‹ Tartarie, Beloutchistan, Boutan et NepalChapitre 28 sur 53 · AVEC LES PRINCESSES DE LA FA- MILLE 1UPBBIAL.B · texte numérisé non relu

AVEC LES PRINCESSES DE LA FA- MILLE 1UPBBIAL.B

Les chefs des divisions militaires sont obligés de composer leurs bannières d'hommes forts et valides, habiles à tirer de l’arc, et choisis parmi les classes nobles des faldzls et des tabounans. A défautde ceux-ci , Us peuvent prendre des gens du peuple, en ayant toujours soin de les choisir robustes et propres au service. On établit pour dix hommes un dizenier chargé de veiller à leur conduite. Ijes chefs mogols, comme nous l’avons dit plus haut, se réunissent tous les trois ans pour régler les affaires du pays; ils déterminent, dans ces diètes, le nombre d’hommes qu’il faudra entretenir sous les armes. Les princes qui négligent de paraître à la réunion sont punis par des amendes ou des retenues qu’on exerce sur leurs traitements.

Tous les ans les chefs des différentes bannières réunissent leurs troupes , et

les passent en revue. Ils s’assurent du bon état des arcs et des flèches , complètent les cadres, et exercent les hommes à tirer de l’arc.

On fait tous les trois ans un dénombrement de la population. Quand le moment de commencer les opérations approciie, le tribunal des affaires étraneres de Pékin, après avoir reçu les orres de l’empereur, expédie des courriers aux princes et aux autres chefs principaux , dfin qu’ils aient à s’occuper du recensement. Chaque bannière a soin de se pourvoir à l’avance de cahiers de papier blanc revêtus du sceau de l’empire, pour y inscrire les noms des enfants nés depuis le dernier dénombrement.

Les personnes décédées sont rayées des listes. Les moindres négligences dans les inscriptions, lorsqu’on les découvre, sont punies avec la dernière sévérité(l). Les listes sont envoyées à Pékin pour y être examinées; on en conserve une copie dans les bannières.

Suivant que la population a augmenté ou diminué, on forme de nouveaux escadrons (somoun) ou l’on réduit le nombre des anciens. Chaque escadron est composé de cent cini|uante cavaliers.

Le Mogol, si ses forces et sa santé le lui permettent, peut être appelé au service depuis l’âge de dix-huit ans jusqu’à soixante; dans le cas d’empêchement légitime, il est rayé des contrôles. On entretient dans chaque escadron un cavalier armé et équipé sur trois. En temps de guerre, deux hommes sont obligés de marcher, et le troisième reste dans le campement. Ainsi chaque escadron qui entre eu campagne compte cent hommes. I.6S régiments se composent pour l’ordinaire de six escadrons.

Les Mogols envoient à la cour de Pékin un tribut qui consiste en bestiaux.

L’empereur de la Chine rend toujours en échange uiievaleurdix fois plus forte. Les princes reçoivent de ce souverain des cadeaux considérables en argent, en étoffes de soie et eu riches vêtements. Les empereurs de la dynastie mand-

(Il n p»mlt que, malgré toutes les précautions dont il s’environna, le gouvernement chinois

Île parvient jiiœ.vis à obtenir un él.vt exact «a a population de la Mongolie. Voyez ce que nous avons dit à cet égard , page 20.1 , et le Foyagt de Timkovski, tom. II, pages 2»3 et 2»t.

eboue, aetuellemeat régnante, ont su se concilier l’affection de plusieurs chefs inogols, en leur donnant en mariage des princesses de la famille impériale. Ces prinresses emmènent toujours, parmi les personnes qui eomposent leur suite, quelques Manachous dévoués à la cour de Pékin et chargés d’exercer une surveillance constante sur les princes mogols.

Ceux-ci reçoivent du gouvernement chinois des appointements lixes. C’est là sans aucun doute le principal motif qui leur fait rechercher avec empressement l’alliance de la famille impériale, et les engage à fermer les yeux sur l'espionnage organisé dont on les entoure. Plusieurs d’entre eux reçoivent environ 20,000 francs par an, et quarante pièces de differentes étoffés de soie. U’autres touchent des appointements plus faibles , suivant l’influence et le pouvoir dont ils disposent, et la nature ou l’importance des services qu’ils peuvent rendre à la Chiue. Les princesses impériales mariées à des chefs mogols jouissent après la mort de leurs époux des mêmes pensions que ceux-ci, pourvu qu’elles ne contractent pas un nouveau mariage. Les princes conservent également leur pension et leur titre de pendres de l'empereur lorsqu’ils se soumettent à rester veufs; mais ils perdent ces deux avantages s’ils convolent en secondes noces.

Lorsque les princes et les nobles mogols se sont rendus coupables de négligence dans l’exercice de leurs fonctions, le gouvernement chinois fait des retenues sur les appointements qu’il leur alloue. Si cependant les coupables meurent avant de s’étre libérés , on ne réclame rien de leurs enfants. Les Mogols époux des princesses impériales et des autres proches parentes de l’empereur sont choisis sur une liste que l’on envoie tous les ans au tribunal des affaires étrangères de Pékin, etdans laquelle se trouve un état exact des jeunes princes âgés de quinze à vingt ans qui se sont fait remarquer par leur capacité et leurs vertus. On n’omet aucun détail , aucune circonstance relative à ces prétendants. On fait venir ensuite de la Mongolie ceux d’entre eux qui semblent plus digues de fixer le choix de l’empereur; tous les hommes d’une

santé faible sont exclus de la liste.

