‹ Tante AurélieChapitre 6 sur 7 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

N'ayant pu obtenir de ses collègues du Conseil les écoles promises à ses électeurs, le docteur Boisselier s'était rabattu sur un marché couvert. 11 avait enlevé le vote de celte dépense, et les détails de la mise à exécution étaient la grande préoccupation de son existence. Il piochait les plans avec l'architecte de la ville, discutait chaque article du devis avec les entrepreneurs, passait des matinées sur le chantier avec les ouvriers. Enfin au bout duo an, quand il vit le bouquet orné de rubans pavoiser les frises de son marché couvert, il respira plus à l'aise. Il ne restait plus qu'à inaugurer le nouvel édifice municipal. En l'absence du maire, Boisselier, comme premier adjoint, fut chargé d'organiser cette cérémonie, à laquelle il résolut de donner un caractère à la fois officiel et démocratique. Dans son idée, cette fête devait réunir « dans uno agape fraternelle, » les notabilités locales à côté des cultivateurs et des petits détaillants qui alimentaient le marché. On y veu'rait se mêler harmonieusement toutes les classes, et cette solennité symboliserait

runioQ des administrateurs, des consommateurs et des producteurs.

Aidé de son fils, qui était enfin revenu de Paris avec son diplôme de docteur en droit, le nouvel adjoint passa un mois entier à préparer cette « grande léte de l'agriculture et du commerce, » dont il arrêta définitivement le programme. — D'abord discours d'inauguration prononcé par Boisselier, en présence des autorités et des notables rangés sur une estrade, puis promenade à travers les locaux du marché, enfin lunch et bal au preu)ier étage. Le préfet pn'^siderait, M""* llerbillon ouvrirait le bal avec le doyen des jardiniers, Marcel et Fernande Herbillon se chargeraient de recevoir et de placer les familles des maraîchers et des revendeurs invitées au lunch. — Depuis sa nomination aux fonctions d'adjoint, Boisselier était au mieux avec la préfecture ; ayant été appelé à donner ses soins à iM. llerbillon, il avait mis une sourdine à sesopinionsradicales ou plutôt il les avait accommodées au régime césarien, et il ne parlait plus maintenant que de l'union du principe de liberté au principe d'autorité.

Le grand jour arriva. Dès midi, les invités qui n'avaient pas de places réservées sur l'estrade, envahirent les banquettes installées dans le large vestibule du marché, qu'un vélum de velours vert séparait des halles proprement dites. Cette société composite présentait à l'œil un curieux aspect ; les belles dames de Villolle s'y mêlaient aux marchandes et aux revendeuses endimanchées ; les bonnets à fleurs s'y étalaient à côté des chapeaux à plumes; les bouchers et les vignerons, mal à l'aise dans leurs redingotes, y

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couaoyaieni les jeunes bourgeois en habit noir et en cravate blanche. Un rayon de soleil tombé du haut d'une verrière jouait sur toutes ces toilettes bariolées et produisait un joli tapage de couleurs. Vers deux heures, la fanfare des pompiers attaqua l'air de la Reine Ilorlense, et le cortège officiel apparut sur le seuil, tandis que tous les invités se levaient et dressaient leurs tètes curieuses. — Le préfet donnait le bras à la femme du maire, Boisselier conduisait la belle Clarisse ; Marcel servait de cavalier à Fernande Herbillon ; puis venaient les membres du clergé, les fonctionnaires en uniformes, le conseil municipal en frac et les ofliciers de la garnison. Quand tout ce monde se fut entassé sur l'estrade et que la musique eut fait silence, le préfet de sa voix aigrelette commença un discours où 11 parla longuement de la paternelle sollicitude avec laquelle le gouvernement de l'empereur veillait sur les destinées du pays, et de l'intérêt qu'il portait spécialement à l'industrieuse et laborieuse population de Villotte.

Pendant cette harangue, Marcel placé à l'angle de l'estrade, à côté de Fernande, parcourait du regard les pings des invités et cherchait parmi eux s'il n'apercevrait pas la jolie, figure de Camille. Mais ses recherches lurent vaines: Camille n'était pas là; son père avait déclaré que personne de chez lui n'assisterait à la fêle organisée par Boisselier. Amable Desrônis, dont l'étoile baissait à mesure que l'astre de son rival montait au zénith, avait une recrudescence de misanthropie. Il boudait les habitants de Villotte, et ce qui l'aigrissait encore davantage, c'était l'impassibilité des habitants

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qui n'avaient pas l'air de se soucier de cette bouderie. Quant à Camille, depuis la maladie de son père et la scène du cimetière, elle avait tenu fidèlement sa promesse, en évitant toutes les occasions de revoir Marcel. Lorsque celui-ci, à son retour, avait guetté derrière ses persiennes l'apparition de son amie à la fenêtre d'en face, il avait constaté avec tristesse que la petite croisée du deuxième étage restait herméliiiuement close. Les rideaux baissés, les rosiers et les résédas morts d'inanition dans leurs pots, indiquaient trop clairement que la chambre n'était plus habitée et que la jeune fille vivait confinée dans une autre partie du logis.

Que signifiait cette réclusion? Camille l'avait-elle acceptée volontairement ou la lui avait-on imposée? Marcel ne savait qu'en penser. Si attentivement surveillée que fût la jeune fille, il semblait qu'elle aurait pu trouver un moyen de faire connaître à son ami les motifs de cette étrange séquestration. Mais rien. La maison Desrônis demeurait impénétrable; tante Aurélie elle-même se renfermait dans un mutisme absolu et se contentait de soupirer mystérieusement, quand Marcel hasardait une timide allusion à M"° Desrônis. Le jeune homme finissait par se croire oublié. Il avait néanmoins espéré que la curiosité pousserait Camille à assister à celte fête dont toute la ville parlait ; aussi fut-ce avec un secret dépit, qu'après avoir fouillé les compactes rangées d'invités, alignées en face de l'estrade, ses yeux se reportèrent sur Fernande llerbillon dont il devait être le cavalier pendant le reste de la journée.

Fernande était revenue dans sa ville natale avec un ardent désir d'y briller et de s'y amuser. Sa beauté

pleinement épanouie était assaisonnée de coquetterie à haute dose. Elle avait rapporté de son séjour à Paris un aplomb qui déconcertait les gens de Villotte, et des façons à la fois impertinentes et câlines qui donnaient encore plus d'accent à l'éclat de ses yeux bruns, à la pâleur ambrée de son teint, au charme capiteux de toute sa personne. — Les airs préoccupés et distraits de son cavalier l'avaient piquée au jeu. Marcel était beau garçon, élégant, spirituel et elle n'admettait pas qu'il pût passer près d'elle une journée entière sans devenir amoureux fou. Elle y voyait double profit :

. Son bien premièrement, et puis le mal d'autrui.

Elle n'ignorait pas que Marcel avait une vive inclination pour M"« Desrônis ; elle était au courant des incidents qui avaient précédé l'altercation des deux médecins en pleine place publique et elle n'eût pas été fâchée de prendre à Camille le cœur du jeune Boisselier. Il lui semblait original de jouer ce bon tour à la fille de Fauny Desrônis et de séduire Marcel, comme sa mère avait séduit Amable.

— Eh bien, monsieur Boisselier, murmura-t-elle à l'oreille du jeune homme, il paraît que la composition de la salle ne répond pas à votre attente... Vous avez l'air désappointé.

— Moi, mademoiselle? balbutia Marcel en rougissant.

— Vous-même... On dirait qu'il manque à cette fête quelqu'un que vous auriez été bien aise d'y rencontrer.

— Vous vous trompez, mademoiselle.

Tandis qu'ils échangeaient ces paroles, le préfet

ayant terminé sa harangue cédait la place à Doisselier, et celui-ci debout au milieu de l'estrade, tenant quelques feuillets dans sa main dégantée, entamait cet exorde ciccronien :

« Mes chers concitoyens,

a De toutes les causes qui contribuent à faire régner des sentiments de fraternité et de concorde parmi les habitants de notre charmante et coquette cité, il n'en est pas dont l'inlluence soit plus considérable et plus î'cconde en résultats moraux que les fêles pareilles à celle d'aujourd'hui... »

— Si je me suis trompée, poursuivait M"« Fernande, je m'en félicite... Je tiens beaiycoup à conserver de vous une bonne opinion, et vous perdriez dans mon estime, si vous vous intéressiez à quelques-unes de ces demoiselles fagotées comme des paquets... Hegardez-moi les têtes des indigènes, ne croirait-on pas assister à une noce de campagne?

— Vous êtes sévère pour vos compatriotes, mademoiselle !... Je vous assure qu'il y a ici de fort jolies personnes...

— Qui ça? les jardinières?... Avec leurs figures rougeaudes qui font penser aux bottes de radis cl aux pivoines de leur étalage? Ou bien proférez-vous ces |)oissonnières là-bas, dont les robes exhalent une foi lu odeur de marée? Et songer que nous allons être obligé*! de danser toute la soirée avec ce monde-là !...

0 Un rapprochement, continuait Boissolier, nu rapprochement significatif s'est opéré entre les éKmeuts de la population locale entre la ville et les fai.-

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bourgs. Vignerons et industriels, cultivateurs et com> merçauts, campagnards et citadins, tous pleins de cordialité les uns envers les autres, sont assis côte à cùte, dans les murs de ce nouvel édifice, et tendent de plus en plus à s'unir, à se confondre... »

— Je vous en prie, mademoiselle, reprenait Marcel en riant, si vous n'aimez pas Villotte, n'en dégoûtez pas ceux qui doivent y passer leur vie... Songez que je compte m'y établir et probablement m'y marier...

— Allons donc, murmura-t-elle en riant sous son éventail, un garçon comme vous, condamné à Villotte à perpétuité? Vous plaisantez!... Vrai, je ne vous vois pas marié à une de ces saintes-nitouches de province, sans esprit et sans grâce, qui ne savent dire que « papa il maman » comme des poupées articulées... Dût votre modestie en souffrir, vous valez mieux que ça!

En même temps, elle lui coulait un de ces regards à la fois hardis et obliques, caressants et malicieux qu'elle tenait de sa mère. Sa coquetterie naturelle s'était encore affinée pendant son séjour dans une ou deux pensions à la mode, où elle avait étudie à fond l'art de ia flirlation. Marcel commençait à être singulii'reinenl troublé par les chuchotements, les sourires et les œillades de cette jeufle fille très savante pour son âge. Il était'embarrâssé pour répondre, et tandis qu'il icstail silencieux, les phrases du discours de son père lui arrivaient par lambeaux .

a Et vous industrieux habitants de nos faubourgs, vous qui êtes lès pères nourriciers de la cité; autrefois, quand vous i)ous' apportiez vos produits, vous étiez obligés da^-^^Mîdre le consommateur sur la place publi-

que, exposés aux intempéries des saisons, aux glaces de l'hiver ou aux flammes de l'été; maintenant vous pourrez vaquer en paix à vos transactions sous les galeries hospitalières de ce palais de l'agriculture et du commerce... »

^ Tout à l'heure on dansera, disait Fernande à Marcel, et je serai forcée d'ouvrir le bal avec un boucher ou un jardinier quelconque, c'est dans le programme... Mais je compte sur vous... Ne me laissez pas trop longtemps dans les bras de ces robustes pères nourriciers de la cité... Savez-vous valser ?

— Mal.

— Eli bien, je vous donnerai une leçon... A moins que cela ne vous déplaise de m'avoir pour maîtresse de danse?...

— J'en serai enchanté au contraire, protestait poliment Marcel.

— Je vais d'avance vous inscrire sur mon carnet^ afin de pouvoir me soustraire aux invitations des gens ennuyeux... Quand je tiendrai mon éventail de cette façon, ajouta-t-elle en posant l'éventail replié sur ses lèvres, cela signifiera que vous devez venir à mon secours... Est-ce compris?

Nouvelle œillade doucement coulée vers Marcel, nouvel émoi du jeune homme qui se sentait malgré lui voluptueusement enveloppé par les cajoleries de sa Eéduisante partenaire.

— C'est convenu, murmura-t-il.

« Honneur, s'écriait Boisselier père en s'cchaulîant, honneur à tous ceux qui ont apporté leur pierre à l'édifice!...Honneur et reconnaissance au gouvernement

libéral de l'empereur qui nous a aidés de ses deniers ; honneur à vous, monsieur le préfet, qui nous avez assistés de votre haute et paternelle expérience ; honneur ù l'architècle, préparateur patient de ces multiples combinaisons dont le marché couvert est sorti victorieux... Grâce à vous tous, nous pouvons maintenant contempler notre œuvre dans les intéressants détails de sa merveilleuse distribution... »

En même temps, sur un signe majestueux de l'orateur, les rideaux de velours, se séparant lentement, montraient aux yeux des invités la perspective des halles, décorées de drapeaux tricolores et d'écussons ïux armes de la ville : — en haut, les galeries où flottaient des banderoles, et où les chanteurs de l'Orphéon entonnaient une cantate de circonstance; en bas, les comptoirs ornés de verdure et de plantes fleuries, où des marchandes en toilettes voyantes se tenaient gravement à leur place de vente. — A ce coup de théâtre inattendu, l'enthousiasme des invités éclata, et de longs applaudissements retentirent sous les voûtes sonores. Le préfet profita d'un moment de silence relatif, et tirant de sa poche une petite boîte, attacha au nom dé l'empereur, sur la poitrine du triomphant Boisselier. la croix de la Légion d'honneur, puis il donna l'accolade ù l'adjoint.

Nouveaux applaudissements, nouvelles fanfares; après quoi le cortège se mil en marche pour visiter les diverses parties du marché. — Boisselier, tout en louchant sur son ruban rouge et sa croix émaillce, avait pris le bras de M'"°lIerbillon et, marchant à côté du prélet, lui expUijuail avec une fiévreuse loquacité les amé-

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nagements des stalles, l'emplacement réserve à la boucherie, à la poissonnerie, à la halle aux crains. — Derrière suivaient les fonctionnaires, puis la l'oule des invités; la longue procession multicolore s'égrenait le long des compartiments, s'étalait dans les cours, plongeait dans les sous-sols, puis reparaissait le long des rampes de l'escalier principal et finalement s'éparpillait dans les salles du premier étage, tandis que la fanfare des pompiers reprenait pour la dixième fois a Partant pour la Syrie », et que les chanteurs de l'Orphéon braillaient de plus belle leur cantate dans les combles.

Quand on fut las de regarder, on songea au lunch. Les bouchers, les maraîchers, les poissonniers, les charcutiers s'attablèrent avec leurs familles, et eurent la satisfaction d'être servis une fois dans leur vie par les femmes des bourgeois auxquels ils détaillaient depuis des années leur marchandise au plus juste prix. Cette cérémonie renouvelée de l'antique, à laquelle le médecin attachait la plus grande importance, faillit un moment gâter le bel ordre de la fèlc. Les jardiniers des faubourgs, tous gens bien endenlés, mangeaient ferme et buvaient d'autant; quelques-uns se grisèrent et devinrent bruyants, et les démocratiques agapes, chères à Doisselier, allaient dégénérer en discussions aigres, quand le préfet donna prudemment à l'orchestre Tordre de jouer un quadrille.

On se précipita dans la salle de danse oii les accords des violons et des cuivres couvrirent les propos malsonnants des buveurs. Le bal fut ouvert par M. llerbillon donnant la main à M"'« Garaudel, la

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doyenne des revendeuses, tandis que la préfète invitait l'un des maraîchers du Pâquis, et que Marcel et Fernande se Taisaient vis-à-vis, ayant au bras, l'une un solide jardinier-fleuriste, et l'autre une appétissante et accorte marchande de poisson. Quand le quadrille d'honneur fut terminé, chacun se retrouva libre de ses mouvements et i^Iarcel, fidèle à sa promesse, redevint îe cavalier assidu de M"^ Ilerbillon. En dépit du programme de l'adjoint, le mélange des classes n'avait vas réussi à s'opérer. Dès le second quadrille, obéissant aux lois de la sélection, les gens du marché avaient trouvé plus amusant de danser entre eux ; ils «'étaient mis à l'aise et sautaient en famille vers l'extrémité de la longue salle, tandis que les fils et filles Je la bourgeoisie recomposaient des groupes homogènes, où les danses étaient plus guindées et moins bruyantes.

