UN GENERAL DE CE TEMPS-LA
Le général Desparville était un homme de cinquante ans, grand, bien fait, d'un physique rude, mais franc ; dont le ton presque toujours brusque vous inti midait d'abord, mais dont les manières rondes et le 'parler entremêlé d'expressions guerrières et de jurements énergiques ramenait bientôt la confiance dans votre cœur.
Le général avait passé sa vie dans les camps.
C'était un militaire dans toute la force du terme.
Ayant dû son avancement à sa valeur, il estimait avant tout le courage et n'entendait rien au métier de courtisan.
Mais on était alors à une époque mixte, où les manières galantes eussent paru ridicules ; près du premier Consul, la rudesse du soldat réussissait mieux que le langage mielleux de l'homme de cour, et véritablement le général Desparville, qui n'était nullement ferré sur la grammaire, aurait été assez embarrassé pour bien tourner et surtout pour écrire un ordre du jour; mais il remplaçait ce manque d'instruction par des mots si expressifs, par des phrases si laconiques et si burlesques parfois, que le premier Consul luimême souriait souvent en l'éooutant.
Le général se promenait en fumant dans son salon, souffrant encore d'une blessure qu'il avait reçue au bras dans sa dernière campagne. Tout-à-coup un domestique annonce :
— Madame Bloquet.
Le général se retourne, court au-devant de l'exvivandière, lui secoue la main comme à un vieux camarade et s'écrie :
— Comment ! c'est toi, mère Bloquet ! Quel bon vent t'amène? Sacré mille canonnades, on ne te voit plusl Tu négliges les amis, ça n'est pas bien... Et le général se met à chanter d'une voix horriblement fausse :
Quand on est si bien ensemble Devrait-on jamais se quitter ?
— Merci, général, je suis sensible à ton bon accueil.
Ah ! pardon l'habitude d'autrefois... à votre bon
accueil.
— Qu'est-ce que c'est? Est-ce que tu ne voudrais plus me tutoyer maintenant ?.... Est-ce que nous sommes fâchés sans que je le sache ?... Alors ça ne compte pas, on ne peut pas se fâcher tout seul !
— Mais, général, votre rang... le respect...
— Je te dis que tu m'embêtes ! et que je veux que tu me dises toi, comme jadis !... triple canonnade !... Je n'ai pas oublié que c'est toi, Bloquet, qui m'as versé la goutte sur mon premier champ de bataille, et à crédit encore... je n'avais jamais le sou alors... A propos de goutte, tu vas en prendre une avec mm...
— C'est pas la peine, général.
— Je te dis que si... Est-ce que tu refuserais de trinquer avec un ami?...
— C'est pas ça... mais... je viens pour une affaire sérieuse, et
— Je ne parle jamais d'affaires sans me rincer la bouche avec du n'importe quoi.,. Holà! Baptiste! du rhum et deux verres!... et prends ça dans le bon coin.
Un domestique apporte ce que son maître a demandé, et l'ex- vivandière, pour ne point contrarier le général, avale avec lui deux petits verres de rhum ; après quoi il consent à l'écouter.
— Général, je viens pour te parler de mon fils...
— Tant mieux ! ça me va ! C'est un brave garçon que j'aime, que j'estime, ça se bat déjà comme père et mère, c'est obéissant, discipliné, ça fera son chemin !... Il y en avait d'aucuns qui prétendaient que je l'avançais trop vite ; je leur z'y ai dit : « Fichez-moi la paix! ce cadet-là vous dégoterait tous! D'ailleurs, si vous n'êtes pas contents, allez le trouver, il vous donnera votre compte ! » Alors ils ont fait les chiens
couchants, et ils ont tué leur bec !...
La veuve Bloquet écoutait avec joie ce que le général disait de son fils ; mais, lorsqu'il a cessé de parler, elle soupire, et, tirant une lettre de son sein, la présente au père d'Adolphine, en lui disant:
— Tiens, général, c'est pour toi.
— Qu'est-ce que c'est que ce chiffon-là V
— C'est unel ettre.
— De qui ?
— De Gustave, de mon fils.
— Ton fils m'écrit ! Qu'est-ce que c'est que cette bêtise-là? Est-ce qu'il ne me voit pas toute la journée, puisqu'il demeure avec moi? est-ce qu'il ne peut pas me parler ?
