‹ Tarnier, 1827-1897Chapitre 1 sur 2 · Tarnier, 1827-1897 · texte numérisé non relu

Tarnier, 1827-1897

En me demandant de vous faire connaître mon maître Tarnier, dans cette séance, solennelle par tradition, notre cher et éminent secrétaire' perpétuel vous a privés de l’émotion esthétique inoubliable, que chaque année, vous aviez la certitude d’éprouver en ce jour.

Si j’ai répondu affirmativement à son désir, je l’avoue en toute franchise, c’est que je n’ai pensé qu’à mon vénéré Maître : uniquement m’est apparue l’occasion d’une suprême et pieuse manifestation en l’honneur de sa mémoire.

Peut-être pardonnerez-vous à mon égoïsme, mais certainement, je le dis du fond du cœur, Monsieur Jaccoud a augmenté la somme de reconnaissance que je lui dois à tant de titres déjà : en me confiant l’honneur de parler aujourd’hui de Tarnier, il me l’a fait mieux connaître encore, c’est-à-dire qu’il me l’a fait aimer davantage.

Plus que jamais, j’ai aujourd’hui la profonde conviction que, même

ÉLOGE DE TARNIER.

à l’Académie, il ne faut point chercher à faire Y Éloge de Tarnier. En appliquant à sa mémoire cette belle maxime de Condorcet : « on ne doit aux morts que ce qui peut être utile aux vivants, la justice et la vérité », je l’aurai suffisamment honorée. Tous mes efforts vont donc converger vers ce but unique :

Vous exposer la vie et l'œuvre; de mon Maître.

Tarnier naquit le 29 avril 1828, à Aiserey, petit village de la Côte-d’Or, où son père exerçait la médecine. A propos de son prénom, une certaine confusion règne dans ses biographies; je ne m’y arrêterais pas s’il n’avait pris lui-même la peine, dans son testament, de faire la clarté sur ce point :

« J’ai reçu, écrit-il dans son testament, le prénom d’Etienne, ainsi que le porte mon extrait de naissance, mais en famille on me donnait habituellement le prénom de Stéphane, et dans ma signature, mon nom est presque toujours précédé de la première lettre de ce prénom. Il peut donc se faire que dans les actes, contrats, papiers d’affaires et titres quelconques relatifs à ma personne, je sois tantôt désigné sous le prénom d’Etienne, tantôt sous celui de Stéphane, ou encore sous celui d’Étienne dit Stéphane. Je donne ces détails afin d’écarter toute indécision au sujet de mon prénom. »

En 1830, son père quitta Aiserey pour s’établir définitivement à Arc-sur-Tille, près Dijon. Ce fut dans ce pays aimé, que Tarnier prit racine ; ce fut là qu’il passa son enfance et une partie de sa jeunesse ; ce fut là qu’il revint toujours, du vivant de ses parents, comme après leur mort, et jusqu’à la fin de sa vie, passer avec joie ses moments de loisir.

Après avoir fait ses études au lycée de Dijon, voulant suivre la carrière paternelle, il se fit inscrire à l’École secondaire de cette ville, où il resta comme étudiant de 1846 à 1848.

Il vint alors à Paris, pour compléter et parfaire ses études médicales ; mais bientôt, apprenant que le choléra sévissait à Arc-sur-Tille et dans les environs, il accourait pour donner à son père et aux ma-

ÉLOGE DE TARNIER.

lades, ses compatriotes, le secours de son intelligence et de son cœur.

Reçu externe en 1850, interne provisoire en 1852, il était nommé interne titulaire en 1 853, le deuxième de sapromotion, immédiatement avant Léon Le Fort. La chance, précédant la gloire, avait déjà rapproché ces deux noms.

En médecine, ses maîtres furent Cullerier et Gendrin ; en chirurgie, Michon.

Si le hasard avait permis à Tarnier, avant son internat, de manifester son dévouement pendant l’épidémie cholérique d’Arc-sur- Tille, nous surprenons chez lui, pendant son internat, une autre caractéristique de sa nature, à savoir une profonde honnêteté.