Marcel et Fernande valsaient ensemble. Le jeune homme, un peu grisé par la musique et aussi par les yeux câlins et le sourire moqueur de iM"® Ilerbillon, trouvait à ce plaisir un attrait tout nouveau. Fernande était une excellente valseuse, et Marcel éprouvait une sorte de griserie à tourner lentement avec elle, sous la lumière des lustres, à serrer son bras contre la taille souple de la jeûne fille et à se sentir comme enveloppé dans la traîne de sa robe, tandis que l'orchestre jouait l'air du Bacio ou la valse des Roses...

Le docteur Boisselier, assis auprès de M'"^ Clarisse Ilerbillon, partageait son attention entre son fils et le ruban rouge de sa décoration. De temps en temps la préfète lui désignait du bout de l'éventail les couples

enlacés des valseurs, et tou?- deux avec un sourire indulgent suivaient Marcel et Fernande, qui taiilôt s'arrêtaient pour reprendre haleine et tantôt repartaient légèrement, puis se confondaient dans la foule tourbillonnante des danseurs

— Savez-vous que votre fils est très beau garçon? disait M™" Clarisse.

— Votre demoiselle est charmante, répliquait Boisselier, qui ne voulait pas être en reste d'amabilité.

— Oui, ils vont très bien ensemble.

Le plaisir que prenaient Marcel et Fernande à danser fréquemment l'un avec l'autre, n'était pas seulement remarqué par leurs parents; il faisait aussi le sujet des conversations de la galerie. Les dames mûres, assiseii en rang d'oignons sur les banquettes, et les vieilles filles condamnées à une éternelle tapisserie, épiaient plu? ou moins charitablement les faits et gestes du jeune couple, et les commentaient à mi-voix derrière leur éventail.

— Voici la quatrième fois que le fils Boisselier invite la petite préfète.

— Comprenez-vous que la mère laisse sa fille s'afficher de la sorte avec un jeune homme?

— Bah! elle a peut-être ses raisons pour cela... M. Marcel est fils unique, les Boisselier sont riches, et tout préfet qu'il est, M. Ilerbillon n'a pas de dot à donner à sa fille. -,,

— On prétendait que le jeune homme avait une passion pour M"« Desrùnis.

— Oh! ce n'était qu'une amourette. — D'ailleurs les pères se détestent et Desrônis jetterait plutôt sa fille

dans un couvent que de la donner au fils Boisselier... Retenez ce que je vous dis : la préfète guigne Marcel pour Fernande.

— En ce cas je plains le jeune homme... Il aura pour femme la plus fielTce coquette!...

A dix heures, on discutait le mariage de Fernande et de Marcel comme une chose possible; à onze heures, on allirmait que les jeunes gens étaient déjà fiancés, et à minuit, quand le bal tirait à sa fin, le bruit courait dans tous le.s groupes que l'afTaire était conclue et que la date des publications était fixée...

Le lendemain matin vers dix heures, le docteur Boisselier entra majestueusement dans la chambre de son fils. Il avait déjà revêtu sa redingote, afin de pouvoirju- !;er plus tùtde l'elTet produit par le bout de ruban rou;:îe /{ui fleurissait maintonant sa boutonnière. On eût dit 4u'il avait pris du corps depuis sa promotion à la Légion d'honneur, et sa figure élargie semblait conserver un reflet des gloires de la veille. Il s'avança lentement vers le jeune homme qui achevait sa toi lette.

— Eh bien, Marcel, dit-il, tu as fait la grasse matinée?

— Ma foi oui, j'ai même la tête encore un peu lourde.

— Voilà les jeunes gens d'aujourd'hui! s'exclara .dédaigneusement Boisselier, une nuit blanche suffit à

les mettre sur le flanc... Enfin tu t'es amusé?

— Beaucoup... j'en suis presque honteux.

— Pourquoi?... repartit sentencieusement le docteur, il n'y a pas à être bonteux d'apporter au plaisir

le même entrain qu'au travail. « Age quod agis », disaient les anciens, « fais bien tout ce que tu fais... » Il me semble, mon garçon, que tu trouvais iM"** llerbillon fort de ton goût?

— Elle est très jolie, en effet... Mais, ajouta Marcel, qui était maintenant tout à fait dégrisé, rassure-toi, je n'y pense déjà plus.

— Et pourquoi n'y penserais-tu pas? se récria vivement Boisselier, sa position n'est pas tellement supérieure à la tienne, que tu ne puisses songer à l'épouser.. . Les Boisselier valent bien les llerbillon.

— Je suis parfaitement de ton avis, aussi n'est-ce pas là ce qui m'empêche de penser à M"« Fernande

— N'as-tu pas envie de te marier?

— Je n'en sais rien, répondit nettement Marce», mais ce que je sais bien, c'est que M"° llerbillon n'est pas faite pour moi, ni moi pour elle.

— Peste, tu es difficile!

— Possible, mais je n'ai nulle envie de l'épouser... Toulon parlant, Marcel s'était rapproché de la lénô-

treenlr'ouverte et regardait mélancoliquement, de l'autre côté de la rue, la croisée de l'ancienne chambre de Camille. Ses yeux avaient une expression contrite comme s'ils eussent supplié les vitres de la petite thanibre où jadis Camille venait appuyer son front, te leur pardonner la courte folie de la soirée précédente.

LSoisselier qui examinait son fils à la dérobée, surprit la direction de ce regard et fronça le sourcil. Il garda néanmoins le silence et se mit à marcher lentemej'l à travers la pièce.

— Je vois ce que c'est, songeait-il en tortillant sa barbe, i' est encore féru de cette petite Desrônis... Soyons prudent et ne brusquons pas les choses... Si je heurte de front sa lubie, il est capable de s'y entêter davantage et de donner à cette amourette l'importance d'une passion sérieuse. — Il fît volte-face et revint iranquillemenl près de Marcel.

— .Mon cher ami, lui dit-il, loin de moi la pensée de violenter tes goûts... Je ne suis pas de ces pères qui

veulent imposer à leurs Ills leur manière de voir... Seulement je ne te cacherai pas que ta répulsion pour ce projet me contrarie fort... L'idée de ce mariage souriait »u préfet et à sa femme; je ne leur avais pas caché que « le verrais moi-même avec plaisir... Ton refus d'entrer dans nos vues peut me brouiller avec la préfecture.

— Ce sera fâcheux... Maisenfin toi, le chef du parti Hbéral à Yillotte, pourquoi tiens-tu à être en aussi bons termes avec le préfet ?

— Belle question 1 s'écria Boisselier en haussant les épaules; d'abord tu oublies que le gouvernement vient de me décorer... 11 est bien certain que si cette cmix devait enchaîner mon indépendance, je la rejetterais loin de moi comme un hochet déshonorant. Mais enlin ce 'l'est pas au lendemain du jour où Herbillon a obtenu pour moi cette distinction, que je puis tourner le dos à

.la préfecture... En outre, dans l'intérêt même des réformesqueje médite, il est nécessaireque j'entretienne des relations courtoises avec le représentant du gouvernement établi... J'avais de grands projets qui tomberont forcément à l'eau, si je viens à me heurter con-

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tre le mauvais vouloir du préfet... Je me verrai dans l'impossibilité détenir mes engagements, et ma réélection en sera certainement compromise... Voilà, continua le docteur d'un air navré, pourquoi ton refus, — quo je ne discute pas, — me déconcerte et me chagrine profondément.

— Je suis désolé, répondit iMarcel, mais .je ne puis vraiment pas me marier pour satisfaire les exigences de tes électeurs... S'il y a cependant un autre moyen de te tirer d'embarras, dispose de moi, je me mets tout entier à ta discrétion...

— Mon Dieu, reprit le docteur d'un ton bonhomme, je ne te demande qu'une chose... Garde ta liberté, mais ne te prononce pas encore ouvertement; si l'on parle devant toi de ce projet de mariage, laisse causer les gens et ne dis ni oui ni non.

— Permets, objecta honnêtement Marcel, et si oq interprète mon silence comme un acquiescement ?... Bien que les llerbillon me soient indilï'érents, je n« tiens pas à les leurrer.

— Qui te parle de les leurrer?... Tu gardes le silence, voilà tout... Il arrive à cha(iue instant, dans nos petites villes, qu'on bâtit des mariages en l'air, sans que les intéressés sachent seulement de quoi il s'agit... Laisse tourner les langues, et ne crie pas sur les toits que tu ne veux pas de M"" Herbillon... Ça n'est pas bien difficile, et de cette façon tu me donnes le temps de dénouer les choses en douceur, sans me brouiller avec la préfecture... Est-ce entendu?

— Soit, mais à la condition que tu te tiendras comme

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moi sur la résene et que tu ne t'engageras pas plus avant avec les llerbillon.

— Parbleu! dit lioisselier en ouvrant la porte et en prenant congé de son fils, quel rôle crois-tu donc que je veuille jouer?... N'aie seulement l'air de te douter de rien et paiu' le reste, dors ijr tes deux oreilles.

Lorsqu'il apprit que Roisselier était décore, Desrônis fjillit avoir une nouvelle congestion. Le ruban de la Légion d'honneur avait de tout temps excité les convoitises d'Amable; la croix de Sainl-Sylvestre ne satisl'aisait que médiocrement sa vanité, et longtemps dans ses rêves il avait vu le ruban désiré voltiger devant lU;:! conime un insaisissable papillon rouge. Le jour où i] aperçut dans la rue son rival portant haut la tête et étalant à sa boutonnière un ruban large comme un coquelicot, son indignation ne connut plus de bornes et il se répandit en imprécations furibondes à l'adresse du vil intrigant qui lui volait sa gloire.

Contre son habitude, Sosthêne fit chorus avec son père. Non pas qu'il ressentît personncllemeni l'injustice dont se plaignait Aniable, mais parce que, le mèim jour, il avait recueilli par la ville le bruit du prochain mariage de Marcel avec la fille du prclet. En revoyant à Vil'iotte Fernande Ilerbillon, dans tout l'éclat de sa beauté tapageuse et provocante, Sosthêne s'était renflammé jaour sa passion d'autrefois. L'amour de sa

quinzième année lui était remonte à la tête. Il avait délaissé la brasserie Fritz et les bals d'ouvrières ; on le rencontrait à la grand'messe des Augustins, et il intriguait pour se faire inviter aux soirées de la préfecture. Quand il sut que Marcel avait été le cavalier de Fernande, au bal du marché couvert, et qu'il passait pour le fiancé deRF^Harblllon, la jalousiele mordit au cœur et il se montra aussi acharné que Desrônis contre les Boisselier. Ce fut lui qui apporta au logis l'écho des bruits qui couraient en ville. — On était à table et Camille servait le potage.

— Le Boisselier, dit Sosthène, ne quitte pas les trottoirs d'Enlre-deux-Ponts; ce n'est pas un ruban, c'est une cravate qu'il a accrochée à sa boutonnière, tous les boutiquiers sont sur leur porte et le regardent passer comme le boeuf gras.

— Il y a de quoi, s'écria sarcastiquement Desrùnis, c'est un spectacle réjouissant que de voir un démocrate se mettre à plat ventre devant le pouvoir et mendier une décoration 1

— On prétend que son ruban est le prix d'un marché avec la préfecture; on l'a décoré à condition que -Marcel épouserait M"" Ilerbillon.

Camille tress,aillit et lança ud regard de reproche à ion frère.

— Ah! Sosthène, murmura-t-elle, peux-tu répéter ■ ie pareilles choses!

— Je les répète parce qu'elles sont, répliqua celui-ci, on ne parle que de cela en ville... Marcel n'a dansé qu'avec la fdle du préfet au bal du marché couvert, et ou fixe déjà la date du mariage...

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— Cola t'étonne! ricana Desrùnis en relevant les yeux sur Caniille qui était devenue (rùs pàlo, tu es encore naïve, ma pauvre fille! — Je le disais bien, moi, que ce jeune drôle n'avait d'autre but que de s'amuscr à tes dépens... Est-ce que les Lîoisselier ont du cœur"? Est-ce qu'ils savent ce que c'est que l'honneur et la bonne foi?... Tout est pour eux malicre à trafic et à marchandage... Ils vendraient leur peau s'ils pensaient en tirer un bon prix!

Camille ne répondait pas; elle tenait ses yeux baissés sur son assiette et elle faisait de violents efforts pour dissimuler un sanglot qui se nouait clans sa gorge. Dès qu'elle put quitter la salle à manger, elle remonta au second étage et alla s'enfermer dans le galetas dont le balcon surplombait au-dessus du canal.

Dans sa tèle une seule pensée bourdonnait incessamment : — Marcel se marie! — Penchée sur la balustrade, elle regardait les maisons et les jardins étages "sur la pente du coteau. Le paysage, lui, n'avait pas changé, ou du moins les .objet^s se présentaient aux yeux de Camille avec les mêmes lignes et les mêmes couleurs familières, qu'au temps déjà lointain où elle les avait contemplés en compagnie de iMaicel; — mais i's ne lui disaient plus les mêmes choses. L'eau noire r-: murmurante du vieux canal, en coulant sous la voûte (1 -s poncenux lui parlait de la fuite irrémédiable des j)urs heureux; les châssis vermoulus des tanneries, ployant sous la charge dos mottes de tan, lui s<^mblaient une image de l'effondrement de ses illusions; la haute et s^•elte cheminée de la teinturerie voisine, les jets de vapeur et le ronflement monotone de la

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chaudière, lui faisaient Teflet d'un myslérieux et funeste engin destiné à jeter bas ses dernières espérances; la voix lente de l'antique horloge, là-bas, dans sa tour, s'envolait dans l'air calme de l'après-midi avec la 1u;j;ubre solennité d'un glas. Les massifs des jardins en amphithéâtre étaient verts conraie autrefois, les nuages blancs floconnaient à l'horizon et glissaient mollement dans le ciel d'été, mais Camille ne voyait plus la verdure et le ciel qu'à travers un brouillard de larni^s...

Après les serments si tendrement échangés sur le chemin de Polval, comment les résolutions de .Marcel avaient-elles pu se modifier si cruellement? Le cœur des autres était-il donc si différent du sien? Malgré l'absence, malgré les menaces paternelles, malgré l'isolement, elle avait conservé intact son premier amour; était-il donc possible que Marcel l'eût si vite oubliée? Elle n'y voulait pas croire, et cependant la réalité était là, puisque la ville entière ne s'occupait plus que du futur mariage du jeune Boisselier. Par moment Camille sentait des idées folles lui mont» au cerveau; elle voulait écrire à Marcel et le sommer de lui dire toute la vérité. Puis les sentiments de réserve et de dignité reprenaient le dessus, et la pauvre enfant comprenait qu'elle n'avait plus qu'à se taire et à souffrir.

Des semaines se passèrent ainsi. Camille, durant le jour, essayait de se composer une contenance et de dissimuler son chagrin, mais pendant une partie de la nuit, elle pleurait sileucicusument dans sa chambre; ses rêves mêmes étaient douloureux et elle s'éveillait avec les yeux mouillés. La tristesse qui la rongeait, la vie de

recluse à laquelle elle s'était condamnée, avaient fini par lui ôter complètement l'appétit. Ses couleurs fraîclies s'en étaient allées, ses joues rondes s'étaient creusées, et sa vivacité avait disparu. Pâle, silencieuse, alanguie, elle éprouvait maintenant une répu;4:iuince invinciljle à sortir, et elle s'obstinait de plus en plus dans sa réclusion,

Desrônis, lui, ne s'apercevait de rien, ou plutôt, grâce à son incurable égoïsme, il ne voulait rien voir. 11 continuait à se plaindre de l'injustice des hommes, à déblatérer contre les Boisselier, à ruminer des projets de vengeance, et à rester le plus longtemps possible bors de chez lui. Ce fut tante Aurélie, qui, la première, constata le changement qui s'était opéré dans la constitution de la jeune fille.

M"" Monléclair subissait elle-même l'influence des années qui s'accumulaient; elle avait maintenant soixante-quinze ans et sa santé robuste commen(.'ait à péricliter. L'inquiétude dans laquelle la tenaient les dernières péripéties de son procès contribuait encore à l'énerver. Quand elle était restée plusieurs heures penchée sur ses paperasses, il lui prenait des étourdisscments qui Tem péchaient de continuer son travail et la rendaient en même temps très casanière. Quinze Jours s'étaient passés depuis sa dernière visite au logis Desrùnis, et, quand elle y arriva, un matin, elle fut effrayée de l'altération des traits de sa petite amie.

— Ah! ça, dit-elle en la regardant attentivement, que se passe-t-il donc? Qu'as-tu, ma mignonne?

— Mais,... rien, tante.

— Rien, avec une figure de carême et des yeux

TANTE AL'RÉLIE. 281

creux comme ceux-là, à d'autres!... Je me connais en physionomie et tu ne me feras pas accroire que tu te portes bien... Est-ce qu'on t'a contrariée chez toi?

