‹ Tarnier, 1827-1897Chapitre 2 sur 2 · Période d’antisepsie 1889-1898 . 0,67 p. 100 ) Clinique · texte numérisé non relu

Période d’antisepsie 1889-1898 . 0,67 p. 100 ) Clinique

4. Période d’antisepsie et d’asepsie 1899-1908 . 0,29 — J Baudelocque.

La Maternité et la Clinique Baudelocque sont comprises dans le même enclos.

Je serais désolé qu'on me prêtât la moindre intention de restreindre l’admiration et la reconnaissance que l’on doit à tous ceux dont je viens de rappeler les noms ; j’ai simplement voulu montrer la place qui appartient à Tarnier et celle qu’il faudra toujours faire

à l’OBSERVATION.

Tarnier n’avait pas. cependant, complètement réalisé son rêve au point de vue de l’isolement. Le plan de Maternité, en chambres complètement isolées pour chaque accouchée, plan approuvé par la Société médicale des hôpitaux et par le Congrès de Bruxelles, n’était toujours point exécuté. Ce fut seulement en 1875 que l’administration de l’Assistance publique se décida enfin à faire commencer les travaux.

Ce pavillon modèle fut construit dans les jardins de la Maternité. Il reçut des accouchées à partir du 6 juillet 1876.

La mortalité fut de 1 sur 1 18 accouchées, alors, qu’à la grande Maternité voisine, la mortalité continuait, de par un isolement lacunaire, à être de 1 sur 53 (1).

A l’heure actuelle, cet isolement peut être qualifié d’excessif, pour les accouchées saines , mais il ne l’était pas alors. Oui, du reste, aujourd’hui, emploie pour les opérations ou les accouchements, des vapeurs phéniquées? Tarnier qui n’avait, pendant plusieurs années, demandé à la méthode Listérienne qu’un timide secours, adopta franchement, à la Maternité, la méthode antiseptique, en 1880. L’extrait de naissance du streptocoque en obstétrique est de 1879! Et le beau livre intitulé : De l'asepsie et de ï antisepsie en obstétrique , publié en 1894 (2), témoigne assez de la lutte incessante que soutint mon Maître contre les infections puerpérales, lutte, on peut le dire, qui ne cessa qu’avec sa vie.

Dans son œuvre obstétricale proprement dite, nous allons voir

(1) C’est ce Pavillon, dit Pavillon Tarnier, qui reçoit les accouchées malades de la Clinique Baudelocque. Les quatre chambres du rez-de-chaussée étant amplement suffisantes, les chambres du premier étage ont été transformées en Musée.

(2) De l’asepsie et de l’antisepsie en obstétrique, par S. Tarnier. Leçons professées à la Clinique d’accouchements, recueillies et rédigées parle Dr Potocki en 1894.

ÉLOGE DE TARNIER.

Tarnier évoluant, certes, avec ses qualités d’observateur sagace, de clinicien consommé, d’opérateur habile, mais agissant toujours d’après son idée dominante, qui n'est autre que la vraie devise du médecin : toujours et partout , faire tout , pour conserver la vie. A l’époque barbare, et pas très lointaine, hélas, où l’impuissance scientifique plaçait trop souvent les accoucheurs dans l’abominable nécessité de tuer les enfants, pour rendre l’accouchement possible, un moyen permettant de rendre, dans certaines circonstances, ces meurtres — dits scientifiques — moins fréquents, fut proposé et accepté. On pensa qu'en provoquant l’accouchement avant le développement complet de l’enfant, on pourrait permettre à ce dernier de traverser une filière pelvienne rétrécie. V accouchement prématuré provoqué fut donc pratiqué.

Tarnier devait tout naturellement accepter avec enthousiasme une méthode susceptible de restreindre le nombre des victimes. Ayant reconnu l’inefficacité ou les dangers des moyens préconisés jusqu’alors pour provoquer l’accouchement, il s’efforça d’en trouver un autre, sûrement efficace et non dangereux et, en 1862, il lisait à l’Académie, un mémoire décrivant ce nouveau moyen (1). Or, à l’heure actuelle, dans les cas, de plus en plus rares, où l’interruption de la grossesse est jugée nécessaire, on emploie encore le ballon Tarnier, ou celui qui en dérive, le ballon de notre collègue Champetier de Ribes.

