal a excédé ses pouvoirs...

— Cela vous plaît à dire.

— P.ref, l'administration des Domaines, ainsi qu'elle

TANTE ALAËLIE. 133

VOUS l'a déjà fait connaître, croit devoir préalablement appeler votre attention sur certains arguments topiques, qui vraisemblablement décideront les juges d'appel à réformer la sentence des juges de première instance. D'abord, l'Élat ne peut vous délivrer que ce qu'il détient ; or il ne détient pas 800 arpents, la majeure partie de ces terrains se trouve actuellement recouverte par la mer.

— Cela ne me regarde pas, j'ai droit à 800 arpents, je les veux, que le Domaine s'arrange pour les retrouver !

, — Le Domaine n'a pas le pouvoir de commander à l'Océan, riposte ironiquement l'Inspecteur, cela ne s'est plus vu depuis Moïse... En second lieu, l'État possédait de bonne foi, il le prouvera, et comme possesseur de bonne foi, il n'est tenu à aucune restitution de fruits... Tels senties motifs que nous invoquerons pour demander la réformatioû du jugement du 25 avril, et je ne dois pas vous dissimuler, mademoiselle, qu'ils sont de nature à produire une vive impression sur l'esprit de la Cour.

— Vous avez vos motifs, j'ai les miens, la Cour appréciera... J'ai foi dans sa justice et dans mon bon droit.

— Possible, mademoiselle, mais tout cela est aléatoire, et pérmettez-moi de vous rappeler le proverbe : « Un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras... » Hien n'est coûteux comme un procès, même lorsqu'on le gagne... L'Administration est de cet avis, elle a hâte d'en finir, et dans un sage esprit de conciliation, elle m'a cbiirgé de vous apporter des i)roi)Oâi lions toutes pacifiques et bienveillantes.

134 TANTE Al'^tlLlE.

— Voyons vos propositions.

— Le Domaine consent à vous restituer les grèves que la nier n'a pas recouvertes; en outre, et à titre de transaction, il vous offre pour tenir lieu du surplus, 1 million payable immédiatement en belle monnaie d'or.

— Vraiment?

— Le million est ici, poursuit l'Inspecteur avec un aimable sourire; messieurs, veuillez vider vos sacoches 1

Les deux adolescents stupéfaits ouvrent des yeux ronds pour contempler ce fabuleux million, qui tient tout entier, en or, dans un coin de la chambre, et, dans leur émerveillement, ils se prennent la main et remercient la Providence de les avoir amenés à une heure aussi propice chez tante Aurélie. Camille se dit que, du coup, la note du boulanger sera payée intégralement, et Sosthène songe qu'il serait ridicule de demander moins de 50 francs à la tante. Us sont tirés de leurs réflexions par une exclamation de M"" Montéclair, qui se lève flegmatiquement, et, étendant le bras vers les quatre garçons de banque, s'écrie :

— Laissez 1... C'est inutile... Je refuse toute transaction.

Camille n'en croit pas ses oreilles et devient pâle ; quant à Sosthène, indigné, il se tient à quatre pour ne pas prolester, L'Inspecteur, l'huissier et les porteurs donnent également les marques de la plus complet» incrédulité.

— Vous re-fu-sez 1 mil-lion? reprend l'Inspecteur en scandant ses syllabes.

— Je refuse... Vous pouvez partir, répète la tante en montrant la porte.

— Un instant, mademoiselle; je n'ai pas à apprécier un acte que d'autres pourraient taxer d'aberration... Mais l'Administration, voulant mettre à couvert sa responsabilité et tenant à bien démontrer son bon vouloir, a résolu de vous faire des offres effectives par acte extrajudiciaire, et pour que ces offres soient valables, il faut que les espèces soient comptées sous vos yeux... Maître Pognon, veuillez lire votre procès- verbal... .Messieurs, comptez les espèces!...

Et tandis que Pognon, d'une voix émue, entame la lecture de son exploit, un des porteurs verse sur le piano le contenu de la première sacoche qui se répand avec un joyeux tintement métallique sur l'acajou sonore, et va réveiller dans son coin la harpe, dont les cordes vibrantes exhalent un long soupir plaintif.

Ils sont tous debout dans la chambre, et la voix lente de l'huissier se mêle au clapotement de la pluie sur les vitres, au ruissellement de l'or sur l'acajou. Du haut de sa cage d'osier, le merle lui-même avance la tête et darde ses yeu\ noirs sur ce remuement de pièces luisantes, dont les fauves scintillements le magnétisent. Sous les doigts agiles des garçons de banque, les piles de 1,000 francs se juxtaposent les unes aux autres; elles se multiplient, elles envahissent tout le rectangle du piano, elles débordent maintenant sur la table ronde, et le passage des lourds chariots dans la rue, les fait par moment danser mélodieusement. La modeste chambre de M"«. Montéclaîr est pleine d'or; la lueur de ce million répandu au milieu de celle pauvreté, jetle des

reflets jaunes sur les figures des assistants, et éblouit de pétillements dorés les yeux agrandis des deux enfants. Il semble que le ciel s'est éclairci, et que les nuages laissent passer une opulente lumière rousse de soleil couchant dans la haute pièce tout à l'heure à demi plongée dans l'obscurité.