Ne pensant qu’à devenir médecin de campagne, il se serait cru coupable s’il n’avait appris sérieusement ce qu’on appelait à cette époque : les accouchements . Aussi résolut-il de consacrer une année entière à cette étude. Ce fut donc sans vocation prononcée, simplement ayant pour but de devenir un praticien instruit dans toutes les branches de l’art médical, que Tarnier entra à la Maternité, le 1er janvier 1856.

11 pénétrait dans un de ces asiles créés depuis des siècles par la philanthropie, pour « secourir la femme qui va devenir mère ; lui donner un asile où elle puisse, pour quelques jours, abriter sa misère ; lui ouvrir parfois un refuge où elle aille cacher les regrets et les chagrins d’une faute, dont trop souvent elle portera seule la responsabilité ; prévenir et combattre parla charité, les défaillances morales et les funestes résolutions du désespoir ; entourer pendant quelques heures, de soins qui plus tard lui manqueront peut-être, le berceau d’un pauvre enfant » (1).

Quel spectacle va se dérouler devant ses yeux pendant son séjour dans ce lieu soi-disant philanthropique? Il nous l’apprend en ces termes :

« Dans le cours de cette année, il y eut à 1 hôpital de la Maternité 2237 accouchements et 132 décès. 11 mourut donc 1 femme sur 19, soit presque 6 p. 100. Cette mortalité n’était pas répartie d’une façon uniforme sur les différents mois de l'année. Certains jours, certaines semaines, elle était énorme, et toutes, ou presque toutes les femmes qui accouchaient, mouraient; il en mourut jusqu’à cinq par jour.

(1) Léon Le Fort, Des Maternités, p. 90.

« Du 1er au 10 niai, on compta 32 accouchements et on enregistra 31 décès !

« En présence d’un pareil fléau, on se décida à fermer la Maternité ; mais cette mesure radicale était bien tardive, car la maladie avait déjà enlevé 64 des 347 femmes qui avaient accouché du 1er avril au 10 mai...

«Je voyais des femmes entrer à l’hôpital bien portantes, pleines de vie, et vingt-quatre heuresaprès, j’assistais à leur agonie!

« C’était un spectacle épouvantable.

« J’interrogeai mes maîtres de la Maternité, Paul Dubois, Danyau, Delpech; je leur dis qu’il me semblait impossible qu’une telle mortalité fût générale et qu’on la retrouvât aussi grande dans la pratique civile. Ils m’affirmèrent qu’il en était de même en ville, et que l’épidémie y régnait aussi bien qu’à l'hôpital. Cela a toujours été ainsi , me dirent-ils, cela sera toujours.

« Je me révoltai contre le fatalisme d’une telle réponse, et, dans l’ardeur et la confiance que donne la jeunesse, j’essayai de découvrir la cause des épidémies de fièvre puerpérale et les moyens d’y porter remède » (1).

Dans cette réaction de tout son être, qu’il exprimait si bien, dans ce cri de douleur provoqué par la vue de la souffrance et de la mort, dans cette révolte d’une nature pourtant essentiellement calme, douce et réservée, en face du fatalisme de ses maîtres, tout le dedans de Tarnier nous apparaît. Chez lui, qui avait à un si haut degré la pudeur de ses sentiments, la sensibilité de sa conscience fut plusforle que le frein de sa volonté, il se montra là, dans la superbe nudité de son cœur.

Que va-t-il faire? Il est jeune et ardent ; il cherche. Ce que lui dévoile le scalpel, sur la table d’autopsie, ne le satisfait pas plus que les explications qu’il rencontre dans les livres. Son bon sens ne lui permet pas de se rallier à l’une quelconque des nombreuses théories régnantes. Il constate que si l’on peut compter « des essentialistes, des demi-essentialistes, des essentialistes sans le vouloir, des essentialistes sans le savoir, des localisateurs absolus, des demi ou des-

(1) S. Tarnier, De l’asepsie et de l’antisepsie en obstétrique, p. 11 et 12.

ÉLOGE DE TARNIER.

quarts de localisateurs, des localisateurs avec tendance à l’essentialisation, des essentialistes avec amour pour la localisation » (1), aucun de ces théoriciens ne base son opinion sur une preuve scientifique.