Reconnaissant la valeur qu’aurait l’opération césarienne si elle pouvait être pratiquée sans danger, et sachant que l’hémorragie est l’accident immédiatement redoutable, Tarnier, en 1870, préconise à à la Société de Chirurgie, un procédé opératoire destiné à obvier à ce danger (2). Il ne manquait à ce procédé, pour réussir pleinement, que l’avènement de l’antisepsie et de l’asepsie.

En 1875, mon maître publiait dans un journal médical un modeste

(1) Description d’un nouveau moyen de provoquer l’accouchement prématuré.

(2) De l’opération césarienne, in Bulletins de la Société de chirurgie , 1870.

ÉLOGE DE TARNIER.

article intitulé : Inutilité du régime lacté dans l' albuminurie des femmes enceintes et de son indication comme traitement préventif de l' éclampsie (1).

Le doute qu’il avait encore dans l’esprit, au moment où il a publié ce travail, n’a pas tardé à s’évanouir. Les faits probants se sont multipliés à l’infini. Ils ont mis en complète évidence ce qu’on peut et ce qu’on doit attendre du régime lacté dans l’albuminurie de la grossesse.

Sans vouloir affirmer que cette thérapeutique soit infaillible, car rien n’est infaillible, je puis dire que depuis 1873, c’est-à-dire depuis trente-cinq ans, je n’ai jamais vu une femme enceinte albuminurique soumise effectivement et exclusivement au régime lacté absolu pendant au moins huit jours, présenter ensuite des convulsions éclamptiques. Or, si nous savons aujourd’hui que ce qu’on appelait alors l’éclampsie n’est pas une maladie, mais seulement l’un des symptômes d’une intoxication se montrant quand le système nerveux est plus ou moins profondément atteint, il faut bien reconnaître que, quelle que soit la thérapeutique employée au moment où apparaissent les convulsions, la guérison est, jusqu’à présent, toujours aléatoire . On est dans la vérité en disant que si nous sommes toutpuissants avant l’apparition des convulsions, nous sommes impuissants après. Mais si toutes les femmes enceintes albuminuriques étaient soumises rigoureusement au régime lacté exclusif, le poignant spectacle d’une malheureuse, en proie aux accès dits éclamptiques, deviendrait tout à fait exceptionnel. En attendant, nous pouvons proclamer que déjà, des milliers et des milliers de mères et d’enfants doivent la vie au moyen préventif si simple, que Tarnier a fait connaître au monde médical en 1875.

Il fallut bien longtemps pour que le génie créateur mît entre les mains des accoucheurs un instrument capable de suppléer la nature lorsqu’elle se montre impuissante dans le travail de l’accouchement. Ce ne fut qu’en 1717, que Palfyn présenta ses mains de fer àl’Acadé-

(i) Progrès médical, décembre 1875.

ÉLOGE DE TARNIER.

mie des sciences. Et combien ce forceps primitif était rudimentaire, imparfait! Combien ce « diamant brut » avait besoin d’être travaillé pour posséder tout son éclat!

L’instrument de Palfyn était droit. Il n’était courbé que suivant ses faces : courbure céphalique. En 1742, Levret le transforma, en lui imprimant une courbure suivant les bords : courbure pelvienne. Et, si les transformations apportées à l’instrument de Levret ont été innombrables, on peut dire que les unes sont insignifiantes et que les autres n’ont abouti qu’à des perfectionnements de détail. Aussi Tarnier pouvait-il écrire avec son bon sens critique :

« Depuis Levret, tous les accoucheurs ont tour à tour modifié le forceps, tantôt dans l’une de ses parties, tantôt dans l’autre ; chaque accoucheur a pour ainsi dire son forceps, mais toutes ces modifications ont en somme une valeur minime, et, en réalité, nous nous servons encore aujourd’hui du forceps de Levret qui est resté le type du forceps français. »

Nul plus que mon Maître ne savait mieux ce que pouvait donner l’instrument de Levret, et nul ne connaissait davantage ses imperfections. Aussi avait-il déjà fait des tentatives multiples pour le rendre plus puissant — n’oublions pas qu’on était encore à l’époque où la force en obstétrique jouait un grand rôle, — et suivant en cela les errements de l’Ecole Lyonnaise, il s’était efforcé de substituer la force mécanique à la force manuelle. Ses multiples essais ne le satisfirent point.