« En conséquence, continue la voix lente de l'huissier, aux dites qualités, et parlant à la personne de ladite demoiselle Isaure-IIcloïse-Aurélie iMontéclair, je lui ai donné connaissance des propositions des requérants et lui ai fait, aux dits noms et aux termes des articles l2o7 et suivants du code Napoléon, offre de la somme d'un million, qui a été comptée sur-le-champ et sous ses yeux en espèces d'or au cours actuel, à quoi ladite demoiselle Montéclair a répondu... »

— Quelle est votre réponse définitive, mademoiselle? repre; d l'huissier en se tournant vers tante Aurélie et en s'apprètant à écrire sous sa dictée.

— Ma réponse? réplique M"« Aurélie d'une voix nette et très calme, encore une fois, la voici : Je refuse ces offres, parce qu'elles sont dérisoires... Aux termes de l'article 1238 du code, elles ne peuvent être valables qu'à la condition de représenter la totalité de la somme exigible, arrérages, intérêts et frais compris; or, l'Klal me doit plus de 5 millions et vous m'en oflrez 1... Vous voyez que nous sommes loin de compte!... Je veux tout ce qui m'est dû et je plaiderai jusqu'à ce «jue la justice de mon pays m'ait donné satisfaction... J'ai dit.

Les six hommes regordent avec ébahissement cette vieille fille qui refuse 1 million, comme elle aurait re-

fusé un sou; ils éprouvent une sorte d'admiration iuconscienle pour cette volonté réfléchie et iDcbraniable. Camille a la ^'or-^^e serrée par l'émotion, et Sosthène se r( D'^e les ongles avec fureur.

— Voulez-vous avoir l'obligeance de signer votre dire ? reprend l'huissier en présentant la plume à la vieille fille.

— \uloutiers; — et elle signe de sa grosse écriture ferme. et anguleuse comme sa propre personne.

— .Messieurs, ajoute piteusement l'Inspecteur, vous pouvez remettre les espèces dans les sacs.

Lentement, piles par piles, le million est réintégré dans les quatre sacoches de cuir. Les enfants atterrés, re^:irdeut avec un serrement de cœur celle furlune s'éva.iouir et tout cet or radieux s'enfouir de nouveau dans les vastes flancs des sacoches. Peu à peu, les chatoiements dorés qui avaient illuminé la pièce s'éteigiienl, et la pauvre chambre de tante Aurélie redevient obscure et morne, tandis que la pluie continue à clapoter coTitre les vitres.

L'Inspecteur enlève son pince-nez, l'huissier Pognon serre ses papiers timbrés dans une serviette de molesquine fripée, les quatre porteurs rechargent péniblement l8s lourdes sacoches sur leurs épaules, et tous délileut devant tante Aûrélie qui a ouvert la porte et se tienl droite comme un'» barre de fer. la main sur le bouton.

— A l'honneur de vous revoir, mademoiselle, dit ie représentant du Domaine.

— Votre servante, messieurs !

Dans l'escalier on entend le pas lent et pesammf^nt cadencé dès garçons de banf^ue pliant sous le poids du

lit.

million, puis le bruit s'évanouit au tournant de la côte Phulpin...

— Oh ! soupire en joignant les mains, Camille à la fois sulTuquée et désolée.

— C'est trop bète ! ajoute Sosthène avec une grimace de suprême dédain.

M"" Aurélie, qui a soigneusement refermé la porte, reparaît et avec une sérénité antique :

— Maintenant, mes enfants, je suis à vous... Vous êtes venus par un bien mauvais temps 1

— Tante Aurélie ! dit Camille, les larmes aux yeux, comment avez-vous eu le courage de refuser cette fortune ?

— C'était mon devoir, réplique simplement W° Montéclai', mon devoir envers ma conscience et envers vou?, qui serez mes héritiers un jour... Je ne pouvais vou ■> frustrer en abandonnant mes droits pour une misérable somme.

— Une misérable somme? s'écrie Sosthène, 1 million? vous êtes bien dégoûtée !... Nous n'en aurions pas fait fi, nous autres, et ce beau tas d'or serait venu à propos, car notre bourse est à sec et Camille a justement une note pressante à payer aujourd'hui.

— A sec?... Une note pressante à payer? Qu'est-ce que cela signifie? s'exclame M'"" Monléclair en se tournant vers la jeune fille.

Celle-ci, balbutiant et rougissant jusqu'aux yeux, explique ses ennuis domestiques et les exigences de Barrois le boulanger.

— Comment vous en êles là? repart tante Aurélie en frappant ses longues mains l'une contre l'autre.

Ah! mes pauvres enfants!... Combien doit-on à Carrois?

— 120 francs, murmure Camille.

— Non, 130, corrige audacieusement Sosthène.

M"° Montéclair lire de sa vaste poche un portemonnaie en basane, à garniture d'acier; les yeux de Soslhène s'illuminent, mais sa joie n'est pas de longue durée, car la vieille fille ayant vidé dans la paume de sa main le contenu du poi'.ô monnaie, montre à ses futurs héritiers deux pièces de 5 francs et quelques gros sous.

— Vous tombez mal, enfants, voici tout ce qui me reste... Seulement je dois toucher demain le montant de mes cachets aux Dominicaines, et je serai un peu plus en fond... Rassure-toi, petite, j'irai avec toi chez ce mitron et j'arrangerai ton affaire.