— Non, tante.

— Alors quoi?

Camille restait silencieuse, lïiais ses lèvres frémissaient et ses yeux devenaient humides ; ou eût dit qu'elle s'efforçait de contenir un sanglot prêt à éclater.

— Tante Aurélie, murmura-t-elle, est-ce que vous avez entendu parler de ce mariage?

— Quel mariage?

— Le mariage de iMarcel avec M"® Herbillon.

— Ha! ha! nous y voici... pensa M"« Montéclair, puis elle reprit tout haut : — Quelle plaisanterie'... Oui, j'ai entendu conter cette histoire-là... Je n'en crois pas un mot... Je n'ai pas vu Marcel Boisselier depuis une quinzaine, mais je donnerais ma main à couper que tous ces commérages ont lieu à son insu... Si son père est capable d'y avoir songé, Marcel est trop sensé pour commettre une pareille sottise...

Après s'être efforcée de rassurer Camille, tante Aurélie alla trouver Desrônis, qui venait de rentrer pour l'heure de sa consultation.

— Bonjour ! dit-elle en entrant brusquement dans son. cabinet, sais-tu que ta fille ne se porte pas bien?

— Camille? s'écria Desrônis, allons donc, je ne l'ai jamais entendue se plaiiidre elle a sa mine ordinaire.

— Alors, c'est que tu ne la regardes pas... Elle est pùle comme un cier^^e et ses vêtements ne tiennent plus à son corps!... Moi |ui ne suis pas médecin, j'ai vu

282 TANTE AUUELIE.

ça tout de suite et si tu ne t'en es pas aperçu, je ne l'en fais pas mon compliment.

— Je l'examinerai aujourd'liui même, balbutia Ama« ble en rougissant, mais je crois que vous exagérez, tante Aurclie.

— Je le désire, en attendant je t'engage à y regarder de près... Le moral ne va pas mieux que le physique, et m'est avis qu'elle aurait besoin de changer d'air... Sac à papier, elle est mon héritière, et je n'entends pas qu'elle tombe, malade, moi!

Desrônis promit de s'occuper sérieusement de la santé de sa fille, et en elTet, après avoir interrogé et ausculté Camille, il déclara qu'elle était un peu anémique, la mit au régime du fer et des viandes saignantes, el s'en tint là. — Il ne voulait pas voir les vraies causes du mal ; cela le gênait d'avoir à constater que sa fille souffrait uniquement parce qu'elle aimait toujours Marcel Boisselier, et ayant fermé les yeux sur le malaise moral de Camille, il s'imaginait volontiers que ce malaise n'existait pas.

En attendant, le régime du fer et des viandes saignantes ne remédiait à rien; la jeune fille continuait à s'olanguir el à être la proie d'une tristesse noire. Les menus incidents de la vie de chaque jour augmentaient au contraire son état de souffrance. Le cercle étroit dans le(juel se meuvent en province la plupart des intelligences féminines les prédispose à une malignité tatillonne et taquine. Dans ce milieu terre à terre le cœur se rapetisse, et l'esprit inoccupé s'ingénie à inventer des raffinements de méchanceté. Les visiteuses qui venaient au logis Desrônis, ne manquaient jamais

TANTE AL'KELIE. 283

de prendre un air innocent pour raconter ce qu'elles savaient au sujet du mariage projeté entre Marcel et la fille du préfet. C'étaient autant de piqûres enfoncées à chaque instant dans le cœur de Camille.

Un soir, n'y tenant plus, la jeune fille vint trouver Desrônis dans son cabinet.

— Papa, dit-elle, je me sens plus souffrante et je crois réellement qu'un changement d'air me ferait du bien... Laisse-moi aller pour quelque temps à llenesson, chez ma grand'mère.

— Bah! objecta son père surpris de celte subite résolution, ne crains-tu pas de t'ennuyer dans ce trou de village?... Je reconnais que l'exercice te serait salutaire, mais tu pourrais en prendre ici sans t'exiler à Renesson.

Cela le contrariait, de se séparer de sa fille et de se trouver seul à la maison, où la compagnie de Sosthène n'était pour lui qu'une ressource médiocre...

— Non, insista Camille d'un ton ferme et triste, ce ne serait pas la même chose... Je t'en prie, laisse-moi quitter Villotte pour quelques mois, je ne peux plus rester ici, je ne peux plu? ! .

Amable releva la tète, considéra avec inquiétude la figure pâlie et les traits tirés de sa fille, et, malgré sn couche d'égoïsme, se sentit piqué intérieurement par un remords. 11 ne comprenait que trop bien pouniuoi le «éjour de Villotte était insupportable à Camille; mais il ne voulait entrer dans aucune explication. Il se résigna donc à se séparer d'elle. 11 fut convenu qu'elle partirait pour Uenesson à la. fin de la semaine, et que Sosthène l'y accompagnerait.

IIÎ

On vient d'entrer en fructidor, comme eût dit le docteur Boisselier au temps de la pleine floraison de ses opinions démocratiques. Renesson est en liesse, car la Sainte-Sidoine, fêle patronale du villap:e, tombe précisément à la fin d'août. Les blés sont enp:ran;:,'és et avant qu'on <ne rentre les dernières avoines, il y a un moment de répit dont la population profile pour s'ébaudir et ripailler à son aise. Dès la veille, pas une maison où le four ne chauffe, et où la ménagère, manches retroussées jusqu'aux coudes, ne pétrisse tartes et brioches pour la régalade du lendemain. Pendant toute la veillée, les gar(.'ons, violons en tète, sont allés donnei- une sérénade au maire et inviter les filles pour le bal. Dès l'aube, tandis qu'un clair soleil de fin d'été se lève au fond de la vallée de llécourt, les cloches de l'église carillonnent en l'honneur du saint qu'on va fêter.

Celle année, une surprise et un honneur sont réservés aux habilanls de llenesson. Un peu avant l'heure

de la grand'messe, des cîaquements de fouet rcsonnenl sur le chemin de Heippes et deux calèches franchissanl le pont s'arrèlent devant le logis du maire. L'une contient M""® Herbillon et sa fille; l'autre, le docteur boisselier et Marcel. La partie a été concertée entre M""^ Clarisse et le médecin ; ils ne sont pas fâchés de se montrer aux gens de leur village natal dans tout l'éblouissement de leurs récentes dignités : la première avec son titre de préfète, le second avec son ruban rouge. Tous deux espèrent en outre que le bal de la fête, amenant un rapprochement plus intime entre Marcel et Fernande, hâtera la conclusion de leurs projets malrinioniaux.

La nouvelle de l'arrivée de ces deux illustrations locales se répand avec une rapidité électrique pendant la messe. Camille, qui a assisté à l'ollice entre ses grands parents de Lisle, l'apprend à la sortie de l'église et en reçoit un coup au cœur. Elle revient, pâle et si lencicuse au logis, et se hâte d'aller s'enfermer dani. sa petite chambre haute, dont la fenêtre donne sur les champs. Depuis qu'elle est à Renesson, tout lui parle de Marcel. La vue des bois qu'ils ont parcourus ensemble, a réveillé les plus exquis souvenirs desesjoiea (l'enfant, et la douce mélancolie de cette évocation du passé, tout en mettant un baume sur ses blessures, a tourné davantage encore sa pensée vers celui qu'elle aime toujours. En se sentant loin de Villotte et protégée par cet éloignement contre toute tentation de faiblir, elle s'est abandonnée avec une délicieuse sécurité à l'unique et tendre préoccupation de sa vie. Mais maintenant, voici qu'au milieu de cette trompeuse quiétude,

la brusque apparition de Marcel éclate comme un orage en plein ciel bleu. Non seulement il est à RenessoQ» mais il y revient avec celle (}ue la rumeur publique nomme déjà sa fiancée, et Camille sent gronder en elle une tempête de pensées troublantes et de colères jalouses.

Ce matin encore elle avait promis à Sosthène de l'accompagner au bal qui doit avoir lieu, Taprès-midi, dans la pi'airie de Goulinvaiix; maintsnant elle se jure qu'elle ne mettra pas les pieds dehors, pendant toute celte journée de fête. — Elle souffrirait trop de voir Marcel danser avec Fernande, et d'assister comme une étrangère délaissée au triomphe de sa rivale. Non, elle prélère se confiner dans sa chambre avec son chagrin et sa jalousie. — Pourtant, à mesure que la journée avance, ses idées de réclusion lui paraissent moins héroïques, et ses résolutions perdent de leur force. Elle voit passer sur la roule les couples endimanchés qui se rendent au bal, elle entend dans les prés les notes aiguës et sautillantes des violons. Cette lointaine musique semble amollir ses résistances et changer la direction do ses pensées. Elle se dit que ce bal eu plein air lui oITre peut-être la seule occasion de voir encore une fois Marcel, et de s'assurer par elle-même de la réalité de ces bruitc de mariage. Au fond de son cœur, une voix intime plaide en faveur du jeune Boisselier. — Qui sait? il n'est peut-être pas aussi oublieux qu'on le prétend; — ce mariage n'existe peut-être que dans l'imagination malveillante de gens intéressés à semer la mésintelligence entre les deux familles?... Elle devient indécise, et, tout en se répétant qu'il est de sa

TANTE ALRtILIE. Î87

dignité de ne point paraître à la lôte, elle donne un coup d'oeil à la glace, afin de s'assurer, qu'à tout hasard, sa coilTure et sa toilette lui permettent de se montrer au bal sans trop de désavantage.

A ce moment, la porte de sa chambre s'ouvre brusquem.ent et livre passage à Sosthùne.

— Commenl, s'écrie-t-il, tu n'es pas encore proie?

— Sosthènc, répond-elle en rougissant, je crois que je ferais mieux de ne pas aller à ce bal.

— Plaît-il'/.. . Quelle mouche t'a piquée depuis ce matin?

— Les Boisselier sont ici, et nous pouvons être exposés à nous rencontrer avec eux...

— liaison de plus pour ne pas nous abstenir... Si nous n'allions pas au bal, ils s'imagineraient qu'ils nous font peur et je ne veux pas leur donner cette satislaclion.

— Papa se fâchera, s'il apprend que nous n'avons pas tenu compte de sa défense.

— Allons donc!.. La voie publique est à tout le monde et nous ne pouvons pas nous calfeutrer, chaque fois que ces gens-là passeront dans la rue en même temps que nous... Ce serait trop ridicule !

— Tu verras, npus nous en repentirons...

— Bah! bahl... Je prends tout sur moi... Mets ton chapeau et partons 1

-En môme temps Sosthène force Camille à se coiffer, il lui jetle impatiemment son manlelct sur les épaules et l'entraîne dehors, sur le chemin de Goulinvaux.

Renesson étant situé dans une gorge fort étroite, où les maisons sont resserrées des deux côtés du ruisseau,

il n'y a pas de place dans le village pour danser en plein air. Aussi a-t-on installe le bal à rexlrcmité d'une prairie qui s'enfonce dans la foret et qu'ombragent de grands frênes plantes en quinconce. — La municipalité s'est mise en frais. Des banderoles tricolores flottent aux arbres, que relient les uns aux autres des cordons de verres de couleur; le menuisier Bigeard a construit sous les frênes une estrade en planches pour les musiciens, et des bancs pour les familles des danseuses. Au delà du cercle réservé à la salle de bal, les échoppes des marchands en plein vent s'étalent dans la prairie au grand soleil; il sort de dessous les tentes de toile des cliquetis de verres qu'on trinque et des voix confuses de buveurs.

Quand Soslhcne et Camille arrivent sou» /es frênes, l'animation est déjà grande; on vient de commencer un quadrille, et aux sons de deux violons, d'une clarinette et d'un cornet à piston, les couples tourbillonnent sur la pelouse. Une triple rangée de paysans en blouse neuve et de bonnes femmes en cornettes assiste aux ébats des jeunes gens. Chacun lorgne avec des yeux écarquillés le coin ombreux où se trouvent la nouvelle préfète et sa fille, escortées du maire et du docteur Boisselier. Les deux dames s'abritent sous leur ombrelle et regardent dédaigneusement sauter filles et garçons; le docteur Hoissefier, souriant avec indulgence, caresse complaisamment sa barbe et donne de temps à autre une chiquenaude sur sa décoration, poui enlever la poussière qui en ternit la fraîcheur. Parfois il met l'une de ses mains en abat-jour sur ses yeux et semble chercher dans la foule s'il n'y découvrira pas

Marcel, dont M"'^» Ilerbillon altendent l'arrivée pour prendre part aux danses; mais Marcel se fait désirer et le docteur a beau cligner de l'œil à droite et à gauche, il n'aperçoit nulle part la figure du retardataire.

Maigre les instances de son frère, Camille a refusé d'entrer dans le cercle du bal, et Sosthène s'est mis sans elle en quête d'une danseuse. Restée seule, la jeune fille s'est adossée à un gros frêne et là, dérobée à tous les regards par la robuste carrure de trois paysannes qui lui servent de rempart, elle écoule vaguement la musique aigrelette des violons, tandis que ses yeux contemplent le paysage environnant. — Des deux côtés, les pentes boisées se relèvent et encadrent la prairie dans un cirque de verdure moutonnante. A quelques pas du frêne, près d'une haie de viornes et de prunelliers qui termine la lisière du bois, un sentier s'enfonce dans l'ombre et grimpe à travers la forêt.

C'est par là qu'au temps de son enfance, elle a débouché un soir avec Sosthène, après leur course aventureuse à la recherche des hannequets; et c'est là, près de ces viornes qui balancent leurs bouquets de fruits rouges et leurs feuilles déchiquetées, qu'elle a n perçu pour la première fois Marcel Boisselier tendant - s gluaux an clair de lune. Le souvenir de cette pre- Miùrc entrevue absorbe si bien sa pensée, que le tumulte du bal bourdonne confusément à ses oreilles, et qu'elle ne remarque plus rien de ce qui se passe autour d'elle. Au lieu de la musique de l'orchestre, elle croit ouïr encore les sons étranges de la /rouée de Marceî; et il lui semble ravoir le jeune garçoc,

cheveux au vent, découpant sa svelte silhouette sur le vert de la praide, mollement veloutée par la clarté de la lune. Sa pensée est envahie par les ressouvenances qu'évoque le paysage, elle a par instants une véritable hallucination, et elle s'imagine entendre la voix nette et sympathique de Marcel l'interpeller au sortir du bois...

Mais ce n'est pas une illusion... Cette fois ses oreilles ont perçu réellement un murmure de syllabes timidement articulées; quelqu'un vient de prononcer son nom derrière elle, quelqu'un dont le timbre de voix est trop inoubliable pour qu'elle ait pu s'y méprendre. Elle tourne la tête, et son cœur ne fait qu'un saut; elle vient de reconnaître Marcel Boissclicr dissimulé derrière le large fût du frêne auquel elle s'appuie.

A la vue de l'ami d'autrefois, toute sa présence d'esprit l'abandonne; elle reste immobile, interdite, et ses yeux grands ouverts expriment alternativement la surprime; la joie et la crainte.

— Camille! murmure Marcel, enfin je vous retrouve Elle est trop franche et trop peu maîtresse d'ellemême pour chercher à dissimuler son trouble.

— Pardon, balbutie-t-elle, je m'altendais si peu... Elle s'interrompt, encore toute saisie, puis se rappelant brusquement en quelle compagnie le jeune homme est venu à Renesson, elle ajoute d'un ton bref et amer :

— Vous êtes ici avec des amis qui pourraient s'étonner de vous voir causer avec moi... Je vous en prie, laissez-moi et allez les rejoindre.

— Camille, proteste le jeune Boisselier, je ne suis venu à Renesson que pour vous!...

Les paysannes campées devant Camille se sont retournées et examinent curieusement les deux jeunes gens.

— On nous observe déjà. ..Vous ne pouvez pas rester près de moi... Retournez avec vos amis.

— Il faut que je vous parle! il le faut! insiste énergiquement Marcel.

— C'est impossible... J'attends mon frère et je ne veux pas qu'il nous trouve ensemble...

— Je vous en supplie!... implore de nouveau )m jeune homme de sa voix la plus affectueuse.

Cette voix a une intonation de tristesse et de prière si attendrissante, que Camille se sent déjà désarmée et à demi convaincue.

— Ne restons pas ici, continue-t-il, il y a derrière vous un sentier où nous serons à l'abri des regards et où nous pourrons causer... Venez!

