Taquinet le bossu
On était alors sous le Consulat, à cette époque où la France commençait à redevenir gaie, à respirer, à se retrouver, à se reconnaître; où, «ortie enfin du régime de la terreur, on avait daigné la débarrasser de ce bon monsieur de Robespierre!... qui voulait pourtant la rendre si heureuse! et qui pour cela faisait guillotiner tous ceux qui ne pensaient pas comme lut, et même ceux qui étaient simplement suspectés d'être suspects/ et puis encore ceux qui avaient le malheur d'avoir l'air noble, distingué, la démarche fière et la tournure élégante! et puis encore ceux qui relevaient leurs cheveux avec un peigne après les avoir nattés; et puis oeux qui portaient un collet vert à leur habit; et c'était déjà très-imprudent de porter un habit, dans ce bon temps d'égalité et de fraternité et de liberté où vous
oe pouviez pas faire quatre pas et dire deux mots sans risquer d'être mis en prison!... Quel temps! quel régime! quelle époque!... où l'échafaud était en permanence, où les honnêtes gens tremblaient devant les assassins!
Mais hâtons-nous de détourner les yeux de ce tableau!...
Un jeune homme, vêtu de l'uniforme d'officier de hussards, venait d'entrer dans la rue de la Barillerie, et s'était arrêté devant un 3 maison d'assez chétive apparence, comme presque toutes celles de cette rue, à cette époque où on ne connaissait encore ni le gaz, ni les omnibus, ni les chemins de fer.
Le jeune homme qui s'arrêtait là pouvait avoir de vingt-quatre à vingt-cinq ans. Il était d'une taille élevée, mais svelte et bien prise, et l'uniforme de hussard en faisait valoir tous les avantages.
C'était un brun aux yeux bleus , bien fendus , bien doux, et même tendres lorsqu'ils se fixaient sur une femme, mais francs et décidés quand ils étaient en face de l'ennemi. Un nez droit et parfaitement correct, une bouche spirituelle, un front élevé et des cheveux bien plantés achevaient de faire de ce jeune officier un fort joli garçon, qui devait trouver pour le moins autant de conquêtes à faire en temps de paix que pendant la guerre.
Vous savez que la rue de la Barillerie donne d'un côté sur le quai de l'Horloge et de l'autre quai des Orfèvres, mais vous ignorez peut-être que jadis l'église
paroissiale de Saint-Barthélémy y était située; que cette église a été démolie, et que c'est sur son emplacement que l'on avait bâti le théâtre de la Cité, fort en vogue sous le Consulat, et qui vit naître les fameuses pantomimes : la Fille hussard, VHomme vert, Dorothée!... chefs-d'œuvre de Cuvelier, et qui faisaient alors courir tout Paris; ce qui prouve, comme je vous le disais tout-à-l'heure, que les habitants de Paris avaient grand besoin de courir, de s'amuser, de se divertir pour oublier le régime de la terreur.
Si nous devons en croire Saint- Foix, « ce fut à la porte de l'église Saint-Barthélémy que le roi Robert, fils de Hugues Capet, qui avait épousé Berthe, sa cousine issue de germaine, et que Grégoire V excommunia à cause de ce mariage, fut abordé par Abbon, abbé de Fleury, lequel était suivi de deux femmes qui partaient un fort grand plat de vermeil, lequel plat était recouvert d'un linge. »
Abbon annonça à Robert la délivrance de la reine, et, découvrant le plat, lui dit :
« — Voyez, Sire, les suites de votre désobéissance aux décrets de l'Église. »
Or, il faut vous dire que le plat contenait un monstre ayant le cou et la tète d'un canard.
Par suite de cet événement, Berthe fut répudiée; Robert épousa Constance de Provence, dont le caractère altier et vindicatif exerça sa patience et causa tant de troubles dans l'État, qu'il ne parut point que la bénédiction du ciel se fût répandue sur ce second mariage
En vérité, si nous devons remercier la Providence de ne plus être sous le régime de ce bon monsieur de Robespierre, nous devons aussi la bénir de ne plus nous faire venir au monde avec des cous et des têtes de canard.
Revenons à notre jeune officier de hussards.
Après avoir hésité quelque temps, il s'était décidé à entrer dans la maison, il avait monté deux étages, s'était arrêté devant une porte sur laquelle était une clé, puis il avait pénétré dans un petit logement trèsmodeste, mais propre et bien tenu, dans lequel une femme, qui avait passé la cinquantaine, était assise et occupée à coudre.