Pendant l’hiver de 1874-1875, un accoucheur delà Rochelle, Pros, vint montrer à Tarnier un forceps muni d’un appareil à tractions mécaniques qu’il venait d’imaginer et de faire construire. Je vois encore mon maître pensif après cette visite ; puis je l’entends me dire, après quelques instants : « je vais travailler pour faire construire le forceps que je rêve ». Le Dr J. Berthaut, cousin et ancien interne de Tarnier, a donc eu raison d’écrire que cette visite de Pros à Tarnier avait eu une importance considérable et des conséquences imprévues (1).

De suite, il se met au travail, et pendant des années, tous les jours

(1) J. Berthaut, Tarnier et le forceps, 1903.

ÉLOGE DE TARNIER.

et bien souvent dans la nuit, il cherchera la solution du problème qu’il s’est posé.

Il eut la chance inestimable de trouver deux collaborateurs qui l’aidèrent puissamment. Un grand artisan et... un colonel d’artillerie. Quand j’aurai dit que le grand artisan s’appelle Collin, je n’étonnerai personne dans notre compagnie dont tant de membres ont eu recours, et jamais en vain, au talent génial de ce grand constructeur. Mais comment comprendre qu’un colonel d’artillerie, passant ses journées au Comité delà rue Saint-Thomas-d’Aquin, à la recherche de projectiles de plus en plus meurtriers, et qui devait augmenter la puissance de l’artillerie en la dotant de la règle qui porte son nom, — règle Voillmrd , 1880 , — comment comprendre, dis-je, qu’un homme passant toutes ses journées à chercher le moyen de détruire le plus d’existences humaines, pût consacrer toutes ses soirées à l’élaboration d’un instrument destiné à sauver le plus d’enfants possible! C’était lui qui faisait les dessins, les épures, les calculs géométriques, etc., etc. Et j’ai hâte d’ajouter que le colonel Yoilliard n’accomplissait pas cette besogne exclusivement pour être agréable à son cousin Stéphane , — comme il avait l’habitude de l’appeler, — mais encore, avec autant d’amour que d’ardeur! Il escomptait avec bonheur, avec enthousiasme, l’atténuation des souffrances chez les mères, les vies sauvées chez les enfants. Quelle antinomie ! dirat-on. Nullement. Cette collaboration met simplement en évidence cette chose si belle et si souvent méconnue, à savoir que chez le bon eitoyen, l’amour ardent de la patrie n’exclut en aucune façon l’amour passionné de l’humanité !

Cette trinité en marche — Tarnier, Collin, Yoilliard — va faire de nombreuses étapes! Trente modèles furent dessinés, trente modèles furent construits avant que Tarnier ait pu enfin donner aux accoucheurs le forceps français qui porte aujourd’hui si justement son nom. C’est une nouvelle et grande conquête que nous lui devons! Une application de forceps détermine toujours un traumatisme, aussi bien sur l’organisme maternel que sur l’organisme foetal; en mettant entre les mains des accoucheurs un instrument moins nocif que tous ceux qui existaient jusqu’alors, Tarnier a rendu un immense service. Et si un jour la science peut faire mieux encore,

ÉLOGE DE TARNIER.

la reconnaissance, à laquelle il a droit ne devra pas en être amoindrie.

Là où la nature est impuissante, le forceps ne triomphe pas toujours. Jusqu’en 1883, les accoucheurs ne le savaient que trop.

Dans le cas où la disproportion entre le bassin et la tête fœtale est trop considérable, les accoucheurs en étaient réduits à perforer, à broyer, à réduire la tête de l’enfant. Avant 1829, on perforait, on dépeçait la tête ; on ne pouvait la broyer.