En même temps il lui prend la main, et, — après cette lutte qui se prolonge depuis deux années, après les souffrances et les angoisses des dernières semaines, — elle est si lasse et si découragée, elle a tant besoin de sortir du doute qui la torture, qu'au risque de scandaliser les paysannes, ses voisines, elle se laisse emmener par Marcel vers ce sentier qui s'enfonce dans l'épaisseur du bois.

Le chemin tortueux et montant est à peine asse? large pour qu'on puisse y marcher deux de front. Serrés l'un contre l'autre, ils le suivent pendant quel- •jues minutes silencieusement. Déjà les rumeurs du

bal elles sons de la musique leur arrivent plus confus, <;iuand Camille demande d'une voix étouffée :

— Qu'avez- vous à me dire?

— J'ai d'abord, commence Marcel, à vous mettre en garde contre un bruit qui court à Villotte et qui est faux... On vous a parlé de mon mariage avec M"« lierbillon?

— Oui.

— Et vous y avez cru, Camille?

— Comment n'y aurais-je pas cru, quand toutes les personnes qui venaient à la maison m'affirmaient que c'était vrai, ot quand aujourd'hui encore je vous vois arriver à Renesson avec Fernande et sa mère?...

— Les apparences sont contre moi, je l'avoue, mais il n'y a rien de sérieux dans tout cela, rien que d'absurdes commérages.

— Commérages aussi, n'est-ce pas? le bal du marché couvert où vous avez dansé toute la nuit avec Fernande?... Cela non plus n'était pas sérieux?... Du reste, se hâte-t-elle d'ajouter avec moins d'âpreté, pourquoi vous en défendre? Vous avez raison... Fernande est jolie et sa famille sera heureuse de vous la donner; tandis que mon père refuserait de nous marier... en supposant que vous m'aimiez encore.

— Oh! Camille, je vous aime toujours!

Elle secoue la tète et ses lèvres ébauchent une moue pleine d'incrédulité.

— Je vous aime passionnément, al'firme-t-il, et je ne suis venu ici que pour vous le jurer do nouveau... C'est vous plutôt que je devrais accuser de m'avoir oublié... Depuis deux ans, depuis le soir de l'orage sur le chemin

de Polval, n'avez-vous pas affecté de me fuir? N'avezvous pas évité de vous rencontrer avec moi chez tante Aurélie?... Avez-vous seulement fait un signe de votre fenêtre pour essayer de me rassurer?

— Est-ce que cela m'était possible ? — Souvenezvous de ce qui s'est passé après notre course à Polval!... Elle lui rappelle l'altercation de son père et de Boisselier, la maladie de Desrônis, puis elle lui conte les luttes douloureuses qu'elle a eu à soutenir, les colères d'Amable, la scène du cimetière. — On voulait me faire jurer de ne plus vous aimer, mais cela je ne le pouvais pas, j'aurais préféré mourir... A la fin, pour avoir la paix, j'ai promis de ne plus chercher à vous revoir... Ce que j'ai souffert pour arriver à tenir ma promesse, vous ne le saurez jamais 1

Elle le regarde avec des yeux pleins de larmes et il se sent touché jusqu'au fond du cœur.

— Pauvre mignonne, s'écrie-t-il, comme vous avez été malheureuse, et comme je suis navré d'avoir ajouté à vos chagrins par mon étourderie!... Dites-moi que vous me pardonnez...

Un sourire éclaire les yeux humides de Camille : — Oui, murmure-t-elle.

— Et (jue vous m'aimez toujours comme autrefois... — . Vous ne le savez que trop I

Le petit sentier débouche dans une tranchée herbeuse où ils continuent à marcher en causant. Ils sont trop préoccupés de ce qu'ils ont à se dire après ces longs mois de. silence, pour s'apercevoir du chemin qu'ils ont fait. Ils gra^vissent lentement la roule forestière, tandis que derrière eux le soleil couchant

s'abaisse et plonge son large disque rouge dans les brumes de la gorge de Benoite-Vaux. On n'entend plus le rythme sautillant des violons de la fête; la musique du bal est remplacée par de confus gazouillements d'oiseaux, en train de prendre leur bain dans les sources éparses sous bois.

— Nous nous aimerons bien, toujours! répète Marcel en s'emparanl de la main de Camille alin de guider la jeune fille à travers les ornières profondes de la traucliée.

— Ilclasl reprend-elle en secouant la tète, mieux nous nous aimerons et plus nous souffrirons, car nos parents se détestent plus que jamais.

— Les parents n'ont pas le droit de faire le malheur de leurs enfants pour la satisfaction de leurs rancunes, proteste Marcel en se révoltant, c'est odieux et injuste!

— Ils peuvent s'opposer à notre mariage.

— Ils ne le pourront pas toujours... Dans un an vous serez majeure, Camille, et si vous montrez de l'énergie, vous imposerez votre volonté à Ai. Desrônis, comme je compte imposer la mienne à mon père...

— Je n'oserai jamais.

— Il le faut!... s'exclame impétueusement Marcel, notre avenir et notre bonheur sont à ce prix. ...Si M"* Mootéclair était là, elle vous le conseillerait comme moi... Vous ne pouvez pas supporter plus longtemps cette vie de discussions, de luttes et d'anxiété que vous menez depuis deux années!... Votre santé en pâtit, et je vous aime trop pour vous voir vous étioler et vous désespérer à deux pas de moi, sans que je puisse

même vous réconforter par une parole ou un regard...

— Marcel , maintenant je suis certaine que vous m'aimez, et cela me donnera de la force. Vous avez bien fait de venir à lîenesson et de m'obliger à vous écouter... Si vous saviez comme j'étais malheureuse avant de vous avoir revu?... Je ne vivais plus, je n'avais plus de goût à rien... A présent je me sens plus légère, plus courageuse, et il me semble que nous ne nous sommes jamais quittés.

— Je voudrais ne plus vous quitter jamais 1 dit Marcel en lui serrant les deux mains.

Pendant une minute leurs regards restent plongés i'un dans l'autre et ils oublient le reste du monde. La grande forêt avec ses silences profonds, coupés de gazouillements d'oiseaux, enveloppe maternellement leur innocente extase amoureuse. Leurs pas, amortis par le gazon du chemin, ne semblent plus toucher le sol. Ils montent légèrement la rampe de l'allée forestière, tandis qu'un dernier rayon du soleil couchant baigne leurs deux têtes dans une lumière empourprée. Tout à coup, à un tournant, ils s'aperçoivent qu'ils touchent à la lisière, et que la tranchée aboutit à une large route départementale qui court dans la plaine, parallèlement à la forêt. Au delà, s'étendent des champs moissonnés, dont les sillons couverts de chaume ondulent jusqu'à la ligne de l'horizon.

— Ah! mon Dieu, où sommes-nous? s'écrie Camille avec inquiétude.

Ils. ont fait beaucoup de chemin sans s'en douter, et Marcel est obligé de reconnaître qu'ils se trouvent maintenant à une assez grande distance de Renesson.

— Nous ne serons jamais de retour avant le soir, reprend la jeune fille effrayée, on a dû s'étonner déjà de notre absence... Les paysannes qui étaient près de moi nous ont remarques, et je suis sûre que tout le village sait maintenant que nous sommes partis ensemble!... Que vont penser votre père, Soslhène et mes grands parents?... Il faut que je rentre à la maison... Adieu, Marcel !

Elle veut le quitter et s'en retourner p-ar le chemin le plus court, mais le jeune homme la retient.

— La nuit va venir, dit-il, et vous ne reconnaîtrez pas les sentiers, je ne puis pas vous laisser partir seule...

— Nous ne pouvons pas non plus revenir ensemble, ce serait pis!... réplique Camille... Que faire, mon Dieu?

Ils restent un moment indécis, au bord de la route solitaire.... Les premières ombres du crépuscule emplissent la forêt; la plaine devient de plus en plus grise... Au loin, on entend tinter les sonnailles d'une voiture qui gravit la côte de Chaumont. Marcel est très surexcité; la promenade sous bois, les regards et les paroles de tendresse sous l'ombre verdoyante des hêtres, la mystérieuse venue du crépuscule, tout l'exalte et lui met en tête des résolutions romanesques et aventureuses...

— Écoutez, Camille, reprend-il d'une voix très émue, m'aimez-vous bien et avez-voiis confiance en moi?

Si elle a confiance en lui? Belle question, il est avec tante Aurélie le seul être au monde qui ait sur elle une

autorité sérieuse; de tout temps elle a eu pour lui une religieuse admiration. Les caractères inconsistants, taibles et légers de son père et de Sosthène ne l'ont jamais influencée que médiocrement; mais elle regarde Marcel comme une sorte de demi-dieu, ayant tout : la raison, l'esprit et la beauté...

— Parlez, répond-elle avec empressement, que dois-je faire?

— Camille, je vous disais tout à l'heure que nous ne pouvions pâtir éternellement des rancunes de nos parents et qu'il fallait leur montrer combien était ferme notre volonté de nous aimer et de nous épouser... Le hasard nous en donne les moyens... Celte voiture dont vous entendez là-bas les grelots, est l'omnibus qui dessert la station de Clermont. A la station suivante, aux Islettes, demeure une sœur de mon père, qui m'adore et qui m'est toute dévouée. Montons dans cette voiture; avant trois heures nous serons aux Islcltes; je vous conduirai chez ma tante, et de là nous écrirons à nos parents que nous ne rentrerons à Villotte que lorsqu'ils auront consenti à notre mariage...

— Ohl Marcel, s'exclame la jeune fille qui l'écoute avec stupéfaction, c'est vous qui me proposez cela"?

— Pourquoi paç? ma tante est une bonne et excellente femme qui vous soignera comme une mère, et dans la situation où nous sommes, c'est le seul expédient qui puisse forcer nos familles à entendre raison.

— M'enfuir avec vous!... que penserait-on de moi?

— On ne pensera pas plus de mal de nous, si nous allons aux Islettes, qu'on n'en dira, si nous rentrons ce

soir à Renesson après notre promenade de deux heures en forêt. . .

Le tintement des sonnailles devient de plus en plus distinct ; l'omnibus est parvenu au sommet delà côte et on le voit accourir au grand trot sur la route...

— Puisque je vous ai malheureusement compromise par cette promenade, poursuit Marcel, il faut au moins que mon imprudence serve à assurer notre mariage.

— Non, non, c'est impossible, murmure faiblement Camille qui perd la tête.

L'omnibus n'est plus qu'à dix pas. Marcel adresse un signe énergique au conducteur qui arrête ses chevaux, saute sur la route et ouvre la portière aux deux jeunes gens...

Que faire?... Camille a honte de reculer maintenant et de donner aux voyageurs de l'omnibus le spectacle d'une scène désobligeante et ridicule pour celui qui est son seul ami... Et toute confuse et comme magnétisée par le regard suppliant de Marcel, elle se décide à monter avec lui dans l'intérieur; la portière se referme, le conducteur siffle ses chevaux, et la voiture file au grand trot sur la route de Clermont...

La-bas, de l'autre côté de la forêt, les violons continuent de faire sauter losgensde la fête dans le demijour crépusculaire; mais le plaisir de danser et de voir danser n'occupe pas seul les groupes épars sur la pelouse. Une sourde agitation se manifeste çà et là; et la

disparition de Marcel et de Camille commence à être le sujet de la plupart des conversations.

Après une heure d'attente, le docteur Boisselier s'est lassé de poser sa main en abat-jour sur ses yeux et de promener des regards investigateurs dans toutes les directions, sans rien voir que le poudroiement de la roule et le verdoiement de la prairie. Talonné par les mouvements d'impatience des dames Herbillon, aussi bien que par sa propre inquiétude, il a proposé à Fernande et à sa mère de circuler à travers les groupes afin de prendre quelques informations au sujet de l'absence inexplicable de Marcel. Après plusieurs tours et de nombreux interrogatoires infructueux, ils sont arrives près du gros frêne où s'est arrêtée Camille. Là, le docteur recommence son enquête.

— C'est-il votre garçon que vous cherchez? demande une paysanne... Puis, sur un signe affirmatif de Boisselier, elle continue : — Il était ici il y a une heure, en train de causer avec M"° Desrônis...

Les dames Herbillon prennent des airs pinces et BoisseUer effaré fronce les sourcils : — Et après? murmurc-l-il.

— Après, il est parti avec la demoiselle.

— Parti?... Où, sont-ils allés?

— Il me semble bien qu'ils ont pris ce sentier là-bas, à main droite; mais dam.e?je n'étais pas sur leur dos, pensez, et je ne peux pas vous dire au juste où ils sont allés.

Tout cela est accompagné de demi-sourires et de réticences sournoises qui agacent singulièrement le docteur : — C'est inconcevable I grommelle-t-il en tortillant 3a barbeu

— Attendez donc, commence à son tour le brigadier forestier qui s'est mêlé au groupe, un jeune homme en veston gris et une demoiselle en robe bleue, n'est-ce pas?... Je les ai aperçus de loin, il y a un quart d'heure, dans les bois de Meuse;... ils montaient la tranchée d'Issoncourt.

M""* Ilerbillon hausse les épaules : — Mais c'est un enlèvement alors! s'écrie-t-elle avec un éclat de rire forcé; c'est tout à fait romanesque!... Mon cher Boisselier, nous vous laissons poursuivre les fugitifs et nous rentrons à Villolte... Monsieur le maire, voulez-vous avoir l'obligeance de me conduire à ma voilure!...

Et elle part au bras du maire, entraînant Fernande rouge de dépit, tandis que Boisselier, abasourdi, court après elle et se confond en excuses. Sur ces entrefaites Soslhène arrive, et mis à son tour au courant de l'aven ture, il s'élance impétueusement dans le pelit sentier qu'on lui désigne, en jurant qu'il rattrapera le ravisseur et qu'il lui donnera une leçon exemplaire...

Pendant que Sosthène court les bois de Meuse, que Boisselier lève les bras au ciel et que la calèche préfectorale emporte M"'" Clarisse et Fernande indignées, l'omnibus qui a recueilli Marcel et Camille roule paisiblement sur la route de Clcrmont. — Il y a trois autres voyageurs dans l'mtérieur : un gros homme en blouse portant soigneusement sur ses genoux une pendule recouverte de son globe; une sœur de la Doctrine chrétienne occupée à égrener son chapelet, et une paysanne qui berce entre ses bras un nourrisson pleurard. Dans ces conditions, toute conversation inlimccst impossible entre Marcel et Camille. Gênés par les regards curieux

TANTE AURELIE. 30t

que lancent leurs compagnons de voyage, ils se tiennent immobiles, en face l'un de l'autre, près de la portière dont ils ont baissé la glace, et ils regardent silencieusement fuir derrière eux le paysage déjà entcncbrc. C'est à peine s'ils osent lever les yeux, tant ils ont peur de se trahir; ils se sentent tous deux en proie à ce malaise (jui suit les résolutions prises à l'étourdie, quand la réflexion vient ensuite jeter au travers sa lumière glacée et désillusionnante...

A mesure qu'elle recouvre son sang-froid, Camille se demande comment elle a pu céder aux exhortations de Marcel, monter dans celte voiture qui l'emmène loin des siens, et risquer ainsi dans une aventure sa réputation et la considération de sa famille... Elle songe que si, par hasard, celte tante de Marcel était absente de chez elle à l'heure où ils arriveront aux Islettes,elle se trouverait au milieu de la nuit dans un pays inconnu, seule avec le jeune Boisselier. Assurément elle a une entière confiance dans la loyauté et l'affection de Marcel, mais elle sent qu'elle s'est mise dans une situation tout au moins équivoque. D'ailleurs il n'est nullement certain que le parti désespéré qu'ils viennent de prendre, amènera Boisselier et Desrônis à donner leur consentement au mariage. Au fond d'elle-même, quelque chose d'iionnèle proleîâte contre l'emploi d'un pareil moyen de contrainte. En apprenant sa fuite, Amable Desrônis, dont la santé n'est pas complètement rétablie, peut avoir une nouvelle attaque plus grave que la première, et y succomber. A cette pensée, Camille est saisie d'un frisson douloureux, sa conduite lui paraît criminelle, et elle est sur ie point de fondre en larmes.

Dans son coin, Marcel n'est pas plus rassuré. Le mutisme de son amie, les détails prosaïques de l'intérieur de l'omnibus, les ombres mêmes de la nuit tombante ont calmé son effervescence. Il commence à entrevoir les périls de l'aventure où il a entraîné Camille, et à concevoir des doutes sur le dénouement que peut avoir cette expédition romanesque. Il ne regarde plus la jeune fille qu'à la dérobée; il a peur de rencontrer ses bruns regards limpides et d'y lire un reproche ou une supplication.