En présence de la stérilité dont était frappée l’anatomie pathologique de lepoque, en face de l’anarchie doctrinale régnante, Tarnier s’engage résolûment dans une voie nouvelle.

11 recherche, tout d’abord, s’il est vrai que l’épidémie exerce ses ravages sur tout Paris, et si, en particulier, elle sévit autour de la Maternité comme dans cet hôpital. Après de longues, patientes et pénibles recherches, il détermina le chiffre de la mortalité puerpérale dans le XIIe arrondissement, — l’arrondissement du Panthéon, dans lequel se trouvait alors la Maternité, — et il trouva qu’en 1856 il s’était fait à la Maternité 2237 accouchements avec 132 décès, pendant que, dans le même laps de temps, il y avait eu dans les domiciles particuliers du XIIe arrondissement, 3222 accouchements avec 14 décès, c’est-àdire beaucoup plus d'accouchements, et infiniment moins de décès.

11 put alors écrire : « Il y a donc autant de différence entre la mortalité delà Maternité et celle de la ville, dans le même arrondissement, qu’il y a de différence entre les chiffres 322 et 19, c’est-à-dire que la mortalité est 17 fois plus considérable à l’hôpital qu’à domicile » (2).

Tarnier venait de démontrer scientifiquement, mathématiquement, que le fameux « génie épidémique » ne franchissait pas les murs de la Maternité !

Certes, Tarnier ne fut pas le premier à incriminer la contagiosité particulière de la fièvre puerpérale.

Dès 1769, Rob. Wallace Johnson cherche à expliquer cette contagiosité (3).

En 1774, Charles White (4) en parle, et S. Kneeland en 1846,

(1) Auber cité par F. -J. Herrgott, Appendice de la traduction de l’Histoire de l’obstétrine, par Ed. Gasp. Jac. de Siebold, p. 293.

(2) Tarnier, Recherches sur l’état puerpéral et les maladies des femmes en couches. Thèse inaugurale, Paris, 1857.

(3) Rob. Wallace Johnson, A ne w System of midwifery, Londres, in-4, 1769, p. 353.

(4) Charles Wiiite, Avis aux femmes enceintes et en couches , ou, Traité des moyens de prévenir et d§ guérir les maladies qid les affligent dans ces deux états. Traduit de l’anglais.

ÉLOGE DE TARNIER.

dans un travail de revue critique, résumant l’opinion de quelques médecins anglais et américains, l’admet nettement (1). Mais Tarnier transforme les faits probables indiqués par ses devanciers en faits certains ; et il affirme , en appuyant son affirmation sur les preuves qui lui sont fournies par la statistique comparée des faits, recueillis à l’hôpital et en dehors de l’hôpital.

C’est cette même méthode qui, utilisant les statistiques étrangères comparées, a permis, quelques années plus tard — comme on l’a rappelé à pareil jour, avec autant d éloquence que déraison et de justice (2) — à Léon Le Fort de s’illustrer, en établissant sur la vérité sa Doctrine contagionniste générale (3). Les statistiques de Le Fort, portant sur toutes les maternités d’Europe, ne font que confirmer celle de Tarnier.

Mon maître ignorait alors la géniale découverte faite quelques années auparavant par Ignace Philippe Semmelweis et dont cependant — disons-le bien bas — notre Académie avait eu connaissances dans sa séance du 7 janvier 1831 (4). Mais, reconnaissons avec infiniment de tristesse, que la tradition routinière fit méconnaître partout la découverte de Semmelweis!

Ce fut le 17 février 1857, que Tarnier soutint sa thèse de doctorat sous la présidence de Paul Dubois,

Dans ce travail intitulé : « Recherches sur l’état puerpéral et sur les maladies des femmes en couches », on trouve les propositions suivantes :

1° La fièvre puerpérale est contagieuse (p. 56, 68, 73).

2° La fièvre puerpérale est due à un empoisonnement du sang (p. 33, 39, 40, 47).