— Général, il y a des choses qu'on n'a pas la force de dire, et que l'on écrit alors.
— Je ne comprends rien à ce que tu me chantes là. Je n'aime pas qu'on m'écrive... Moi, je n'écris jamais. A quoi que ça sert d'écrire ? A embrouiller les affaires! Voyez les avocats, les procureurs, les huissiers; si tous ces gens-là ne savaient pas écrire, est-ce qu'on ne serait pas plus heureux !... Je signe quelquefois mon nom... et encore quand je ne peux pas faire autrement!
— Général, je t'en prie, prends connaissance de la lettre de mon fils.
Le général prend la lettre, la regarde, la retourne, l'examine dans tous les sens en murmurant :
— Ah ! si tu y tiens tant!... Je voudrais bien savoir qu'est-ce qui a inventé l'écriture...; en voilà une de boulette !... Car si personne n'avait su écrire, on s'en serait passé ; c'est clair comme deux et deux font quatre, et ça aurait mis bien plus de rondeur dans les relations. Diable ! il écrit bigrement menu, ton fils !..... ça me ferait mal aux yeux de déchiffrer cela... Faismoi un plaisir, ma vieille : lis-moi toi-même la lettre de Gustave, je vais t'écouter comme notre premier
Consul quand il nous z'harangue ! et je dis qu'alors on ouvre les oreilles comme des parapluies.
Et le général repasse la lettre à la veuve Bloquet, qui n'ose se refuser à sa demande, et lui lit la lettre du jeune officier en appuyant avec soin sur les moindres passages.
Le général, qui a caressé ses moustaches pendant tout le temps qu'a duré cette lecture, s'écrie, lorsqu'elle est terminée :
— Je disais bien qu'on n'aurait jamais dû apprendre à écrire ! Et la preuve, c'est que j'ai eu beau ouvrir mes oreilles, je n'ai rien compris à ce qu'il y a làdedans.
— C'est pourtant bien clair, général.
— Si c'est clair, dis-le-moi, et je comprendrai peutêtre mieux.
— Mon fils te prie de lui faire avoir une compagnie dans un des régiments qui vont partir.
— Il veut donc me quiter?
— Justement.
— Ton fils n'a pas pu m'écrire cela, car alors ce serait un ingrat et un Jean-f... ; je n'achève pas le mot, mais tu le connais.
— Général ! s'écrie Pex-vivandière en se levant d'un air fier, mon fils n'est ni ingrat, ni... ce que tu as bien fait de ne point achever ; et la preuve, c'est que s'il s'éloigne, c'est par délicatesse..., par honneur même...
— Tâche de t'expliquer mieux... Je n'aime pas les détours... Va au but, et attrape-le, sacrebleu.
— Eh bien, mon fils Gustave est amoureux de mademoiselle Adolphine, fille de son général, et il veut s'éloigner parce qu'il sait très-bien que son amour est une folie, une faute..., qu'il doit le cacher à tous
les yeux , ne jamais surtout en souffler un mot à
ta fille... Mais écoute donc, général, on a beau être honnête, on n'est pas de pierre...; le cœur bat vite à vingt-quatre ans, et rester près de la personne que l'on aime, la voir tous les jours, c'est être exposé malgré soi à trahir son secret. Voilà pourquoi mon fils te supplie aujourd'hui de l'éloigner de toi, qu'il aime et respecte comme un second père.
Le général est devenu grave ; il caresse encore sa moustache, mais de temps à autre il se gratte le front, puis se lève et marche à grands pas dans le salon.
On voit qu'il est fort agité, et ses sourcils qu'il fronce dénotant qu'il a cette fois des pensées sérieuses.
La mère de Gustave n'ose l'interroger, elle attend qu'il soit plus calme.
Enfin, le général s'arrête, se verse du rhum, l'avale d'un trait, et murmure :
— Ah ! M. Gustave aime ma fille !...
— Hélas ! oui, général.
— Pourquoi fais-tu un hélas ! comme si tu avais la cathédrale de Strasbourg sur l'estomac ?
• — Parce qu'il me semble que c'est un grand malheur pour mon fils.
— Ah 1 tu crois cela... Baptiste !... Baptiste ! Le valet accourt.
— Où est ma fille ?
— Général, je crois que mademoiselle est dans sa chambre.