Cependant l'omnibus trotte bruyamment sur la route ferrée, dont les grands ormes de bordure affectent des formes menaçantes; il traverse des villages aux portes closes, aux vitres illuminées par les apprêts du repas du suir; puis il descend une pente rapide et s'arrête brusquement devant un édifice carré, devant lequel se trouvent déjà plusieurs voitures, et où des silhouettes affairées se dessinent en noir sur les fenêtres éclairées à l'intérieur. C'est la station. La portière s'ouvre et Camille descend la première; Marcel reste en arrière retenu par le gros homme qui lui a donné sa pendule à porter, pendant qu'il règle avec le conducteur...

La résolution de la jeune fille est maintenant arrêtée : — elle ne suivra pas Marcel aux Islettes, elle s'en reviendra seule à Renesson... Mais à cette heure avancée de la soirée, où et comment trouver une voilure qui consente à la reconduire là-bas?... Ses yeux parcourent avec inquiétude l'emplacement déjà obscur qui s'étend devant la station, et tout d'un coup son cœur bat... Elle vient de reconnaître parmi les voituriers un des cultivateurs de son grand-père... Elle ne s'est pas

trompée, c'est bien Napoléon Goujon dit Coco, qui est là-bas, près de la barrière, occupé à retirer des naseaux de son cheval la poche de toile où il lui a servi son picotin. Camille s'élance vers le paysan. Pour un peu elle lui sauterait au cou :

. — Bonsoir, père Coco, lui crie-t-elle, est-ce que vous retournez à Renesson?

— Bonté 1 s'exclame le bonhomme, qui n'en croit pas ses yeux, c'est-il vous, mamzelle Camille, à celte heure et si loin de votre maison?... Oh 1 mais ou-i, là, j'ai hâte de rentrer chez nous pour attraper encore un bout de la fête!.,. J'étais venu conduire en gare deux sacs de blé et je m'en retourne à vide.

— Vous allez me remmener avec vous, mon brave Ooco !

— Bien volonlicrs, mamzelle; seulement vous ne serez pas à l'aise dans ma charrette. Enfin, à votre disposition...

A ce moment, Marcel, inquiet, rejoint Camille et murmure timidement :

— Je vais prendre les billets...

Cette fois elle ne craint plus de résister, et la présence de Coco lui-même ne l'iiiUmide pas.

— Non, dit-elle, il faut renoncer à votre projet, iMarcél!... Plus j'y pense et plus je suis certaine qu'il n'en peut sortir rien de bon... Ne m'en veuillez pas d'avoir changé d'idée ; moji cœur n'a pas changé et je vous ainie toujours... Seulement, soyez raisonnable et laissez-moi retourner à IJenesson.

— Camille, répliqué Marcel confus, je ne puis pourtant pas vous abandoimer ici...

— Je pars à l'instant avec ce brave homme, qui est le cultivateur de mon fïrand-pcre... Adieu !...

Kile lui tend la main, tandis que Coco ébahi se lie'»', près de la ridelle pour aider sa jeune patronne à ".•;iiter...

La voilà sur les bottes de paille, à cote du père Coco qui fouette sa bête... Encore un dernier regard mouille, dans la direction de Marcel qui reste conslernc sur le seuil de la station; — puis Camille, sursautant violemment à tous les cahots de la charrette, reprend, au trot du vieux cheval de labour, la route qui conduit à Reuessoa.

Le cheval de Coco n'était pns un troltcur. Il mit du temps à franchir les cinq lieues qui séparent Clerniont de Renesson, et quand il s'arrêta devant la porte de M. de Lisle, onze heures venaient de sonner. Bien que ia fête tînt le reste du village éveillé, tout dormait dans la maison des grands parents de Camille, et celle-ci, très peu rassurée au sujet de l'accueil qu'elle allait recevoir, dut attendre dix bonnes minutes qu'une servante, réveillée par les cris de Coco à la porte de l'écurie, se décidât à tirer les verrous. La servante à demi ensommeillée se trottait les yeux et poussait des exclamations mêlées à. de longs bâillements à la vue de Camille. Elle lui apprit que M""> de Lisle et Sosthène, voyant qu'à huit heures ni Camille ni Marcel n'avaient reparu, s'étaientdécidés à partir pour Villotte afin de prévenir le D"" Desrônis de la fuite de sa fille et du jeune Boisselier. — M. de Lisle, ajouta ladomesti(}ue, vient de se couchere* i! dori déjà; faut-il le réveiller?...

Camille supplia cette fille de n'en rien faire puis, sans ajouter un mot, marchant avec précaution, elle gagna sa petite chambre et s'y enferma. La nouvelle de l'absence de M'^^ de Lisle et de Sosthène l'avait un moment soulagée; Tcxplication pénible qu'elle redoutait se trouvait ainsi retardée de quelques heures; mais elle se sentit bientôt prise d'une angoisse plus cruelle, quand elle songea à l'arrivée de sa grand'mère dans la maison de la rue des Tanneurs, et i l'effet que devait i)roduire sur son père le récit de son aventure, narré par Sosthène et commenté par M'"« de Lisle. Comme on pense, elle dormit à peine; dès le matin, quand elle sut que son grand-père était levé, elle alla tout lui conter et solliciter son pardon. Le bonhomme étant d'une nature indulgente et pacifique, se montra en somme plus attristé que courroucé.

— Vous m'assurez que vous n'êtes pas fautive, petite, répondit-il en secouant la lète, et je suis tout disposé à le croire, mais ce n'est pas moi qu'il faut persuader, c'est votre grand-maman, et votre père, et tout le monde,... car votre équipée n'a pas été d'un bon effet dans le village, et les gens croient plu lût au mal qu'au bien... Je vais écrire à votre père que vous êtes retrouvée, et demain je vous reconduirai à Villotte.

Le lendemain, on attela de nouveau le Blond à la carriole et Camille quillu Ilenesson en compagnie de (]oco et du grand-père.

A Villotte, son aventure était déjà connue; on en colporlail le récit de maison en maison; l'imagination des indigènes, toujours féconde quand il s'agissait de méchuncclé, s'excr(;ait à enjoliver et à grossir les détails

de l'afTaire. — Au dire des gens charitables, les choses avaient été plus loin qu'on ne voulait l'avouer; Marcel et Camille avaient prémédité depuis longtemps cette scandaleuse escapade ; ils correspondaient en secret et s'étaient donné rendez-vous à Renesson pour mettre plus facilement leur projet à exécution ; ils n'avaient été arrêtés que le lendemain par la gendarmerie dans une auberge de l'Argonne, au moment où ils comptaient prendre le train de Paris, et on les avait ramenés de brigade en brigade jusqu'à Verdun... De tous côtés s'élevait un concert de blâme contre l'hypocrisie de cette demoiselle Desrônis qui avait séduit, Dieu sait comment, id fils du docteur Boisselier, et avait eu l'audace de faire manquer le mariage de la fille du préfet; — car maioienant il n'y fallait plus songer, les fiançailles étaient a vau-l'eau, et M"" Herbillon indignée avait déclaré que jamais elle ne pardonnerait aux Desrônis et aux Boisselier l'injure infligée à sa fille. — Et ainsi, sur ce thème varié à l'infini, les langues tournaient .sans se lasser, depuis vingt-quatre heures, quand la carriole de M. de Lisle s'aiièta devant la maison Desrônis.

Camille, pâle et frissonnante sous son voile, descendit avec l'aide de son grand-père et resta appuyée au mur du corridor, tandis que .M. de Lisle appelait Victoire et s'informait si le docteur était au logis. — Oui, tout le monde se trouvait rassemblé dans la salle à manger et on attendait avec impatience l'arrivée de la carriole. — Quand Camille, précédée de son grand-père, entra en tremblant dans la salle, elle comprit dès le premier coup d'œil qu'elle allait avoir à affronter des juges impitoyables.

Avec son capuchon noir encadrant sa figure bilieuse, son caraco de velours flottant autour de son buste mince, sa jupe brune aux plis collants, M^^^ de Lisie assise près de la niche du poclo, sans perdre un pouce de sa taille, les coudes au corps, tricotait un bas, et à la façon menaçante dont ses doigts maigres faisaient cliqueter l'une contre l'autre les aiguilles d'acier, on eût dit une Parque tissant la condamnation de la pauvre Camille. — Sosthcne, en apercevant sa sœur, s'était levé brusquement, et maintenant, le nez contre la vitre, il alTnctait d'ignorer la présence de la jeune fille, tandis que son dos prenait des attitudes scandaHsées et méprisantes. — Quant à Desrônis, il était resté assis ; ses doigts crispés étreignaient violemment les bras du fauteuil, sa figure devenue blême exprimait une fureur concentrée, bien plus effrayante que ses éclats de colère habituels.

— Que venez-vous faire ici? cria-t-il d'une voix rauque à sa fille.

— Voyons, Desrônis, crut devoir dire M. de Lisle d'un ton conciliant, il ne faut pas vouloir la mort du pécheur... La petite est fatiguée et ce n'est pas le moment de la tarabuster...

— Monsieur de Lisle! interrompit sèchement l'alticrr M"'« de Lisle.

— Ma bonne?

— Taisez-vous et laissez mademoiselle nous expliquer sa conduite.

— Papa! grand-maman! balbutia Camille d'une voix suppliante, je vous en prie, ne me repoussez pas!... J'ai déjà tant de chagrin!...

— Vraiment! reprit avec amertume AmableDesrônis, tant de chagrin?... Il ferait beau voir que vous n'en eussiez pas!... Vous ne pleurerez jamais assez le mal que votre conduite a causé!... Vous vous êtes donnée en spectacle à tout le pays, vous avez déconsidéré le nom que vous portez, avili la mémoire de votre pauvre mère, trompé tous ceux qui avaient foi en vous... Vous avez agi bassement, vilainement... Aucun sentiment de pudeur ne vous a retenue... Vous pouvez aller retrouver votre complice ; il n'y a plus de place pour vous dans une maison que vous avez déshonorée!

— Ne me condamnez pas au moins sansm'entendre, murmura Camille, je ne suis pas coupable des choses que vous dites...

— Pas coupable? interrompit Desronis en ricanant, alors les mots n'ont plus de sens!... N'avez-vous pas, malgré vos promesses, entretenu des relations avec le fils de mon ennemi? N'avez-vous pas comploté avec lui ce voyage de Renesson? Ne vous ètes-vous pas rencontrés aubal de la fêle, et là, en plein soleil, en présence de la femme et de la fille du premier magistrat du département, ne vous êtes-vous pas enfuis à travers bois?... Ne vous a-t-on point vus tous deux dans l'omnibus de Clermont? N'êtes-yous pas descendus ensemble nuitamment à l'une des staliops du chemin de fer?... Si vous vous croyez innocente après tout cela, alors c'est quo vous êtes encore plus pervertie que je ne le supposais ! . .,

— Les apparences sont contre moi, protesta Camille, oui, c'est vrai!... mais je jure que je n'avais pas parlé à Marcel Doisselier depuis deux ans, et que lorsque je suis allée à Renesson je ne rensais pas l'y rencontrer...

Je l'ai revu au bal, et j'ai eu le tort de le suivre dans les bois... J'ai un moment perdu la tête et je suis montée dans la voiture de Clermont, mais à peine en roule, j'ai compris mon imprudence et dès que nous sommes arrives à la station, je l'ai quitté pour m'en revenir avec le laboureur de grand-père... Voilà toute la vérité et je n'ai rien de plus à me reprocher.

Ce lut le tour de M""" de Lisle.

— Et que pouviez-vous faire de pis? s'exclama-t-elle en piquant une aiguille dans ses cheveux gris, depuis quand est-il permis à une jeune fille bien élevée de courir les champs avec un jeune homme?... Le mal gît d'abord dans le scandale et vous avez scandalisé tout le village... Sont-ce là les exemples que vous avait légués votre défunte mère? Je l'avais élevée dans d'autres principes, Dieu merci! et ce n'est pas elle qui se serait compromise de la sorte!... Du reste, je l'ai toujours dit, vous n'avez rien des de Lisle... Vous êtes une Desrônis des pieds à la tête.

— Qu'entendez-vous par là, madame? dit Amable en bondissant et en prenant cette dernière réflexion pour une injure personnelle.

— J'entends, monsieur, qu'on récolte ce qu'on a semé, et que quand on donne à ses enfants les exemples que vous avez mis sous leurs yeux, on ne doit s'en prendre qu'à soi s'ils tournent mal...

— Si votre petite fille, répliqua-t-il aigrement, était restée à Renesson, elle aurait sans doute été mieux surveillée et mieux élevéeV

— Certes oui, monsieur, je m'en flatte.

— Eh bien, prenez-la donc et gardez-la!... Quaoi

à moi, je ne veux plus d'elle... Sa vue me fail mail

— Père, s'écria Camille en joignant les mains, je me repens... Ne me renvoie pas, ne me renvoie pas !

Et comme Amable faisait le geste de la chasser, elle s'élança vers son frère et lui prit les mains : — Sosthène, continua-t-elle d'une voix brisée, sois bon, j'ai tant de chagrin!... Intercède pour moi, ne me repousse pas!

Mais Sosthène retira brusquement ses mains et se retourna du côté de la fenêtre.

— Laisse-moi, grommela-t-il, je n'ai qu'une chose à te dire : c'est que ton Marcel me paiera cher l'affront qu'il nous a fait !

La malheureuse Camille recula jusque sur une chaise où elle s'affaissa en s'accoudant sur la table.

— Ah ! murmurait-elle en sanglotant, je suis perdue, puisque tout le monde m'abandonne!

Son désespoir fendait le cœur du bonhomme de Lisle ; il prit son grand courage, s'approcha de sa petite fille et lui tapant doucement sur l'épaule.

— Non, petiote, protesta-t-il, votre grand-père ne vous abandonne pas, venez avec moi, — et nous verrons, ajouta-t-il, en jetant autour de lui un regard de dcfi qui stupéfia M"»* de Lisle, nous verrons si quelqu'un ose vpus molester'!...

En même temps il prenait Camille sous les bras et il était en train de la dodeliner comme une enfant, quand la porte s'ouvrit et Victoire entra précipitamment :

— Monsieur, dit-elle à Desrônis, j\l"« Montéclair est malade... Il y a là une femme qui vient vous chercher. — il paraît que ça presse.

On iiilroduisit la personne qui apportait cette mauvaise nouvelle et qui n'était autre qu'une voisine chargée du ménage de la vieille fille. — Toute haletante, elle raconta qu'étant montée à midi dans le cajjharnaum pour préparer le très modeste repas de tante Aurélie, elle l'avait trouvée immobile, la tête couchée sur sa table, au milieu de ses paperasses, et respirant h peine. Avec l'aide de la propriétaire de la maison, elle avait porté M"° Montéclair sur son lit, mais jusqu'à présent la malade n'avait pas repris connaissance.

L'apparition de cette femme elTarée et la gravité de l'événement qu'elle venait annoncer modifièrent brusquement l'état des esprits.

— C'est peut-être une attaque de paralysie, s'exclama Desrônis, il y avait quelque temps que çà la cherchait, et elle avait déjà eu un avertissement...

Tout en parlant, il s'élançait dans son cabinet et en revenait avec son ch.apeau et sa trousse de poche.

En entendant le récit de la femme de ménage, Camille était devenue très pâle, ses sanglots s'étaient arrêtés et elle serrait convulsivement le bras de son grand-père. Sosthène lui-môme avait été secoué par celte nouvelle inattendue et il avait quitté l'embrasure de la fenêtre pour se rapprocher de sa sœur.

— Je cours à la ville haute, dit Amable.

— Allendez !... reprit .M""* de Lisle, qui avait envisagé immédiatement les choses au point de vue pratique; si M"°iMontéclair reprend bientôt connaissance, comme je l'espère, il serait peut-être convenable qu'elle vît les enfants auprès d'elle... Sosthène et Camille sont ses héritiers; elle me l'a déclaré à plusieurs reprises, et

TAN TE AIJRCLIE. 313

VOUS jugerez sans doute à propos de les appeler làhaut, dès que les circonstances le permettront.

— Oui, certainement répondit Desrônis, je vous ferai prévenir s'il y a urgence...