Cette femme portait un costume fort simple : une jupe de drap bleu, une espèce de veste à taille de même étoffe, le tout garni d'un double rang de petits boutons de cuivre, ce qui, joint à un fichu de soie noire roulé et noué autour du col, lui donnait une apparence militaire.
En effet, la veuve Bloquet avait été vivandière, elle avait suivi à l'armée son mari, le père de Gustave, et Gustave c'est le jeune officier de hussards qui vient d'entrer chez elle.
La veuve Bloquet, qui avait dû ne pas être trop déchirée dans son temps, ainsi qu'elle se plaisait ellemême à le répéter, avait encore de beaux yeux, que le temps avait rendus moins vifs, un front haut, de belles dents, et un sourire qui était d'autant plus gracieux qu'elie ne le prodiguait pas : vous savez que les
choses que l'on prodigue perdent bientôt de leur prix.
A l'aspect de son fils, l'ex-vivandière lève sur lui ses yeux pleins de tendresse, mais ils se voilent bien vite lorsqu'elle remarque la tristesse et le découragement peints dans les traits de Gustave.
— Eh bien ! voyons, qu'y a-t-il, mon garçon? demande la mère Bloquet au jeune hussard, te voilà encore avec la figure bouleversée...
— Ah! ma mère, je suis bien malheureux! répond Gustave en se laissant aller sur un siège.
— Malheureux, à ton âge, cela veut dire amoureux... Il n'y a que l'amour qui vous fasse soupirer, vous autres hommes!... la peine, l'espoir, le plaisir, tout est là!... Eh! mon Dieu!. .. je m'en souviens! J'ai été jeune aussi..., et c'est par amour que j'ai suivi à l'armée ton pauvre père... C'est l'amour qui me rendait courageuse, qui me faisait oublier, braver le danger. Sur le champ de bataille, les balles sifflaient à mes oreilles et je ne les entendais pas... Je n'étais occupée que de ton père que je tâchais de suivre des yeux au milieu de la mêlée.. Le bruit du canon, de la fusillade, rien ne m'épouvantait! il me semblait toujours que c'était de la musique !... Je n'ai tremblé qu'une fois..., lorsque je vis ton père marcher pour emporter cette redoute... C'était à Lodi... Un secret pressentiment me disait qu'il ne devait pas en revenir...; et... en effet... blessé, blessé mortellement!...
Ici la mère Bloquet s'arrête pour passer sa main
sur ses yeux; mais elle reprend bientôt d'une voix plus ferme :
— Mon fils, je t'ai toujours donné l'exemple du courage, de la fermeté. Ton père est mort en brave; moi, je l'ai accompagné sur le champ d'honneur. Notre fils devait être un brave aussi, sans quoi je l'aurais renié, j'aurais dit : Cela ne peut pas être notre enfant... Mais je n'ai que des éloges à donner à ta valeur. Quoique tu n'aies encore que vingt-quatre ans, te voilà déjà officier, et le général Desparville t'a fait son aide de camp. C'est bien, cela; je puis être fière de mon fils. Cependant, le courage qui consiste à bien se battre ne suffit pas encore 1 il en faut un autre... Il faut à un homme cette force de caractère qui lui fait supporter ses peines, ou triompher de ses passions quand elles sont coupables. Depuis quelque temps tu es sans cesse triste, silencieux; tu n'as plus la tenue,
l'humeur d'un soldat Je ne reconnais plus mon fils
enfin... dont je veux toujours être fière. Tu vas me conter ce qui cause tes tourments. Je le veux', je l'exige... Songe qu'une mère est un officier supérieur auquel ses enfants doivent respect et obéissance! Parle; j'attends.
Gustave se lève et répond aussitôt :
— Vous avez raison, ma mère, je suis amoureux; une passion violente et qu'il m'a été impossible de vaincre s'est emparée de mon cœur, c'est en vain que j'ai voulu l'en chasser!
— Si tu as voulu la chasser, tu sais donc que tu as
tort d'aimer!... Tu aimes donc une personne qui n'est pas digne de ton amour?...
— Ah ! que dites-vous là, ma mère ! J'aime un ange ! une créature céleste! que l'on ne peut voir sans en être épris...
— Pourquoi alors veux-tu chasser cet ange de ton cœur?...
— Ma mère,. . . celle que j'aime... est... la fille du général Desparville.