C’est par des moyens de ce genre que la Cliine établit d’une manière durable sa domination sur la Mongolie. Les princes trouvent leur intérêt à rester soumis au gouvernement de Pékin, et ne

f)ensent nullement à secouer le joug; es gens du peuple, accoutumés a suivre aveuglément la volonté de leurs chefs, ne songent pas davantage à la révolte.

D’ailleurs, les .Mogols conservent encore le souvenir de la protection que leur accorda l’empereur Rhang-Ui dans les guerres sanglantes qu’ils eurent à soutenir contre Galdan , prince des Dzoungares. Depuis cette époque ils ont toujours joui de la paix. Iis reconnaissent tous les avantages qui résultent pour eux d’un pareil état de choses. Aussi le gouvernement chinois peut-il compter sur leur fidélité.

Lois et bèglehbnts civils et militaires. Les soldats qui désertent leur drapeau ou quittent leurs rangs dans une marche sont arrêtés et conduits devant les chefs de la bannière à laquelle ils appartiennent. Ceux-ci les condamnent a l’amende d’un bœuf, au profit du dénonciateur.

On coupe la têteaux incendiaires. Les hommes qui volent une selle, une bride, ou tout autre objet de harnachement ou d’équipement, sont punis du fouet. Dans les marches de nuit, les hommes ne doivent ni crier ni faire du taage, de manière à incommoder les haitantsdes pays qu’ils traversent. Jjes infractions a ce reglement sont punies avec sévérité. Les princes chargés de la conduite des corps doivent veiller au maintien de l’ordre, et, en cas de besoin , prêter aide et assistance aux habitants.

Si des officiersoii des soldats fatiguent outre mesure, en les employant pour leur usage particulier, des chevaux du gouvernement, ils perdent leurs appointements pendant six mois, ou se voient condamnés a une amende de dix chevaux.

Si pendant un combat une bannière prend la fuite, et si un prince chef d’une autre bannière arrive a temps pour la secourir , les chefs de la bannière qui a lâché pied sont punis , et perdent un escadron que l'on donne au prince qui a rétabli le combat.

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LUNHERS.

Si un prinre marche seul contre l'ennemi avec sa bannière avant que les autres généraux aient formé leurs divisions en ordre de bataille, ce prince doit être récompensé suivant les services qu'il aura rendus et le nombre de prisonniers qu'il aura faits.

On coupe la tête aux soldats qui se sont laissé vaincre; leurs biens sont confisqués, et on réduit leurs familles en esclavage, pour les donner à des officiers ou à de simples soldats qui, par leur courage, ont contribué à la victoire.

Si un jour de bataille les chefs attaquent imprudemment l'ennemi , le croyant moins nombreux gu'il ne l’est en réalité, leur négligence a prendre des informations est punie par la confiscation des chevaux et des prisonniers qui se trouvent en leur pouvoir.

Si pendant la guerre les ennemis tuent un soldat qui a quitté son corps pour piller, la famille du décédé devient esclave, et l’oflicier qui devait surveiller la conduite de cet nomme est responsable desa mort envers le gouvernement.

Il est défendu aux soldats en campagne de détruire les temples et les maisons , et de tuer inutilement les voyageurs ; mais il leur est ordonné de mettre a mort toutes les personnes qui leur opposent de la résistance.

Il leur est encore enjoint de ne pas faire de mal aux gens qui veulent se rendre, de ne pas dépouuler les prisonniers de leurs vêtements, de ne pas séparer le mari et la femme, et enfin de ne pas confier aux prisonniers la garde des chevaux.

Quiconque dépasse les limites de son district, et va planter ses iourtes dans un autre canton , est puni par la perte d’une année d’appointements, s’il est prince ou chef employé par le gouvernement chinois. Les grands personnages qui ne sont point en activité payent une amende de cinquante chevaux.

Ixirsque le coupable appartient à une classe inférieure , on se saisit de tout son liétail et de celui de ses complices, s'il en a, pour le donner au propriétaire du terrain envahi.

Les officiers et soldats doivent s’abstenir, sous les peines les plus sévères, de veudreaux Russes, aux Calmoiics et aux habitants du Turquestan Chinois des

cottes de mailles, des arcs, des llèches et autres objets d’armement et d'équipement militaire.

L'officier de service dans un poste est tenu d’accompagner les ambassadeurs qui traversent son territoire, et de veiller à leur silreté ; s’il néglige ce devoir, et que l’ambassadeur soit dépouillé par des brigands, l’officier paye une amende de vingt-sept têtes de Mtail , et les soldats sont punis par cent coups de fouet.

Quand un chef parvient a se rendre maître de quelques déserteurs, il doit faire enchaîner le principal coupable et le remettre entre tes mains de la justice dans l’espace de deux jours : ce terme écoulé , il devient passible d’une amende, et perd trois mois d’appointements.