Il sortit et arriva dix minutes après à la maison do la côte I^luilpin. Deux voisines étaient venues à bout de déshabiller la vieille fille et de la mettre au lit. Elle gisait au milieu des couvertures, dans une insensibilité complèlo, la face boultie et livide, les pupilles immobiles et fixes. Le docteur reconnut les symptômes d'une apoplexie séreuse; l'épanchement avait eu lieu dans la partie gauche du cerveau. Amable essaya de pratiquer une saignée qui ne donna presque aucun résultat, puis il couvrit les jambes de sinapismes violents, et appliqua de la glace sur la tête. A la suite de ce traitement. M"" iMonléclair reprit peu à peu ses sens, mais il lui fut impossible de parler ; la paralysie avait déjà envahi la langue et tout le côté droit du corps. Vers le soir, Amable fit appeler Soslhène et Camille, qui arrivèrent accompagnés de M'"^ de Lisle.

En entrant dans la petite chambre nue, meublée seulement du lit, de deux chaises et d'une table de nuit, Camille eut un douloureux serrement de cœur; elle s'approcha du chevet, tandis que Sosthène se tenait au pied du lit, et baisant au front la vieille fille :

— Tante Aurélie, s'écria-l-elle tendrement, c'est moi, me reconnaissez-vous ?

La tante se tenait couchée sur le dos, la tôte rigide posée carrément sur l'oreiller; toute la vie s'était réfugiée dans ses yeux qui s'animèrent d'une flamme plus vive au timbre de la voix de la 'cune fille. Ils regar-

daient fixement les deux jeunes gens, el on devinait à l'illumination des pupilles, que la tante reconnaissait les enfants Desrônis.Son bras gauche, qui reposait sur la couverture, se souleva péniblement dans la direction du cai)harnaum dont la porte était restée ouverte; la main tendue semblait désigner quelque objet visible seulement pour elle, puis, les doigts écartés s'agitèrent sur les draps, comme s'ils eussent voulu exécuter encore leurs arpèges familiers. En même temps elle fît un effort énergique pour parler, mais son gosier ne laissa passer que des sons inarticulés : — lian ! han ! ^ et ses lèvres fatiguées redevinrent inertes; l'air chassé de la poitrine gonflait les joues paralysées à chaquo expiration et produisait un bruit analogue à celui qui.* font les fumeurs en chassant la fumée de leur bouche

— L'aphasie est complète, remarqua doctoralenicnt Desrùnis à l'oreille de M"»« de Lisle, elle n'en a plus que pour deux ou trois jours...

Les yeux de la malade continuaient à regarder éloquemment Sosthène et Camille; et de nouveau le bras gauche se soulevait dans la direction de la porte, et les doigts recommençaient leur pantomime.

— On dirait, reprit la perspicace ;\l'""de Lisle, qu'elle veut nous montrer quelque chose... Regardez comme ses doigts s'agitent avec impatience.

— C'est purement machinal, répliqua obstinément le docteur, ce geste lui était familier, et l'habitude le reproduit mécaniquement, *inconsciemment...

Il fut convenu que Camille resterait près de M"« Montéclair et la veillerait avec l'aide d'une sœur de l'hôpital que Sosthène était allé chercher. On installa un

lit de sangle dans le capharnaum&i la jeune fille y passa la nuit, s'cveillant à chaque instant pour se rendre compte de l'état de Ip malade, et tressaillant nerveusement quand, dans le silence et l'obscurité, la vieille harpe, effleurée par mégarde, vibrait lout à coup, comme si elle eût été frôlée par un doigt mystérieux.

Le lendemain, la situation resta la même. Tante Aurélie, toujours couchée sur le dos, ne bougeait pas sa tête rigide ; mais elle reconnaissait parfaitement Camille, et n'acceptait que d'elle les tisanes ordonnées par le docteur. Toujours, à l'approche de la jeune fille, les yeux fixes devenaient plus parlants et toujours les doigts de la main gauche recommençaient leur manège. Vers minuit, Desrônis constata une aggravation, et, pris de scrupules religieux, il fît prévenir le curé de la ville haute, afin que la malade fût administrée le plus tôt possible.

Dès le matin, le prêtre arriva avec son enfant de chœur, et s'approcha seul de la tante qui restait plongée dans une sorte de torpeur. Les voisines étaient entrées derrière lui et s'étaient agenouillées dans le capharnailm avec Camille et la sœur; Desrônis et Soslhène, prenant des airs recueillis , s'étaient inclinés euxmêmes sur le dossier de leur chaise. On commença les onctions, tandis que sur le balcon de la fenêtre ouverte, Je merle, infrigiié par tout ce remue-ménage, poussait de petits sifflements effarés, en sautillant sur son perchoir...

— La pauvre tantç aura du moins été préparée à une bonne mort ! soupira Desrônis avec componction, tandis

que le prêtre se retirait avec les saintes huiles, et que les voisines évacuaient l'appartement.

Il était convaincu que M"® Montéclair était maintenant « au bout de son rouleau » et qu'elle ne passe rail pas la journée.

Il se disposait à rentrer avec Sosthène dans la chambre de la malade pour constater une dernière fois les progrès de l'épanchement séreux, quand la sonnette de l'entrée tinta doucement. Il alla ouvrir lui-même et recula d'indignation en reconnaissant, malgré l'obscurité du couloir, la silhouette de Marcel Boisselier. Le jeune homme, de son côté, à la vue de Desrônis, avait eu un tressaillement involontaire,

— Comment osez-vous vous présenter ici, monsieur? demanda Desrônis d'une voix sourdement irritée.

— J'apporte à M"^ Montéclair une lettre que m'écrit son avoué, répliqua Marcel en se remettant peu à peu de son trouble.

— Donnez! reprit brièvement le docteur,

— Pardon, monsieur, mais il s'agit d'aiïaires personnelles à M"^ Aurélie, et c'est à elle-même que je désire parler.

— C'est impossible, monsieur, elle se meurt. Tandis qu'ils s'entretenaient à voix basse, ils étaient

arrivés dans le capliarnaum, et sur un geste de son père, Sosthène avait fermé la porte de la chambre à coucher,

— Elle se meurt? répéta Marcel abasourdi... Elle se meurt 1 Pauvre femme , au moment où je venais lui apprendre que son procès est enfin gagné !

— Elle a gagné son procès ! s'écria le docteur.

— L'arrêt de la Cour a été rendu avant-hier, et cette fois il est déliiiitif. En même temps, Marcel tirait de sa poche la lettre de l'avoué, et l'ouvrait devant Desrônis, tandis que Sosthène, surexcité par cette nouvelle inattendue, se rapprochait curieusement de son père et du jeune Boisselier. — Voici la copie du dispositil, continuait ce dernier, et d'une voix très nette, bien qu'un peu tremblante, il lisait aux deux Desrônis ébahis les principaux considérants de l'arrêt :

« Attendu que le refus injuste du Domaine, contre lequel la demoiselle Montéclair a dû, pendant un demisiècle, lutter devant toutes les juridictions, a été le seul obstacle à la perception des fruits, et attendu que l'État ne peut opposer à la demanderesse une non-jouissance dont il est le seul auteur...

a Sans rappeler toutes les péripéties d'une lutte inégale dans laquelle il a fallu à une femme dénuée de ressources une constante énergie pour faire triompher ses droits, attendu qu'il est évident qu'indépendamment des privations de jouissance subies par la demoiselle Aurélie Montéclair, un grave préjudice lui a été causé...

« Par ces motifs, la Cour, parties ouïes et M. l'avocat général en ses conclusions, statuant en vertu de l'arrct de. cassation du 2 avril 1864, sans s'arrêter ni avoir égard aux conclusions du Domaine, confirme le jugement frappé d'appel; — dit que les droits de propriété de ladite demoiselle Montéclair sur les oGO hectares de grèves, choisis par elle sur le territoire de Moidrey ayant été souverainement consacrés, elle a droit aux fruits indûment perçus par IKlat à partir du jour de sa

tlg TANTE AURÉLIE.

demande en revendication ; — fixe au 22 mai 1834 le dépari des restitutions de fruits et des dommages-intérêts; — fixe à 50,000 francs la somme due annuellement à M"^Montéclair, pour lesdils fruits et dommages, à partir de ladite année 1834, jusqu'au jour de la délivrance effective; — condamne l'État aux dépens. »

— 50,000 francs par an depuis 1834 ! s'exclama sourdement Desrônis, cela fait déjà en trente ans 1 million et demi...

— Sans compter les intérêts accumulés, ajouta Marcel, mais ce n'est que l'accessoire... Les grèves de Moidrey, enrichies par des dépôts de tangue, se vendent actuellement 5,000 francs l'hectare, au bas mot, ce qui donne une valeur vénale de près de 3 millions...

— Tante AurcUe serait quatre fois millionnaire!... murmurèrent ensemble Desrônis et Sosthène.

— Oui, au moins, reprit Marcel en secouant la tète, et penser que cette pauvre femme, qui a combattu toute sa vie pour défendre ces 4 millions, va mourir sans savoir seulement qu'ils sont maintenant bien à elle!... C'est cruel!... Croyez-vous qu'elle n'ait plus assez de connaissance pour apprendre au moins le gain de son procès avant de mourir?

La lecture de l'arrêt et la supputation des millions gagnés avaient amené une détente dans les sentiments hostiles des deux Desrônis.

— Peut-être pourra-t-elle encore vous entendre? répondit le docteur d'un ton conciliant; il serait trop dur de la priver do cette suprême consolation!... attendez, je vais voir où elle en est.

11 passa dans la chambre à coucher, puis au bout

TANTE AUUELIE. 319

d'une minute il reparut sur le seuil et fit de la main signe à .Marcel qu'il pouvait entrer.

— Elle voit et elle entend encore! chuchota-t-il.

Quand le jeune Boisselier parut, Camille était agenouillée et occupée à remettre en ordre les couvertures dérangées pour l'administration de l'extrême-onction. En l'apercevant elle se releva, toute tremblante, et resta elTai'ée. Marcel s'était approché du lit où Aurélie Montéclair gisait, les yeux fixes, le bras gauche hors des draps et la tête immobile.

— Tante Aurélie, s'écria-t-il, me reconnaissez-vous' Une lueur plus vive du regard de la m.ourante lui fit

comprendre qu'elle l'avait reconnu et qu'elle l'entendait.

— Je vous apporte une bonne nouvelle, poursuivit-il lentement, vous avez gagné votre procès devant la Cour... Voici l'arrêt définitif... La Cour vous adjuge les grèves et 1 million et demi de dommages-intérêts,

A mesure qu'il parlait, les yeux de la moribonde s'illuminaient-et une faible rougeur colorait ses pommettes amaigries. Ses pupilles dilatées ne quittaient plus Marcel et Camille; ses lèvres frémissaient et un souffle d'air gonflait ses joues ; en même temps sa main gauche so soulevait de nouveau dans la direction de son cabinet de travail, et ses doigts s'agitaient.

Les deux jeunes gens la regardaient avec une dou- .loureuse angoisse; tout d'un coup, ils virent ses yeux s'humecter et des larmes rouler sur ses joues; sa poitrine fut agitée par une contraction violente; elle faisait de visibles elîor.ts pour parler, mais son gosier était 'Irjà paralysé el aucun son n'arrivait sur ses lèvres;

alors un spasme plus elTrayant la secoua tout entière, et un prolond soupir sortit.de sa bouche crispée; puis tout se figea dans une immobilité de pierre. L'éclat de ses yeux s'était éteint et, dans ce suprême elTort, elle venait d'exhaler son dernier souffle de vie.

L'implacable et victorieuse adversaire du Domaine, la propriétaire des grèves de Moidrey reconquises après une lutte de cinquante années, Isaure-Héloïse-Aurélie Montéclair était morte.

— Voyons, qu'y a-t-il de vrai dans toutes :ies histoires de procès et de millions ? demanda le docteur Boisselier à Marcel, qui déjeunait seul, au retour de l'enterrement de tante Aurélie.

C'était kl première fois qu'il adressait la parole à son fils depuis l'aventure du bal de Renesson ; il ne lui pardonnait pas de l'avoir brouillé avec la Préfecture eu coulant à fond le projet de mariage qui tenait au cœur de M"*^ Herbillon. Pendant huit jours, il lui avait battu froid, mais la vue de l'interminable convoi de M'"* Montéclair l'avait ramené à des dispositions plus coiicilia.nles. Toute la ville avait voulu assister au service funèbre de cette vieille fille devenue quatre fois millionnaire. Celte grosse fortune qui allait échoir aux enfants Desrônis, avait brusquement changé les sentiments de la population de Villotte. Il y avait eu comme un coup de vent emportant soudain les rancunes et les préventions, et établissant un courant de

SJ2 TANTE AURÉLIE.

bienveillance dans la direction du logis Desrônis. Le prestige d'Amable refleurissait et par contre la popularité de Boisselier commençait à baisser. En homme habitué à tâterle pouls des foules, l'ambitieux docteur sentait ce revirement et ne laissait pas d'en être inquiet.

— Oui, répéta-t-il, en alTectant des airs indifférents et détaches , qu'y a-t-il au fond de ce conte des mille et une nuits?

— Ce n'est pas un conte, répondit le jeune homme, mais une réalité palpable..., j'ai reçu ce matin l'expédition en forme de l'arrêt de la Cour... L'Étal n'a plus qu'à s'exécuter en délivrant aux ayants droit cinq cents hectares de bonnes terres, et en leur payant 1 million et demi à titre de dommages-intérêts.

— Et qui va bénéficier de cette fortune ?

— Les jeunes Desrônis, sans aucun doute... De tout temps M"" Montéclair avait manifesté l'intention d'instituer pour ses légataires Sosthène et sa sœur.

— Ha ! ha ! murmura Boisselier en caressant sa barbe. — Leur notaire doit savoir déjà à quoi s'en tenir?

— Non, maître Boblique n'a reçu aucun acte testamentaire, mais je suis certain que M"* Aurélie avait mis ses afl'aires en ordre ; elle m'avait consulté un soir, je lui ai préparé un modèle de testament olographe et je lui ai même apporté une feuille de papier timbré afin qu'elle pût le transcrire... Du reste, on sera fixé tantôt définitivement, car avant d'apposer les scellés, il est probable que le juge de paix se livrera à une perquisition afin de découvrir le testament...

Le docteur Boissclier clait redevenu silencieux ; il allait et venait par la salle à manger, tortillant sa barbe et roulant dans sa tête des idées dont la gestation semblait pénible, car son front se plissait et ses lèvres se pinçaient, à mesure qu'il procédait à cette laborieuse opération.

— Marcel, dit-il au bout de quelques minutes, je ne l'ai adressé aucun reproche depuis ta coupable escapade de Renesson, mais tu as bien dû comprendre à mon silence combien j'étais peiné de cette affaire... Il m'en coûte de revenir sur le passé, néanmoins je déteste les équivoques et il faut absolument que nous sortions de l'impasse où ton imprudence nous a jetés.

Marcel avait cessé de manger et regardait son père avec une curiosité inquiète.

— Oui, continua le docteur, ton escapade a produit un elfet fâcheux... On en jase dans la ville... Je suis très ennuyé, très contrarié, et je me demande,... bien que cela me soit très désagréable... si, jusqu'à un certain point, nous ne sommes pas tenus d'offrir une réparation aux Desrônis?...

— Certainement, balbutia Marcel en rougissant, mais...

— Étant donné mes rapports avec Amable, j'avoue qu'il me serait dur d'en passer par là... D'un autre côté, je médis que l'opinion publique est très montée... Nous ne lui donnerons satisfaction qu'en réparant le tort que tu as fait à cette jeune fille... El dame, la seule réparation possible, ce serait le mariage!...

— Tu veux que je demande Camille en mariage? s'écria Marcel effaré.

— Je ne veux rien, moi, enlendons-nous !... Je subis la pression des événements et je t'assure bien que c'est à mon corps défendant!... Ce n'est certes pas le mariage que j'avais rêvé, mais enfin celte démarche, conviensen ne serait pas pour toi bien pénible, puisque tu as du goût pour la jeune fille.

— Oui, je l'aime et de toutes mes forces, répondit lejeune homme après avoir poussé un profond sou|)ir... Il y a huit jours, j'aurais accepté avec bonheur la |iroposilion, mais aujourd'hui, hélas! cela me semble impossible.

— Impossible! et pourquoi?...

— Mon Dieu, tout simplement parce que Camille est maintenant une héritière... En allaut demander sa main, j'aurais l'air de spéculer sur la situation embarrassante où je l'ai mise par mon imprudence, et le docteur Uesrônis ne manquerait pas de m'accuser d'un honteux calcul... Tien^^, j'en rouf^is, rien que d'y penser!...

