LES TAPISSERIES D'ARRAS
J Jes villes qui s'adonnèrent à la confection des tapisseries, Arras est peut-être celle qui acquit le plus de renommée.
L'industrie des laines y remonte à une haute antiquité ; Pline cite les riches étoffes et les vêtements de pourpre fabriqués dans les Gaules , et spécialement par les Atrébates (anciens habitants du pays d' Arras), qui en faisaient commerce jusque dans les Indes (i). Les Atrébates s'étaient rendus célèbres par la teinture des laines, en rouge, au mo^^en de la garance ( warance , dans les anciens auteurs), que le pays produit en grande quantité.
Quant aux tapisseries proprement dites, leurs origines sont peu connues. L'abbé Van Drivai, par ses savantes recherches, et la force du raisonnement, croit pouvoir les faire remonter jusqu'au IX^ et même jusqu'au V® siècle (2) ; mais on ne les trouve mentionnées pour la première fois, avec certitude, que dans un manuscrit de la bibliothèque de l'Évêché d' Arras, copie du cartulaire de l'abbaye de Saint -Vaast, écrit au XIP siècle. Ce livre qui contient un inventaire du trésor de l'abbaye à cette date , mentionne , entr'autres choses , des étoff'es , et les termes qu'il emploie ne permettent pas de douter qu'il parle de tapisseries « Vexilla opère plumario fada ; cortinœ ; tapetes. » En un autre endroit il dit : « La ville d'Arras est la plus anciennement connue pour la y> fabrication des tapisseries , en quoi elle excellait. C'est à Arras qu'avaient été
{{) Vandrival. — Les Tapisseries d'Arras. (2) Le même. Chap. 3.
Chap. 2.
» fabriquées les différentes pièces qui représentaient toute la vie de Saint -Alban, y> le premier martyr de l'Angleterre. Elles furent données au monastère anglais » de ce nom, par l'abbé Richard qui le gouverna de 1088 à 1119. » (i)
Cette citation permet de placer au XP siècle l'origine historique de la tapisserie d'Arras.
Depuis lors, cette fabrique ne cessa de fonctionner, et ses tapis acquirent chaque jour plus de valeur. Arras atteignit le comble de la prospérité et de la renommée, sous le règne des ducs de Bourgogne, c'est-à-dire, dès le milieu du XIV® siècle, jusqu'à la fin du XV. La plus grande activité régnait dans tous les ateliers qui ne pouvaient suffire aux commandes qui leur étaient faites. Il n'était pas de prince qui ne voulut avoir de ces magnifiques tapis. Arras tenait la tête du mouvement artistique et industriel en Flandre ; tellement qu'elle donna son nom à toutes les tapisseries qui se faisaient dans le pays; on les désignait à l'étranger , sous le nom d'Arrazzi (2) , ou tapis d'Arras (3) ; la qualification d'Arrazzi est aujourd'hui encore en Italie, synonyme de tapis précieux (4).
A cette brillante époque appartiennent les fameuses tapisseries de la cathédrale de Borne (première moitié du XV*^ siècle) ; — celles de Nancy ; — celles du Louvre (miracle de S*-Quentin) ; — celles de la Chaise-Dieu, en Auvergne (5) ; — toutes de fabrication artésienne , et encore existantes ; derniers vestiges de tant de merveilles dont les nombreux inventaires ont gardé la mémoire, et que le temps ou le mauvais goût ont détruites. A cette époque enfin , appartiennent les tapisseries de la cathédrale de Tournay (e), auxquelles il n'a manqué pour être célèbres, que d'être connues.
Dans les dernières années du XV® siècle, sous Louis XI, Arras étant devenu pendant quelque temps ville française, son industrie subit une crise très violente, mais qui dura peu, car au XVP siècle (et pendant la première moitié du XV IP siècle) nous retrouvons ses produits nombreux et remarquables. On les admire aujourd'hui à Paris (musée de Cluny), à Beau vais, à Rome (tapisseries du Vatican, sur des cartons de Raphaël), à Dresde (mêmes sujets exécutés d'après les mêmes dessins), à Berlin (7).
(1) Vandrival. — Op. cit. p. 33.
(2) Lacordaire. — Tapisseries des Gobelins.
(3) Les anglais les désignent sous le nom A' Arras silk ; la langue latine par Arrassa draps d'Arrest (Vandrival. 1. c. p. 82).
(i) Paul Lacroix. — Les arts au moyen- âge.