Si un officier commandant un détachement laisse passer la frontière à un d^erteur et ne parvient pas plus tard à le saisir, l’officier perd son grade et se voit condamner à une amende de vingtsept têtes de bétail. Le chef d’escouade de service est rayé des contrôles de son corps , paye cinq têtes de bétail et reçoit cent coups de fouet. Chaque soldat 'est condamné à subir cette dernière peine.

Les officiers chinois employés sur les frontières delà Mongolie pour juger les querelles et les difficultés qui s’élèvent entre les marchands , choisissent parmi ceux-ci les hommes qui ont une meilleure réputation et les chargent de surveiller la conduitede leurs confrères. Ces inspecteurs veillent également à ce que les Chinois ne s’introduisent pas dans les villes de la Mongolie, sous prétexte d’y chercher du travail. Tous les hommes qu’on surprend en contravention sont renvoyés sur-le-champ dans leur pavs , excepté lorsqu’ils ont, dans le lieu qu'ils habitent, des parents qui puissent répondre d’eux à l'autorité.

Aux époques de disette, les princes, les gens richeset les lamasde chaque bannière sont tenus de pourvoir a l’approvisionnement des habitants. S’ils n'ont pas les moyens deleur fournir des subsistances, la communauté doit venir au secours des pauvres. La liste des personnes qui ont été assistées decette manière est envoyée au tribunal des affaires étrangères de Pékin. Lorsque le manque depôturages et les épizooties se pro-

longent durant qaelques années, et que les ressources de la communauté ne sont plus en rapport avec ses besoins, les chefsrédigentunesuppliquequ’ilsadressent au Tribunal Mogol de Pékin, et dans laquelle ils prient l’empereur d’envoyer un ofdcier chargé de prendre connaissance des faits et de fournir l’argent nécessaire pour acheter des vivres. En pareille circonstance , le gouvernement chinois paye d'avance aux chefs leurs appointements d’un an , et ceux-ci doivent adopter des mesures pour empêcher avec cette somme que leurs sujets ne soient réduits à l'extremité. Lorsque, par mauvaise volonté ou par défaut d’intelligence , les chefs n’emploient pas l’argent qu’ils ont reçu à se procurer des vivres pour eux et leurs sujets, ils perdent l’emploi dont ils étaient pourvus, et l’on nomme à leur place d'autres titulaires.

Chaque prince mogol doit recevoir tous les ans les redevances qui lui sont payées par ses sujets.

Lorsqu’on envoie les tributs à Pékin, ainsi qu'à l’époque où ils se mettent en route pour se rendre à la diète, et dans quelques autres circonstances, les princes ont le droit d’exiger de leurs sujets un cheval, une charrette attelée d’un bœuf ou un chameau par dix iourtes. Chaque Mogol possesseur de trois vaches doit donner un seau de lait. Le propriétaire de cinq vnches ou d'un nombre plus considérable donne un vase d’eau-devie de lait. L’homme qui a un troupeau de plus de cent moutons doitdonner une pièce de feutre. Lorsque les princes exigent quelque chose déplus que ce qui est ordonné, ils peuvent être mis en jugement.

Si un officier ou un homme du peuple commet un vol ou un assassinat, le coupable et ses complices, si on en découvre, sont mis à mort, sans ^ard pour leur rang, et la tête de ces criminels est ensuite exposée en public.

Si un officier ou un homme du peuple coin met un vol sans blesser personne, il est transporté avec sa famille, ses bestiaux et tout ce qu’il possède, dans les provinces de Ho-nan ou deChan-toung, en Chine, pour y être employé à l’entretien des grandes routes. Lorsque le vol a été commis par plusieurs person-

nes, le principal coupable est étrauglé.

Ses bestiaux et ses autres richesses sont donnés à la partie lésée, et les membres de sa famille sont condamnés aux travaux publics dans le Ho-nan. Ses compliceset leurs familles éprouvent le même sort.

Si quand l’empereur de la Chine voyage pour faire une partie de chasse, un Mogol ou un Chinois vole dans le campement un nombre de chevaux supérieur à quatre, cet homme est étranglé sur-le-champ, et son cadavre exposé en public. Les voleurs de trois ou de quatre chevaux sont envoyés en exil dans des lieux malsains. Le voleur d’un ou de deux chevaux est condamné à travailler aux grandes routes.

Dans les circonstances ordinaires, les voleurs de dix à vingt chevaux, bœufs ou chameaux, sont mis en prison et ensuite étranglés. Les voleurs de deux chevaux sont envoyés dans le Ho-nan ou leCban-toung.Unbœuf, un chameau ou un cheval, équivalent à quatre moutons.

Celui qui vole moins de quatre moutons est puni de cent coups de fouet.

Celui qui vole un chien doit donner cinq bestiaux au propriétaire du chien.

Les princes et les autres Mogols qui cacheraient des voleurs sont punis par la perte d’une année de leurs appointements; les personnes qui ne reçoivent pas d’appointements, par une amende de quarante-cinq têtes de bétail. Si un homme Jure qu’il n’a pas caché un voleur, on oblige fonde paternel du prévenu à confirmer l’innocence de celui-ci par un serment. A défaut d’oncle, on s’en tient aux cousins germains.

Lorsqu’un prince en colère ou ivre tue un de ses subalternes ou de ses esclaves avec une arme acérée , il doit payer uneamende de quarante chevaux ; un personnage moins important, trente chevaux; un ta üdst ou noble, vingt-sept têtes de bétail. Le montant de ces amendes appartient au frère et autres proches parents de l’homme assassiné.

