UNE DÉCLARATION. — LE FANTÔME
Adolphine ne tarde pas à venir présenter ses devoirs à M. Moulinard, dont elle vient d'apprendre l'arrivée à la laiterie par le petit bossu qui lui a dit :
— Méfiez-vous du notaire !
— Comment!... mon bienfaiteur?
— Justement, parce qu'il joue au bienfaiteur et que ce n'est pas son emploi.
Eu voyant paraître celle qu'il nomme sa chère pupille, M. Moulinard fait un sourire qui atteint jusqu'à ses oreilles, puis il prend une chaise, la présente à la jeune fille, et s'assied près d'elle ; tout cela se fait avec l'accompagnement du sourire, qui paraît vouloir se prolonger pendant toute la conversation qui va suivre, ce qui promet d'avance des discours bien gracieux.
— Vous êtes venu nous voir par un bien mauvais temps, monsieur? dit Adolphine.
— C'est, vrai, ma belle demoiselle; mais qu'importe le temps quand on va chez les personnes auxquelles on a consacré le sien?..
Moulinard ne semble pas mécontent de sa phrase. Adolphine, qui, ainsi que tous les gens d'esprit,
n'aime point ce qui est prétentieux, se hâte de parler de ce qui l'intéresse.
— Et mon père, monsieur Moulinard, avez-vous eu de ses nouvelles? êtes-vous parvenu enfin à savoir quelque chose sur lui et ce pauvre Gustave?... Vous nous aviez promis d'aller au ministère de la guerre... de la police;... de voir des personnes qui approchent du premier Consul.
— J'ai été partout, ma belle demoiselle, dans tous les ministères; je me suis rendu chez une foule de grands personnages... j'ai même dépensé beaucoup d'argent : les voitures;... vous concevez qu'on ne va pas chez un grand personnage en petite tenue... et qu'alors, pour ne pas crotter ses bas de soie... j'étais en bas de soie... on prend des voitures. Mais qu'importent les frais, les dépenses, quand il s'agit de rendre service?... Ah! j'ai toujours pensé ainsi, moi! Qu'est-ce que je veux? le bien de mes amis et pas autre chose... Telle fut constamment ma manière de penser... je n'en changerai pas...
— Mais mon père, monsieur? reprend la jeune fille avec un peu d'impatience, car elle s'aperçoit que ce monsieur parle sans cesse de lui-même et se plaît beaucoup à faire son éloge.
— Votre père!... eh mon Dieu! belle Adolphine, les nouvelles ne sont pas bonnes...
— Grand Dieu !...
— C'est-à-dire, on n'en a pas positivement de nouvelles mais on assure que, convaincu (i'avoir
trempé dans une conspiration contre Bonaparte
— Convaincu...; mais c'est impossible, monsieur... il ne peut pas avoir été convaincu! Je suis bien certaine, moi, que mon père n'a jamais conspiré... lui qui adore la petite redingote grise ; ... car c'était toujours ainsi qu'il appelait le premier Consul... et quand on adore les gens, on ne cherche pas à leur faire du mal; il me semble que c'est bien clair, cela.
— Allons! allons! ne nous emportons pas... Ohl quelle vivacité, quelle pétulance!...
— Mais achevez donc, monsieur; mon père?...
— On assure, dis-je, qu'il a été condamné à une prison perpétuplle.
— 0 mon Dieu!... mon pauvre père! mais où?... dans quelle prison est-il?... Qu'on me permette au moins d'aller le trouver... de partager sa captivité!.. On ne peut pas me refuser cela, il me semble?. ..
— Pardonnez-moi... on n'admet aucune femme dans les prisons militaires... cela serait trop dangereux... elles y sèmeraient un esprit de rébellion...
— Et ce pauvre Gustave?..
— Ah! quant à M. Gustave Bloquet, l'aide-de-carap du général... c'est différent... On p^nse que celui-là n'est pas prisonnier, vu qu'il n'était pas dans la conspiration...
— Eh bien!...
— Eh bien, alors, puisque depuis six mois on n'a aucune nouvelle de lui, c'est que probablement il est mort...
— Mort ! ô monsieur, que dites-vous là?...
— Je suis désolé de vous faire de la peine... mais nous sommes presque tous mortels.