(1) S. Kneelanp, De la contagiosité de la fièvre puerpérale. In American Journal ofthe medical sciences, 1846, p. 45.

(2) Léon Le Fort, Éloge par Jaccoud, secrétaire perpétuel, 1907.

(3) Léon Le Fort, Éloge prononcé à l’Académie de médecine le 10 décembre 1907, par S. Jaccoud, secrétaire perpétuel de l’Académie.

(4) Arneth, Note sur le moyen proposé par M. Semmelweis pour empêcher le développement des épidémies puerpérales dans l’hospice de la Maternité de Vienne. Lue à l’Académie de Médecine de Paris, le 7 janvier 1851. In Annales d'hygiène publique, 1851, t. XLV, p. 281.

3° Au nom de : fièvre puerpérale, nous aurions préféré celui de septicémie puerpérale (p. 47).

4° C’est un véritable empoisonnement comparé à celui des amphithéâtres d’anatomie (p. 39).

5° Quand l’empoisonnement est violent, la mort est rapide, le poison ne laisse pas de traces (p. 48).

6° L’altération du sang ne saurait être mise en doute, mais en quoi consiste-t-elle? C’est ce qu’il est impossible de dire; une seule fois, j’ai pu faire examiner au microscope le sang recueilli sur une femme malade, ilparaîtne présenter rien d’anormal. Des recherches ultérieures y feront peut-êtresaisir des modificalionsimportantes.... »

Cette thèse se termine par cette phrase : « Nous n’avons pas inventé les faits, nous ne- les avons pas fait plier à une idée préconçue; nous les avons discutés avec impartialité, en nous appuyant sur les règles de la pathologie, et c'est avec sincérité et conviction que nous soutenons que la fièvre puerpérale est contagieuse . »

Animé par cetle sincérité et cette conviction, Tarnier va lutter avec l’ardeur qui caractérise l’apostolat, avec la ténacité et le courage que donnent les grands espoirs.

Dès lors, une force occulte semble le diriger ; son orientation est définitive; une tâche lui apparaît, et devient inéluctable; un devoir s'impose à lui, il va s’efforcer de l’accomplir, car il sait que chaque jour meurent des mères qui ne devraient pas mourir; et cette conviction lui donne une volonté qui ne fera que se tremper par l’effort de la lutte. 11 n’éprouvera pas la douleur de Semmelweis s’écriant en 1861 : « J’ai l’entière conviction que, depuis 1847, des milliers de femmes et d’enfants sont morts qui seraient encore en vie si je n’avais gardé le silence, si j’avais combattu toutes les erreurs émises sur la fièvre puerpérale. »

Tarnier n’ira pas prendre la succession paternelle. Il décide de rester à Paris pour lutter. Il s’installe, au fond de la cour d’une maison qui porte encore le n° 70 de la rue de Ilivoli, dans un modeste appartement, car il sait que ses parents n’ont qu’une petite -aisance.

Nommé médecin du Bureau de bienfaisance, il soigne les pauvres,

ÉLOGE DE TARNIER.

fait un peu de clientèle, et prépare le concours d’agrégation d’accouchements, Paul Dubois lui ayant promis de le prendre comme chef declinique.

Quelques mois après la soutenance de sa thèse mémorable de doctorat, s’ouvrait dans notre Académie la fameuse discussion sur la fièvre puerpérale, discussionqui occupadix-huitséances, etàlaquelle prirent part dix-huit orateurs considérés comme les maîtres les plus autorisés; discussion qui ne réussit qu’à donner éloquemment un spectacle aussi remarquable par la diversité des opinions émises que parla stérilité absolue des résultats. Aussi, l’historien philosophe de l’obstétricie, J. -H. Herrgott, a-t-il pu résumer justement la situation par ces mots : « La boussole manquait complètement sur cette mer agitée, hérissée de récifs » (1).

