‹ Tapisseries de la cathédrale de ReimsChapitre 36 sur 59 · ANNE ET JOACHIM RENVOYÉS PAR LE GRAND PRÊTRE · texte numérisé non relu

ANNE ET JOACHIM RENVOYÉS PAR LE GRAND PRÊTRE

Adam et Eve hors Paradis terrestre De Joachim refusa le grant prestre La femme Helchane vient au temple esplorée Quoyque de Hely prestre fut democquée

Sont en misère et calamité.

L’oblation pour la fertilité.

Supliant Dieu de lui donner enfant :

Son oraison le Ciel pénètre et fend.

ci commence à être observé le plan suivant lequel les sujets secondaires, représentés dans le haut de la toile, préparent le troisième ou en sont la figure. C’est probablement pour obéir aux lois de la rime que l’auteur de la légende s’est éloigné cette fois de l’ordre logique dans l’énonciation des trois faits qu’il devait rappeler. Nous rendrons à chacun d’eux le rang qui lui appartient.

Celui des sujets secondaires qui est à la gauche du spectateur étant le point de départ de la Rédemption et le fait corrélatif de la maternité divine, fondement du culte que l’Église rend à la vierge Marie, c’est sur lui que le regard doit se

porter en premier lieu.

Il s’agit de la faute de nos premiers parents et de sa punition. Après leur avoir dit quelles seront les suites de leur désobéissance et leur avoir annoncé la venue d’un Rédempteur, « Dieu, dit la Genèse (chap. m), fit sortir Adam du paradis, puis il mit devant l’entrée du jardin des chérubins avec un glaive étincelant, pour garder le chemin qui conduisait à l’arbre de vie » . C’est le texte inscrit au-dessus du sujet sur une banderole : Ejecit Deus Adam , collocavit enim ante Paradisnm voluptatis Cherubim et flammeum gladium atque versatilem ad custodiendum viam ligni vile.

HISTOIRE DE LA VIE ET MORT

Au-dessous, sur la muraille même du paradis, on lit ce vers :

Pellitur eois sic prothoplaustus 1 ab ortis;

« Le premier homme est ainsi chassé des jardins de l’Orient ».

Des flammes paraissent sortir de terre en avant de la muraille, suivant l’opinion de saint Ambroise, de Lyra et d’autres commentateurs, que du feu fermait l’entrée du paradis aux vivants, flammes dont Grotius voit des vestiges dans ces feux qui inondent les campagnes de la Babylonie, et qui ont pour origine de nombreuses sources de bitume.

Dans la partie supérieure, à droite, au milieu d’un gracieux paysage, se voient deux jeunes femmes, dont l’une tient par la main son fils encore enfant ; cette dernière est Phenenna, l'autre est Anne, qui deviendra la mère de Samuel ; toutes deux sont mariées à un homme de Ramatha, nommé Elcana, et s acheminent vers Silo où l’arche est déposée. Plus loin, Anne qui envie l’heureuse maternité de Phenenna, s’agenouille humblement à l’entrée du tabernacle en disant : « Seigneur, si vous m’accordez un fils, je le consacrerai à votre service pour toute sa vie : » Domine, si dederis serves tuæ sexum vimlem, dabo eum Domino omnibus diebus vitee ejns (I, Rois, chap. i). Vainement le mari d’Anne, debout devant elle, cherche à la rassurer, en lui disant qu’il ne lui préfère pas son autre femme, qui a des fils. Dans son trouble, elle n’ose élever la voix en priant, et le prêtre Héli, qui lui voit remuer les lèvres sans entendre ses paroles, se méprenant sur son état, lui dit : « Jusques à quand seras-tu ivre ? Attends du moins que l’effet du vin que tu as bu soit passé; » Usquequo ebria eris? digéré parumper vinum qno mades (Ibid). « Anne, qui a toute sa raison, et que désole la privation dun fils, supporte sans se plaindre ces paroles du prêtre ; »

Prolis inops, non mentis egens, fert jurgia vatis.

