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LE PREMIER CONSUL

Le lendemain, de grand matin, les habitants de la laiterie sont éveillés par le son des tambours, du clairon, de la trompette ; les troupes arrivaient de tous côtés pour la grande revue qui allait avoir lieu ; on savait que le premier Consul en personne devait la passer, et le plus vif enthousiasme régnait dans les rangs des soldats, enchantés de voir celui qui venait de conduire les Français à la victoire. Parmi les bourgeois et les paysans l'ivresse n'était pas moins vive ; les habitants étaient tous en l'air comme pour un jour de grande fête, et, en effet, c'en était un de voir Bonaparte.

Adolphine n'avait guère dormi, comme on le pense bien; dès le point du jour elle avait été trouver la bonne mère Bloquet, et lui avait conté tout ce qui lui était arrivé pendant la nuit. Ce n'était pas tenir trèsreligieusement le serment qu'elle avait fait à Gustave,

mais elle s'était dit qu'une mère ne devait jamais être comprise dans le nombre des personnes pour lesquelles on doit garder un secret. Ce raisonnement n'était pas bien juste peut-être, mais il est tout à fait dans la nature.

La mère de Gustave s'était sentie rajeunie de dix ans en apprenant que son fils existait. Puis les deux femmes s'étaient bien promis d'aller à la revue, non pas précisément pour voir Bonaparte, mais pour tâcher d'avoir des nouvelles, de savoir si le premier Consul devait visiter les prisonniers de Vincennes.

Enfin, en entendant le bruit des tambours, des trompettes, en apprenant qu'il allait y avoir une revue, le petit bossu avait fait un bond de joie , et s'était écrié :

— Quel bonheur f... le premier Consul y sera ! moi qui ai toujours désiré le voir de près, et qui n'ai jamais pu apercevoir que le bout de son chapeau... une simple corne. Oh ! cette fois, je le verrai, dussé-je pour cela monter sur les épaules de tout le monde... On s'appuie assez souvent sur ma bosse, ce ne sera qu'un rendu pour un prêté.

Tandis que ceci se passait au bois et au village, le commandant de la forteresse était inquiet, soucieux, et Gustave partageait ses tourments, car le général Desparville, celui qui n'avait jamais manqué à sa parole, n'était point revenu prendre dans la prison la place qu'un autre occupait pour lui. Un secret pressentiment disait au commandant que le premier Consul

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voudrait voir son prisonnier, et alors il était perdu, déshonoré

Tout à coup, sur les huit heures du matin, un homme à cheval, couvert de sueur et de poussière, arrive au grand galop jusque dans les cours du château, où on le laisse pénétrer, croyant qu'il est porteur d'ordres pour la revue. Cet homme saute à bas de son cheval, il demande à voir le commandant. Celui-ci arrive et pousse un cri de surprise, de joie. C'est Desparville qui est devant lui. Il se hâte de le faire passer dans une pièce où ils sont seuls; alors le général se jette dans ses bras en lui disant :

— Me voici... c'est moi... sacré mille bombes ! vous m'avez cru frit, n'est-ce pas, vous autres? et au fait.' plus de six mois pour faire un voyage de douze jours, c'est un peu abuser de la permission. Encore ne seraisje arrivé que ce soir, si je n'avais pas appris, à dix lieues d'ici, que la petite redingote grise passait une revue ce matin à Vincennes ; alors, je me suis dit : Bigre! une revue, il faut que j'y sois, sans quoi, mon pauvre vieux commandant pourrait avoir du tintoin rapport z'à moi. Et là-dessus, remontant à cheval, quoique déjà éreinté, j'ai donné de l'éperon... si bien que ma pauvre bête en crèvera, ou ça m'étonnerait bien... Enfin, j'arrive encore à temps, n'est-ce pas? c'est l'essentiel... Mais Gustave, ce pauvre Gustave! il doit avoir moisi en prison... et c'est pour moi... Je voudrais bien l'embrasser!...

Le commandant se hâte de conduire le général près

de Gustave, qui se précipite sur son cœur, et commence par lui donner des nouvelles de sa fille; puis s'écrie: — Eh bien, général... vous rapportez enfin cette lettre qui prouve votre innocence?...

