‹ Tapisseries de la cathédrale de ReimsChapitre 31 sur 59 · XVI“ SIÈCLE · texte numérisé non relu

XVI“ SIÈCLE

lus heureux au sujet de V Histoire de la vie et mort de la sainte Vierge, nous n’avons pas de perte sérieuse à déplorer dans cette série; aucune pièce ne manque à l’appel, deux seulement ont été rognées, sans qu’on puisse dire pour quelle cause et à quoi les débris ont été employés. Une troisième, aussi maltraitée, a échappé à cette injurieuse mutilation; mais son tissu, désagrégé par l’usage ou la pourriture, n'offre plus qu’une ruine sans consistance ; on ne peut la manier, l’étudier même, qu’en employant des précautions infinies.

C’est ainsi que le visiteur ne trouvera que quatorze tapisseries de cette série dans la cathédrale.

Indépendamment d’un huitain qui résume en français pour le vulgaire, au bas de chaque tapisserie, les histoires que le peintre y a comprises, chacun des sujets est indiqué et parfois commenté par une ou plusieurs légendes latines empruntées à l’Écriture ; elle a fourni également les paroles que l’artiste met dans la bouche de deux personnages bibliques, ordinairement des prophètes, qui assistent à l’action comme témoins des promesses divines et de leur accomplissement. Enfin, chaque sujet est en outre expliqué par un vers latin, quelquefois par

HISTOIRE DE LA VIE ET MORT

deux, que volontiers on dirait empruntés à quelque poème du Moyen-Age, mais que je crois plutôt composés pour la circonstance, vu leur tendance à l’esprit et aux jeux de mots, tout en affectant la précision. Chacun de ces textes est inscrit sur un rolet séparé.

La légende française annonce ordinairement trois sujets, celui qui est relatif à la sainte Vierge, et deux qui s’y rapportent, ordinairement tirés de l’Ancien Testament. Celui qui est emprunté à la vie ou à la légende de la sainte Vierge occupe naturellement plus d’espace dans la pièce, et il est placé au centre, tandis que les autres sont relégués aux angles supérieurs, le bas de part et d'autre étant réservé aux deux témoins dont nous avons parlé.

Le plus ancien des sujets secondaires est toujours à droite par rapport h celui qui lui fait pendant, conséquemment à la gauche du spectateur.

Chacun des trois forme un tableau distinct, mais ils ont souvent des points de contact; au besoin, ils se continuent sur les côtés; les colonnes même, qui parfois limitent le sujet central, sans cesser d’en faire partie, ne gênent en rien l’arrangement de l’ensemble ; l’artiste trouve ainsi le moyen de remplir la pièce sans y laisser de vides. Quand il n’a rien de mieux pour couvrir sa toile, la verdure, les arbres, le gazon émaillé de fleurs, émérillonné d’oiseaux domestiques, d’animaux familiers ou sauvages que la nature du lieu semble y appeler, s’emparent du reste ; de la sorte, la vie est partout, sur les toits comme à terre, sur les rameaux de verdure comme au sommet des murailles, comme à la surface de l’eau; et l’artiste tire parti de tous ces êtres, non moins pour animer la toile et la faire parler que pour l’enrichir en variant les couleurs. Mais c’est principalement par les ornements et les magnificences du luxe, par les vêtements somptueux, les dais, les tentures où s’étalent le brocart, le velours et la soie, par l’or et les pierreries jetés à profusion sur les personnages, en colliers, en bandeaux, en couronnes, en bordures, que ces tableaux devaient être splendides, à l’époque où les couleurs avaient encore leur éclat primitif.

L’œil est peut-être étonné, de prime abord, en présence de ces compositions complexes, à sujets multiples, où les détails abondent; mais l’esprit est bientôt satisfait, car il n’est pas besoin de beaucoup d’attention pour reconnaître que la multiplicité des objets n’engendre ni embarras ni confusion ; et plus on étudie, plus on est charmé de l’habile conception de l’ensemble, de l’harmonie qui en relie les différentes parties, de la vérité plutôt gracieuse que naïve avec laquelle elles sont traitées, de la noblesse soutenue de la forme et de la correction du dessin. Pas de figures inutiles, toutes y concourent à l’action ; l’architecture elle-

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

même, qui occupe une place importante dans l’ordonnance de nos tableaux et souvent en forme l’assiette, n’y est jamais un hors-d’œuvre.

Ces mérites sont purement artistiques : les esprits sérieux en trouveront ici d’un autre ordre, sur lesquels nous n’insisterons pas et que nous devons cependant indiquer.