En effet, sa foi la rassure, elle sera bientôt mère, et Samuel, son fils, consacré a Dieu, deviendra le juge et le sauveur du peuple.

Adam et Ève chassés du paradis, la mère de Samuel rudement reprise par Héli, figurent Joachim et Anne, qui doivent être le père et la mère delà vierge Marie.

Ils étaient unis depuis vingt ans, lit -on au livre de la Naissance de Marie, attribué par plusieurs à saint Jérôme, et ils n’avaient pas d’enfants, ce qui leur

. Usité aux xiv-xvi* siècles pour protoplastus.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

était un sujet incessant de chagrin et d’humiliation, la stérilité étant regardée chez les Hébreux comme un signe de la malédiction divine, ainsi que le rappelle le docteur que nous voyons à gauche : Maledictus qui non fecerit semen in Israël.

Or, comme ils étaient venus à Jérusalem pour y célébrer la fête des Encénies, le grand prêtre Isachar ayant remarqué Joachim qui s'avançait avec son offrande, au milieu d’un grand nombre de ses concitoyens, « lui reprocha l'inutilité de ses prières, »

Infecunda tulit Joachim vota sacerdos,

et le repoussa en disant : « Il vous sied peu, Joachim, d’apporter ici votre offrande, vous qui n’avez pas de postérité en Israël; » Indignum est, Joachim, te mimera offerre, eo quod non fecisli semen in Israël.

C’est cette scène que représente le tableau principal. Un portique de la Renaissance, richement sculpté, figurant le temple, lui sert de cadre. Sous le dais liturgique ou senseignier , dont la gouttière frangée de rouge et de blanc porte ces mots : Templum Salomonis, et dont les courtines bleues à plis nombreux garnissent le fond de l’enceinte sacrée, est l’arche d’or enrichie de pierres précieuses. Deux anges, aussi d’or, en supportent le couvercle. Derrière se voient les pains de proposition. En avant est un autel ; et de chaque côté s’avancent les hommes à la suite de Joachim, les femmes à la suite d’Anne, portant soit un agneau, soit des colombes. Tous deux sont à genoux devant le grand prêtre.

Anne, au sortir du temple, ne peut retenir ses larmes, mais l’humiliation qu’ont subie les deux époux ne leur a pas ôté l’espérance ; ils connaissent le pouvoir des bonnes œuvres auprès de Dieu, ils savent, ainsi que le rappelle un autre docteur, qui semble vouloir les consoler des dures paroles de celui qui lui fait face, que « ceux qui ont faim doivent être rassasiés jusqu’à ce que celle qui était stérile ait enfanté; » Famelici saiurati sunt donec sterilis peperit (Rois, livre I, chap. 11). Ils ont hâte de suivre ce conseil, et sur le seuil même du lieu saint, ils font l’aumône à un mendiant qui leur tend sa sébile.

Comme particularité curieuse dans les costumes, notons l’ouverture longitudinale ménagée aux manches de la robe de Joachim pour y passer les bras. Nous verrons plus loin la même chose dans le vêtement de Balaam. Notons aussi le chapeau à plis évasés, qu’il a ôté par respect pour le saint lieu, et qu’un lien retient sur ses épaules. Nous avons mentionné plus haut la mitre du grand prêtre pour sa forme et pour ses fanons, dont le prolongement, terminé

VIE ET MORT. DE LA SAINTE VIERGE

par un gland, est retenu en avant, à droite et à gauche, par une large ceinture. Quant au parement de la partie antérieure de l’autel, il est, j’ai à peine besoin de le dire, celui qu’on voyait dans les églises au xvie siècle.

Sur le fourreau du sabre de l’un des compagnons de Joachim, on lit : CVBNMXPQOJX.

Au bas de la robe du prophète de droite :

P | El | ORI | H — ZEL | VS BAI | OS | ZO; en retour d’équerre, à l’ouverture du milieu: A LXIZ, lettres auxquelles correspondent sur l’autre côté des caractères coupés à moitié de leur hauteur ;

Enfin, sur la poitrine : OVIV — IATOAA.