Lorsque, dans cette même année, A. Baudelocque neveu, eut inventé et fait connaître le céphalotribe , il dotait l’obstétrique d’un instrument capable de broyer facilement la tête, mais seulement quand elle peut être saisie par l'instrument. Hélas ! dans bien des cas, elle se montre trop mobile entre les cuillers puissamment réductrices du céphalotribe ; aussi tous les accoucheurs cherchaient-ils, mais en vain, à obtenir l’immobilisation de la tête pendant le broiement. Les hommes les plus habiles échouaient, comme les autres, avec le céphalotribe de Baudelocque. Pourrais-je oublier, pour ma part, ces faits dans lesquels j’étais acteur, et où je voyais un de mes Maîtres, le professeur Depaul, s’efforcer sans succès, pendant des heures, de saisir une tête qui malgré mes pressions fuyait toujours ! Que de fois, la nuit, après des séances de plusieurs heures, ai-je entendu de la bouche de Depaul, couvert de sueur, ces paroles humiliantes pour l'obstétrique : « Je suis exténué ; nous recommencerons demain », et

l’on recommençait le lendemain . quand la femme n’était pas

morte ! Tarnier, qui souffrait autant, sinon plus, que qui que ce soit, de cette impuissance, cherchait constamment à la faire disparaître. Comme Depaul, Blot, Bailly et autres, il s’ingénia à modifier l’instrument de A. Baudelocque. Son forceps à double scie, modification du forceps scie de Van Huevel, ne le satisfit point (1875), et le céphalotribe qu’il présenta à la Société de chirurgie en 1876 ne répondit pas à toutes ses espérances. Mais ne désespérant jamais et travaillant toujours, il put présenter à l’Académie, le 11 décembre 1883, un instrument qu’il appela : Basiotribe.

ÉLOGE DE TARNIER.

Après dix-sept expériences faites sur ie cadavre, avec le concours de mes collègues Ribemont-Dessaignes, Cliampetier de Ribes et Rar, ce basiotribe fut employé par moi, pour la première fois, sur la femme vivante, le 19 janvier 1884. L’instrument répondit à notre attente. Ce jour-là, j’affirmai que, grâce au basiotribe, un grand progrès venait d’être accompli. Les vingt-cinq années écoulées depuis n’ont fait que démontrer de plus en plus la puissance et l’efficacité certaine de ce merveilleux instrument.

Oh, pourra-t-on dire, Tarnier n’a fait que joindre le perforateur aux deux branches du céphalotribe ! C’est vrai; mais pour trouver cela il fallut cependant une chose, une seule : une inspiration géniale. Et si aujourd’hui, délivrés d’un horrible cauchemar, nous n’appliquons plus jamais le basiotribe sur l’enfant vivant, il n’en reste pas moins l’instrument le plus efficace, le moins dangereux pour délivrer la mère, quand on se trouve en présence d’un enfant mort.

Mon Maître n’a pas seulement recherché constamment à réaliser l’idéal de Levret, c’est-à-dire à sauver les mères et les enfants au moment de leur naissance, il s’est aussi toujours préoccupé de l’hygiène des tout petits, particulièrement des faibles, des malades, des prématurés.

Quand, parles temps froids, Tarnier arrivait le matin dans son service, il éprouvait un véritable supplice en examinant les nombreux petits malheureux qui, enveloppés d’ouate, lui étaient présentés immobiles, figés et ne devant plus jamais se réchauffer. Inutile de dire que les prématurés étaient particulièrement frappés. Convaincu de l’inanité de la thérapeutique appliquée alors au sclérème , il résolut de mettre ces pauvres petits, aussitôt après leur naissance, dans un milieu chaud. Cette idée n’était pas absolument nouvelle, puisque, dès 1857, Denucé avait pensé à placer les enfants nés prématurément dans un berceau incubateur. Crédé, en 1864, avait aussi placé des enfants dans une baignoire à deux parois entre lesquelles circulait de l’eau chaude. Mais c’est Tarnier qui vulgarisa les couveuses. Pendant trois années (1880-1883) il les étudia, les modifia, les transforma.