— Oh non, monsieur, je suis sûre, moi, que Gustave n'est pas mort?
— En ce cas, puisqu'il ne revient pas près de vous et de sa mère, c'est que probablement il se trouve mieux ailleurs : ceci est assez logique, qu'en pensez-vous ?
Adolphine ne trouvait rien à répondre et tenait ses regards baissés vers la terre; car lorsqu'on a de grandes peines, c'est toujours vers la terre que l'on tourne ses yeux, comme si c'était une consolation de regarder le seul endroit où la douleur ne pourra plus nous atteindre.
En ce moment Taquinet revient dans la salle, une serviette à la main et la bouche pleine, en s'écriant :
— Madame Bloquet demande si le bienfaisant M. Moulinard couche ici, car alors elle lui préparerait un lit un peu moelleux...
— Non, non, je retournerai à Paris, répond le notaire avec humeur.
— Ah! c'est différent... pardon de vous avoir interrompu, vous causiez avec mademoiselle... Vous avez quelque chose à lui dire?...
— Apparemment.
— Vous avez peut-être aussi quelque chose à iui remettre... Dame ! on ne sait pas, quelquefois...
Le notaire crispe ses doigts, en murmurant :
TA OU INET LE BOSSU 12k$
— Monsieur Taquinet, voulez -vous bien nous laisser?...
Le petit bossu se met à rire, en répondant:
— Ah ! ah ! ma présence vous gêne?... Je conçois... c'est juste... Je vais retourner manger, j'ai encore faim... C'est étonnant comme mon appétit se développe; depuis que je ne suis plus chez M. Moulinard, je me fais des bosses... Ma foi tant pisl... une de plus ou de moins, quand on y est... on ne fera pas attention. Et puis je couche ici, moi : on m'a offert un abri pour cette nuit... j'ai accepté... un petit coin, le premier venu... Par conséquent je puis laisser ma valise.. . ma petite valise dans cette salle, d'autant plus que chez la veuve Bloquet on peut être tranquille! rien ne s'y perd, ne s'y égare ; ce n'est pas comme chez beaucoup de gens que je connais. Sans adieu, patron ! Ah ! que je suis bête ! patron, c'est par habitude que je dis ça;mais depuis le temps que je suis à table, je devrais pourtant bien voir que je ne suis plus chez vous.
Puis sans attendre de réponse, Taquinet salue et s'éloigne; mais en passant contre Adolphineil trouve encore moyen de lui dire tout bas :
— Méfiei-vous de cet honnête homme-là 1 il n'en faudrait pas une douzaine pour faire un voleur.
— Enfin 1 murmure le notaire, lorsque le petit bossu est parti, et s'adressant à Adolphine : Mademoiselle, permettez que nous parlions maintenant d'affaires majeures, d'affaires sérieuses !... Votre position dans cette
maisonnette n'est pas encore convenable pour la fille de ce brave général Desparville; il faut que vous habitiez Paris, que vous ayez une maison montée... des domestiques à vos ordres...
— Oh 1 monsieur Moulinard, vous êtes trop bon! s'écrie Adolphine, mais je vous assure que je me trouve fort bien ici avec cette bonne maman... que je console... tant que je peux, et qui tâche de me consoler aussi. Vous avez bien assez fait pour moi, et j'en serai sans cesse reconnaissante...
— Pardonnez-moi, charmante fille, cette position n'est point encore digne de vous. Vous aurez tout ce que je viens de vous dire... vous brillerez dans le monde...
— Moi, pauvre fille!... sans parents... qui n'ai que vous pour protecteur...
— Oh! j'ai trouvé un moyen parfait pour assurer votre sort... Vous concevez bien que le titre de protecteur est trop vague... vous ne pouvez pas venir demeurer chez un protecteur jeune... car je suis encore assez jeune... mais vous pouvez parfaitement venir habiter chez votre mari; aussi est-ce ma main que je vous offre...
— Votre main! votre main!... Comment, monsieur Moulinard, vous voulez n'épouser?... Et Adolphine se met à rire, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps; mais elle ne pouvait se figurer que le notaire, qui lui faisait l'ellet d'un corbeau, pût avoir l'idée de devenir son mari.