Camille respire et remercie avec effusion. Quant à Sosthène, il constate tristement l'échec de ses combinaisons, se gratte la tète et se dit intérieurement :

— Je suis rasé, il ne me reste plus qu'à essayer de brocanter mes dictionnaires au bouquiniste de la rue du Tour.

— Soyez tranquilles, enfants, continue M"« Aurélie (•n redressant sa taille plate, l'Etat mettra les pouces, mnis' aurons nos 5 millions et vous ne manquerez l>ius de rien... Mais en attendant, si on ne met ordre aux folies de votre père, vous risquez de manger du pain noir et de coucher sur la paille... Je vais écrire ce soir mûine à vos grands parents de Lisle I...

En mcmo temps qu'Amnble Desrônis expédiait à ses beaux-parents de Lisie, la requête laborieusonient rédigée par laquelle il sollicitait un emprunt, une lettre également pressante partait de la côte Phulpin pour Renesson. Tante Aurélie y exposait nettement et sans phrases la situation créée aux deux enfants par les folies du docteur, et appelait M'"" de Lisle à la rescousse. Les deux épîtres arrivèrent ensemble à destination et reçurent une réponse par le retour du courrier. Sans s'expliquer sur ses projets. M"'" de Lisle annoni;ait laconiquement au docteur que son mari et elle comptaient se rendre à Villotte le jeudi suivant pour traiter l'ariaire de vive voix, et qu'ils arriveraient probablement pour le déjeuner de midi. D'autre part, elle informait M"^ iMontéclair qu'il était urgent de mettre un terme aux désordres de M. Desrônis, et elle convoquait la vieille iille à assister à uue sorte de conseil de famille.

Dcsrônis qui s'attendait à une verte semonce, fut doucement supris de l'annonce de cette visile qu'il intcrpréta immcdiaiement dans un sens favorable à ses désirs, et croyant déjà palper les fonds, il commam'a pour le jour indiqué un copieux déjeuner. Il savait <|i '^ son beau- père était un peu porté sur sa bouche, et il espérait se le rendre propice en flattant son péché mignon. Pour cire agréable à M. et à M""^ de Lisle, il avait en outre jugé à propos d'inviter tante Aurélie ainsi que Marcel Boisselier, qui se disposait à quitter le lycée afin d'aller à Paris passer son examen de bachelier . . .

La semaine s'achève ; une autre commence, et on touche enfin à ce jeudi si impatiemment attendu par tout le monde.

Dès le matin la maison Desrônis est en rumeur , on y met, comme on dit,« les petits plats dans les grands.» Une truite de l'Urnain au court-bouillon, des écrevisses de la Meuse, un poulet au blanc composent le menu avec un gigot à la broche. Amable a surveillé lui-même l'assaisonnenieiit des écrevisses, pour lesquelles M. de Lisle a un faible. Vers onze heures et demie, Soslhène et Marcel sont arrivés de compagnie, et Camille est allée au-devant d'eux dans le corridor. Elle se réjouissait de crier dès l'entrée à son ami d'enfance : « Il y aura un gâteau de semoule que j'ai fait faire à votre intention 1 » Mais à la vue de Marcel qui a àôja quitté sa tunique de lycéen, elle se trouve tout à coup intimidée. Le complet de drap gris qui dessine la taille svelte du jeune garçon et luidonne des airs d'homme, paralyse la familiarité, tic CMiuiilc. Elle n'ose plus lui parler

ni l'embrasser comme autrefois, et elle se borne à lui serrer gauchement la main. On pénètre dans la salle à manger où, sur la table ornée d'une nappe éblouissante, s'étalent les couteaux neufs donnés par tante Aurélia, et où on a déjà servi la truite et les écrevisses, dans des plats décorés de persil et de capucines. Le docteur Desrônis, correctement velu de noir, place lui-même les sièges devant chacun des sept couverts et consulte nerveusement la pendule. Midi moins cinq. La ponctuelle tante Aurélie fait son entrée dans le vestibule où elle dépose ses socques et son parapluie, car le temps continue à être mauvais, et il tombe une pluie fine; puis elle confie à Camille son chapeau et son écharpe de barège, et s'introduit dans la salle où elle secoue solennellement la main d'Amable, tout en jetant un coup d'œil scrutateur sur l'ordonnance de la table.

— Sac à papier I dit-elle en haussant les épaules, une truite et des écrevisses, quel gala!. ..Tu veux donc donner une indigestion à tes beaux-parents?... Sont-ils arrivés ?

— Pas encore, mais ils ne peuvent tarder, car voici midi.

— Hum ! pourvu qu'ils ne se fassent pas attendre... Je n'ai pris qu'une tasse de lait et je me sens l'estomac creux.

Les trois adolescents se tiennent près de la fenêtre ; ils soulèvent les petits rideaux, regardent la rue où la pluie continue de tomber et prêtent l'oreille au moindre roulement de voiture. Leurs jeunes estomacs crient autant que celui de la vieille fille, et intérieurement ils pestent contre les retardataires.

Midi un quart, midi et demi ; personne. Le docteur devient de plus en plus nerveux. La porte de la salle s'ouvre brusquement et Victoire, en tablier blanc, la face empourprée par le feu de ses casseroles, apparaît désespérée.