Cette familleale droit de choisir alors le lieu qu’elle veut habiter, et de sortir ainsi de la dépendance de* ce chef indigne.

Si un homme, en se battant, blesse si grièvement son adversaire, que la mort

L’UHIVERS.

s'ensuive dans l’espace de cinquante jours, le meurtrier est emprisonné et étranitlé dans sa prison.

Uii oflioier ou un homme du peuple qui tue sa femme avec préméditation est mis en prison et étranglé ensuite; s'il la tue par accident et dans une dispuie, il est puni par une amende de vingt-sept tétesde nétailqui sontdunnées à sa belle-me re. Si la femme se conduit mal , et que son mari la tue sans eu prévenir les autorités, il est condamné à la inémeamende. ^

Quiconque commet un meurtre, de quelque manière que ce soit, est conduit en prison et étranglé.

Un esclave qui tue son maître est mis en pièces.

Un officier qui par malice cause un incendie et fait périr quelqu’un est étranglé; l’homme d’une classe inoins élevée est conduit en prison et décapité.

Quiconque démolit le tombeau d’un prince ou o'une princesse subit la même peine. La famille du coupable devient la propriété de la couronne; les meubles et les bestiaux de cet homme appartiennent au possesseur du cimetière.

La personne convaincue d'avoir démoli le tombeau d'un homme du peuple est condamnée à cent coups de fouet et à une amende de neuf têtes de bétail au profit du proprietaire du cimetière.

Un homme du peuple qui injurie un prince présent ou absent est puni d'une amende de vingt-sept têtes de bétail au profit de l’offensé.

Un Mogoldu peuple qui s oublie avec une femme de son rang paye quarantecinq têtes de bétail. La coupable est rendue à son mari, qui peut la tuer ; et dans ce cas il garde le bétail ; s’il l’épargne, les liestiaiix appartiennent à son prince.

Un prince qui entretient des relations avec la femme d’un simple Mogol doit payer uneamende de neuf fois neuf têtes de’betail ; un chef d’une noblesse moins illustre sept fois neuf, un simple noble cinq fois neuf. Ces bestiaux sont donnés au mari.

Un homme du peuple qui a un commerce illicite avec une princesse est mis en pièces ; on' coupe la tête à sa complice, et la famille du criminel devient esclave.

Celui qui porte sur son bonnet une bouffette qui en dépasse les bords, un

bonnet qui couvre les oreilles ou un bonnet de feutre sans bords, paye, suivant laclasseàlaquclleil appartient, trois chevaux ou un iKEuf de trois ans.

Si une personne attaquée de la petite vérole se trouve dans l'nabitation d'une autre personne et lui donne cette maladie, le coupable doit payer, en cas de mort, trois fois neuf têtes de bétail; si le malade guérit, il n’en paye que neuf. Celui qui communique à une autre personne une maladie quelconque, qui ne soit pas la petite vérole, doit un cheval.

Un aliéné est placé sous la surveillance de ses oncles, de ses neveux et de ses proches parents, et, à défaut de parents , remis au dizenier de l’escadron voisin; si le fou s’échappe, on punit le surveillant de cent coups de fouet.

Si quelqu’un refuse à un voyageur un gîte pendant la nuit, et si ce voyageur vient à mourir par l’excès du froid, le propriétaire de la iourte doit payer neuf têtes de bétail. Si le voyageur ne meurt pas, l’amende n’est que d’un bœuf de deux ans. Si un étranger est volé, son hôte est tenu de lui restituer l’équivalent de ce qui a été pris.

Il est défendu de garder dans les bannières des ofDciers ou même de simples soldats d'une mauvaise conduite. Ces hommes doivent être envoyés avec leurs familles, effets et bestiaux, dans le Honan ou dans leChan-touug, pour travailler aux grandes routes.

Nous ne pouvons mieux terminer la description de la Mongolie que par les extraits suivants, empruntes au récit d’une excursion du révérend père Uue dans cette contrée (1) ;

Arrivés à ce hameau , les voyageurs n’eurent pas besoin de délibérer sur le choix de l’auberge; ils s'estimèrent fort heureux de trouver à leur disposition une grange obscure et sale. Ils y entrèrent après avoir .attaché leurs noontures à une perche fichée en terre, devant la porte. Les gens de l’endroit, jeunes et vieux, ne tardèrent pas à rendre visite aux nouveaux venus. • D’où es-tu ? Où vas-tu? Quel est ton nom illustre?»

'Voilà, dit 1« révérend père Une, les ques-

(ly Cette relation a (‘lé insértSe dan» la /têtue de rOrUnt, XXXIV» cahier, février I84S, pages 1 io et aolvautet.