Moulinard ne sait pas trop comment il doit prendre l'éclat de gaieté que sa proposition vient de provoquer. Il se décide à en être flatté, et tâche de rire aussi en répondant :
— Eh 1 oui... eh! eh! ehl... oui, charmante fille, je veux être votre mari, hiî hi! hi!... nous ferons un ménage ravissant!... D'abord je suis doux comme un mouton qui n'a jamais été tondu... je ferai toutes vos volontés...
— Ah çà, monsieur Moulinard, c'est pour plaisanter que vous me dites cela, n'est-ce pas ?
— Non, belle demoiselle, je parle fort sérieusement. Je vous épouse et qui plus est, en vous épousant je vous reconnais un douaire considérable; de plus, j'achète cette laiterie et je la donne en toute propriété à cette vieille Bloquet pour qu'elle soit à l'abri de la misère...
— Ah! monsieur, vous êtes bien bon de penser toujours à notre sort à venir... mais vous savez bien que tout cela ne peut pas se faire. D'abord j'aime Gustave, et c'est lui que je dois épouser.
— Mademoiselle, votre M. Gustave est mort, ou vous a oubliée pour une autre. Dans l'un ou l'autre cas, il ne vous épousera pas...
— Je ne puis croire cela; mais si Gustave m'était infidèle, ce ne serait pas une raison pour que je l'imitasse; il ne faut pas suivre les mauvais exemples Ainsi, monsieur, ne pensez plus à tout ce que vous venez de me dire...
Le notaire se mouche, sort sa tabatière de berga mote de la poche de sa veste, hume une prise et répond :
— Mademoiselle, il faut que vous deveniez ma femme... cela est indispensable pour votre bonheur ; vous ne pouvez me refuser... J'ai préparé notre contrat, et demain je viendrai vous l'apporter à signer.
Adolphine, qui n'a plus envie de rire, s'écrie :
— Ne faites pas cela, monsieur, ce serait inutile; je vous répète que je neveux pas être votre femme.
Le notaire se pince les lèvres et répond d'un ton un peu moins sucré cette fois :
— Mademoiselle, je m'étonne que dans votre position vous refusiez l'offre de ma main; mais comme cette union assurera à jamais ma félicité, je dois vous dire que si vous me refusiez, je serais forcé de vous regarder comme fort ingrate envers moi, et comme il n'est pas nécessaire d'obliger continuellement des ingrats, je ne pourrais plus rien faire pour vous et la mère Bloquet, et vous prierais de quitter incontinent cette maison... Vous êtes jolie, mademoiselle, vous trouverez facilement d'autres protecteurs; mais quant à la ci-devant vivandière, mère de M. Gustave, comme elle est vieille et presque impotente maintenant, elle pourra bien mendier son pain dans les rues ou se chercher une place à l'hôpital.
— 0 mon Dieu!... quel affreux tableau me faitesvous là!... Mais c'est pour rn'efTrayer, n'est-ce pas, monsieur Moulinard, vous ne nous chasserez pas d'ici?....
TAQUINET LE BOSSU 2V7
— Si vous refusez de devenir ma femme, je serai obligé de faire comme je viens de vous le dire, belle demoiselle; c'est une chose arrêtée, et je ne reviens jamais sur ce que j'ai projeté.
— Mais, monsieur, si je vous épouse, je vous rendrai très-malheureux, je ne vous aimerai pas du tout... Je vous ferai enrager toute la journée, d'abord !
— Oh! que ceci ne vous arrête pas, vous avez un petit caractère gai et mutin quej'adore...
— Si je vous épouse, monsieur, je ne serai plus gaie; au contraire, je pleurerai continuellement.
— Les larmes doivent vous embellir aussi, mademoiselle; je pleurerai avec vous, si cela peut vous être agréable.
— Ah ! monsieur... je m'étais bien trompée ! je vous croyais bon, généreux, mais je vois que vous êtes un méchant homme.
— Mademoiselle, je reviendrai demain avec le contrat, pour avoir votre réponse définitive...
— Oh! je ne consentirai jamais à devenir votre femme.
— La nuit porte conseil. A demain, mademoiselle.