— iMonsieur, crie-t-elle, il n'y a pas de bon sens, mon gigot se dessèche et tout à l'heure il sera en charbon !

— Je n'y comprends rien 1 s'exclame Desrônis avec humeur.

— Moi, je ne tiens plus ensemble, tellement je suis délabré, ajoute Sosthène.

— Les routes sont mauvaises, remarque Marcel, et le cheval de M. de Lisle trotte sous lui...

— T'ont-ils écrit positivement qu'ils arriveraient pour le déjeuner? demande W"" Monléclair.

— Ils ont dit « probablement, » insinue Camille.

— Diantre ! reprend M"' Aurélie, puis se retournant vers la cuisinière : — Qu'as-tu avec ton gigot, ma fille?

— Un poulet en fricassée.

— C'est un plat qui n'attend pas; m'est avis, Amable, qu'on peut déjà servir la fricassée... S'ils arrivent ils 86 rabattront sur la truite et les écrevisses.

-^ C'est mon opinion I s'écrie Sosthène en dépliant sa serviette, à table 1

Et dame, comme chacun est affamé, personne ne soulève d'objection. On s'assied, Victoire met le poulet sur la table, le docteur sert ses convives, et tous ont si grand faim que dix minutes après, la fricassée a disparu, il n'en reste olus que les os.

— Tarde venientibus ossal murmure sentencieusement Soslhcne, en faisant signe à Victoire d'apporter le gigot. — Il est bien évident maintenant qu'ils auront déjeune à moitié roule...

Au mouieiit où les convives attaquent le rôti, on entend dans la rue une musique aigrelette et sautillante. C'est une noce de vignerons (jui passe violon en tète, et les trois adolescents se précipitent vers la fenêtre pour voir défiler les noceux. M"® Anrélie et le docteur luimême se lèvent curieusement, leur serviette ta la main. Riais à peine la croisée est-elle ouverte, que Camille, penchée en avant, pousse une exclamation en monirant du doigt un char à bancs qui débouche de la rue Lapique, au trot pesant d'un cheval de labour. A cùt(' du paysan qui tient les guides, on distingue la hante stature de M. de Lisle, coiffé de sa casquette de cuir, enveloppé dans son manteau à pèlerine, et, derrière, on aperçoit un immense parapluie de colon bleu, qui abrite sans doute iM"'« de Lisle.

— Les voici 1 s'écrie Camille.

— Oui, ajoute Marcel, je reconnais le trot du niond.

Immcdiatemcni on se précipite dehors, tandis que Victoire remporte le gigot pour le tenir au chaud. La voilure, couverte de boue, s'arrête devant la porte; M. de Lisle descend le premier, le nez rouge et les joues humides de pluie; puis on opère laborieusement l'extraction de M"'° de Lisle, dont les membres se sont engourdis et qui émerge de dessous son parapluie, un carton à dinijcau à la main. Api'ès un échange d'cxclamaliiMis el d'embrassades, les grands-parents sont in-

TANTE AUUÉLIE. 145

iroduits dans la salle à manger, et le conducteur va remiser son équipage à l'auberge. M. de Lisle se débarrasse, en maugréant, de son manteau el de sa casquelle ; sa femme enlève les chùles qui l'empaquétenl des pieds à la lèle, puis elle abaisse les yeux vers la table, aperçoit les débris du "poulet, les serviettes dépliées, les assiettes a demi pleines, et fronce les sourcils.

— Il paraît qu'on ne nous attendait plus! remarquel-elle de sa voix la plus rèche.

— Excusez-nous, belle-maman, répond le docteur d'un air confus, il était près d'une heure, et nous croyions que vous vous étiez arrêtés en route pour manger un morceau.

— Vous deviez bien savoir qu'il n'est ni dans mes goûts, ni dans mes habitudes, de faire halte dans les cabarets.

— C'est vrai, mais vous vous étiez annoncés pour midi, et les enfants mouraient de faim.

— De mon temps, les enlants savaient attendre... Enfn, c'est un manque d'égards... N'en parlons plus !

On se met à table, mais ce contre temps a jeté un froid, el la rentrée du gigot déjà entamé ne parvient pas à. dérider la figure bilieuse de M""" de Lisle. Les enfants mangent sileueieuscmenl sans lever le nez de dessus leur assiette ; le docteur, inquiet de la tuurnuie que prfMiiionl les choses, a l^cau prodiguer des frais d'amabilité, il ne réussit pas à di'geler ses convives. Néanmoins, la truite el, les ccrevisses, aidées d'un petit vin vieux de pineali, commencent à agir sur l'humeur

14e TANTE AURËLIE.

débonnaire de M. de Lisle ; il accepte une seconda truellée de poisson, fait claquer sa langue en vidant son verre et s'adressanl à Amable :

— On trouve donc encore des truites dans rOrnaia? demande-t-il, celle-ci a dû vous coûter bon.

— Oh 1 ajoute sa femme avec des intonations acides comme verjus, ici on ne se prive de rien !

— C'est un cadeau d'un client, se hâle de répondre le docteur; en même temps il ne peut s'empêcher de rougir, en voyant la mine ébahie avec laquelle Camille accueille ce mensonge.