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En présence des résultats immédiats constatés par lui chez ces pauvres petits fruits trop tôt détachés de la branche, il s’enthousiasma à ce point qu’il crut à un moment pouvoir, à l’aide de la couveuse et du gavage, faire reculer les limites de la viabilité ! Si l’expérience a montré combien il fallait en revenir de cet enthousiasme, si l’observation prolongée a prouvé aux accoucheurs qu’ils devaient tout tenter pour restreindre le nombre des prématurés, pour faire en sorte que les enfants naissent seulement au moment de leur pleine maturité, il n’en est pas moins vrai que la couveuse est souvent, pour les prématurés, la sauvegarde contre la maladie ou la mort.

Là encore Tarnier est arrivé à conserver la vie. Aussi l’artiste qui a conçu le superbe bas-relief illustrant la Clinique qui porte si légitimement son nom, ne pouvait faire mieux qu’en représentant mon Maître en action, c’est-à-dire donnant des soins à un nouveau-né. Car il aimait les enfants, même avant leur naissance! Je sais, et je suis heureux de le dire aujourd’hui, combien son influence fut favorable à la création de ces Refuges où tant de malheureuses, privées d’aide et de protection, souvent rejetées de partout, même de leur famille, viennent attendre le moment de leur délivrance dans une atmosphère de sollicitude qui les arrache à la désespérance.

Tarnier fut un Maître dans toute l’acception du mot, aussi puissant éducateur que merveilleux vulgarisateur. Pendant quinze années (1868 à 1883) il donna aux élèves sages-femmes delà Maternité une instruction et une éducation inappréciables. On comprendra qu’il ne m’appartienne point d’exposer ici ce que Tarnier fut pour ses internes. Je me contenterai de dire que bien avant sa nomination de Professeur, il était considéré comme le chef incontesté de l’Ecole obstétricale française.

Quand la Faculté lui ouvrit ses portes, en 1884, héritier d’une écrasante succession, ne possédant pas les moyens oratoires de son prédécesseur : l’incomparable Pajot, il sut néanmoins lui aussi, par une autre éloquence, celle des idées, captiver son auditoire.

ÉLOGE DE TARNIER.

Nommé Professeur de Clinique obstétricale en 1889, il se retrouva sur son véritable terrain. Et pendant huit années, avec la ponctualité dont il ne s’est jamais départi lorsqu’il s’agissait de remplir une fonction, c’est-à-dire un devoir, avec bonheur, avec la même ardeur que dans sa jeunesse, il lit profiter ses nombreux élèves d’un sens clinique que seuls pourraient qualifier ceux qui ont eu le bonheur de l’apprécier longuement.

11 ne fut pas exclusivement Professeur, éducateur par la parole; son activité incessante lui permit de laisser dans de nombreuses publications signées exclusivement de son nom, la preuve de toutes ses qualités.

Ce que j’ai déjà dit de sa vie fait comprendre pourquoi, dès 1872, l’Académie l’appela à partager ses travaux.

Dirai-je de quelle affectueuse estime il était entouré par tous ses collègues? Sa droiture, l’aménité de son caractère ne lui avaient fait que des amis dans cette enceinte. Et chacun sait quelle était l’autorité de sa parole.

Appelé à la Présidence, il accepta cette haute fonction avec une joie non dissimulée, dont je fus témoin. Mais s’il fut heureux, ce fut moins pour le haut et précieux témoignage d’estime que venaient de lui donner ses collègues, que dans l’espoir de rendre service à notre Compagnie. Je sais trop qu’il m’en aurait voulu si j’avais divulgué ce qu’il fit pour l’Académie, et je m’arrête sur ce sujet.

11 serait superflu, je pense, d’exposer les raisons pour lesquelles Tarnier eut de bonne heure, et pendant longtemps, la plus haute situation professionnelle. Sur le terrain de la clientèle particulière, il montrait les mêmes qualités que sur le terrain de la clientèle hospitalière.

Sa robuste santé lui permettait de travailler jour et nuit. Le repos était pour lui l’exception.

Je ne chercherai point à esquisser ses traits. Son buste que je revois, tous les mardis, avec une émotion dont la douceur ne s’atténue

ÉLOGE DE TARNIER.

point, vous le fait revivre mieux que je ne saurais le faire. En le regardant, nous sentons que notre collègue Ribemont-Dessaignes a mis non seulement tout son talent, mais encore toute son âme dans la reproduction de la figure de son Maître, que nous retrouvons tel qu’il fut dans la vie, avec son air de douceur, de finesse et de bonté.