Le notaire, reprenant son chapeau et son parapluieriflard, salue profondément la jeune fille, et s'éloigne en disant :
— Il faudra bien qu'elle finisse par consentir; elle ne voudra pas voir la mère Bloquet manquer de tout, >A ma foi ! si le général reparaît un jour, ce que je ne crois guère, qu'est-ce qu'il aura à me reprocher? Il
voulait donner les trois cent mille francs en dot à sa 6.11e... Eh bien! puisque j'épouse sa fille, j'ai donc le droit de garder les trois cent mille francs : il n'y a pas la plus petite objection à faire à cela.
Adolphine ne pleurait pas, car elle avait un courage au-dessus de son âge, mais elle était bien triste, bien abattue, lorsque la veuve Bloquet vint la rejoindre après le départ du notaire. Elle demande à celle qui est devenue sa fille la cause de sa douleur, et Adolphine lui conte son entretien avec M. Moulinard. La mère de Gustave ne peut revenir de sa surprise, elle avait cru le notaire un bon homme.
— S'il nous chasse d'ici, que deviendrons-nous? dit Aldolphine.
— Nous travaillerons, mon enfant; la Providence ne nous abandonnera pas... Et d'ailleurs mon fils ne sera pas toujours absent... Le général nous sera rendu !
— Hélas ! il y a six mois que nous attendons en vain!...
— Mon Dieu ! comme vous avez l'air tristes, mesdames, dit le petit bossu qui vient de venir dans la salle basse. Ça ne peut pas être le départ de mon cidevant patron qui vous afflige, ou ça m'étonnerait extrêmement.
Adolphine apprend à Taquinet le sujet de leur tristesse. Le bossu se donne une claque sur le genou, en s écriant :
— Là, qu'est-ce que je vous avais dit? des méchan-
cetés, des noirceurs 1 j'en étais sûr... Ce pleutre 1 ce fesse-mathieu, qui veut s'allier à la fille d'un brave... Fi donc!., est-ce que les hiboux épousent les colibris? est-ce que les éperviers vont se mettre dans le nid des fauvettes? Mais séchez vos larmes 1 ce mariage ne se fera pas, et on ne vous chassera pas d'ici... je vous défendrai, je vous protégerai... je ne sais pas comment, c'est égal ; ayez confiance. Ma personne ne vous en inspire peut-être pas beaucoup, mais les amis, ça ne se mesure pas à la taille, les plus petits sont quelquefois les meilleurs. Il y a un proverbe qui dit : Dan? les petites boîtns les bons... Enfin suffit... Mais je suis très-las et je voudrais bien me coucher... dans le premier coin venu je ne suis pas difficile !
On conduit le petit bossu dans une petite chambre où il y a un lit, et Taquinet, enchanté, s'écrie qu'il va, jusqu'au lendemain, ronfler comme son semblable.
La nuit était venue, la journée avait été fatigante pour les deux femmes. La mère de Gustave habitait une pièce située au bout d'un petit corridor, la chambre d'Adolphine venait ensuite.
Les deux amies s'embrassèrent tendrement, et, en se quittant pour aller se livrer toutes deux au sommeil, se dirent:
— Si le revenant pouvait venir cette nuit, il nous donnerait peut-être un bon conseil.
La vieille mère est rentrée dans sa chambre, Adolphine est seule dans la sienne. Mais trop d'émotions i'ont agitée pour qu'elle puisse espérer goûter du repos.
C'est lorsqu'on en aurait le plus besoin qu'il semble nous fuir. L'eau va toujours à la rivière, et le sommeil va trouver ceux dont l'âme est en paix.
La jeune fille ouvre sa fenêtre qui donne sur le bois Le calme de la nuit repose, et, à défaut de sommeil, on petit du moins se procurer ce repos-là. Adolphine pense à son père, qu'elle voudrait tant embrasser; à Gustave, qu'elle eût été si heureuse de nommer son époux. Les heures s'écoulent. Minuit sonne : c'est le moment des revenants; Adolphine se met à genoux dans sa chambre, devant sa fenêtre, et levant les yeux au ciel, lui adresse avec ferveur ces mots :
— Mon Dieul... si vous permettez que ceux que nous aimons viennent nous consoler pendant nos rêves, accordez-moi encore un de ces rêves-là, et que cette nuit, en songe, je puisse me croire près de ceux que j'aime tant!