Nous avons vu plus haut qu’il y avait peu de choses à tirer de ces légendes.

HISTOIRE DE

LA SAINTE VIERGE MARIE

(tapisserie DP XVIe siècle)

LA RENCONTRE DE JOACHIM ET D’ANNE A LA PORTE DORÉE OU LA CONCEPTION DE LA SAINTE VIERGE.

Hauteur : 5 '"4 5.

Largeur : 4,n8o.

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LA RENCONTRE DE JOACHIM ET d’aNNE A LA PORTE DORÉE OU LA CONCEPTION DE LA SAINTE VIERGE

Par l’ange fut consolé Joachim

Yseroit de luy. Lors vint le chef enclin Et adonc fut de la dame honnorée Ainsy que estoit de Dieu préordonnée

Ayant promesse que la Vierge sacrée Rencontrer Anne à la porte Dorée Fait sans macule digne conception Pour aux humains donner redempcion

oachim, chassé du temple, s’en alla tristement visiter ses troupeaux. »

Tristis adit letum phano depulsus ovile.

Il eût craint, dit l’auteur du livre de la Naissance de la Vierge, de retourner chez lui en compagnie de ceux de sa tribu, qui pouvaient raconter l'affront que le prêtre lui avait fait. Un jour qu’il se promenait sur la montagne, au milieu des pâtres et des brebis, un ange lui apparut et le consola en disant : « Anne, ton épouse, te donnera une fille dont le nom sera Marie ; » Anna, uxor tua, pariet tibi filiam, et vocabiiur nomen ejus Maria.

C’est l’objet d’une première scène, à gauche de la pièce Le côté droit en offre la contre-partie. Anne, assise au pied d’un palmier ’, dans son jardin, cherche dans la lecture un soulagement à sa peine ; un ange lui apparaît, cc Je viens du séjour éthéré, dit-il, pour t’annoncer une agréable nouvelle ; »

Letus ab etherea venio tibi nuncius arce.

C’est l’arbre de la solitude, dans la symbolique des artistes.

HISTOIRE DE LA VIE ET MORT

« Le nom de ton fruit retentira dans tout l’univers ; » In omnem terrain exiet seminis tni sonns.

Cette enfant accordée à leurs prières, Joachim et Anne, suivant le même récit, l’avaient vouée d’avance au service de Dieu. De plus, l’ange fait connaître à Joachim qu’elle sera la mère du Sauveur du monde. Enfin, comme signe de la promesse qu’il apporte à chacun d’eux, il leur annonce qu’en retournant à Jérusalem ils se rencontreront à la porte Dorée.

Ils reviennent donc, la joie au cœur, et se rencontrant, comme l’ange l’avait dit, auprès de la porte ainsi dénommée1, ils s’embrassent tendrement, sans s’occuper d’une jeune femme et d'un homme qui sont aux fenêtres. Le baiser donné est le signe d’une naissance qui doit réjouir le Ciel et la terre ; aussi le lieu même qui en est le témoin emprunte-t-il quelque chose au bonheur des deux époux, et, comme le dit le vers placé au-dessus, « la Conception de Marie donne à cette porte Dorée un nouvel éclat ; »

Aurea virgineo conceptu porta refulget.

L’artiste n’a pas cherché à y reproduire le monument qui porte ce nom, et que vraisemblablement il ne connaissait pas ; mais celui qu’il a dessiné charme l’œil par l’harmonie de ses proportions, par l’élégance de ses tours, par la jolie statue de Moïse qui en relie les deux étages. De plus, cette porte n’est pas un monument inerte : la vie l’habite et l’entoure. Nous avons déjà remarqué aux fenêtres quelques personnes ; le fossé qui la baigne offre ses eaux au pâtre qui vient y plonger sa gourde pour se désaltérer; des canards y prennent leurs ébats ; une ménagère y lave du linge, tout en devisant avec un autre pâtre. L’ouverture elle-même de la porte nous permet de plonger nos regards sur une rue animée, et le sommet de la muraille qui la rejoint à droite est égayé par la vue des toits et des édifices de la ville. Enfin, dans le gazon qui s’étend autour de la porte, sur les branches des arbres, ou au bord d’un puits, s’ébattent des oiseaux parmi lesquels on distingue un coq et une poule, un échassier qui paraît être une grue, et jusqu’à un perroquet et deux paons aux couleurs brillantes.