— Eh bien, mademoiselle Aurélie, et votre procès? reprend le bonhomme de Lisle. — lia pour principe que la digestion d'un bon dîner est toujours facilitée par un brin de causerie, et il déleste de manger silencieusement. — Quand l'État se décidera-t-il à vous compter vos millions?

— Il m'en a déjà offert un et je l'ai refusé, répond dignement M"° Wontéclair.

— Vous avez refusé i million ! s'exclame le bonhomme stupéfait, mazette, vous avez du courage !

— J'ai confiance dans mon bon droit, voilà tout.

— Tanle Aurélie a été héroïque comme une Romaine! dit le docteur avec emphase ; on lui a compté le million en or, sur sa table, et elle n'a pas voulu y toucher.

— Vous n'auriez pas tant fait le dégoûté, vous, mon- Bieur ! insinue sarcastiquement M"'» de Lisle.

— Moi, belle-maman, je suis père de famille... J'ai charge d'âmes.

— Celte charge-là n'a pas l'air de peser beaucoup

sur vos épaules ! grogne malignement la vieille dame. On est arrivé au dessert. Le gâteau de semoule a disparu, ainsi que les cerises et les groseilles disposées en pyramides dans des soucoupes. Victoire pose les tasses à café sur les assiettes. A ce moment, M""" do Lisle jette un coup d'œil significatif à son mari et à M"« Montéclair, puis se tournant vers Desrônis :

— Les enfants ne prennent pas de café, n'est-ce pas?

— Mais si, bonne-maman 1 s'écrie Sosthène qui se rebiffe.

— Mauvaise habitude ! repart l'intraitable aïeule, dans tous les cas, ils ne seront pas bien malades s'ils s'en passent aujourd'hui... Nous avons à causer; Desrônis, envoyez-les dehors, je vous prie ; de mon temps, les enfants quittaient la table au dessert.

Sosthène veut répUqucr, mais sur une injonction irritée de son père, il se résigne à ne protester que par gestes. Camille et Marcel se sont déjà levés et ils gagnent la porte.

— Au fait, dit Sosthène d'un air de bravade, ça m'est bien égal... J'irai prendre ma demi-tasse au café des Oiseaux, voilà tout!

— Voilà un gamin supérieurement élevé I... s'exclame ironiquement .M"'^ de Lisle, dès que la porte s'est refermée.— 11 est en train de devenir un pilier d'estaminet; tous mes compliments, monsieur!... Puis elle toise des pieds à la tète Victoire, qui reste plantée près d'elle, sa cafetière à la main, et l'écoute curieusement:

— Ma fillei ton café est servi?

— Oui, madame.

t«8 TAKÏE AURELIE.

— Eh. bien, va voir à ta cuisine si j'y suis, et ne rentre que si on t'appelle !

Victoire s'esquive. Pendant quelques secondes on n'entend que le cliquetis des petites cuillers dans les tasses ; une nouvelle œillade impérieuse secoue M. de Lisîe, très occupé à siroter son moka ; il repose sa tasse sur la soucoupe, tousse pour s'éclaircir la voix, et s'adressant à Dosrùnis :

— Mon gendre, parlons affaires... Vous avez quelque chose à nous demander?

Amable, en voyant approcher le moment solennel, pâlit un peu et commence d'une voix légèrement altérée :

— Mon cher beau-père, ainsi que je vous l'ai écrit...

— J'ai voire lettre, reprend le bonhomme en tirant de sa poche l'épîlre du docteur et en la parcourant avec un hochement de tôle. — Ah ça, vous signez donc maintenant « Des Uùnis » en deux mots?... Depuis quand vous êlcs-vous découvert des titres de noblesse?

— C'est une simple rectification, répond le docteur avec embarras ; j'ai trouvé des papiers qui prouvent (•ne mon nom de famille s'.orthographiait ainsi avant la llévolulion...

— Allons donc! interrompt M""" de Lisie, à qui esl'érez-vous en faire accroire? Chacun sait que voire père et votre grand-père s'appelaient Desrônis tout court, et étaient d'honnêtes fabricants de cire et de chandelle !...

— Il, n'y a pas de sols métiers, objecte Amable visiblement mal à l'aise.

— Non, mais il y a de sottes gens... ce sont ceux qui rougissent du nom de leur père.

— iMudame !

— ileveuuns à nos moutons, continue tranquillement M. de Lisie, vous avouez dans celte lettre que vous êtes dans la nécessité de recourir à un emprunt... Je croyais que vos revenus et le produit de votre clientèle devaient sul'fire amplement à l'entretien de votre maison?

— J'ai dû faire face à des dépenses imprévues.

— Lesquelles? demande impétueusement iM™* de Liste.

— iMais... celles que m'imposent les exigences de ma profession et la position que j'occupe à Villotte

— Des phrases ! riposte impitoyablement la vieille dame, vous seriez bien embarrassé de nous indiquer la cause de vos prodigalités inconsidérées? Je vais vous le dire, moi... C'est du reste le secret de la comédie et toute la ville sait où va votre argent...

— Je ne vous comprends pas, madame, balbutie le docteur en devenant blême.

— Vous tenez à ce que je mette les points sur les i?... En trois mots, il y a une femme là-dessous... C'est pour un cotillon que vous compromettez votre réputation, que vous négligez votre clientèle et que vous êtes en train de ruiner vos" enfants...