Après avoir fait cette prière, la jeune fille se dispose à se mettre au lit, lorsqu'un léger bruit provenant du jardin attire son attention. Elle écoute, il lui semble que quelqu'un marche très-vite; bientôt le bruit approche, on se dirige vers la maison. Adolphine est très-émue, et pourtant ce n'est point de la frayeur qu'elle éprouve. Les pas retentissent dans le corridor, on va droit à la chambre de la mère de Gustave.
— Oh ! c'est le fantôme ! se dit Adolphine, c'est lui! bien sûr... Il va voir ma bonne mère, et ensuite il viendra ici... Mais pourtant... un fantôme... un rêve... cela ne marche pas... Ceci est donc une réalité... c'est
donc vraiment une personne qui vient d'entrer chez nous... Mon Dieu ! qu'est-ce que cela veut dire... et que dois-je faire?
La jeune fille est partagée entre la crainte et un sentiment qu'elle ne peut s'expliquer. Mais Adolphine tenait de son père, elle était brave, et elle veut absolument connaître la cause du bruit qu'elle a entendu. Ouvrant sa porte presque toute grande, elle se cache derrière et attend, persuadée que l'on viendra aussi dans sa chambre.
En effet, au bout de quelques minutes, on marche de nouveau, on sort de chez la pauvre mère et l'on approche à petits pas de la chambre de la jeune fille; celle-ci a éteint la chandelle, mais la lune éclairait une partie de la pièce, assez pour que l'on pût reconnaître les personnes.
Le fantôme est entré doucement, il s'est approché du lit de la jeune fille, il s'est penché comme pour la '. oir dormir ; mais un cri part au même moment derrière lui : c'est Adolphine qui est tombée à genoux et murmure :
— Gustave... mon ami... si c'est ton ombre qui revient pour nous voir, tu ne me feras pas de mal... oh !... non... je suis bien sûre que ceux qui nous aimaient de leur vivant nous aiment encore même quand ils ne sont plus !
— Adolphine ! s'écrie le fantôme, et au même instant la jeune fille, à demie évanouie, se sent soutenue par le bras de Gustave. Elle le regarde, elle presse ses mains
dans les siennes, elle ne sait si elle doit en croire ses yeux; elle balbutie :
— Mon Dieu 1... est-ce un rêve ?... Gustave, est-ce vous ?... ah! parlez-moi, dites-moi que vous n'êtes pas un revenant !
— Non, chère Adolphine, répond Gustave, ce n'est point un rêve, j'existe, je suis près de vous...
— Vous existez!... et vous ne nous donniez pas de vos nouvelles... et vous laissiez votre mère dans les larmes... dans la douleur ?...
— Ah ! si j'ai fait cela, mademoiselle, c'est qu'un serment sacré m'y obligeait... c'est que mon honneur., la vie de deux autres personnes étaient attachés à mon silence... Le hasard vous a fait me surprendre, car je croyais vous trouver endormie, comme cela m'est arrivé plusieurs fois... Maintenant... il faut bien que je vous dise toute la vérité... mais jurez -moi aussi que vous ne trahirez point ce secret.
— Je vous le jure, Gustave.
S'asseyant près de la jeune fille, Gustave lui fait alors à voix basse le récit suivant :
— Vous vous rappelez le jour fatal où l'on vint arrêter votre père ; on le conduisit au donjon de Vincennes où je l'accompagnai ; là, le général me dit :
— Je suis compromis gravement pour une maudite lettre que j'ai écrite à Dorbecourt, mais si j'avais la réponse qu'il a fait à ma lettre mon innocence serait reconnue, car, dans sa réponse le major refusait positivement mes services, en me disant qu'il ne pouvait
point accepter d'argent d'un homme qui ne pensait pas comme lui, et d'un admirateur de Bonaparte.
— Eh bien 1 m'écriai-je, où est cette lettre, l'auriezvous brûlée ?
— Non, je suis sûr de ne point l'avoir brûlée.
— Qu'en avez-vous fait alors?... il faut absolument la trouver! Votre père se gratta le front, jura, et s'écria :
— Je ne peux pas me souvenir de ce que j'en ai fait. Le lendemain, le général parut devant un conseil, il cita pour sa défense la lettre du major. On lui dit :
— Montrez- nous cette lettre, car on a visité tous vos papiers à Paris et à Saint-Mandé, et l'on n'y a point trouvé cet écrit si important pour vous.