Le jour même où cette discussion fut close, le 6 juillet 1858, Tarnier publiait un travail intitulé : La fièvre puerpérale observée à P hospice de la Maternité. Dans ce travail disparaît la réserve que, candidat, il avait considéré comme un devoir de garder vis-à-vis de maîtres éminents et bienveillants; la fermeté dans les opinions est plus accusée, et surtout on y trouve une défense de sa méthode de recherches, une démonstration évidente de l’exactitude des chiffres sur lesquels il s’était appuyé, exactitude qui avait été déclarée douteuse, par quelques-uns, au cours de la discussion académique.

En 1860, il concourt pour l’agrégation. Il est nommé agrégé après avoir soutenu une thèse ayant pour sujet : Des cas dans lesquels C extraction du fœtus est nécessaire , et des procédés opératoires relatifs à cette extraction. Dans ce travail, que l’on consulte encore fructueusement aujourd’hui, s’affirment ses qualités de clinicien.

En 1861, pendant le stage d’agrégation de Tarnier, Paul Dubois tient sa promesse et le prend comme chef de clinique. 11 continue à voir à l'hôpital des Cliniques ce qu’il a déjà vu à la Maternité, c’est-à-dire le spectacle lamentable auquel j’ai moi-même encore assisté alors que je remplissais les mêmes fonctions, en 1874, c’est-àdire treize ans plus tard! Sous la direction d’un maître tel que Paul

(1) F. J. Herrgott, Essai d’une Histoire de l’Ubslétricie, parEd. G. J. de Siebold, Traduit et annoté par F. -J. Herrgott, appendice, t. 111, p. 293.

ÉLOGE DE TARiMER.

Dubois, Tarnier parfait son éducation obstétricale. Nous en avons la preuve dans les troisième et quatrième livraisons du livre accompagnant Y Atlas d'accouchements par Lenoir , Sêe et Tarnier , publiées en 1864. Ces livraisons, entièrement de la plume de Tarnier, contiennent la description complète du mécanisme de l’accouchement ainsi que celle de toutes les opérations obstétricales.

Dans ce livre, apparaît une maîtrise, qui ne pourra plus guère être dépassée par la suite.

Cette même année, la hantise de sa vie, son idée fixe, se manifestent par la publication d’un Mémoire sur l'hygiène des femmes en couches (1) .Le Bulletin officiel du ministère de l'Intérieur venait de publier le rapport de Malgaigne donnant la statistique, dressée par M. Husson, directeur de l’Assistance publique, de tous les accouchements de Paris pour les années 1861 et 1862.

Pour l’ensemble des deux années, en groupant les chiffres on trouva : dans les hôpitaux, 14 199 accouchements, 1169 décès; en ville, 99 991 accouchements, 559 décès. « 1090 femmes en deux années, s’écrie Tarnier, ou 545 par an, frappées de mort à l’hôpital et qui probablement auraient été épargnées si elles avaient pu accoucher en ville! Ces chiffres dépassent toute vraisemblance; on hésite avant de les écrire. Une pareille mortalité devient une véritable calamité publique, il faut qu’elle disparaisse du jour où elle est connue! »

Et pour cela, il donne dans son mémoire le plan d'un hôpital « dans lequel les chambres des accouchées auraient toutes leurs portes et leurs fenêtres ouvertes directement au dehors, sans aucune communication intérieure. Pour entrer dans chacune de ces chambres, il faudrait donc sortir au grand air, et aller de porte en porte comme on va dans une rue de maison en maison ».

« Dans un hôpital, dit-il, construit d’après ce système, Y isolement serait aussiréel que dans (avilie, et la mortalité ri y serait pas plus grande . »

En 1866, la question de l'hygiène des maternités ayant été portée devant la Société de chirurgie, dans un discours remarquable et qui

(1) Mémoire sur Vhygiène des femmes en couches. (In-8°, Paris, 1864.)

(2) Bulletin de la Société de chirurgie.

ÉLOGE DE TARNIER.

fut très remarqué (2), Tarnier, étudiant toujours l’étiologie et la prophylaxie de la fièvre puerpérale, s’efforce de montrer les dangers des salles communes, ou des salles dites d’isolement qui s’ouvrent sur des corridors communs.