Digilizedl

lions obligées et indispensables que l'on s’adresse. Bientôt chacun alluinesa pipe ; et si, en pareille circonstance, le pauvre voyageur n’a pas eu soin de préparer qiiéiques provisions, après avoir fumé il est obligé de se remettre en route, car il est censé avoir dîné. Mon conducteur avait prévu le cas; Il tira de son havre* sac une bonne tranche de mouton rôti; on nous apporta un peu de sel sur un fragment de porcelaine, et dans un moment le repas tut fini. Après dîner, il est convenable de prendre le thé ; c’est l’étiquette des gens comme il faut. Nous demandâmes donc aux Chinois qui nous entouraient s’ils n’auraient pas une théière à nous prêter. Ils se mirent à rire, et nous montrant leurs habits déchirés ; « Est-ce que nous pouvons encore boire du thé, nous autres? » direntils. Cependant un homme de bonne volonté sortit, et rentra un instant après apportant de l’eau bouillante dans un large et profond récipient. Je détachai bien vite de ma ceinture le sac à thé, je jetai une poignée de feuilles dans cette eau, et mon compagnon de voyage et moi, armés chacun d’une écuelle, nous nous mimes à puiser dans cette théière peu élégante, il est vrai, mais proportionnée aux circonstances. Nous invitâmes la société à suivre notre exemple , et bientôt chacun arriva à la ronde puiser dans le baquet une tasse d’eau bouillante. Quand tout le monde se fut bien régalé, nous fumâmes encore une pipe , et nous reprimes notre route avec un nouveau courage. »

Après avoir gravi une montagne assez escarpée, M. Hue se trouva sur le Mantien-dse, immense plateau, qui a peutêtre plus de cent lieues de circonférence. Là, point d’habitation, point de terre cultivée, pas un arbre : ce n’est qu’une vaste prairie ; c’est , dit le saint missionnaire, comme un océan de verdure.

Les voyageurs courent grand risque de s’égarer sur le Man-Hen-dze, entrecoupé et sillonné par mille sentiers qui se ressemblent tous , et qui tous ont une direction différente. Si on perd celui qui seul peut conduire au terme du voyage, et si, pour comble de malheur, le temps vient à s’obscurcir, et qu’on ne puisse pas se guider d’après la marche du soleil , on sa trouve exposé à des

dangers imminents; pendant l’hiver on est perdu sans ressource , car sur ce terrai u élevé le froid est des plus terribles. Quand lèvent souille avec violence, chevaux et cavaliers succombent en trèspeu de temps.

« Nous nous égarâmes, dit M. Hue...

le soleil venait de se coucher, et nous étions vers la fin du mois de novembre ! Je regardais mon conducteur, qui avait l’air tout à fait ébahi, et qui tournait la tête de côté et d’autre , comme un homme qui cherche et qui ne trouve pas. « Eh bien ! lui dis-je, est-ce que par « hasard nous aurions perdu notre

• route? — Hélas, me dit-il, dans mon > cœur il s’élève des doutes... Depuis « le temps que nous sommes en che- « min, nous devrions être déjà descen- « dus du plateau , nous devrions nous

• trouver dans la vallée des Mûriers...

« Rebroussons chemin , rebroussons ■ chemin, s’écria-t-il avec énergie; à « cette heure , cette affaire devient « blanche et luisante ( c'est-à-dire , Je

< comprends cette affaire) ; nous au- « rions dô prendre le sentier que nous « avons rencontré à gauche. >

« Nous virons donc de bord, et nous entrons dans ce sentier d’espérance, qui nous conduisit, en effet, sur les bords au Man-tien-dse. Déjà, du haut de mon petit mulet, je découvrais là-bas, au loin dans l’enfoncement , des champs cultivés, et mon cœur s'épanouissait insensiblement. « Aujourd’hui, vraiment, « je ne suis que mastic et colle (je suis « stupide), grommela mon conducteur

< entre ses dents. Voilà que cette val-

< iée n’est pas la vallée des Mûriers. >

< Il ne fallut pas délibérer longtemps;

nous descendîmes de cheval. La nuit commem^ant à se faire obscure, il était prudent de nous réfugier dans cette vallée , où nous pouvions espérer de trouver quelque habitation , puisque nous apercevions des champs en culture. Cela valait infiniment mieux que de s’exposer à bivouaquer la nuitentiere sur ce malencontreux Man-tien-dze.

• Cependant je ne pouvais considérer sans effroi cette descente longue et ardue qui conduisait à la gorge ou nous comptions trouver quelques renseignements ; j’étais travaillé d'une soif dévorante, et je ne me sentais pas grandes

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L’ÜNTVERS.

forces aux jambes pour me soutenir sur le versant de cette montagne escarpée.

« Allons, il n'y a pas d’autre moyen, <■ disait mon homme à mastic et a colle,

• il faut dégringoler par ici. — C’est « vrai; mai8jesuisbri.se,jemeursdesoif.

« — Ah ! nous avons une outre toute « pleine ; buvons un coup d’eau-de-vie.

n — A la bonne.heure, lui dis-je en riant; « quoique tu te sois fourvoyé, tu sais « encore donner un bon conseil... • En disant cela , je m’emparai de l’outre, q^ue j’appliquai promptement à mes ievres. J^etais si altéré, que je ne m’apercevais ni du goût ni de la force d’un si violent breuvage. J’en bus à longs traits; il me semblait que j’étais à une source d'eau fraîche et délicieuse. Je me sentis à l’instant plein de vigueur. Nous tirâmes donc nos montures par la bride ; et, tantôt assis, tantôt debout, tantôt roulant et culbutant, nous nous trouvâmes enfin au bas.