— Je ne rapporte rien du tout !... — Grand Dieu ! — Vous me direz que ce n'était pas la peine alors d'être si longtemps absent... mais, si je n'avais pas toujours espéré retrouver ce chien de portefeuille... Mille cartouches... ai-je couru après... c'est-à-dire après celui qui devait l'avoir !... Il faut vous dire que l'animal avec qui j'ai joué avait quitté sa demeure... que j'avais eu diablement de peine à retrouver : c'était un Allemand... un nommé Bettmann... Roulmann... Trottmann... est-ce que je sais ; ils ont des noms à disloquer la mâchoire. Enfin, on me dit : Votre homme vient de partir pour tel endroit. J'y cours... Bon, il n'y était plus... et il me faut le chercher autre part... et toujours obligé d'user de précaution quand je rencontrais des Français ; car on n'aurait pas manqué de dire : Tiens! Desparville , qui est prisonnier, et qui se promène en Allemagne ; c'est commode. Pour me rachever , en galopant la nuit après mon Roulmann... Doguemann !... je fis une chute de cheval et me cassai une jambe ; alors je fus obligé de rester près de deux mois sur le dos. Je n'ai pas besoin de vous dire combien j'enrageais. Quand je fus guéri, on ne savait plus ce qu'était devenu mon Droguemann. Alors je me dis : Assez d'amour; ça pourrait me tenir comme ça dix ans! il faut revenir au quartier : et là-dessus j'ai re-

brousse chemin et me voici... A présent je sais que ma fille se porte bien, je suis heureux; et toi, Gustave, tu vas retourner près d'elle et l'épouser de suite...

— Quoi! général... vous voulez que je vous quitte!

— Il y a fichtre bien assez longtemps que tu es en prison, mon ami ; tu dois connaître toutes les araignées du donjon... Mais quel bruit... quels cris?..,

— C'est le premier Consul qui arrive...

— Allez à vos affaires, commandant, et toi, Gustave, près de ma fille... Quant à moi, mes enfants, on sait désormais où me trouver... et, ma foi, arrive qui plante, faut pas se désoler d'avance.

Gustave a obéi à son général, il quitte le château et se hâte de se rendre à la laiterie ; mais en route il rencontre sa mère et Adolphine qui venaient voir la revue. Il n'est pas besoin de dire quelle est la joie de la pauvre mère en retrouvant son fils, et celle d'Adolphine en apprenant que son père est de retour. Cette joie est tempérée cependant par le chagrin que l'on a d'apprendre que son voyage a été inutile.

Mais de tous côtés on court, on se pousse, on se presse. Le premier Consul est sur la route de Vincennes, entouré de son état-major, beaucoup plus brillant que lui, qui cache toujours une partie de son uniforme sous sa modeste redingote grise. Bonaparte n'en est pas moins admiré de tous; c'est à qui pourra mieux le voir, le coutempler; et de ceux qui s'agitent pour cela, on doit penser que le petit bossu n'est point un des moins actifs.

Taquinet court dans le bois de Vincennes comme s'il jouait aux barres; il va de l'un à l'autre en demandant :

— Passe-t-il par ici?., est-ce de ce côté qu'il prend?., tournera-t-il à droite ou à gauche?... Sapristi, si je n6 le voyais pas aujourd'hui, je ne me le pardonnerais jamais!.... Je suis capable de monter sur un arbre.... je grimperais sur un mât de cocagne pour voir ce grand capitaine!... je dis grand... ce n'est pas de taille, mais ça me fait plaisir qu'il ne soit pas trèsgrand... c'est fièrement flatteur pour les petits hommes quand il se trouve des gaillards de cette étoffe-là dans leurs rangs.

Cependant le monde arrivait en foule de tous côtés. En Dassant à travers un massif d'arbres pour se trouver plus vite près du château, le petit bossu se jette dans un monsieur et une dame qui prenaient le même chemin.

— Eh! sandis! mon cher, prenez donc garde, s'écrie le monsieur en ramassant son chapeau que Taquinet vient de jeter à terre. Est-ce que vous avez un bandeau sur les yeux comme Cupidon?

Au son de cette voix, à cet accent bien connu de lui, Taquinet examine le personnage qui vient de lui parler et reconnaît son ancien compagnon de voyage, le beau Floridor, qui porte encore son balandras garni de poil de lapin, et donne le bras à une dame qui n'est autre que la grosse Allemande aux cheveux rouges.

La toilette du monsieur et de la dame est loin d'annoncer une position brillante, et à la manière dont les deux époux se tiennent le bras l'un et l'autre, il est facile de deviner que la lune de miel est déjà passée pour eux.

— C'est mon faux marquis! s'écrie Taquinet en allant se placer devant Floridor.

— Eh! tiens! c'est ce cher ami Taquinette!... Bonjour, mon bon, répond Floridor en prenant sur-lechamp un air aimable.