— Dis-lui de venir ici sur-le-champ , que je l'attends.
Le valet sort ; la veuve Bloquet se dispose à en faire autant, en disant :
— Je pense, général, que tu n'as plus besoin de moi... Je pourrais te gênes dans ce que tu as à dire à ta fille, et...
— Si j'avais voulu te renvoyer, ce serait déjà fait; reste, au contraire.
— Mais cependant, général...
— Ah ! mille cartouches, est-ce que tu voudrais faire des manières aussi, toi? Reste et tais- toi, car j'entends ma fille.
Adolphine Desparville a dix-huit ans. Elle est grande, élancée, bien faite ; elle se tient bien droite, bien cambrée : c'est une habitude que son père lui a fait prendre de bonne heure, et qui fait ressortir tous les avantages de sa taille.
Sa figure est vive, mutine ; ses yeux ne sont pas très-grands, mais leur expression est charmante; on y lit la gaîté, la franchise de son père, et quelquefois cette malice d'une jeune fille qui ne blesse jamais ceux auxquels elle s'attaque.
Avec l'habit d'amazone, qu'elle porte souvent, avec le chapeau rond, comme les hommes, et la cravache à la main, Adolphine fait une cavalière fort séduisante,
et le général est idolâtre de sa fille, quoique parfois il veuille avoir l'air sévère avec elle.
La jeune personne arrive en chantant, en sautillant, suivant sa coutume ; elle court à son père, l'embrasse avant qu'il ait eu le temps de prendre un air imposant, puis elle va à la mère de Gustave, et lui prend la main en lui disant d'un air affectueux :
— Comment, vous étiez ici, madame Bloquet?... Ah! si je l'avais su, je serais descendue plus tôt ; mais on ne me dit rien, à moi 1 C'est fort ridicule On
metraite toujours comme une petite fille !
— Paix ! mademoiselle, paix ! dit le général en faisant sa grosse voix, il ne s'agit pas de madame Bloquet... Je vous ai fait venir pour quelque chose d'important...
— Mais, papa, cela n'empêche pas de dire bonjour
à ses amis , et madame Bloquet est notre amie,
vous l'aimez bien aussi, vous : je vous l'ai entendu dire cent fois !
— C'est bien, c'est bien..., Adolphine, vous babillez trop, écoutez-moi...
— Oh! papa, vous faites vos gros yeux..., vous essayez de loucher... pour faire le méchant, mais ça ne vous va pas!...
— J'essaye de loucher... Ah 1 sacrebleu ! mademoiselle, ne plaisantons pas, ou cela va se gâter...
— Mais, mon Dieu ! qu'avez- vous donc à médire?... Est-ce que vous allez me gronder ? Il me semble pourtant que je n'ai rien fait de mal...
— Silence dans les rangs! Adolphine tu sais
bien que je vais te marier !...
— Moi?... Je ne le sais pas du tout.
— Comment? Je ne t'ai pas déjà dit trois ou quatre fois que le colonel Frombac, mon ami, désirait t'épouser?
— Oui, c'est vrai, vous m'avez dit cela ; mais comme cela ne peut être qu'une plaisanterie, je n'y ai fait aucune attention.
— Et pourquoi donc ne serait-ce qu'une plaisanterie, mademoiselle? reprend le général en refronçant le sourcil ; est-ce que mon ami le colonel Frombac ne peut pas fort bien se marier? Est-ce que c'est un homme dont on doive faire fil... Un brave ! qui a fait quinze campagnes, qui a reçu douze blessures,... qui devrait avoir au moins une jambe et un bras de moins 1 II ne l'aurait fichtre pas volé !
— C'est possible; mais c'est justement parce que le colonel a tant de campagnes et de blessures à m'offrir que je n'en veux pas. D'abord, il est fort laid... il a une balafre sur le nez, votre colonel.
— C'est une marque de bravoure, cela équivaut à un grain de beauté.
— Ah ! papa, je ne veux pas de ces grains-là. Ensuite, il a plus de cinquante ans, il est trop vieux pour moi.
— Mais, ma fille, si pourtant je vous ordonnais d'épouser le colonel...
— Je suis tranquille, tu ne m'ordonneras pas cela.
— Et pourquoi dono ?
— Parce q ne tu ne voudrais pas rendre ta fille malheureuse...