« Il était nuit close. Nous remarquâmes dans un enfoncement , au pied d’une colline, une lueur vers laquelle nous nous dirigeâmes , comme par instinct , et sans nous rien dire. (Tétait la cabane d'un berger. Nous approchâmes vers la fenêtre, et à travers les crevasses du papier qui, dans ce pays-ci , tient lieu de carreaux de vitre , nous vîmes un Chinois accroupi à côté de quelques tisons et fumant tranquillement sa pipe. « Holà ! mon vieux frère r ainé, sommes-nous dans le chemin de « la vallée des Mûriers? ^ .A. l’instant cet homme fut à côté de nous....

• Vous vous êtes égarés sur le Man-lietu- > dse, n’est-ce pas F La vallée des Mû- « Tiers est au d»our de cette gorge ; il « y a encore une lieue et plus ; la route

• est bonne. > Ces paroles du vieillard nous rassurèrent. Après Pavoir remercié et lui avoir souhaité du bonheur, nous remontâmes à cheval ; nous chevauchâmes encore pendant une heure dans l’obscurité, et nous arrivâmes enfin, sans nouvel encombre, à lademeure des Tartares Mongous.

« Nous fûmes accueillis avec une expansion et une cordialité au delà de toute expression. « Voilà Takoura, le < chef de la famille, • me dit mon conducteur, en me montrant un homme de

taille moyenne, et d’une maigreur ef> frayante. Après nous être fait mutuellement la révérence, le vieux Takoura nous invita à nous asseoir. Il eut la bonhomie de me prendre pour un homme de quelque importance, et en conséquence il me fit mettre à la place d'honneur, c’est-à-dire au côté opposé à la porte d’entrée. Je me laissai faire, et bientôt tout le monde s’assit en rond , et à la façon des tailleurs , autour do brasier, qui répandait encore plus de filmée que de chaleur.

Après s’être' offert les uns aux autres la petite fiole de tabac en poudre ; après avoir allumé leurs pipes et en avoir fait mutuellement l’échangé, le vieux Tartare adressa la parole au missionnaire : « Tu n’es pas Chinois, lui

• dit-il , tu es Tartare Mandchou ; je

• comprends cela à la frangequi est au-

< dessus de ton bonnet. Quel est ton

> noble royaume.^ — Je suisdu royaume « de France. — Ah ! ah ! du royaume

< de France? C’est bien... Et quelle est « ta ville illustre? — Je suis de la ville « de Toulouse. — Ah! ah! tu es de la « ville de Toulouse... C’est bien, c’est « bien. — Sans doute, ajouta M. Hue,

< tu ns été à la ville de Toulouse; il « s’y fait un grand commerce. — Non,

« rèpondit-il ; j’ai été seulement une « fois à Moukden , mais je ne suis pas

> arrivé a la ville de Toulouse. »

« Il n'est pas nécessaire de dire, continue toujours le missionnaire, que les Tartares Mongous ne sont pas très-forts en géographie. Les bonnes gens s'imainèrent sans scrupule que le royaume e France, la ville de Toulouse, tout cela était renfermé dans la Mandchourie. Cette croyance ne me paraissant nullement dangereuse, je la leur ai laissée... »

On avait posé sur le brasier une cruche de fer pleine de thé au lait. Pendant que la compagnie raisonnait, en criant à tue-tête, sur les roules du Mantien-dze, M. Hue avalait force tasses de ce thé. Bientôt on apporta les petites herbes salées et l’eau-de-vie, prélude obligé des repas chinois et tartares.

« Lé chef de famille, dit le missionnaire,

Prit mon petit verre, le remplit, et me offrit cérémonieusement en le soutenant des deux mains. Je l’acceptai de la

même manière; et quand tous les verres furent remplis, Takoura prit le sien, et, faisant à la ronde une petite inclination de tête, il nous invita à boire. « Mais « ton vin est froid, médit l’amphitryon, «je vais le le changer. > Il le versa dans la petite urne à vin qui fumait sur les charbons, et me remplit de nouveau le verre. En Chine et en Tartarie, il n’est pas d'usage de boire froid ; l'eau-de-vie même, ou plutôt ce violent esprit-devin, on vous le sert chaud et fumant.

« Ce soir, je n’étais guère d’humeur de boire de l’eau- de-vie bouillante; je sentais comme un incendie dans mes entrailles. « Si tu as de l’eau froide , « dis-je à Takoura, pour le moment, « c’est tout ce que je désire. » Je n’avais pas encore achevé d'émettre cette hasardeuse proposition, que de toutes parts on me tira des arguments à bout portant, pour me prouver qu’il n'était ni bon ni prudent de boire de l’eau froide. Mais un jeune lama de huit à neuf ans, arrivant fort heureusement avec une grande tasse d’eau fraîche, coupa court à cette altercation. Je m'emparai de la tasse , je demandai à mon argumentateur s’il en voulait boire la moitié , et pendant qu’il riait de toutes ses forces j’avalai d'un seul trait celte eau délicieuse. Je rendis la tasse au petit lama, en lui recommandant de la remplir de nouveau. « C’est une affaire < finie, dit alors Takoura, puisque abso- « lument tu ne veux pas boire de vin, « qu'on serve le souper. >