La maternité divine qui, à l’honneur de l’humanité, place la vierge Marie au-dessus de toute la création, est aussi le fondement de la foi chrétienne. En elle se résument les merveilles qui ont ramené l’homme à l’ordre surnaturel, et cette prérogative, une fois admise, donne la réponse à toutes les erreurs. C’est pourquoi les faits qui la démontrent sont environnés de tant d’éclat dans l’Evangile. C’est pourquoi aussi le culte de la sainte Vierge fut, dès le berceau de l’Eglise, étroitemenl lié à celui du Sauveur. Mais, après l’avoir suivi dans ses manifestations extérieures, il s’est accru avec les siècles, de sorte qu’après avoir honoré d’abord les circonstances où le fils était comme inséparable de sa mère, celles que rappellent par exemple les solennités de Noël, de l’Épiphanie, de la Purification, etc., on en vint aussi à célébrer les traits de la vie de la sainte Vierge antérieurs à ^Incarnation et postérieurs à l’Ascension du Sauveur, traits dont les livres saints ne disent rien à la vérité, et qui nous sont connus seulement par les écrits des anciens pères et par la tradition. Ainsi s’est grossie d’âge en âge V Histoire de la vie et mort de la sainte Vierge. Au xvf siècle comme au Moyen-Age, la pierre des édifices, le verre peint des vitres, le vélin des manuscrits, la laine et la soie des ornements sacrés et des tapisseries redisent à l'envi ce qu’ont prédit de la sainte Vierge les prophètes, ce qu’en ont raconté les Évangélistes, enfin ce qu’ont ajouté à tout cela les récits populaires, la légende.

Or, s’il s’est trouvé dans cet ensemble assez de merveilleux et de poésie pour inspirer des conceptions gracieuses et quelquefois sublimes aux artistes qui en ont fait le thème de leurs travaux, à son tour l’intelligence élevée, pour peu quelle soit accessible aux méditations religieuses, trouve dans ces compositions le plus pénétrant et à la fois le plus solide des enseignements.

C’est qu’ici, non seulement les faits évangéliques se déroulent dans un ordre lumineux, mais les faits de tradition acceptés par l’Église n’ont plus d’obscurité, ni d’indécision. Appuyés qu’ils sont les uns et les autres sur la science des Écritures et sur les déductions de la théologie, recevant de l’art comme une auréole de lumière et de vérité, ils saisissent l’esprit d’un sentiment qui emporte la conviction.

De ce nombre est la croyance dogmatique de l'Église à la Conception imma-

HISTOIRE DE LA VIE ET MORT

culée de la Vierge. La tapisserie de la Rencontre à la Porte Dorée nous en fera connaître l'existence au xvie siècle. Des prophètes s’y trouveront pour déposer de ce fait dans les mêmes termes que l’Église d’aujourd’hui ; ils diront que la mère du Rédempteur, conçue avant tous les temps dans la prescience divine, fut sanctifiée dès lors, par grâce spéciale, en vue de l’incarnation, et, partant, fut exempte de la souillure originelle. Pourquoi nous en étonner ? Cette croyance, que beaucoup d’entre nous regardent comme une nouveauté, était admise dans les premiers temps, au dire des pères1, et au xvie siècle, on pouvait la regarder comme universelle ; mais elle est plus particulièrement française. Célébrée par nos poètes, dès le xiie siècle en Normandie, au xme à Amiens et dans plusieurs autres centres littéraires2; professée au xive par la Sorbonne, notamment par ses docteurs les plus éclairés, par Gerson, par ses savants maîtres Pierre Dailly et Gilles Deschamps, elle demeura tellement respectée dans cette grande école qu’au xve siècle on ne pouvait y être admis sans promettre avec serment de la soutenir3 4, et qu’au xvme on y regardait encore l’opinion contraire comme hérétique *. Introduite dès le xme siècle dans la liturgie rémoise, au témoignage de Jacques de Voragine5, elle demeura en vigueur dans l’église de Reims, comme le prouvent nos plus anciens livres d’heures et les tapisseries qui nous occupent .

Quant aux faits apocryphes ou moins autorisés qui ont trouvé place dans nos tapisseries, si l’on veut bien, ainsi que nous l’avons fait nous-même, les séparer du reste et se rendre compte de leur filiation, ils paraîtront respectables comme l’expression d’une pieuse croyance, comme une preuve de l’idée merveilleuse que les populations se sont faite de la part donnée à la Vierge mère dans l’exécution du plan divin de la rédemption .

Après avoir signalé l’intérêt doctrinal qu’offre cette suite de la Vie et mort de la sainte vierge Marie , il nous faut montrer par quels points elle tient à la littérature.

Nous avons indiqué à quelle source a été emprunté le sujet de ^Êistoire du roy Clovis; il sera plus facile encore, avec l’aide des travaux de M. Marius Sepet

1. Nous nous contenterons de citer saint Augustin; ses expressions sont aussi précises que possible. « Incorrupta Virgo per gratiam ab cimni integra labe peccati (serra. XXII, in psal. cxviu). »

2. Bulletin monum., t. XXI, r 855, p. 146. Établissement de la fête aux Normands, par Wace, Caen, 1842.

3. Gerson, par L’Ëcuy, t. Ier, p. 226. Il n’est pas inutile de remarquer que le savant auteur était gallican déclaré.

4. Léridant, Dissertation histor. sur la Concept, de la Vierge, Paris, i756, in-12, p. 194.

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