Le général se retourne vers la veuve Bloquet en caressant sa moustache d'un air qui voulait dire :
— Elle a réponse à tout, je suis bloqué.
Puis, essayant de reprendre son air sévère, il revient vers sa fille, en disant :
— Ainsi , mademoiselle, c'est bien décidé , vous refusez le colonel Frombac, vous refusez une union qui m'aurait rendu très-satisfait ?... Nom d'une pipe !...
Adolphine s'approche de son père, et l'enlace de ses bras, en lui disant :
— Mais, mon petit papa... tu te trompes... Comme j'aurais eu du chagrin d'épouser le colonel, cela ne t'aurait pas du tout rendu satisfait, car tu serais bien triste, au contraire, si ta fille était chagrine ; ta fille, que tu aimes tant à voir gaie, contente ; et c'est pour que tu sois très-satisfait que je refuse de contracter cette union.
— Oh! alors... si c'est comme ça... décidément, je crois qu'elle a raison 1 dit le général, et c'est moi qui faisais une boulette.
— Oui, papa, c'était toi...
— Silence dans les rangs 1 Passons à autre chose. Adolphine, je vais t'apprendre une nouvelle.
— Si cela concerne encore le colonel Frombac, cela m'intéresse peu 1
— Non, cela regarde une autre personne,., mon aide de camp Gustave...
Au nom de Gustave, Adolphine rougit jusqu'au blano des yeux, tout en s'écriant :
— Ah! M. Gustave,... c'est différent... D'abord, c'est le fils de madame Bloquet que nous aimons tant ; et pais il est bien aimable, M. Gustave, bien complaisant surtout ; si je veux jouer au volant, au ballon, il est toujours tout prêt à faire ma partie...
— Il faudra pourtant, ma chère amie, que tu cherches une autre personne pour faire ta partie de volant ou de ballon.
— Pourquoi donc cela, papa ?
— Parce que Gustave va nous quitter.
— Nous quitter !...
Les traits de la jeune fille s'altèrent, elle essaye en vain de conserver son air enjoué, déjà l'inquiétude, la crainte, ont remplacé la gaieté qui animait ses regards, et c'est d'une voix entrecoupée qu'elle reprend :
— Quoi 1 mon père, vous envoyez donc M. Gustave en mission loin d'ici?
— Non vraiment ! je ne le renvoie pas, moi ; c'est lui qui veut absolument nous quitter, se séparer de moi, passer dans un des corps qui seront envoyés bientôt sans doute battre les Autrichiens...
— Oh 1 mon père- ce n'est pas possible...
— Pas possible.,.. Tiens, voilà la lettre de Gustave,... il me donne sa démission.
— Mais quel motif? quelle raison... Car enfin on ne quitte pas les... personnes sans dire quelque chose...
— C'est sans doute parce qu'il ne veut rien dire
qu'il écrit. C'est si bête, l'écriture!... Expliquez-vous donc vis-à-vis d'une lettre... Est-ce que ça peut vous répondre...
— Mais madame Bloquet connaît sans doute les causes... les raisons qui font agir son fils...
L' ex-vivandière baisse les yeux et garde le silence. Le général reprend :
— Elle ne me l'a pas dit positivement,... mais il paraît qu'il y a une amourette sous jeu... . Gustave va, je crois, se marier.
La mère du jeune hussard ouvre la bouche pour démentir le général, celui-ci ne lui en donne pas le temps ; il lui marche sur le pied de manière à le lui écraser, et se tourne vers elle en murmurant à voix basse :
— C'est une frime,... nous allons en voir l'effet. Mais l'effet a été plus prompt, plus violent que le
général lui-même ne s'y attendait; car en se tournant vers sa fille, il la voit pâle comme une morte et tombée sans connaissance sur un fauteuil; il court aussitôt à elle en s'écriant :
— Ah! mille cartouches ! qu'est-ce que j'ai fait là ! Ma fille! mon Adolphine! mon enfant chéri!... reviens à toi... Ahl bigre d'animal que je suisl... Mère Bloquet, du secours... vite,... vite... Elle se meurt, cette pauvre petite... et c'est moi qui en suis cause... avec ma fichue épreuve.
— Ce ne sera rien, dit la veuve Bloquet en essayant de ranimer la jeune fille, tandis que le général tape (Uns la quua d* Adolphine de manière à lui faire mal..