— On vous a trompée, madame, interrompt Amabla blessé dans son amour-propre, ma considération est intacte et ma clientèle est restée ce qu'elle était.

— Jusqu'à présent, c'est possible; mais qu'un autre docteur vienne s'installer à la ville basse, et vous

is.

150 TANTE ALTiËLlE.

verrez vos malades courir chez lui comme un troupeau de uioutons... Il est déjà question de vous retirer votre titre de médecin de l'hospice... Vous ne le saviez pas? Eh bien, je vous l'apprends... Vous êtes sur une mauvaise pente, mon pauvre garçon !

— Si vous continuez ce train-là, ce ne sera plus comme médecin, mais comme client que vous irez à l'hospice, ajoute M. de Lisle en reversant daus sa lasse le café qui a débordé dans sa soucoupe.

— Et vous vous imaginez naïvement que nous allons vous faciliter un emprunt, dont le montant ira s'engloutir dans les poches de M"'^ Herbillon?

— Madame, s'exclame Desrônis qui se lève comme poussé par un ressort, je vous prie de ne pas mêler à une discussion déjà pénible, des personnes étrangères-

— Laissez donc, je vous répète que c'est le secret de Polichinelle... Ah 1 ce n'était pas la peine de verser de» larmes de crocodile sur la mort de notre pauvre Fanny, pour vous alTicher un an après avec une femme que loui le monde montre au doigt et qui a eu des amants à la douzaine.

— C'est une calomnie ! proteste Amable rouge comme un coq, je ne permettrai pas qu'on traite ainsi en ma présence une femme honnête et respeclable, chez laquelle j'ai l'honneur d'être reçu.

— Un bel honneur que vous partagez avec beaucoup d'autres !... Une femme mariée, une mère de famille!, ça devrait être fouelté en place publique.

— Assez, madame 1 Vous allez beaucoup trop loin.

— C'est vous, monsieur, qui allez trop loin... Et dans un chemin qui n'est pas propre encore l... Seigneur

Dieu, c'est pour une créature pareille que vous dissipez voire avoir et que vous négligez vos enfants, à un âge où i!s auraient le plus besoin d'être surveillés!,.. Aussi en voyons-nous de belles : Camille ne sait pas faire un ourlet, et quant à M. Soslhène, on l'a rencontré il y a huit jours courant les chemins en compagnie d'une saltimbanque...

— Nous en avons rougi pour vous, mon gendre 1 achève .M. de Lisle.

— Ce sont des exagérations et des ragots de gens envieux ! réplique Desrùnis en se promenant avec agitalion. — La façon dont on traite devant lui M^^ Clarisse, et le peu de certitude que présente maintenant la réussite d'un appel à la bourse de ses beaux-parents, l'ont jeté hors des gonds.

— Dites tout de suite que nous avons menti !... Gela fait pitié! Vous ne savez même pas ce qui se passe chez vous, et pendant ce temps votre ménage s'en va à la débandade... Demandez à M"" Aurélie ce qu'elle en pense I

— Le fait est, mon fi, répond tante Aurélie en époussetant son corsage, que ta maison est déplorablement tenue et que ton gamin est encore plus déplorablement élevé...

— Tout le monde e§t contre moi, alors, c'est un complot!... J'en ai assez, et je vous cède la place !... s'écrie Desrônis à bout de patience.

El furieux il sort de la salle à manger en cla(iuanl la porte de façon à faire trembler les vitres.

— liesrùnis est fou! dit le bonhomme de Lisle en se versant un petit verre de liqueur de prunelles.

— Sa conduite est immorale et dégoûtante ! s'écrie M'"" de Liste.

— Mon Dieu, reprend son mari, je comprends à la rigueur qu'il coure le guilledou... Il n'a que quarantedeux ans, et à cet âge-là un homme ne peut vivre comme un saint... Mais sacredienne ! ne pourrait-il prendre une maîtresse moins coûteuse? Il me semble qu'un médecin doit avoir des occasions nombreuses et à bon marché.

— Monsieur de Lisle, interrompt sévèrement M"'^ de Lisle, ce que vous dites là devant nous est de la dernière inconvenance... Respectez notre pudeur, si vous ne vous respectez pas vous-même !

— Pourtant, Bastienne...

— Assez!... M>'° Montéclair et moi ne sommes pas venues ici pour vous entendre débiter des incongruités, mais pour aviser aux moyens de tirer ce malheureux sot du bourbier où il patauge.

— Ce sera une besogne difficile, murmuie tante Aurcïie, le pauvre garçon est pris et bien pris.

— Mais quelle herbe lui a donc fait manger cette effrontée pour l'ensorceler à ce point-là?... Une femme de trente-sept ans passés 1

— Ce sont les plus dangereuses!... remarque M. de Lisle avec un malin clignement d'yeux.

— Vous êtes bien savant, monsieur! réplique sa femme en l'arrêtant net d'un regard irrité et soupçonneux.

— Je n'en parle que par ouï dire, ma mie.

— Voyez-vous, reprend tante Aurélie en branlant la tête, il y a certainement de la folie amoureuse dans le

fait d'Amable, mais il y a encore plus de vanité!... J'ai toujours prédit qu'avec ses besoins de considération et de gloriole Desrônis finirait par commettre des sottises. — M™® Ilerbillon joue ici à la Parisienne et à la femme à la mode ; son salon est fréquenté par la société du bel air, comme on disait de mon temps... Ça le flatte, ce gargon ; il s'imagine que ces relations-là lui donnent du relief et le posent en gentilhomme... Et les coquetteries de la dame aidant, il en perd la tête.