Pendant que le tais ainé de la famille enlevait les petits verres et l’eaude-vie, son frère, autre lama de vingt et un ans, apporta un grand plat où s’élevait en pyramide un hachis de viande de mouton. « A l’aide de mes deux bâtonnets, continue le père Hue, j’en saisis quelques morceaux ; puis rejoignant les bâtonnets et les élevant Iiorizontalement à la hauteur du front : a Mangez lentement, dis-je aux convi- K ves; pour moi, j'ai fait. > Et comme je m'aperçus que lebon Takoura allait encore batailler, je m’empressai d'ajouter : « Tiens , écoute mes paroles , et ne va « pas me quereller. Nous sommes bons « amis, n’est-ce pas ? Tu le sais, dans ta fa- « mille, c'est comme si j’étaischez moi : « pour le moment, je suis trop fatigué ;

« mais ne crains pas, demain nous re- « parlerons de tout cela. « Pendant que le Tartare répétait en branlant la tête : Cela ne pmt pas passer, je me levai, et j’allai m’étendre â l'endroit qu’on m’avait assigné pour passer la nuit. Je m’^ envelopfiai de ma couverture, et bientôt je m’endormis d’un sommeil de plomb.

■ Le lendemain, j’eus lieu de m'apercevoir que pendant mon sommeil mon conducteur n’avait pas perdu son temps : il ne s'était pas fait faute de boire quelques verres d'eau-de-vie, et cela l’avait rendu disert outre mesure.Il avait fourré dans la tête de nos Mongous, candides et ingénus, que j’étais un homme extraordinaire, d'une science à faire trembler les plus fumeux lamas. Il leur avait annonce quel était le but de mon voyage : je savais à peu près, assuraitil, les langues des 10,000 royaumes qui sont sous le ciel ; je désirais encore apprendre la langue mongole, et c'est pour cela que j’avais dessein d’habiter pendant quelques jours chez les Tartares.

Ainsi , je dus à la magnifique amplification de mon conducteur tous les témoignages d’honneur, de respect et d’affection dont je fus entouré dans cette famille.

« Docteur, me dit Takoura, puisque « tu as le dessein d’apprendre les pa- « rôles mongoles , tu as très-bien fait « de venir ici; le lamaTsanmiaud(l)a < beaucoup de capacité , dans peu de « temps il t’aura enseigné tous les mots. • Quand tu sauras exprimer les choses « essentielles, nous ne parlerons plus « chinois. » J’acceptai de bon cœur cette invitation; et comme mon conducteur ne m’était plus nécessaire , il s’en retourna le jour même dans sa famille.

« Quand nous eûmes pris le repas du matin , après avoir prouvé à ces Tartares , par des faits irrécusables , que je ne méprisais ni le vin ni les mets de leur table, j’étalai sur un buffet ma petite bibliot^ue. J’ouvris mes livres, et je

(1 1 Le Jeune lama Taanmiand dtait un dea nu de TaKoura , et II pourra sembler éloonant que ce chef, au lieu de dire simplement mon Hla Tsanmiaud, le désigne par sa qualilé de ministre de Bouddha. Peut-être était-ce aUn de montrer plus de respect pour le caractère sacré dont ce jeune homme était revêtu , et aussi pour rappeler que la famille avait l'honneur de posséder un lama parmi ses membres.

L’ÜKTVERS.

les feuilletai tous les uns après les autres. Ces bonnes gens étaient pressés autour de moi, les yeux tout grands ouverts, et la bouche béante, comme des e.nfüiitsautourde la table d'un escamoteur.

A incsurequeje prenais un livre, le père de famille annonçait solennellement à rassemblée la qualité de la marchandise. <• Voici, (lisait-il, un livre chinois, « voici un livre mandchou , voici un « livre mongou... . » Mais quand je fis paraître mon bréviaire doré sur tranche et relié en maroquin vert, ce fut un cntliousiasme difCcile à décrire; après l’avoir ouvert', je le présentai au lama comme au plus lettré de la société. A peine eut-il aperçu les caractères européens, qu'il s'écria aussitôt : Cluira ! c/iara ! Il lit passer le livre à la ronde, et tous, apres l'avoir feuilleté, répétaient avec stupéfaction : Un livre cliaral »

« I.,es lamas niongous et tibétainsdonnent le nom de enara à une certaine écriture énigmatique et mystérieuse, dont la forme ressemble beaucoup aux lettres gotliiques. J'en ai remarqué sur tous les grands livres de prières qui se trouvent dans les pagodes. Il m'est venu en pensée que cela pourrait être des rubriques. Ces caractères sont tous, en effet, soulignés en rouge , et ils sont répandus çà et là dans le corps du volume, de manière à rappeler à un européen les antiphonaires et les livres de prières du moyen ége. On rencontre encore beaucoup de ces caractères disséminés parmi les peintures des voûtes des pagodes. Les lamas ne comprennent rien à cette écriture, ils ne. savent pas même la lire : de là vient qu'ils donnent le nom de char a à toute langue qui est poureutt inintelligible.

• Le jeune Tsanmiaud, me remettant le bréviaire, médit d'une voix toute tremblante d'émotion : « N'est-ce pas « que c'est du chnral — Si ce nest « pasdu cAora, luidis-je, que sera-ce?»