— Oh! votre bon... je l'ai trop été, monsieur le farceur... car je connais maintenant toutes vos roueries... Votre soi-disant duel... avec le milord pour rire... je sais tout; du reste, j'avoue que je n'ai pas été fâché d'apprendre que vous n'étiez qu'un marquis de théâtre. Cela a dû un peu mortifier madame lorsqu'elle a su que son époux n'était qu'un seigneur de contrebande.

Pour toute réponse, Edwige jette sur le bossu un regard colère, et tire Floridor par le bras en murmurant :

— Eh bien, monsieur, est-ce que nous n'avançons pas?... est-ce que nous allons rester là?

— Si, madame! si, nous avançons, répond le bel homme d'un air très-peu gracienx; puis il se tourne vers Taquinet, en lui disant :

— Tenez, mon bon, il ne faut pas m'en vouloir... J'avoue que je vous ai coupé l'herbe sous le pied... mais, cadédis! je croyais que cette herbe-là était du

sainfoin, de la bonne luzerne! et ce n'était que du chiendent... pas autre chose, et du chiendent bien amer!

— Qu'entendez-vous par là, faux marquis?

— Eh, pardieu, j'entends qu'au lieu des quatrevingt mille livres en espèces que l'on se vantait de posséder, je n'ai trouvé chez mademoiselle Carotcsmann que des dettes, un caractère insupportable et une vertu horriblement endommagée!

— Ah, bah!... il serait possible...

— Oui, mon petit, j'ai été carotté, voilà le mot... J'aurais dû me méfier d'après le nom que ma sensible amie portait; si bien que, loin de faire le seigneur en Allemagne, j'ai été obligé de m'en revenir bien vite en France avec ma tendre moitié pour ne pas être appréhendé au corps par ses créanciers.

— Alors mon cousin Robinet voulait donc me mettre dedans, moi?

— Il vous en veut peut-être parce que vous avez introduit les bosses dans sa famille. Après cela, il a pu être trompé par madame, qui est une fine matoise...

— Oh! ma foi, s'il en est ainsi, je ne vous en veux plus, marquis; au contraire, c'est un service que vous m'avez rendu... et pour vous en remercier je vous donne quittance de ce que vous me devez, d'autant plus que je suis persuadé que vous ne me paieriez pas.

— Je n'entends pas cela, mon bon!... je vous paierai... je vous paierai triple même... Nous allons

entrer à l'Opéra-Comique de Paris ; ma douce moitié a une voix de contralto assez nourrie, je vais la faire engager, elle jouera les duègnes en chef et sans partage.

— Le plus souvent que je jouerai les duègnes et que je m'engagerai à un théâtre I dit Edwige en haussant les épaules. Je ne veux pas être actrice, moi.

— Il faudra pourtant l'être, ma mignonne, riposte Floridor en reprenant le bras de sa femme et en le tenant très-ferme sous le sien. Vous ferez les duègnes... je vous apprendrai à chanter Popéra-comique, et quand vous n'irez pas bien, sandis, je vous accompagnerai avec une petite basse roulante qui vous forcera à roucouler!. . Ah! maisss!...

Edwige Carottsmann fait un mouvement furibond, comme pour se dégager, mais le beau Floridor ne la lâche pas; les deux époux se regardent comme un chien et un chat qui n'ont jamais vécu ensemble. En ce moment, des cris qui se rapprochent annoncent l'arrivée du premier Consul.

— Adieu, couple intéressant, dit Taquinet, je ne veux pas manquer Bonaparte; je vous laisse à vos tendres amours, enchanté de ce que le destin ait réuni deux cœurs si bien faits pour s'adorer.

Et le petit bossu se remet à courir en se disant :

— Voilà un homme que j'accusais! que je maudissais... et je lui dois le bonheur et la liberté!... 0 Providence! pardonne-moi d'avoir blasphémé contre toi...

mais les humains sont aveugles, et ce que tu fais pour notre bien est souvent ce dont nous te savons le moins de gré... Ah! nom d'un petit bonhomme... le voilà... il passe là-bas...

Poussant, repoussant chacun, donnant des coups de poing et des coups de coude pour se faire faire place, Taquinet est parvenu à se faufiler dans le beau milieu de la foule, à l'endroit où elle est le plus compacte, tout près des soldats; mais alors on entend sa voix aiguë qui crie :

— Ah! sapristi, j'étouffe!... qu'est-ce que ça veut dire de presser comme ça un individu?., si on ne nie fait pas de place, je vais mordre des mollets 1 je vais mordre n'importe quoi...

— Qu'est-ce qui jappe là-dessous? dit un grand homme placé devant le petit bossu.