Si la vigueur permit à Tarnier un labeur incessant jusqu’en 1873, il ressentit à cette époque les atteintes du surmenage. Et c’est gravevement malade qu’il partit pour Hyères, accompagné par son admirable mère.

11 eut le bonheur de rencontrer là un autre de mes grands Maîtres, le professeur Alfred Richet, dont le nom évoque dans ma pensée tant de chers souvenirs. Avec la clairvoyance de son diagnostic et sa parfaite connaissance des hommes, Richet confia Tarnier aux soins du docteur Vidal. Que notre cher Collègue Vidal, devenu l’un des plus intimes amis de notre Maître, me permette de lui dire aujourd’hui, combien tous les élèves de Tarnier lui ont été et lui seront toujours reconnaissants.

Grâce à sa résistante constitution, grâce aux bienfaits d’un incomparable climat, grâce surtout aux soins si intelligents et si dévoués que lui prodiguèrent sa mère et le Dr Vidal, Tarnier recouvra graduellement la santé et put revenir à Paris reprendre sa tâche.

R la reprit tout entière, comme auparavant, ne l'interrompant quelques mois, pendant plusieurs années, que pour retourner à Hyères afin de consolider sa santé.

C’est à cette époque qu'il entreprit la publication d’un Traité sur l’Art des accouchements, d’abord avec la collaboration de Chantreuil, puis, après la mort de celui-ci, avec celle de Rudin et de plusieurs autres de ses élèves : Bar, Maygrier, Ronnaire, Tissier, Démelin et Rrindeau.

R n’eut pas la joie de voir cette œuvre achevée, car le quatrième et dernier volume ne parut qu’en 1900.

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La Préface qu’il écrivit en 1885 pour la traduction du Traité degynécologie opératoire d’Hegar et Kaltenbach, que 'venait de donner notre collègue Bar, permet de connaître son opinion sur les rapports de l'obstétrique avec la gynécologie. « Si l’on jette un coup d’œil d’ensemble, écrivait-il, sur les progrès scientifiques accomplis, dans ces dernières années, en obstétrique et en gynécologie, que voit-on ?> D’une part, l’obstétrique étudiée en France avec une ardeur qui n’a pas été méconnue par les accoucheurs étrangers ; d’autre part, la gynécologie, après le vif éclat dont elle venait de briller dans notre pays, suscitant, en Amérique, en Angleterre eten Allemagne de nouveaux et puissants efforts, et s’y enrichissant d’opérations entreprises avec une hardiesse souvent heureuse, parfois excessive. »

« Pourquoi la marche de ces deux sciences, pourtant si voisines l’une de l’autre^ a-t-elle été un peu différente dans ces divers pays? Il est permis de penser que cela tient à ce qu’à l'étranger ï étude de la gynécologie est dévolue aux accoucheurs . »

Cette opinion, bien que présentée avec la réserve qui caractérisait toujours Tarnier, était profondément ancrée chez lui.

Mais il crut bon à ce moment de s’appuyer sur celle de Hegar formulée ainsi : « Fn Allemagne, l’obstétrique et la gynécologie sont étroitement unies, et cette réunion nous paraît être fort naturelle, caria base, l’ABC des connaissances gynécologiques, doit manifestement être puisée dans l’obstétrique. Best impossible, sans des connaissances et une pratique obstétricale suffisantes, d’arriver à une exacte connaissance des maladies des femmes et surtout de leur pathogénie. » Du reste, toujours logique, Tarnier avait institué à la Maternité, dès 1873, une consultation de gynécologie, et, quelque temps après, un service de gynécologie opératoire.

Ayant ainsi, jusqu’à l’âge de soixante-neuf ans, vécu d’une vie pour ainsi dire incessante de travail scientifique et professionnel, Tarnier

ÉLOGE DE TARNIER.

s’était fixé un terme pour son labeur. 11 axait résolu de prendre sa retraite après l’année scolaire 1897-1898. Aussi se proposait-il d’aborder dans sa dernière année d’enseignement, les sujets qui faisaient alors sa constante préoccupation.