C’est cette même année qu'il est chargé de faire paraître la septième édition du Traité d'accouchements de Cazeaux. A ce propos, il nous est donné d’apprécier d’une façon toute particulière son caractère. En demandant la liberté de remanier le livre à son gré, d’y faire les suppressions nécessaires et d’y introduire tous les changements qui lui paraîtraient utiles, il montre son indépendance; en décidant que l’impression serait faite en deux caractères différents, le plus gros pour le texte ancien, le plus petit pour son texte à lui, il fait preuve d’autant de respect pour la mémoire de Cazeaux que de probité scientifique. Cette septième édition fut véritablement un livre nouveau. Et l’on peut dire que par trois éditions successives (la neuvième est de 1874) Tarnier fit de cet ouvrage Y Evangile obstétrical de nombreuses générations médicales.

En 1865, il était nommé, au concours, chirurgien des hôpitaux. La chirurgie proprement dite va-t-elle désormais l’attirer? Non, il poursuit opiniâtrément un but; il sait quelle autorité est nécessaire, indispensable, pour lutter en chef sur un champ de bataille où les cadavres s’amoncellent de par la fatalité toujours victorieuse, et il lui tarde de combattre avec les armes qu’il connaît, qu’il a fait connaître, mais dont la puissance est toujours méconnue. Il faut l’avouer, la chance lui sourit à ce moment. Trélat, que l’aveugle roulement avait fait chirurgien en chef de la Maternité, s’évade de cet établissement en 1867. Notre vénéré collègue et maître Guyon, alors chirurgien adjoint, ne voulut pas — pour le plus grand bonheur de tous ceux dont la miction est pénible ou difficile, — de la succession de Trélat, si bien que Tarnier put prendre la direction, si ardemment désirée, de la vieille, grande et terrible maison de la Maternité.

Il y entra le 1er juillet 1867 ; il la quitta le 1er juillet 1 889 : il y resta donc vingt-deux ans.

Que fit-il là pendant cette longue étape de sa vie?

Tout d’abord, il constatait qu’il n’y avait presque pas eu de

changement depuis son internat. « On assistait, dit-il, au développement des endémies puerpérales à l’hôpital, et, on se contentait de les déplorer, sans faire le nécessaire pour en empêcher l’extension ou le retour. » Par respect pour la médecine, il ajoute : « Certes, on n’abandonnait pas les malades, qui étaient entourées des soins médicaux les mieux entendus , mais trop souvent, hélas, ceux-ci restaient inefficaces. » Il n’a pas osé stigmatiser l’empirisme aveugle et traditionnel sur lequel s’appuyait le fatalisme médical d’alors.

Aussitôt installé comme chirurgien en chef, il s’efforce de faire adopter « des dispositions conformes à ses idées sur la contagion », mais il est obligé d’attendre trois ans la réalisation de ses projets. Ce fut seulement le 28 février 1870 que M. Husson, directeur de l’Assistance publique, organisa les services de la Maternité d’après les indications, qu’il résume ainsi :

« On sépara rigoureusement le service des accouchées malades de celui des femmes en couches bien portantes, et il fut convenu qu’au premier signe de maladie, les femmes nouvellement accouchées seraient transportées à l’infirmerie. On obtint de cette manière l’isolement aussi parfait que possible des femmes saines et des femmes malades. Pour plus de sécurité encore, je n’allais jamais à l’infirmerie, et le médecin de l’infirmerie ne venait jamais dans mes salles. Naturellement, les internes durent rester dans leurs services respectifs, et il ne fut plus permis aux sages-femmes d’aller à l’infirmerie soigner les accouchées malades.

« En outre, un personnel différent fut affecté aux deux services, de telle sorte que leurs infirmières n’eurent plus la liberté de passer de l’un à l’autre. »

En somme, on ne fit qu’une chose bien simple : on isola les malades et on les confia à un personnel distinct.

C’était là une véritable expérience devant donner la preuve de cette contagion qui peut être définie: mode suivant lequel le germe morbifique , pris sur un individu malade , par un intermédiaire sam et restant sain , peut être communiqué à d'autres individus.