(5) \andrival. — Op. cit. p. d06, 116, 119.
(6) Vandrival. — Op. cit. p. 90
(7) Vandrival. — p. 140 et suivantes.
— de Arras — panni ou
La guerre de 1635, qui devait reconquérir Arras à la France, détruisit complètement l'industrie des tapis (i). Diverses tentatives furent faites pour la restaurer, mais elles n'ont abouti que très- imparfaitement : aux magnifiques tapis historiés , succédèrent des verdures , ou paysages , tapis communs , servant de tapis de pieds. Arras avait alors à lutter contre les nouvelles fabriques, établies partout, et qui avaient obtenu la vogue. Enfin, lors de la révolution de 1789, les manufactures artésiennes furent toutes fermées , et depuis , elles n'ont pas été rouvertes.
Les produits de la belle époque, sortis des manufactures d'Arras, sont désignés, dans les anciens inventaires, sous le nom de o'pus atrehaticum , ouvraige d'Arras, œuvre d'Arras. Les tapisseries spécialement appelées de la sorte sont celles qui contiennent tout à la fois des fils de laine, de soie, d'or ou d'argent.
Il y en avait cependant, toutes de laine , comme sont les tapisseries modernes des Gobelins ; c'étaient les plus ordinaires. D'autre part il semble hors de doute aujourd'hui, contrairement à une opinion longtemps accréditée chez plusieurs archéologues , que les tapisseries d'Arras étaient parfois en fils de soie (on peut citer de nombreux textes qui l'établissent), et que ce genre de travail n'est pas spécial à l'Italie, où il était cependant plus généralement usité (2).
Une des particularités de la fabrication d'Arras, c'est que l'or et l'argent y sont employés; d'où les textes, où l'on parle de tapis tout battus à or, à îouvrage d'Arras, d'étoffes battues à or, expressions sur la portée desquelles, cependant, les auteurs ne sont pas d'accord (3).
Ce travail à fond d'or devait produire un effet considérable. Il présente des caractères bien distincts dans les tapis orientaux, et dans ceux des flandres.
En Orient, les tapis contiennent souvent des ornements formés de petites lamelles d'or ou d'argent, ou brochés sur le fond de la tapisserie, et ne formant pas un tout homogène avec elle.
En Flandre au contraire, les dessins sont formés de fils d'or tissés avec les autres fils de laine ou de soie, formant un tout avec ceux-ci, et produisant une œuvre plus parfaite, et surtout plus solide.
« Un des principaux caractères de notre fabrication, était ce tissage » complet, comprenant les ornements, le paysage, les animaux, et même les
(1) Des 1500 métiers qu'il y avait dans la ville avant 1640, il n'en restait plus que 7 ou 8 après le siège.
(2) Yandrival. — Op. cit. p. 68.
(3) Voir Francisque Michel. — Recherches sur le commerce des étoffes pendant le moyen âge.
r, figures humaines Ce qui distingue surtout, dès l'origine, l'œuvre d'Arras,
7> et lui donne ce cachet de perfection qui enlevait l'admiration des orientaux y> eux-mêmes, si bons juges, en matière d'objets de luxe, c'est le relief, le y> modelé, l'animation, la vie que nos artistes surent donner aux figures de y> leurs tapisseries, devenues de véritables peintures. Les ombres, les nuances, » le clair obscur, la représentation complète et saisissante de la nature se voient r> dans leurs œuvres , tandis que dans celles du Levant on ne voyait en quelque
y> sorte qu'une esquisse coloriée de teintes plates et sans relief Pour se
« former une juste idée de la magnificence qu'oifraient les tapisseries d'Arras, à » l'époque de leur plus grande splendeur, il faut nous les représenter, comme y> donnant, à l'aide de fils divers de laine, de soie, d'or et d'argent, les mêmes y> nuances, les mêmes fonds d'or, les mêmes couleurs, mais plus riches et plus » éclatantes, que celles que nous admirons encore sur les volets des triptyques, " sur les murailles des églises de cette époque, sur les pages des manuscrits. » Ce sont les mêmes fonds d'or, mais plus saisissants, par leurs dimensions et r> leur éclat ; ce sont les mêmes couleurs des paysages ou des vêtements, mais y^ avec la difi'érence que donnent les tons verts les plus variés et les plus vifs, » et surtout la vérité même des fils qui représentent les vêtements confectionnés ^ d'ordinaire avec ces mêmes fils. Les carnations ne sont pas moins bien •n traitées que dans la peinture, et le tout , à la grandeur à laquelle sont y toujours représentés les personnages, off're des scènes qui font parfaitement >» comprendre l'enthousiasme des orientaux (Van Drivai).