— Allons donc! je te parle raison et tu me réponds par des billevesées romanesiiues... Nous sommes, Dieu merci, à l'abri de pareils soupçons!... L'argent pour moi est delà paille! déclama sentencieusement le docteur Doisselier, et les questions d'intérêt n'ont pas de place dans la balance où je pèse mes devoirs... Tu aimes .'\1"° Dcsrùnis, tu l'as compromise, tu dois l'épouser... C'est falal!. .

— Dans la situation actuelle, mon devoir est de me taire, répliqua iMarccl avec un accent de douloureuse résignation.

— Tu ne veux pas parler toi-même, ton orgueil l'emporte sur ton alTectiou"?... Eh bien, soit, malgré

TANTE AURi:LIE. S25

mes légitimes rancunes, maigre mes répugnances, je mettrai de côté tout amour-propre plutôt que de transiger avec l'honneur... Je te donne jusqu'à ce soir pour réfléchir, mais ce délai expiré, je te préviens que j'irai moi-même offrir à Desrônis la juste réparation que nous devons à sa fille...

— Père, ne fais pas cela, attends encore 1... protesta Marcel consterné.

— Attendre quoi?... que le testament soit rendu pu' blic?... Non, non, la démarche que nous ferons sera plus honorable pour nous, si nous l'effectuons avant que Camille- soit en possession de sa fortune. Ce soir, à six heures, que tu le veuilles ou non, je traverserai !« rue et j'irai frapper à cette porte qui serait restée celle d'une maison amie, s'il n'avait dépendu que de moi...

Là-dessus le docteur Boisselier sortit majestueusement de la salle à manger, laissant son fils dans un état de trouble indéfinissable. Autant il avait s'^uhaité le succès de l'instance engagée par M"«Monléclair, lorsqu'il espérait que la vieille fille resterait loni^'temps encore l'unique possesseur des millions si laborieusement disputés à l'État; autant il avait été joyeux ea recevant le dispositif de l'extrait de la Cour; autant il déplorait l'heureuse issue du procès, maintenant qu-î tante Aurélie était couchée dans la tombe et que Cnniillo allait être proclamée son héritière. — Juscpie-là lesobstacles qui le séparaient de la jeune fille ne lui avaient point paru infranchissables; en rentrant à Villotte, après l'aventure des Goulinvaux, il avait eu le ferme espoir que les. difficultés s'aplaniraient et (|ue \r père de Camille et le sien, finiraient par comprendre

qu'il fallait mettre fin à leurs rancunes et consentir à un mariage rendu indispensable. Mais, à l'heure présente, les millions de Moidrey se dressaient entre lui et Camille, et il était certain qu'Amable Desrûnis, ébloui par cette fortune inespérée, repousserait avec dédain les propositions des Boisselier. Marcel serait éconduit et il aurait par surcroît, aux yeux du monde, l'air d'avoir agi dans toute cette afTiurc comme un vulgaire coureur de dot... Plus il réfléchissait à cette situation inextricable, et plus il la jugeait mauvaise pour lui. Il quitta son déjeuner, dont il lui était maintenant impossible d'avaler une bouchée, et il se dirigea vers la maison de la côte PhuipiD, où, en sa qualité de mandataire de l'avoué de la défunte, il avait rendez-vous avec le notaire Boblique, et le juge de paix qui devait procéder à l'apposition des scellés "

Dans le capluirnaUm de tante Aurélie tout est resté dans le môme désordre qu'aux jours où la vieille fille compulsait encore les dossiers de son procès. Au retour de l'enterrement, la femme de ménage s'est bornée à ouvrir les fenêtres et à mettre à l'air les matelas du lit où la morte a passé sa dernière nuit, enveloppée de son suaire. — L'antique harpe dorée repose toujours dans son encoignure, les mêmes monceaux de paperasses encombrent encore la table du pinno; sur le balcon, le merle sautille dans sa cage d'osier, excité et tantalisé par une odeur de chasselas mûr qui lui arrive des treilles des jardins d'en bas. -— Au moment où

Marcel pénètre dans l'appartement, maître Boblique et le juge de paix s'entretiennent près de la l'enètre, tandis que le greffier dispose ses feuilles de papier timbré sur la table ronde, et prépare l'en-lcte de son procès-veibal. Les Desrônis, n'étant aux yeux de la loi, que des étrangers, n'ont pas été convoqués à celle cérémonie; toutefois Sosthène en sa qualité de clerc de maître Boblique a jugé convenable d'y assister; appuyé au balcon, il contemple les jardins de la ville haute et les vignobles de Corolte en attendant l'ouverture des opérations.

— Puisque nous voici au complet, dit le notaire en voyant entrer Marcel, je pense, monsieur le juge de paix, qu'avant de mettre les meubles sous scellés, il convient de procéder à la recherche du testament de la défunte.

— Juste! parfaitement juste! répond le magistrat, nous allons nous livrer aux perquisitions nécessaires... Je présume que W" Montéclair n'a pas eu l'insigne maladresse de décéder intestat.

— Je suis certain qu'elle a pris ses dispositions, affirme Marcel, j'ai moi-même minuté à sa prière un projet de testament olographe.

— Allons, messieurs, ne perdons pas de temps, s'écrie maître Boblique, et ouvrons d'abord le secrétaire...

On fait tourner la clef dans la serrure rouillée et on vide les tiroirs un à un sur la table ronde. — Les vénérables reliques de tante Aurélie s'éparpillent dans un rayon de soleil venant de la fenêtre : — médaillons aux figures à demi effacées, modestes bijoux datant de

328 TAKTE AURËLIE.

l'époque OÙ elle était jeune fille, bracelets de velours noués par une boucle d'acier, paroissiens aux fermoirs ternis, sachets de satin exhalant l'odeur d'un siôcle délunt, écrins contenant les décorations du généra! Monléclair; — tous ces pieux souvenirs d'un temps lointain sont étalés sous les regards indiffi'îrents des hommes de loi qui les elfleurent d'un doigt dédaigneux.

— Il n'y a rien dans le secrétaire, murmure le tabellion désappointé, Sosthcne, replacez ces vieilleries dans les tiroirs, et passons ù un autre meuble...

Et ainsi successivement les quatre plumitifs, pris d'une activité fiévreuse fouillent Tarmoire de chêne, Iff commode ventrue aux encoignures de cuivre, le chiffonnier de bois de rose. Les livres sont secoués et feuilletés en vain; les dossiers sont compulsés un à un et un nuage d'antique poussière flotte dans le soleil audessus des têtes affairées... Pas de trace de testament. Marcel commence à respirer plus à l'aise, et involontairement, à rencontre des autres assistants, il fait des vœux pour que M"°Montéclair ait égaré le projet qu'il a lui même préparé.

— C'est étrange! dit le notaire en sortant tout poudreux d'un placard où il a remué en vain des monceaux (le vieux papiers de musique... Il ne nous reste plus qu'à visiter le cartonnier 1... Au tour des cartons maintenant, dont on répand lentement le contenu sur la table... Tout à coup Sosthène qui apporte à cette perquisition un zèle ardent dont il n'est pas coutumier, pousse une exclamation joyeuse.

^ Le voici! s'écrie-t-ll en tendant au cotaire uue

large enveloppe carrée, sur laquelle on lit écrit en belle bâtarde : « Ceci est mon testament. »

Le notaire assujettit ses lunettes, ouvre lentement l'enveloppe en faisant remarquer qu'elle n'est pas cachetée, puis en tire une demi-feuille de papier timbré, qu'il déploie avec vivacité.

Et les cinq têtes se p3D3hent au-dessus de cette demi-leuille jaunie, qu'emplit tout entière la grosse écriture énergique de tante Auréiie, et il se fait, tandis qu'ils lisent tout bas la teneur du testament, un religieux silence, interrompu seulement par le merle, que l'odeur des chasselas grise de plus en plus et qui lance à travers sa cage une succession de coups de sifflet, eingulièrement sonores.

La lecture est finie ; le notaire ébauche une moue chagrine, le juge de paix et le greffier secouent doctement le menton, Sosthène regarde d'un air ébahi toutes ces tètes dodelinantes, et maître Boblique, après avoir tourné en tous sens la feuille de papier timbré, la laissetomber négligemment sur la table...

Quant à Marcel, il a déjà pris son chapeau, il descend l'escalier quatre à quatre et gagne précipitamment la maison paternelle.

Au moment où il rentre au logis, il se heurte au docteur Boisselier qui le retient par le bras.

— Marcel, dit ce tlernicr en tirant sa montre, il est près de six heures, as-tu réfléchi?

— Oui, père...

^ Eh bien?

— Eh bien, je ferai ce que tu voudras.

Depuis le jour où il avait appris l'heureuse conclusion au procès de tante Aurélie, Amable Desrônis nageait dans une atmosphère de luheité et d'émerveillement. Le tour nouveau et subit qu'avaient pris les événemenls lui semblait tenir de la féerie, et il se tàtait de temps à autre pour bien s'assurer qu'il n'était pas simplement le jouet d'un beau rcve. Il avait grand'peine à dissimuler ses sentiments d'orgueilleuse jubilation et à mainlenir sur sa physionomie le masque de dignité et do tristesse que lui imposaient les convenances, après la mort do celle qui lui laissait un héritage de 4 millions. — A chaque instant il s'arrêtait au milieu de ses soupirs de commande, pour songer en son par-dedans : « Te voilà donc miUionnaire! » car il ne séparait pas s^on sort de celui de ses enfants et, dans son naïtégoïsmc. il disposait déjà de cette fortune inespérée comme >i clh' lui eût a[)parlenu en propre. — Il éprouvait une jouissam-.e non pareille, en coiislalaut à chaque minute les changcmeiils à vuiM|ui s'opéraient à sou é^^ard dans les layons d'èlre des gens de ViUollc. Le vent de ia

TANTE AUUl^LIE. .331

considération recommençait à souffler de son côté; Amable en était tout gonflé d'aise et d'orgueil. Depuis deux jours les cartes des notables de Villotte pleuvaient chez lui, et ce matin, à l'enterrement, il avait pu mesurer le rehaussement de. son prestige aux nombreuses poignées de main qu'il avait reçues pendant la cérémonie.

Rentré chez lui, il s'était enfermé dans son cabinet en compagnie de Camille, et il attendait avec de doux battements de cœur le retour de Sosthène, afin de connaître les résultats des perquisitions du juge de paix et le texte exact du testament. S'il n'eût écouté que son impatience il aurait suivi son fils dans le caphairnaum de tante Aurélie, mais il avait compris qu'il était décent de ne pas se montrer en public, le jour môme où il venait de rendre les derniers devoirs à la bienfaitrice de sa famille ; d'ailleurs Sosthène lui avait fait remarquer qu'il n'avait pas qualité pour assister à l'apposition des scellés et qu'il devait s'abstenir, sous peine de passer pour un intrus.

Il se promenait de long en large dans la pièce tendue de papier vert et or;;ée de deux bibliotlièques pleines de livres, tandis que Camille, en grand deuil, assise sur le divan, les yeux tout gros de larmes, songeait au brusque départ de la tante et aux tristes événements de la semaine. Seule de la maison, Camille n'avait pas subi l'enivrement que les millions de la défunte avaieiu causé a son père et à son frère. Au contraire, elle semblait en éprouver un redoublement de tristesse et d'inquiétude. Elle aussi sentait que tout cet argent mettait une barrièi-e plus haute entre elle et Marcel, et elle

maudissait une fortune qui ne permettait plus désormais au fils du docteur Boisselier de rien tenter pour se rapprocher de celle qui allait devenir l'une des plus riches héritières de Villolte. Cette perspective, jointe au cha^^rin que lui causait la mort de M"« Montéclair, la plongeait dans un abîme de réflexions navrantes et à chiuiue instant de douloureux sanglots lui montaient à la gorge.

Desrônis continuait sa promenade sans s'apercevoir ie rien. Il était trop absorbé par l'agréable contemplalion intérieure des splendides châteaux en Espagne qu'il édifiait déjà dans sa tête.

— D'abord il planterait là cette ingrate profession de médecin qui, depuis quelques années, ne lui avait valu que des déboires ; du môme coup il quitterait cette maussade maison de la rue des Tanneurs qui ne lui rappelait que de pénibles souvenirs. Il se contenterait d'un pied-à-terre confortable à Villolte, et s'installerait à la campagne. Il avait justement quelque chose en vue : la propriété de Silmont était à vendre et c'était tout à fait son affaire : un joli château bâti au xviii« siècle, avec jardins, parcs, eaux vives, prairies jouxtant ka rivière et trois hectares de futaie sur l'autre rive ; le tout à trois lieues de Villotte et à proximité de la station. Il pourrait satisfaire largement ses goûts de luxe et de grandeur ; il aurait un nombreux domestique, donnerait des fêtes, inviterait les châtelains du voisinage à ses chasses. En imagination il voyait déjà la forme de ses lettres d'invitation : un joli papier de Hollande avec un listel au coin, où on lirait gravé en bleu : « Château de Silmont. »...

Il ea était là de son rêve, quand un sanglot échappé des lèvres de Camille et à demi étoulTé sous le mouchoir, lui fit tourner la tête vers le divan. Depuis qu'il voyait en sa fille une future millionnaire, sa colère s'était considérablement radoucie, et il s'e(Tor(;ait de lui faire oublier la rudesse avec laquelle il l'avait accueillie au retour de Renesson.

— Hein! s"écria-t-il, tu pleures encore? Voyons, ma chère, il fautse raisonner un peu!... Je comprends que tu regrettes cette pauvre Aurélie... Nous serions ingrats si nous agissions autrement... C'était une excellente fille, vaillante, énergique, dévouée, un peu originale et rétive, mais un cœur excellent, — elle nous l'a bien prouvé!... néanmoins songe qu'elle était d'âge à faire un mort... Elle avait soixante-quinze ans sonnés, et dame, quand on en arrive là, on ne peut plus compter que sur des jours de répit, on doit songer à plier bagage!— Et comme Camille ne répondait à ces considérations banales que par un redoublement de larmes et de sanglots, il s'approcha d'elle et lui tapant doucement sur l'épaule :

— Sois gentille, conlinua-t-il, ne te désole pas ainsi... Tu ne saurais croire comme cela me fait mal de te voir pleurer!... Je t'aime, fillette, je t'aime beaucoup malgré mes coups de colère... Si je t'ai rudoyée à ton retour, sois persuadée que c'était dans ton intérêt... Cela m'exaspérait de voir que, par pure étourderie, tu compromettais la situation et ton avenir... Aujourd'hui tout cela est oublié... D'ailleurs les choses ont changé de physionomie. Avec ta magnifique fortiice, tu auras toute la ville à tes pieds... ot tu seras

534 TANTE ALUÉLIE.

libre de choisir qui tu voudras... Tu verras les Boisseiier eux-mêmes venir implorer leur pardon... Mais tu te moqueras d'eux ; tu peux te marier brillamment el tu ne le presseras pas... Songe que te voilà riche, maintenant, richissime!... Et avec la richesse, vois-tu, on mène le monde rien qu'en levant le petit doigt... Sèche donc tes larmes et viens embrasser ton père qui o'a jamais eu d'autre préoccupation que ton bonheur...

Eu même temps il se baissait pour la câliner et elle lui tendait le front machinalement, mais sans cesser de pleurer.

Il prit le parti de laisser s'écouler cette tristesse qui le gênait et il se remit à parler avec volubilité de se? projets pour l'avenir.

— Nous allons faire peau neuve, continua-t-il, nous lâterons d'une vie qui ne ressemblera en rien à cetto existence de pleutre où nous étions obligés de liarder el do nous priver de tout... Nous aurons cheval et voiture; je l'arrangerai un nid où tu seras heureuse el fêtée comme une reine... Rapporte-t'en à moi, nous mènerons un train comme on n'en voit plus que dans les contes de fées, et je te donnerai des toiletles près desquelles les robes couleurs du temps de Peau d'Ane no seront que des hardes bonnes pour une femme de chaniure...

Il en était là de son discours quand la porte s'ouvrit pour livrer passage à Sosthône essoufflé et consterné.

— VA\ bien, s'écria le docteur en s'inlerrompanl el en se retournant avec impétuosité vers son (ils, et le testament?

— 11 n'y a pas de Icstament, répondit Sosthène dune

voix penaude et nous sommes volés comme dans un bois.

— Hein? reprit Desrônis ahuri, pas de testament? quemechaiites-lu là?... Ce n'est pas possible!... .M"'° de Lis'.e m'alfinnait encore avant-hier, qu'Aurélie lui avait parlé d'un testament déposé dans sou cartonnier.