Le front de l'ancienne vivandière devient sombre et sévère; elle jette sur son fils un triste regard, en murmurant :
— Il serait possible!... c'est mademoiselle Adolphine.... c'est la fille de ton général, de ton bienfaiteur, que tu oses aimer... Ne sais-tu donc pas que le général est riche, et que tu n'as encore pour tout bien que ton épée et ton courage?... Le général a toujours veillé sur toi comme sur un fils; c'est grâce à ses rapports favorables que tu as été fait officier, car, à l'armée comme partout, le mérite ne suffit pas toujours pour avancer!... Combien n'ai-je pas vu, moi, de belles actions qui sont restées sans récompense,... perdues dans la foule avec les autres, quand personne n'était là pour en citer l'auteur! Enfin, le général Desparville vient encore de te nommer son aide de camp,... et, pour prix de tout ce qu'il fait pour toi, tu aimes sa fille,... tu chercherais à la séduire!...
— La séduire! Oh! ma mère,... votre fils n'a jamais eu cette odieuse pensée. Et si,... malgré moi, mes
yeux ont pu exprimer à mademoiselle Adolphine une partie du trouble que me causait sa présence, du moins ma bouche est restée muette et n'a pas trahi mon secret.
— Il me semble que quand les yeux parlent si bien, la bouche n'a pas grand mérite à se taire. Enfin, mon fils, que comptez-vous faire? triompher de cet amour, j'espère...
— Cela m'est impossible, ma mère... Jusqu'à ce jour pourtant... j'avais pensé cacher mes tourments à tous les yeux... mais je viens d'apprendre que le général a l'intention de marier sa fille... à un... colonel... de ses amis... Vous savez que m'ayant attaché à sa personne, le général me logeait avec lui dans sa maison de campagne... Je sens que je n'aurais pas la force d'être témoin de l'union de mademoiselle Adolphine avec un autre... Aussi, je me suis décidé à quitter le général,... et voici ce que je lui écris.. .
Le jeune homme présente à sa mère une lettre qui n'est point cachetée; celle-ci la prend et lit haut •
« Mon général, jamais je n'oublierai ce que vous « avez fait pour moi : fils d'une cantinière, c'est à vous « que je dois l'instruction que j'ai reçue et le grade « que je possède.
« Vous avez daigné m'attacher à votre personne en « qualité d'aide de camp. Tous ces bienfaits ont rempli « mon cœur de reconnaissance, et pourtant je viens a vous demander la permission de m'éloignerde vous.
« Vous mettriez le comble à vos bienfaits en me faisant « obtenir une compagnie dans un des régiments qui « se disposent à partir pour l'armée.
« Quelque jour, mon général, vous approuverez le « parti que je prends, et pardonnerez à votre tout a dévoué Gustave. »
— C'est bien, dit la vivandière en repliant la lettre, cette lettre est convenable, et je la remettrai moi-même au général.
— Vous, ma mère?...
— Oui, moi; et pourquoi pas moi?
— C'est qu'il me semblait... que ce n'était pas à vous de...
— Tu ne sais ce que tu dis. Je remettrai cette lettre aujourd'hui même. Où est le général?
— A sa maison de campagne de Saint-Mandé.
— Il suffît. Toi, retourne comme à l'ordinaire chez lui, et attends-moi, je te porterai la réponse du général.
— Mais, ma mère, je vais revoir mademoiselle Adolphine, et...
— Eh bien! quand tu la reverrais encore une fois, je pense que cela ne te fera pas mourir, et que tu n'oublieras pas que tu es le fils de la veuve Bloquet. Embrasse-moi, et va-t'en.
Le jeune hussard était aussi doux devant sa môre qu'intrépide devant l'ennemi; il embrassa respectueusement l'ex-vivandière, et quittant la rue de la Baril-
lerie, s'en retourna à Saint-Mandé, où le général Desparville avait loué une jolie maison.
Cependant, tout le long du chemin Gustave était inquiet, tourmenté; il se demandait pourquoi sa mère avait voulu porter elle-même sa lettre au général; quel pouvait être son but, son projet.
Il y avait aussi des moments où il regrettait d'avoir écrit cette lettre, qui allait le forcer à s'éloigner de la personne qu'il adorait, car cela arrive bien souvent ainsi en amour : on sent ce que l'on doit faire; on comprend son devoir, on est bien décidé à le remplir. Mais dans le fond de son cœur, on a pourtant un autre désir, qui se tait, qui se cache, qui n'ose pas se faire entendre,... car il serait tout honteux qu'on le connût.
Ce désir si timide, si modeste, est ordinairement tout opposé à nos bonnes intentions; et il serait enchanté de voir arriver quelque événement imprévu qui empêchât l'exécution.
Puis, comme ces nuages légers qui grossissent et deviennent des nuées formidables, il n'est pas rare de voir le tout petit désir chasser au loin et disperser les bonnes résolutions.