Mais votre père ne pouvant montrer cette lettre du major, le conseil suspendit son jugement, et renvoya le général dans sa prison. J'allais le quitter pour retourner près de vous, mademoiselle, lorsque le général me'dit tout d'un coup, en se frappant le front :
— Je sais où est cette maudite lettre... dans un portefeuille que j'ai laissé en Allemagne...
— Enseignez-moi l'endroit... nommez-moi les personnes, m'écriai-je, et je cours chercher ce précieux papier. Le général secoua la tête en me répondant :
— Impossible à un autre qu'à moi de trouver l'endroit... la maison où cette aventure m'est arrivée... C était aux environs de Munich... un soir... j'étais un peu en ri botte... nous entrâmes chez un bourgeois... je jouai... je perdis... Bref, je jouai jusqu'à mon por-
tefeuille... et je perdis... il y avait dedans mille francs, et de plus la lettre du major... Oh! oui, j'en suis certain maintenant... mais désigner le lieu... l'endroit... impossible... seul je reconnaîtrais cette maison ! ....
— Eh bien ! lui dis-je, il faut que vous partiez, que vous alliez vous-même en Allemagne chercher votre portefeuille.
— Tu oublies que je suis prisonnier.
— Je tiendrai votre place. Vous êtes homme d'honneur, le commandant du donjon est votre ami, il vous connaît, il sait que vous reviendrez.
En effet, mademoiselle, nous fîmes appeler le commandant et nous lui contâmes tout. L'affaire du général était remise à plus tard ; il était probable qu'on ne s'occuperait pas de lui de longtemps. Le commandant consentit à ce que je restasse à la place de son prisonnier, mais après m'avoir fait jurer sur l'honneur que je ne donnerais de mes nouvelles à personne, pas même à ma mère ni à vous; de son côté, le général lui fit le même serment, et il partit espérant être tout au plus quinze jours absent.
— Bon Gustave! il serait possible... vous étiez en prison pour mon père... et je vous accusais... Mais comment, depuis six mois, n'est-il pas revenu?...
— Je l'ignore ; mais je suis bien certain qu'il n'y a point de sa faute ; sans doute des obstacles insurmontables l'auront retenu. Moi, je savais par le commandant que vous habitiez ici... tout près de ma prison; c'est co qui m'enhardit à lui demander une grâce, celle de
sortir pendant la nuit, d'avoir une heure, rien qu'une heure de liberté pour embrasser ma mère pendant son sommeil. Il me l'accorda à condition que je ne me montrerais pas... que je ne vous parlerais pas... Vous savez tout maintenant, vous connaissez la cause du mystère dont je m'enveloppais...
— Ah ! Gustave... que je suis heureuse de vous savoir vivant et si près de moi !...
— L'heure va s'écouler... il faut que je vous quitte,
— Déjà?
— Je ne dois pas compromettre le commandant ; il est fort inquiet pour demain...
— Que doit-il donc arriver demain?
— Bonaparte, qui vient encore de battre l'ennemi, est revenu à Paris et demain il passe une grande revue à Vincennes devant le château. Si le premier Consul a1 lait se rappeler votre père et demander à le voir...
— O.ciei ! est-ce que vous seriez puni, vous?...
— Je l'ignore; mais le commandant serait perdu car Bonaparte est inflexible sur tout ce qui regarde la discipline.
— Ah! Gustave, vous me faites trembler. J'avais encore bien des choses à vous apprendre... au sujet de M. Moulinard, qui veut m'épouser !
— Vous épouser 1
— Oh ! soyez tranquille ! je n'y aurais jamais consenti lors même que je doutais de votre existence; jugez si je le voudrais à présent !
— Chère Adolphine ! et il faut vous quitter ; mais le
temps s'éboule... Adieu donc... je vais courir jusqu'à ma prison... et vous... consolez ma mère...
La jeune fille n'ose pas retenir son fiancé qui s'éloigne vivement, regagne le jardin, et saute lestement par-dessus le petit mur qui touche au bois.