— Une feuille de chou! répliqua rageusement Sosthène en haussant les épaules; oui, une feuille de chou aurait plus de valeur que le chlfTon de papier que nous avons trouvé... La tante, en effet, avait écrit ses dispositions, et elle nous léguait toute sa fortune... Seulement ce testament est resté inachevé ; il n'est ni daté toi signé, et par conséquent nul aux yeux de la loi...

— Ça n'est pas croyable! protesta Desrônis qui devenait vert, ce que tu as vu ià n'est qu'un projet, mais le titre authentique doit exister quelque part, j'en mettrais ma main au feu!...

— Tu te brûlerais les doigts, voilà tout... Nous avoxis cherché dans tous les meubles et dans tous les coins... Iln'ya — pas — de — testament... ni là-haut, ni dans les études des notaires de la ville... il est évident que la tante en avait commencé un, mais elle ne l'a pas achevé, et comme elle n'a pas de parents, c'est l'État qui héritera des millions...

-:- L'Étal! cria Amable exaspéré, mais ce serait souverainement injuste, ce serait une odieuse spoliation!... 11 est clair comme le jour que la tante avait l'intention de nous léguer sa fortune; elle Ta dit à qui voulait l'entendre, elle l'a écrit de sa main... C'est un commencement de preuve cela; je plaiderai, j'irai devant la Cour de cassation, s'il le fautUi.

— Et tu perdras 1... La loi est formelle : o Le testament olographe ne sera pas valable, s'il n'est écrit en entier, daté et signé de la main du testateur... » Article 970 du code... Il n'y a pas à aller contre ça.

— C'est une iniquité!

— D'accord, mais il y a encore quelque chose de pU::' révoltant, c'est l'égoïsme et la sottise de cette vieille folle qui commence un testament et s'arrête avant la signature, sans songer qu'elle peut mourir du jour au lendemain I

— Soslhène ! s'exclama derrière lui Camille, ce que tu dis là est indigne!...

Elle s'était brusquement levée et s'avançait en dardant sur les deux hommes ses yeux élincelants eirritcs.

Elle avait écouté le commencement des explications de son frère sans manifester la moindre émotion ; à mesure que Sosthène parlait, il lui semblait au contraire que son angoisse diminuait, et qu'une lueur d'espérance se rallumait au dedans d'elle; mais, quand elle entendit le jeune homme injurier la pauvre tante Aurélie, un bouillonnement de colère lui monta à la tète, et, saisissant violemment le bras du coupable:

— Je te défends, continua-t-elle, de parler ainsi d'une femme qui ne t'a fait que du bien !... C'est lâche... C'est de la méchanceté l

— De quoi te môlcs-tu, toi? répUqua rudement Sosthène, ce qui est lâche et méchant, c'est de leurrer les gens de l'espoir d'une succession, et de les laisser ensuite sans un sou, après leur avoir fait venir l'eau à la bouche.

— Est-ce la faute de la pauvre tante si elle a eu une attaque de paralysie avant d'avoir pu tout terminer?... Ce testament commencé prouve combien elle a pensé à nous.

— Elle aurait dû y penser moins et nous laisser un n ' en règle... M. Boblique, le juge de paix, tous ces nr sieurs en étaient stupéfaits. Il n'y avait de coni-iit que ce drôle de Marcel qui est parti en se fiotlant les mains...

— Tu le calomnies! s'écria impétueusement Camille, /larcel est un garçon qui a du cœur, luil...

Jusque-là Amable Desrùnis avait assisté à cette distussion sans dire un mot. La nouvelle apportée par Soslhène l'avait complètement atterré. — Assis près de son bureau, l'œil terne et les bras pendants, il semblait écouter intérieurement le lamentable écroulement de ses beaux rêves de luxe et de grandeur. Le nom de Marcel le tira de sa stupeur et le fit bondir swr sa chaise, comme s'il eût reçu la décharge d'une pile électrique. En entendant Camille défendre le fils de Boisselier, toutes ses rancunes se réveillèrent. Il avait besoin de répandre sur quelqu'un la colère qu'avait amassée en lui cette soudaine déconvenue; ce fui Camille qui lui servit de bouc émissaire.

— Tais-toi! interrompit-il violemment, comment, après ta coupable conduite, oses-tu prononcer devant -moi le nom du misérable qui t'a compromise?... As-tu perdu tout sentiment ue pudeur?... Si, pour des raisons indépendantes de ma volonté, j'ai toléré ici ta présence, ne t'imagine pas que j'aie passé l'éponge sur tes taules 1... Non, je n'ai rien oublié ni rien pardonné 1...

.IIS TANTE AUKLLIE.

Maintenant que Camille n'héritait plus, elle redevenait une fille coupable et inexcusable.

— Comment se trouvait-il là, ce Boisselier? poursuivit-il en fïesticulant, pourquoi venait-il nous insulter et nous braver jusque dans la maison d'Aurélie?

— Vous oubliez, murmura Camille, qu'il s'occupait du procès de la tante, et qu'il défendait ses intérêts à Paris...

— Ah! oui les intérêts d'Aurélie! reprit Amable en ricanant, et surtout les siens!... Il soignait la tante et il le taisait la cour, parce qu'il croyait que tu serais l'héritière des millions... C'était pour cela qu'il venait espionner là-haut... Mais à présent qu'il n'y a plus de testament, il va retourner sa veste et se moquer de nous... Je les connais, moi, les Boisselier, je les connais comme si je les avais faits!... Si tu crois, malheureuse, qu'il s'inquiétera de toi désormais et qu'il songera à réparer ses torts, tu te trompes lourdement... Tu en seras pour ta courte honte, et nous autres, nouf deviendrons grâce à toi la risée de la ville. . . Espères-tu l'amadouer en vantant son grand cœur et son noble caractère, pauvre dupe?...

— Je ne veux rien, je n'espère rien, répondit Camille d'une voix brisée, je ne demande qu'une chose, c'est ({u'on me laisse pleurer en paix !...

Elle était allée se rasseoir sur le divan^ le front dans ses mains, les lèvres tremblantes, la poitrine gonflée, et ils étaient redevenus tous silencieux. Soslhène se rongeait les ongles avec dépit, Desrônis s'était remis à arpenter nerveusement son cabinet, la tête basse, les bras croises, le dos courbé, comme un homme qui pié-

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liae rageusement les débris de ses illusions. Les derniers rayons du couciiant, qui pénétraient à travers les fenêtres à petits carreaux, éclairaient d'une lueur mélancolique l'écroulement des rêves de la Camille Desrônis, et, dans un llol de lumière rose, la grande photographie de Fanny semblait contempler d'un regard compatissant les déboires de « l'époux inconsolable ». Tout à coup dans la morne tranquillité de la maison, le faible tintement de la sonnette de la porte d'entrée monta du fond du couloir et fit tressaillir les trois Desrônis. Il y eut un nouvel intervalle de silence, puis la porte du cabinet s'ouvrit toute grande et Victoire annonça d'une voix elTarée :

— Messieurs Boisselier!

Amable s'arrêta net au milieu de sa promenade et Testa Ggé en face de la porte; Sosthène se dressa sur ses ergots comme un jeune coq en colère, et Camille releva précipitamment la tête, montrant en pleine lumière sa figure pâlie et ses grands yeux bleus humides. Pendant ce. temps, les deux Boisselier s'avançaient : — le docteur boutonné jusqu'au menton, l'air majestueux et la main droite passée dans sa redingote au revers enrubanné; — Marcel très ému, et se dissimulant timidement derrière son père.

—7 Bonjour, messieurs, dit Boisselier; mademoiselle, je vous présente mes devoirs...

Personne ne bougeait, il toussa pour s'éclaircir la voix et poursuivit :

— Desrùnis, notre visite tardive doit vous surprendre'.'

— Pji ellet, grogna .Amable, je ne m'explique pas...

— Un moment! reprit le père de Marcel, en lui cou-

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paiil la parole, tout vous sera explique... De déplorables malentendus ont jeté la discorde entre nous, je l'ai profondément regretté et ce n'est pas pour réveiller des souvenirs pénibles que je suis venu ici... Le passé c^i. le passé... Mais si l'on oublie aisément les dissenli- ..louts politiques, on n'eiïace pas la mémoire des années heureuses de l'enfance et de la jeunesse... Permettez-moi d'invoquer les droits primordiaux et imprescriptibles de l'amilié pour vous soumettre une proposition de conciliation et de paix...

Desrùnis ébaucha tout d'abord un majestueux geste d'indi^Miation et de dénégation, puis, je ne sais quelle réflexion survenant, ce geste s'arrondit, s'adoucit et se transforma finalement en un mouvement résigné de la main, qui voulait dire : « Puisque vous voici, parlez, je .:onsens à vous écouter. » — Ce fut ainsi du moins que Doisselier l'interpréta, car il continua avec le même accent solennel et emphatique :

— Mon iils a commis envers vous, dans la personne de votre demoiselle^ une offense grave dont j'ai moimême ressenti douloureusement le contre-coup... Peutêtre, dans les circonstances présentes, des gens à l'esprit étroit et pusillanime, auraient-ils jugé à propos de se tenir sur la réserve; mais mon caractère me met, je le suppose, à l'abri de tout soupçon fâcheux, et les questions d'intérêt n'ont pas de place dans la balance où je pèse mes devoirs!... (Il avait trouvé la phrase belle et il la servait de nouveau avec pompe à Dcsrônis...) Marcel a compromis étourdimenlM"" Camille, quand elle était dans une position de fortune à peu près aussi modeste que la Dôtre, le devoir ordonne à mon fds de

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vous offrir une réparation, sans se préoccuper des événements qui ont pu surgir...

Eu entendant celte fin de phrase entortillée, Desrônis eut un sursaut intérieur : « Ah ! ça, pensa-t-il, la croit-il donc encore millionnaire ou joue-t-il la comédie? » Il était sur le point d'interrompre la pompeuse harangue de son rival, quand une maligne et vindicative pensée lui traversa le cerveau comme un éclair ; il se mordit la langue et se tint coi, tandis que Sosthène regardait avec des yeux écarquillés le père Boisselier qui continuait son allocution d'un ton de prédicateur.

— Je viens donc, nous venons tous deux vous dire : . Desrônis, oublions nos discordes d'un jour, jetons nos

rancunes dans la tombe à peine fermée de la vénérable et regrettée Aurélie Montéclair, faites-nous l'honneur d'accorder la main de votre fille à mon fils qui l'aime passionnément — et, je me permets d'ajouter sans crainte d'être démenti, — qui est également aiméd'elle... Amable Desrônis se tourna d'un air bon apôtre vers sa fille et de sa voix la plus douce :

— Est-ce vrai, Camille? demanda-t-il.

— Ah ! père, tu le sais bien, pourquoi me le demander? murmura-t-elle en devenant aussi rouge qu'elle était pâle tout à l'heure.

— Camille, s'écria Marcel en s'élançant vers la jeune fille et en lui prenant les mains, cette fois, rien ne nous séparera plus 1...

Elle s'était levée ; ils restaient l'un en face de l'autre, balbutiant, rougissant et oubliant presque dans leur étreinte attendrie la présence des deux docteurs et de Sosltièue.

— Touchant spectacle ! s'exclama Boisselier d'une voix mouillée, en se caressant complaisamment la barbe, touchant spectacle et bien fait pour réjouir le cœur des pères !...

Desrônis jetait à son tour un coup d'œil oblique vers le groupe des deux jeunes gens, et un sourire énigmalique s'accentuait au coin de ses lèvres, tandis qu'il reportait vers Boisselier ses regards où rayonnait une ironique lueur de satisfaction...

— Boisselier, commença-t-il lentement et en savourant sa vengeance par petites bouchées, je vous sais gré de votre démarche... Je vous avouerai sincèrement que je ne l'attendais plus, mais elle vous fait honneur... Je pense, coviime vous, que là où il y a une question de devoir, il ne peut exister aucune question d'intérêt. D'ailleurs, qu'est-ce que la fortune? une divinité capricieuse : aujourd'hui sa roue nous élève au pinacle et demain elle nous jette à terre...

— Juste, très juste, mon cher Desrônis!... acquiesça Boisselier avec un philosophique hochement de tête.

— De quel poids, reprit Amable, poursuivant son homélir*, de quel poids peuvent peser de prosaïques questions d'argent en regard de l'affection de deux cœurs comme ceux de nos chers enfants?...

— Aux yeux de l'honnête homme, l'argent n'est p.is plus que de la paille ! répondit sentencieusement l'adjoint au maire de Villolte.

— Oui, reprit Amable en se pourléchant en son pardedans, que la fortune nous élève ou nous abaisse, nous devons subir ses hauts et ses bas avec la même mine souriante; l'important est que notre cœur soit riche

d'amour, et noire esprit, élevé au-dessus des intérêts vulgaires... Je suis heureux de voir que vous pensez comme moi, sur ce point, puisque vous n'avez pas hésité à l'aire passer le bonheur de nos enfants avant toute autre considération.

— Je n'ai pas hésité une seconde 1 affirma Boisselier avec magnanimité, j'ai dit à Marcel : « Que Camille possède les millions de tante Aurélie ou qu'elle n'ait que ses beaux yeux, l'honneur t'ordonne de demander sa main à Desrônis... Fais ce que dois! »

— Hélas 1 soupira Amable, c'est cette dernière hypotièse qui est vraie : Camille n'aura que ses beaux yeux.

— Plaît-il? demanda Boisselier qui crut avoir mal in tendu.

— En fait d'héritage, Camille ne recueillera que sa toitié dans le patrimoine de sa mère.

— ^ardon, objecta le père de Marcel en se rembrunissant, et les millions de tante Aurélie, à qui donc iront-ils?

— Ils retourneront à l'Etat, malheureusement pour nous!... M""' -Mo ut éclair est décédée intestat, ou du moins elle n'a laissé qu'un testament inlbrme et sans valeur. — Ne le saviez-vous pas? ajouta Desrônis avec un pcifide sourire.

— Et où dian-tre l'aurais-je appris? grommela son 'nterlocuteur devenu blême, qui me l'aurait dit?

— Mais, votre, fils... H était présent aux constatations du juge de paix.

— Tu étais là! s'écria Boisselier en interpellant Marcel avec une râgo concentrée.

— Oui, père! répliqua tranquillement le jeune homme

en gardant toujours dans sa maîn la main de Camille; mais j'ai juge inutile de te parler de cela, ne l'as-tu pas répété encore tout à l'heure? Que Camille lût riche ou pauvre, l'honneur m'ordonnait de la demander à M. Desrônis... J'ai fait ce que je devais.

Boisselier resta quinaud. Il était pris dans ses propres filets, et si bien pris qu'il n'y avait plus moyen de se dédire. Un moment il se mordit silencieusement les lèvres et tortilla machinalement sa barbe, puis après avoir lancé un regard furieux à son fils, il choisit le bon parti : celui de la résignation.

— Et tu as bien fait, s'exclama-t-il d'un ton funèbre. — Il ouvrit paternellement ses bras, et serrant avec ostentation les deux jeunes gens sur son cœur, il déposa un rapide baiser sur le front de Camille. Puis il se tourna Vers Amable,el lai tendant la main avec un geste théâtral : — Soyons amis, Desrùnis!... déclama-t-il, sacrifions nos rancunes sur l'autel du devoir paternel 1...

— A la bonne heure, songeait railleusementSosthène en contemplant cette petite scène où, seul, il ne faisait pas sa partie, ça finit comme dans les comédies, tout le monde s'embrasse et tout le monde est content. .. Quand je dis content, c'est une manière de parler, car les deux vieux rient jaune et ne sont pas plus gais que moi !... Hall ! je vais pousser ma pointe du cûlé de Fernande Ilerbillon!...

Le mariage de Marcel et de Camille eut lieu dans le mois qui suivit. Peu de temps après, Desrônis excité par Buiâselier et armé du testament inachevé, menaç;i

d'un nouveau procès l'État qui s'était mis en mesure d'appréhender la succession en déshérence de M"°Montéclair. Le Domaine, afin de prévenir une nouvelle instance, se montra conciliant et abandonna à titre de transaction 150,000 francs à chacun des entants Desrûnis. Il fit même grandement les choses et, après avoir été envoyé en possession des millions de la tante Aurélie, il consentit à l'érection d'un monument funèbre au plus bel endroit du cimetière de Villotte. Le tombeau en marbre noir et en granit vert, a la forme d'un sarcophage antique sur lequel se penchent deux statues allégoriques : la Justice et l'Administration, supportant dans leurs mains unies un médaillon représentant le profil de la défunte; au-dessous, sur la face principale du tombeau, on lit cette inscription rédigée par Boisselier :

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