C’est au moment où il rassemblait les matériaux nécessaires à la réalisation de son désir qu’il sentit ses forces l’abandonner.

Le jour même où il devait faire sa dernière Leçon d’ouverture, il demandait un congé. Ce jour-là, l’éclat de son regard avait disparu. Rapidement la maladie fit des progrès et quelques jours après, encore debout, il tombait le 23 novembre et s’éteignait au soleil couchant. Il était entouré de ses disciples, enfants de sa pensée, qui le mirent eux-mêmes dans son cercueil.

C’est ainsi que mourut le grand philanthrope dont j’ai essayé de vous esquisser la vie et l’œuvre.

Ai-je maintenant le droit de dire qu’il fut un Maître dans son art, un homme modeste, n'ayant jamais eu d’autre orgueil que celui de bien faire? Assurément. Mais mon jugement pourrait paraître un reflet de mon affection, de mon admiration.

Au surplus, Tarnier n’est pas encore connu tout entier. Moimême, son plus ancien élève, moi qui ai eu pendant trente-quatre ans des relations constantes avec lui, moi qu’il avait bien voulu admettre dans son intimité, je ne le connaissais pas entièrement.

Par bonheur, nous avons aujourd’hui un document qui seul dévoile entièrement sa grande âme.

Ce document, c’est son Testament, écrit de sa main en 1888.

On retrouve là cette petite écriture fine, claire et bien ponctuée, permettant, d’après Segond, qui le tenait de deux maîtres dans l’art de la graphologie, « de reconnaître les signes révélateurs aussi bien de sa puissance d’organisation, de son activité, de ses aptitudes à poursuivre longtemps la défense d'une seule et même cause, de son habileté manuelle, que de sa nature droite, intelligente, loyale et supérieurement bonne '> (1). A vous de dire tout à l’heure si ce diagnostic est exact.

Au soir de sa vie, assis dans cette chambre de la maison paternelle

(ij Éloge de Tarnier par Segond. In Bulletin de la Société de chirurgie, 5 février 1902.

qu’il voulut toujours habiter quand il allait à Arc-sur-Tille, seul avec ses pensées, il commence ainsi :

« Pendant toute ma vie fai suivi le droit chemin , sans impatience ni convoitise ; fai fui les intrigues et je suis resté exempt de cupidité et P envie. Le travail , le temps et la marche naturelle des événements mont seuls donné une situation scientifique et honorifique qui a dépassé mes espérances.

Si j'avais à recommencer ma carrière , assurément je né efforcerais de faire mieux que par le passé ; j'ai cependant le ferme esqwir que mes travaux auront contribué aux progrès de la science dans une certaine mesure , et que ma vie n'a pas été sans utilité.

J'ai vécu en honnête homme et en bon fis , aussi j'espère mourir sans avoir rien à' me reprocher. Pour cela, je n'aurai qu'à suivre les exemples qui m ont été donnés par mon père et par ma mère que j'ai toujours profondément respectés et tendrement aimés. »

Puis plus loin :

« Le patrimoine paternel et maternel dont fai hérité était modeste ; mais grâce à la confiance que mes confrères et mes collègues m'ont témoignée , ma clientèle a grandi chaque jour , et j'ai pu acquérir une fortune qui , sans être très importante , sufft amplement à mes besoins personnels et au delà. Aujourd'hui pourtant , je regrette que cette fortune ne soit pas plus considérable , car mes parents sont nombreux et j'aurais été heureux de leur laisser une plus grosse part d'héritage , et d'en consacrer plus largement une autre part à des œuvres de bienfaisance et d' encouragement pour les études scientifiques par rapport à la médecine. Mes exécuteurs testamentaires paieront les quelques dettes que je pourrais avoir au moment de ma mort , et celles qui résulteront de mon enterrement , mais ils ne feront aucune démarche et n'écriront de leur propre initiative aucune lettre pour recouvrer les sommes qui pourront m'être dues à titre d' honoraires professionnels ; toutefois , ils pourront recevoir les honoraires qui seraient spontanément envoyés par mes clients ou clientes. »

ÉLOGE DE TARNIER.