— Si on instruisait le mari de leur manège?

— Mauvais moyen ; la gaillarde a un esprit retors et une langue dorée ; elle prouverait à M. Ilerbillon qu'elle est blanche comme neige; elle prendrait des airs d'ange calomnié, et Amable n'en serait que plus attaché à ses jupons.

— A quel saint se vouer, alors?... Si cela dure encore un an, il ne restera plus au malheureux que les yeux pour pleurer!

M"" Aurélie demeure méditative, tandis que ses doigts exécutent une gamme sur la nappe, puis elle relève la tète et dit de sa voix nette :

— Je ne vois qu'un remède... difficile à employer, mais souverain... Une séparation forcée.

— Une séparation !... Desrônis ne peut quitter Villoltc.

— Desrônis, soit... mais il n'en est pas de môme de M"® Ilerbillon.

— Allons donc, vous imaginez-vous qu'elle consente à partir?

— Vous oubliez, continue tante Aurélie, que M. Ilerbillon est fonctionnaire et par conséquent dans la main

du gouvernement... Si on lui donnait son changement, il faudrait bien qu'il obéit, car il n'a pas de iortune et il tient à sa place.

— lié ! hé ! c'est une idée, insinue M. de Lisle.

— Assurément, cela couperait court à tout, ajoute sa femme, dont la physionomie s'éclaircit, mais comment obtenir ce changement ?.., Nous ne sommes pas dans les eaux du gouvernement, nous autres, et nous n'avons pas le bras assez long pour agir à Paris.

— Attendez, réplique M"« Montcclair, en posant ses longs doigts maigres sur la main de la vieille dame, laissez-moi achever : M. Herbillon passe pour avoir l'esprit frondeur, et dans son salon on ne se gêne pas pour faire des gorges chaudes sur le compte du préfet; de là une hostilité sourde entre la préfecture et lui. — Jedonneici des leçons chez des banquiers qui ont des parents très influents à Paris; d'un autre côté, il va y avoir des élections dans quelques mois ; le député de votre arrondissement, M. de Gençay, tient à être réélu, et M. de Lisle, en sa qualité de gros propriétaire, peut disposer d'un cerlain nombre de voix... Il y aurait façon de faire entendre à ce député que, donnant donnant, et que si on déplace M. Herbillon, les voix de M. de Lisle et de ses amis lui sont acquises...

— Que .je vote pour le gouvernement actuel, jamais! s'écrie M. de Lisle avec un haut-le-corps.

— l'référez-vous que cette femme plume voire gendre jusqu'au sang? réplique vertement tante Aurélie, alors à voire aise !

— M"° Montéclair a raison, dit M'"^ de Lisle d'un ton décidé, il y a des moments où l'honneur d'une fa-

TANTE ALRflLlE. 151

mille à sauver peut faire fléchir les convictions les plus respectables... Nous n'en garderons pas moins dans le cœur le culte de nos souverains légitimes, tout en donnant nos voix au candidat oflicicl ; d'ailleurs, à part ses opinions bonapartistes, M. de Gençay est catholique, et noire conscience sera en repos.

— Mais Baslienne!...

— Pas un mol de plus, monsieur ds Lislc, c'est entendu, nous volerons et nous ferons voler pour Gençay.

— En ce cas, continue tante Aurélie, je vais battre le fer etvi^'oureusemcnt ; demain j'irai voir le$ personnes dont je vous ai parlé et j'ai un ami qui agira près du préfet... Les Herbillon ne sont pas aimés ici, et si M. de Gençay le veut, le ministre enverra le directeur des contributioas soigner sa gastrite dans un département du Midi... — Seulement, motus, la discrétion la plus absolue est nécessaire... Il ne faut pas que les Herbillon aient le temps de parer le coup.

— Mademoiselle, vous parlez d'or, murmure le bonhomme en s'inclinanl, nous aurons bouche cousue.

— Ah! tante Aurélie, s'exclame .M'"« de Lisle en embrassant M"° Monléclair, c'est la Providence qui vous a inspirée... J'irai demain allumer un cierge à la vierge de lienoite-Vaux...

En quillant la salie à manpjer, Camille et Marcel s'étaient diriges vers la cour intérieure qui séparait les deux corps de bâtiments du logis Desrônis. Sosthène les suivait à peu de distance, mais avec rinlention déjà arrêtée de leur fausser compagnie pour consacrer le reste de l'après-midi à une partie de billard au café des Oiseaux. Quand il arriva dans la cour, il leva la tôle vers le carré de ciel qui se découpait entre les toits, s'assura que la pluie avait cessé, et prit en tapinois la porte de la rue, sans prévenir sa sœur ni son ami.