Voici le résultat que donna cette expérience : pendan t les dix années qui la précédèrent, de 1858 à 1869,. pendant cette période que Tarnier a qualifiée de période d'inaction , la mortalité fut en moyenne

ÉLOGE DE TARNIER.

de 10 p. 100. De 1870 à 1880, pendant la période de lutte conlre la contagion, simplement à l’aide de I’isolement, la mortalité fut de 1 sur 50 (1).

Ohl comme je comprends la joie avec laquelle il nous disait: « Je mets une certaine insistance à vous répéter ces choses, c’est bien excusable.

« Voyez donc! A l’origine, il mourait à la Maternité une femme sur dix; j’obtiens l’isolement des malades, et aussitôt, la mortalité diminue, et il ne meurt plus qu’une femme sur cinquante... Ces chiffres sont d’une éloquence devant laquelle toute contradiction est impossible. On les entend avec étonnement et, à dire vrai, on est surpris de l’influence qu’une connaissante plus approfondie des causes de l’infection puerpérale a eue sur la prophylaxie de cette terrible maladie. »

Entendons-nous bien, et remarquons que Tarnier a soin de préciser l’influence de sa doctrine étiologique. Si la mortalité a ainsi diminué, ce n'est point parce que les femmes malades ont été mieux soignées — c’était le même médecin qui soignait les malades pendant les deux périodes — mais bien parce qu’il y eut moins de femmes malades. De 1870 à 1880, on ne guérissait pas plus cl’accouchées malades, mais on ne rendait plus malades les accouchées . On faisait simplement de la prophylaxie. Là, comme ailleurs, s’est montrée la toute-puissance du médecin dans l’art de prévenir, alors qu’il est si souvent vaincu dans l’art de guérir.

Que d’existences sauvées par l’application d’une doctrine s’appuyant sur la vérité! Cette déchirure d’une partie du voile qui la recouvrait était incomplète, je le reconnais. A la doctrine étiologique succéder la doctrine pathogénique apportant enfin la lumière complète ; mais il n’en est pas moins vrai que, de par l’observation clinique seule, une grande victoire était déjà gagnée.

Je sais bien que quelques années auparavant, Pasteur, grâce à sa théorie des germes de l’air (1860 et 1863) avait fait lever Y Étoile qui devait bientôt nous éclairer d’une lumière si éblouissante. Je

(1) Chiffres absolument exacts:

Mortalité.

Années 1858-1869. Période d’inaction .

— 1870-1880. Période de lutte contre la contagion. .

ÉLOGE DE TARNIER.

n’oublie pas les paroles de Lister disant dans son discours d’ouverture, en 1869 : «La théorie des germes est l’Étoile polaire qui doit nous conduire sûrement dans une navigation, qui, sans elle, serait désespérément difficile. » Je proclame que le grand chirurgien anglais s’est immortalisé parla création et l’application de sa méthode, que notre collègue Lucas-Cliampionnière a eu l’immense mérite de faire connaître et de vulgariser en France.

Oui, la marche à l’étoile a été triomphale et triomphante ! (1).

Oui, Pasteur continuant son oeuvre avec ses collaborateurs Joubert, Chambrelent, Uoux, et dessinant le onze mars 1879 sous les veux de l’Académie « le dangereux microbe auquel il est porté en ce moment à attribuer l’existence de la fièvre puerpérale », nous a représenté l’agent infectieux le plus commun.

Oui, les travaux de Doléris, Chauveau, Arloing, Fernand Widal, en nous faisant connaître la plupart de nos ennemis, nous ont permis de mieux les combattre et d’arriver aux résultats actuels (2) ; mais il faut proclamer néanmoins que, de par l’application de la doctrine de Tarnier, nous n’avions plus à réduire qu’une mortalité de 2 p. 100.

(1) Varnier, La Pratique des accouchements. Obstétrique journalière, 1900.

(2) Colonnes représentant la mortalité puerpérale pendant les périodes 1° d'inaction ; 2° de lutte. contre la contagion au moyen de l'isolement ; 3° d'antisepsie d’antisepsie et d'asepsie.

Mortalité.

1. Période d’inaction 1856-1869 . 9>31 P- 100 ) ]yjat,ernité.

Page 1