— C'est quelqu'un qui n'a pas peur de toi, grand géant!... Parce qu'ils sont hauts comme des asperges, ils font leur embarras. Ahl mon Dieu! c'est pas bien difficile d'être grand? je n'ai qu'à acheter une paire d'échasses... Qui est-ce qui me soulève un peu? je veux voir le premier Consul, sapristi! Ahl on va aplatir ma bosse si ça continue... Ah! vous poussez, vous autres... moi, je pince, j'égratigoo, tant pis!.. Ils seraient capables de marcher sur moi, tous ces bœufs-là!

Le petit bossu se démène tant que le grand homme placé devant lui, fatigué de se sentir pincer, se baisse prend Taquinet dans ses bras, l'enlève et le jette au

hasard devant lui. Taquinet a été rouler dans les rangs d'une compagnie de grenadiers qui n'ont pas le temps de le chasser, parce que Bonaparte va passer devant eux; d'ailleurs, le petit bossu leur dit :

— Camarades, ne vous occupez pas de moi... Je vous assure qu'on ne verra pas que vous avez quelqu'un dans vos rangs... vos gibernes me cachent parfaitement.

Cependant, le premier Consul vient de s'arrêter. Après avoir complimenté les troupes sur leur belle tenue, il vient de donner des ordres, et bientôt le général Desparville est amené devant lui.

— Eh bien! dit Bonaparte au général, avez-vous enfin cette preuve de votre innocence dont vous parliez toujours? il me semble que je vous ai laissé le temps de vous la procurer.

— Non... mon Consul, je ne l'ai pas... répond Desparville. J'ai perdu en Allemagne le portefeuille qui la renfermait... et on n'a pas pu le retrouver..

En ce moment la voix aigre du petit bossu fait entendre ces mots :

— Je l'ai, moi, le portefeuille... mon cousin Robinet me l'avait donné pour le rapporter en France au

général... Pardon Sire premier Consul... Votre

Excellence... vive Bonaparte! voilà le portefeuille.

Au même instant, une main, qui paraissait à la ticUteur des genoux des grenadiers, tendaient un portefeuille qu'un officier s'empresse de prendre pour le remettre au général. Celui-ci pousse un cri de joie et

présente lu fin à Bonaparte la lettre qui prouve son innocence.

Après avoir lu cette lettre, le premier Consul tend sa main à Desparville en lui disant :

— On vous avait calomnié, mais je réparerai mon erreur... Vous êtes général de division.

Et Desparville presse avec effusion la main de Bonaparte en s'écriant :

— Envoyez-moi au feu! vous verrez que je suis toujours bon là et que je ne boude pas!

— Vive le premier Consul!... vive Bonaparte!... Ah! crédié, camarades, je vais être assommé par vos gibernes... laissez-moi sortir de vos rangs, sapristi!... ou donnez-moi un bonnet de grenadier comme à vous; seulement je monterai dessus.

En disant celar Taquinet parvient à se retirer d'entre les jambes des soldats. Il arrive près de ceux qui étaient alors si heureux : le général était dans les bras de sa fille, Gustave dans ceux de sa mère. Mais à quelques pas de là, un homme faisait ombre à ce tableau : c'était Moulinard, qui, consterné du retour du général, a pris enfin son parti et se hâte de lui dire :

— Général... vos trois cent mill9 francs sont à votre disposition... Je n'avais parlé de ce précieux dépôt à personne... J'attendais vos ordres...

— Je crois qu'il espérait les attendre toujours... murmure Taquinet; mais le notaire se tournant vers celui-ci, lui dit :

— Vous voye? que je suis un honnête homme.

— Touchez là, répond le petit bossu... je ne vous confierai jamais d'argent.

Quelque temps après, Gustave épcusaii son Adolphine et Taquinet était de la noce, et il y dansait comme un cabri.

Après le service qu'il avait rendu au général Desparville, celui-ci avait voulu l'attacher à sa personne, mais le petit bossu avait refusé, en disant :

— Général, on ne voit autour de vous que des mililaires, des gaillards bien tournés, je jurerais trop auprès de ce monde-là. Laissez-moi seulement gérer vos affaires et celles de vos enfants, et je vous réponds que vos fonds ne joueront pas à cache-cache comme chez M. Moulinard.

Plus tard, grâce à la générosité du général, Taquinet devint avoué et parvint alors à trouver une femme, mais il épousa une naine. Comme son protecteur lui en demandait la raison :

— Général, lui dit-il, j'ai bien vu qu'une femme était un mal nécessaire, mais je me suis donné ce mal-là le plus petit que j'ai pu.

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