Ceux-ci montaient d('jà l'escalier de l'arrière-corps de logis qui conduisait à la chambre de Soslhéne, ainsi qu'à une grande pièce située au secund éla^e, servant à la fois de bibliothèque, de fruitier et de d(''biirras. Le docteur y avait rangé sur des rayons le tro[)-plein de ses livres ; Victoire y étendait le linge à l'époque des lessives et y étalait, en automne, ses fruits sur de lo::-

gues volettes d'osier ; enfin, Soslhcne y avnit installé une table sous le prétexte d'y travailler à ses devoirs, jnais en réalité pour y fumer des cigarettes sans crainte d'être dérange. Ce galetas prenait jour sur les derrières de la maison, et ses deux fenêtres sans rideaux s'ouvraient sur une sorte de galerie en auvent qui surplunbait au-dessus des eaux somnolentes du canal. A peine entrée, Camille se retourna pour voir si son frère la suivait.

— Eh bien, s'écria-t-elle, où est donc Sosthène?

— Je crois, dit Marcel en refermant la porte, qu'il nous a plantes là...

— Il n'en fait jamais d'autres! murmura Camille avec un mouvement (riiumeur.

Pour la première fois elle éprouvait une sorte d'embarras à se prouver seule avec Marcel, et cependant, par une mystérieuse contradiction, elle sentait au fond d'elle-même une joie sourde ù la pensée de ce tête-àtête.

— Je vous tiendrai compagnie, ajouta Marcel, à moins que vous n'ayez peur de vous ennuyor avec moi.

— Oh! non, pas du tout!.,, se hùta-t-elle de npondre. — En môme temps elle rougissait et elle ouvriu: l'une des fenêtres. Dans le trouble singulier qu'cl!.ressentait, il lui semblait que cette croisée ouverte, l.i mettait en communication avec le monde du dehors, < i enlevait au tête-à-tête ce qu'il avait de trop inliii) •.

— Il ne pleut plus, dit-ello en se penchant sur \<boni de la galerie et c,n étendant la main.

Marcel l'avait siiivie sur le balcon et s'était accduii.'

'..Ï8 TANTE AIJKËLIL.

prôs d'elle à la balustrade humide et vermoulue. Ils étaient devenus silencieux ; ils reç^ardaicnl le spectacle pittoresque qu'olTraient les maisons de la ville haute échelonnées en amphilhcàlre sur la colline, et, tout au bas, réti'oite enfilade des antiques laçades ventrues, dont les assises verdies trempaient dans l'eau du canal. Elles formaient un long couloir sombre, coupé çà et là par les ponts volants des teintureries et les appentis des tanneries, où les mottes de tan et de marcs séchaient sur des galeries à claire-yoie. Des gouttelettes de pluie ruisselaient encore des cheneaux des toils, mais le ciel s'était débarbouillé, et les nuages, en se séparant, laissaient voir des trouées bleues par où tombaient de brusques coups de soleil illuminant soudain la profondeur noire du petit canal. Alors les façades humides s'argentaient par place, l'eau presque endormie bleuissait au sortir des arcades trapues des ponceaux ; les piles de moites étagées sur les chTissis à claire-voie paraissaient baignées dans do l'or bruni. Au-dessus des toils de tuiles glacés de lumière, l'œil suivait de gradins en gradins les jardins vçrdoyanls de la ville haute et les terrasses des maisons. Tout à fait au sommet, les clochetons de l'église Saint-Éticnne, la lour massive de l'Horloge, la longue bâtisse du couvent des Dominicaines, violemment éclairés, se délacliaient en lumière sur le fond plombé d'un grand nuage orageux (jui encombrait l'horizon.

L'aspect mouvementé de ce ciel de juillet, à la fois radieux et sombre, produisait une impression lourde et joyeuse, en môme temps, dont les deux adolescents ressentaient chacun à pari soi les eiïets électriques. Ils

TANTE AURELIE. iv.i

éprouvaient une opprcs^^ion qui leur coupait la parole, et aussi une salislacLion confuse de se trouver là tous deux, seuls, suspendus pour ainsi dire entre ciel et terre, — tantôt bridés par une chaude soleillée, tautùt plongés dans une ombre presque crépusculaire.

Se tenant un peu en arrière de Camille, Marcel no pouvait s'empêcher d'arrêter avec complaisance ses yeux sur la ligne onduleuse formée par le corps penché de la jeune lille. Il regardait avec une attention émue sa jolie tête dont les cheveux frisottants flambaient au soleil, son cou blanc où pointait un petit signe noir, ses épaules déjà rondes et potelées sous l'étoffe légère de la robe, sa taille souple qui, mince à la ceinture, commençait à se gonfler sous les bras. Et pour la première 'ois il constatait avec un sourd frémissement que l'adoescenle était devenue une jeune (ille. Il n'osait plus ' omme jadis la traiter en camarade et plaisanter avec elle, sans arrière-pensée. Il cherchait les sujets de conversation familière qui alimentaient autrefois leur causerie, et qui maintenant lui semblaient enfanlinement niais. Il se sentait devenir gauche et empesé, et il se disait en son par dedans que Camille devait lui trouver la mine d'un sot, ce qui contribuait encore à accroître sa timidité. Camille de son côté, Camille ordiuairerricnl si vive, et si en dehors, semblait se tenir sur la réserve • I prendre des airs de demoiselle. Tous deux s'avouaient )ut bas que ce silence persistant était cent fois plus gênant et plus diflieile à soutenir qu'une conversation (luelci»ique,el ils faisaient de visibles ellorls pour le rompre.

--'Miellé chaleur r murmura cûfin Camille, on

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