Et il termine de cette façon :

« En commençant mon testament, je pensais n'y trouver que des motifs de tristesse et de regrets ; sa rédaction m'a, au contraire , fait éprouver une grande satisfaction que j'attribue à ce que j’ai pu, d’un trait de plume, assurer l'exécution de la résolution que j'avais prise de consacrer une partie de ce que je possède à des œuvres de bienfaisance ou d'encouragement pour les sciences médicales et de léguer l'autre partie de ma fortune à ceux que j'aime. Je crois avoir fait mon devoir et j'ai la conscience tranquille. »

Certes, il y a plus, dans ce Testament, et j’aurais pu mettre immédiatement en relief un don magnifique à l’Académie. J’ai pensé, mes chers Collègues, que tous, vous considéreriez comme une chose infiniment plus précieuse encore le trésor que je viens de vous faire connaître, et je suis certain de ne m’être point trompé.

Ne trouvons-nous pas là le plus bel exemple, le plus beau modèle de la vie médicale !

Je pourrais m’arrêter, car les paroles que j’ajouterai seront bien peu de chose après celles que vous venez d’entendre ! mais il me semble que ma tâche resterait inachevée. A tort ou à raison, ma piété filiale et ma conscience d’homme me font un devoir de dire en terminant, quel fut le mobile qui l’a fait agir dans sa vie si féconde.

Tarnierest resté célibataire. Sa fécondité puissante fut essentiellement d’ordre intellectuel. En raison de l’amour si profond et si touchant qu’il avait pour sa mère, pouvons-nous trouver l’aiguillon de sa vie dans le désir de lui donner toutes les fiertés ?

Non, Quand il se trouva brisé, accablé par la disparition de cette mère adorée, il ne changea rien à sa vie. Il se montra tout aussi fidèle au travail.

Ce qui constitue pour la plupart des hommes le mobile le plus puissant de leurs actions : la femme et les enfants, ne pouvait donc faire agir mon Maître.

Avait-il de grands besoins? Aimait-il le confort, le luxe?

ÉLOGE DE TARNIER.

Tous ceux qui l’ont connu savent quelle a été la simplicité, je pourrais dire, l’austérité de sa vie.

Certes, il s'est plu à agrandir le jardin paternel, à l’enjoliver de quelques dépendances. Pour lui ? Nullement. C’était uniquement pour ses cousins, ses cousines, ses amis et ses élèves.

Car nul n’était plus heureux que lui, lorsque, dans sa maison d’Arcsur-Tille,il pouvait être entouré des amis intimesqu’ilavaitsu choisir et parmi lesquels venaient en première ligne le Professeur F. -J. Herrgott — cet homme si bon lui aussi, si érudit, à qui également l’obstétricie doit tant — et son fils, le Professeur A. Herrgott, notre collègue.

Était-ce le désir de paraître, de posséder des titres ? Nul ne fut plus modeste.

11 accepta les postes d’honneur que ses mérites lui obtinrent et les décorations que les occasions lui firent décerner, mais il n’en faisait pas montre ; seuls, les titres qu’il considérait comme des témoignages d’estime et d’affection avaient de la valeur à ses yeux.

Obéissait-il à un sentiment d’avarice ? Aimait-il à thésauriser ?

Le testament que je viens de vous lire répond suffisamment à cette question.

Mais ne cherchons pas plus longtemps, et reconnaissons que ce qui dirigea toute sa vie, ce qui la rendit si active et si féconde, ce qui le fit souffrir de la souffrance des autres et lutter toujours pour l’amoindrir ou la faire disparaître, ce qui lui fit augmenter nos richesses pour le présent et pour l’avenir, ce fut cette flamme qui brûla toujours, si pure, chez lui, et qui s’appelle la Conscience humaine.

C’est parce qu’elle était particulièrement haute et sensible, qu’il éprouvait, plus que tout autre, le sentiment d’obligation auquel il ne voulut jamais faillir.

Tarnier — qu’on me permette cette comparaison — a été une abeille obéissant à l’Esprit de la Ruche humaine, Esprit qui mène et mènera l’humanité vers des destinées toujours meilleures et qu’on appelle la Solidarité sociale.

Il m’apparaît que cette abeille ne peut qu’illustrer le manteau de l’Académie.

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