— Comment! ce ne sera rien, mille bombes! mais elle ne revient pas,... elle ne rouvre pas les yeux. . . Baptiste! de l'eau,... de l'eau-de-vie,... du rhum... Oh là! du monde, sacrebleu !... T^t ce qu'ils sont sourds?...
Et le général avait versé du rhum dans un verre, et frottait le front et le nez de sa fille avec la liqueur.
Cependant Gustave qui n'était pas loin, parce que les amoureux ne sont jamais bien loin de la personne qu'ils aiment, a entendu la voix du général ; il entre, pousse un cri d'effroi en apercevant Adolphine évanouie, et veut courir chercher un médecin; mais le général, qui a vu avec joie que son rhum a opéré tout aussi bien que du vinaigre, et que les joues de sa fille commencent à reprendre une teinte rosée, arrête le jeune hussard, et, le prenant par le bras, le ramène devant Adolphine, en lui disant :
— A genoux !
— Quoi!... général...
— A genoux! te dis-je...
— Aux pieds de mademoiselle votre fille!...
— Eh! oui, sacrebleu... à ses genoux et tout de suite!
— Je n'oserais jamais, général ; le respect...
— Comment, tu n'oseras pas te mettre aux genoux de celle que tu vas épouser?...
-• Épouser!... épouser!. .. il serait vrai l... Ah! tant de bonheur!... 0 ma mère!...
— A genoux! te dis-je.
Et Gustave chancelle, et est devenu, lui aussi, blanc comme un linge , et le général , qui est obligé de le soutenir, s'écrie :
— Allons, bon!... à l'autre à présent?... Mais ces enfants-là ne savent donc pas supporter le bonheur, . .. la peine... Sacrebleu! Gustave, auras-tu bientôt fini de te trouver mal?...
Le jeune hussard est promptement revenu à lui, et il est bien vite aux pieds d'Adolphine qui rouvre les yeux, qui pousse un cri en apercevant Gustave à ses genoux, puis verse des larmes de joie, et se jette dans les bras de son père, en lui disant :
— Vous aviez donc deviné que je l'aimais?...
— Un peu, mon neveu 1... Non ! je veux dire : beaucoup, ma fille. Mais, je t'en prie, ne recommence pas à t'évanouir, car tu m'as fait une frayeur...
— Ah! mademoiselle, murmure Gustave, monsieur votre père m'a dit que je serais votre époux... Un tel bonheur... si inespéré... Mon Dieu!... Je ne sais comment vous dire...
— Embrasse-la, nigaud, ça vaudra mieux que des phrases... Eh bien! mère Bloquet, que dis-tu de tout ceci?... Es-tu contente de moi?
La mère de Gustave était tellement émue qu'elle pouvait à peine parler; deux grosses larmes coulaient de ses yeux.
Elle prend la main du général, la presse dans les siennes, et murmure enfin :
— Tu es aussi bon que brave... Tu fais le bonheur
de mon fils... Si maintenant il donnait sa vie pour sauver la tienne, je trouverais qu'il ne fait que son devoir.
— Oh ! oui, ma mère, oui, vous avez bien raison dit Gustave, je ne pourrai jamais assez prouver ma reconnaissance à celui qui fait tant pour moi!
— Assez de reconnaissance, s'écrie le général. Du moment que l'on peut faire des heureux, il ne faut pas traîner les choses en longueur; d'ailleurs nous sommes à une époque où les militaires ne restent pas longtemps devant leur feu à se gratter les mollets; il faut donc bâcler lestement le mariage de ces enfants. Gustave, tu vas aller toi-même à Paris, chez M. Moulinard, mon notaire ; tu sais son adresse. Tu lui diras qu'il vienne sur-le-champ, que je te marie à ma fille, qu'il nous faut un contrat subito, et que tout cela soit griffonné au pas de charge... Va... galope et reviens! Et puis tantôt nous gobichonnerons entre nous un petit repas d'accordailles; nous ferons sauter les bouchons de Champagne. On ne marie pas sa fille tous les jours.
Gustave ne se fait pas répéter cet ordre; il baise la main d'Adolphine, presse celle du général, saute au cou de sa mère, et s'éloigne suivi par des regards qui lui exprimaient les plus doux sentiments : l'amour d'une fiancée , celui d'une mère, et l'amitié la plus vraie.