Pourquoi cet arbuste aux branches vigoureuses, aux fleurs multiples, qui semble avoir pris racine à la base même de l’une des tours ? C’est une image

r. La porte Dorée était une des entrées du temple; elle existe encore aujourd’hui, et elle est située sur la face est de l’enceinte bâtie par Salomon, qui fermait la ville de ce côté-là. On attribue généralement sa construction à Hérode le Grand. Elle se compose de deux arcs. Les Musulmans l’ont murée parce que, suivant une antique tradition, quand les chrétiens, commandés par le grand roi des Francs, chasseront les Musulmans de Jérusalem, ils entreront par la porte Dorée, comme firent autrefois les croisés.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

delà fille de Joachim et d’Anne. Le lieu aride et desséché, où elle a pris naissance, ne l empêchera pas d être belle, puisque, suivant la tradition catholique, elle sera exempte de souillure et que toutes les grâces seront en elle.

Mais n oublions pas les deux personnages bibliques qui occupent la droite et la gauche, et dont l'attitude est à la hauteur de leur mission. De leur bouche nous entendrons ces paroles des livres sapientiaux, qui révèlent la prédestination de Marie. « Dès le commencement et avant les siècles, lui fait dire l’un deux, j avais reçu l’être; » Ab inicio et ante secula creata sum (Eccles. 24). « Les abymes n existaient pas encore, dit 1 autre, et déjà j’étais conçue; » Nondum erant abissi, et ego jam concerta eram (Prov. 4).

Nous avons parlé plus haut de l’antiquité de la croyance à l’immaculée conception de la Vierge dans l’Église et de son universalité au xvie siècle. Il n’est pas hors de propos de remarquer que plus qu’aucun art, celui de la tapisserie paraît avoir aimé ce sujet. Les tapissiers de Paris avaient à cette époque la Conception pour fête, et les méreaux de leur corporation représentaient la Rencontre à la porte Dorée1.

D’autres points méritent notre attention. Telle est la chaussure du personnage qui occupe le bas de la toile à droite : ce sont des patins en bois qu’attache au pied une courroie, ornée sur le côté d'une rosette. Le même, outre l’espèce de casquette à forme plate et à revers retroussés qui lui couvre la tête, porte sur le dos une coiffure de cérémonie, dont le modèle assez compliqué se trouve déjà dans la tapisserie qui précède celle-ci. Disons aussi que Joachim, pour mieux indiquer son âge avancé, outre le chapeau dont il se débarrasse au besoin en le rejetant en arrière, a la tête couverte d’une calotte à oreillettes que retiennent des cordons noués sous le menton. L’arbre à la taille élancée, au pied duquel Anne est assise, a peut-être un sens qui nous échappe : il paraît être un palmier; mais on pourrait y voir un cèdre (cedrus exaliata ), ou un olivier (oliva speciosa), et il serait alors un emblème de l'enfant annoncée par l’ange.

Nous remarquerons enfin la chape magnifique dont ce dernier s'est revêtu pour remplir sa mission près de la sainte : il aura le même costume dans Y Annonciation.

Nous négligeons forcément quelques menus détails, tels que l’appui en fer qui garnit les côtés du pont, les deux vases qui se voient sur une tablette devant une fenêtre près de la tour gauche, et dont l’un renferme des fleurs, etc.

r. A. Forgeais, Plombs trouvés dans la Seine, I™ série, p. 128, i3o. Le revers porte trois poinçons posés deux et un, la pointe en chef, sur un champ réticulé ou canevas.

HISTOIRE DE LA SAINTE VIERGE MARIE

(tapisserie du xvi® siècle)

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