Les tapisseries d'Arras, du XV^ siècle suivent les règles généralement admises alors en matière d'arts. Le paysage, les personnages, leurs costumes , leurs armes, portent le cachet du siècle oii le tableau a été fait, quelle que soit d'ailleurs l'époque du sujet représenté. Le plus souvent , des vers en vieux français expliquent le sujet du tableau; parfois même, les noms des personnages sont écrits près d'eux, ou à leurs pieds. Les tapisseries de Tournay présentent ces deux caractères.
Les tapisseries des XIIP XIV^ et XV® siècles présentent la plus grande analogie avec les peintures murales et les vitraux de la même époque. Leur but était d'ailleurs identique « à ces époques, il n'y avait pas d'arrière -plans, •n dans la peinture, et tous les personnages s'alignaient les uns à côté des autres, r> dans leurs actions diverses, sur un fond uni, au XIIP siècle, sur un fond » orné, au XI V''. Un trait dessinait tous les personnages, et souvent indiquait r> les plis de leurs vêtements. C'est ce qu'on voit sur la broderie si improprement » appelée « tapisserie de la reine Mathilde » qui est du onzième au douzième y> siècle, et sur une autre broderie de laine du treizième, qui représente la y> légende de S*-Martin et que possède le musée du Louvre. Dans ces traits y> formant le dessin, les couleurs très légèrement modelées, à trois tons au plus r, devaient figurer les carnations et les vêtements. L'aspect est celui d'une w mosaïque, et rien n'y rappelait ce que nous appelons aujourd'hui l'eff'et d'un
» tableau. Certaines tapisseries de la fin du XV® siècle, que possède le musée de •n Cluny montrent trop le même procédé se poursuivant jusqu'au XVP siècle pour » qu'il n'en ait pas été ainsi. Mais à cette époque les arrière plans apparaissent 55 dans les miniatures et nous les voyons aussi dans les tapisseries. Seulement » c'est le plus souvent la dimension relative des personnages que la dégradation » des tons, qui indique leur plus ou moins d'éloignement ; le modelé est plus » souple, et s'il existe un trait de contour, celui-là existe seul; il n'y en a point
» pour dessiner les plis Mais le modelé des carnations et des vêtements est
r^ d'une simplicité extrême , obtenue par trois tons de chaque couleur , au plus , » augmentés de blanc. Quant au noir, il est proscrit. Ces tons se lient par des » hachures, qui étant plus ou moins larges, et plus ou moins rapprochées, se dégrar> dent à l'oeil , et permettent d'employer des couleurs franches , sans qu'il en résulte y> de dureté dans l'aspect. La chaîne de ces tapisseries étant horizontale, les hachures » y sont verticales. Dans les carnations dont les couleurs ont le plus souffert du y> temps, nous remarquons quatre tons. Un rose vif pour le dessin du nez, de y> la bouche, des paupières et des doigts, lorsque ceux-ci sont joints ; un rose » paie pour les lumières, le rose plus coloré pour les joues, et un brun léger » pour les ombres. Le vert est modelé par du bleu foncé dans l'ombre, et par » du jaune, dans la lumière; le bleu est de trois tons, éclairés par du blanc;
55 les rehauts d'or se voient surtout dans le rouge Partout dans ces tapisseries
» destinées à former des tentures, les personnages des premiers plans sont distri- 7^ bués sans égard pour un centre d'action auquel ils ne sont point sacrifiés. On a r voulu cacher la nudité d'un mur avec une étoffe qui fut plaisante à l'œil, mais y on n'a point prétendu percer dans ce mur la perspective d'une forêt, et faire y ce qu'on appelle un tableau. Les couleurs employées sont les couleurs franches » que pouvait donner la teinture ; les contours y sont affirmés par un trait de 55 couleur foncée aux endroits où il aurait pu y avoir confusion,; les arrière y plans, hommes, forêts ou maisons, se perdent dans une teinte à peu près
m monochrome , et c'est ainsi que ces tentures , tout en perdant de leur inten-
« site, montrent encore tant d'harmonie, unie à tant de fermeté. (Notice historique sur les tapisseries des Gobelins),