HISTOIRE MERVEILLEUSE DU CERF CONDUCTEUR
es coses ainsi faites lesdits roys Clovis et Clotilde sa femme se partirent et vinrent en la cité de Paris au quel lieu ilz firent fonder une église en l’onneur de saint Pierre et saint Pol qui de présent est appelée Sainte Geneviève en laquelle eglise reposent les corps d’icelui roy Clovis et sa femme.
2lprès l’église parfaite Clovis fit armer et alla contre Gondebault roy de Bourgongne lequel avoit fait mourir le père et la mère de la royne Clotilde et tant fit Clovis par puissance d’armes que ycelluy roy et toute Bourgongne se submist à sa volonté.
2lprès ce ledit Clovis ala contre Alariq roy mescreant et corne il estoit près de Tours il envoia ses messaiges faire oblacion à Dieu lesquelz en entrant en l’église Saint-Martin cose oirent canter ung ver du psaltier disant precincsisti me Domine virtute et cil laquelle monstrant victoire ilz raportèrent audit Clovis.
(£t moult joieulx dudit signe de victoire chemina jusques à ung fleuve lequel par habondances d’yaues il ne pooit passer. Ly fist son oraison à Dieu et incontinent par miracle divine se apparu devant ly I blancq cherf lequel passa ladite iaue et le lievi ledit Clovis.
a r « les choses ainsi faites », l’auteur de la légende entend le mariage et le baptême de Clovis décrits dans les tapisseries perdues.
Quatre parties se distinguent dans celle-ci, sans compter les morceaux empruntés à d’autres pièces. A chacune des parties se rapporte un des alinéas de la légende.
Et d’abord la fondation de l’église S. Pierre et S. Paul à Paris.
A l’arrière-plan, une chapelle, dont la maçonnerie terminée se couvre
HISTOIRE
d’une charpente; en avant, des maçons travaillent à la construction d’un vaste batiment, au voisinage de l’enceinte fortifiée de la ville que dominent de distance en distance des tours aux toits aigus, et dont les girouettes portent ici un C , là l’aigle à deux têtes. Le roi et la reine visitent les travaux en compagnie d’une suite brillante de dames et de courtisans. Le prince a le sceptre en main, le chapeau à grands bords cerclé d'une riche couronne. Son vêtement ne diffère de celui qu’il portait plus haut que par la coupe de son manteau, dont le haut forme chaperon et qu’un seigneur soutient par derrière. La reine est vêtue d’un corps de brocart d’or à sous-manches de velours rouge, et d’une robe longue damassée bleu et blanc, dont une dame d’honneur porte la queue. Tous deux, comme les plus qualifiés des assistants, ont au cou un carcan d’orfèvrerie. La coiffure des femmes offre les formes alors en usage à la cour; avec le hennin qui commence à vieillir et dont la pointe soutient un voile de linon, se voient les principales variétés de l’escoffion, soit en turban, comme celui que porte la reine, soit fendu et à double corne d’avant en arrière1 s soit en coquille; une coiffe empesée, formant couvre-nuque, y est attachée. Nous remarquerons enfin derrière le roi la figure calme et pleine d’un mire ou médecin, dont le costume2 est celui des clercs et des savants à cette époque.
Quelque peu de verdure, avec l’enceinte et la porte de la ville, sépare cette scène paisible du combat engagé entre l’armée de Clovis et celle de Gondebaut.
La mêlée est des plus vives. Clovis, à cheval et resplendissant d’or, se rencontre avec le chef ennemi. Ce dernier a, comme lui, la tête couverte d’une salade couronnée et surmontée d'un panache doré. De part et d'autre, leur bras puissant brandit une terrible épée. Derrière les deux chefs, flottent l’étendard et la bannière aux trois crapauds, et deux trompettes aux mêmes armes font retentir l’air de leurs sons belliqueux; enfin vers la droite fuient des soldats avec leur étendard chargé d’un aigle ou d’un griffon rouge.
Le reste de la toile, comme le reste de l’inscription, a pour objet l’expédition de Clovis contre Alaric, roi des Goths.
Dans le haut à droite, au delà de quelques touffes de verdure, paraît une ville, et dans cette ville une église. La ville est Tours et l’église est la basi-
1 . Cette mode paraît avoir été inventée pour remplacer celle des cornes ou oreilles latérales qui, à la cour de Charles VI, obligeait les femmes à se tourner de côté pour passer aux portes, d’après Jean Juvénal des Ursins.
2. Robe longue, de couleur pâle, à chaperon rabattu, sans ceinture; pour coiffure, la barrette.
DU ROY CLOVIS
lique de Saint-Martin, où les envoyés de Clovis ont déposé leur offrande pour obtenir la protection du saint. Ils reviennent rendre à leur maître les paroles sacrées qu’ils ont entendues et qui lui promettent la victoire : « Seigneur, vous m’avez ceint et armé de vertu pour la bataille et avez fait fuir l’ennemi devant moi. »
Plus bas, le roi, sur son cheval de guerre, dans le riche équipage que nous connaissons, suivi de nombreux guerriers à cheval, se jette dans la Vienne à la poursuite du cerf qui, d’après la légende, lui indique l’endroit guéable de la rivière.
Nous avons dit comment cette toile a perdu plus de la moitié de sa hauteur dans sa partie médiane. L’irrégularité de la déchirure nous paraît devoir être attribuée à l’ouvrier chargé de la restauration .
Sa première préoccupation fut de faire cadrer les débris mis à sa disposition avec le bas ou premier plan de la tapisserie. Cette première condition remplie, et ne pouvant y employer un seul morceau, il dut probablement chercher à y joindre ce qu’il avait de meilleur. Ainsi se sont trouvées superposées l’une à l’autre trois bandes qui n’ont aucun rapport entre elles.
Dans le fragment inférieur, qui devait avoir la même position dans une autre tapisserie, on voit un chef à cheval, moins le haut du corps, à peu près dans l’appareil du roi, tel que nous l’avons vu.
Le fragment intermédiaire est remarquable par deux petites pièces de canon adaptées à des manches de bois que portent sur l’épaule des nègres spécialement affectés à ce service : c’est le fusil primitif, tel qu’il fut employé pendant toute la durée des guerres avec les Anglais.
Dans la bande supérieure on voit, en allant de gauche à droite, un corsage de femme, puis un étendard ou morceau d’étoffe aux trois fleurs de lis d’or, que paraissent soutenir deux personnes; deux têtes, dont l’une, coiffée d’un ample bourrelet, doit être celle de Clotilde ; enfin la figure d’un moine. Or on rapporte qu’après la conversion de Clovis, un ermite de Joyenvaî, près Saint-Germain en Laye, reçut des mains d’un ange un étendard aux trois fleurs de lis, avec ordre de le porter au roi, pour prendre désormais la place de l’étendard aux trois crapauds. Telle serait, d’après les uns, l’origine des fleurs de lis.
Suivant une histoire manuscrite citée par Chifflet’, ce changement aurait eu lieu à la prière de saint Remy.
i. Op. cit., p. 3r.
HISTOIRE DU ROY CLOVIS
Quelle que soit au fond la valeur de ce récit, on regardait comme avéré que l’étendard aux trois crapauds avait été celui des Mérovingiens. Nostradamus, dans ses Centuries, désigne souvent ces princes sous ce nom de Crapauds; et Claude Fauchet dit que les Flamands et ceux des Pays-Bas ne nomment pas autrement, les Français eux-mêmes, quand ils veulent s en moquer.