Il s’assit alors à côté de moi , avec l’air satisfait d’un homme qui vient de faire une trouvaille. Il prit de nouveau le bréviaire entre ses mains, et il ne cessait de le tourner et de le retourner dans tous les sens... « Mais, dit-il, est-ce « que tu connais le chara, toi ? — Oh ! * je suis très-fort en chara; tiens, re->

« garde , je le lis même plus vite que le « chinois elle mandchou ; avec le chara

< je puis parler et écrire tout ce que je » veux. — Dans la pagode où j’ai étudié « les livres , il y a plus de 800 lamas : « aucun ne connaît cette langue ; il y a « seulement un vieux lama qui sait en

< lire (luelques mots... Mais, ajouta-t-il, « quelles paroles y a-t-il dans ton li- » vre ckaraf — Ce livre contient des « paroles saintes; c’est mon livre de « prières. — Oh! est-ce que tu récites

< des prières? s’écria le vieux Takoura. « — Et pourquoi n’en récâterais-je ■ point? Je prie tous les jours, et pin- « sieurs fois par jour; tiens, maintenant « je vais prier encore , le moment est • arrivé. » Et je me levai aussitôt pour réciter mon bréviaire. « Puisque tu veux <■ prier, me dit Tsanmiaud, je vais te « conduire dans une autre tente, tu « seras plus tranquille; ici il y a trop de « tumulte. » J’allai donc dans la tente voisine, accompagné du lama et de son neveu. Durant tout le temps que je mis à dire mon bréviaire, ils restèrent debout, à côté de moi, prdant un religieux silence. Quand j’eus terminé, Tsanmiaud me demanda si j’avais fini mes prières; et sur ma réponse affirmative, ils me firent l’un et l’autre une inclination profonde, comme pour me féliciter de ce que je venais de taire.

« Une fois ijua mes hôtes se furent aperçus que j’étais un homme de prières, je fus décidément un ami de la famille. Les Mongous sont essentiellement religieux ; ils croient à une vie future, et ils s'en occupent sérieusement.

Les choses d’iei-bas sont pour eux d'un intérêt secondaire. Takoura était le plus fervent de la famille : au commencement de chaque repas, pendant que je récitais mon Benedicile, il trempait son petit doi^ dans son verre, puis il projetait au loin quelques gouttes d’eau-de-vie; cette pieuse libation ne l'empêchait cependant point de se griser assez souvent. Ce bon vieillard ne savait pas prier dans les livres; mais il avait presque toujours son chapelet à la main- Les Mongous se servent, en effet, pour prier, d'une espèce de chapelet composé de cent huit grains; à chaque grain, ils doivent dire : /‘aix et borüieur aux quatre parties du monde... Cest, disent-ils, une for-

mule quefnenseigna aux hommes. Mais ses disciples ne sont pas très-scnipuleux sur ce point; il en est beaucoup qui ne récitent rien du tout. Takoura avait adopté cet usage facile et expéditif; il se contentait souvent de dérouler entre ses doigts les grains du chapelet, et cela ne l'empêchait pas d’entretenir la conversation a droite et à gauche avec le premier venu.

« Comme pour le moment je ne devais pas faire un long séjour parmi les Tartares Mongous, je me hâtai de rédiger un petit manuel de conversation, une espèce de dictionnaire contenant les expressions les plus usuelles. Pendant que j’écrivais en français ce petit ouvra-

e, ces bonnes gens étaient consternés

'étonnement : ils ne pouvaient comprendre comment, à l’aide de ces car, ictères rhara, comme ils les appelaient, je pouvais écrire des mots mongous. « Maître, médit le vieux Tartare, puis- « que tu t'empares de toutes nos pa- « rôles, tu voudras bien m’enseigner « quelques expressions chara... Je ne « suis pas trop vieux pour les appren- « dre ? Ma langue est encore assez sou- « pie, n’est-ce pas? » A l’instant il me montra un couteau, puis un briquet, en me demandant le nom chara de ces divers objets. •< Ceci s’appelle couteau, « cela s’appelle briquet Quand tu iras « dans le rovaume de France, si tu dis « couteau , briquet , tout le monde te « comprendra. » Mon homme était dans le délire de l’enthousiasme. Si quelque étranger chinois ou tartare venait le visiter, U répondait à leurs formules de politesse en leur criant de toutes ses forces ; couteau, briquet; et puis il se prenait à tire d’un rire inextinguible.

« Ce petit succès dans ses premières études de la langue chara l’encouragea outre mesure. Il apprit encore à dire : ma pipe, fumer tabac... Mais je m’arrêtai la ; je me gardai bien de lui en apprendre davantige, car il me répétait à satiété ces deux ou trois mots , et je ne pouvais plus obtenir de lui qu’il me pariai mongou. La première nuit qui suivit sou initiation dans la science chara 11 lui arriva plusieurs fois de me réveiller brusquement pour me demander si c’était bien com/cou, briquet, qu’il fal-

lait dire. Je fus obligé de me f8cher, et de lui répondre que la nuit était faite pour dormir, et non pas pour apprendre les langues. — « Ah ! me répondit- ■ il, tu as dit vrai ; tes paroles abondent < en raison ! » Dés lors il ne me tourmenta plus ; maisilnese&isail pas faute de temps en temps des apar/é, et de ma rmoter entre ses dents : couteau, briquet , ma pipe , fumer tabac. Une autre raison plus grave m’empêcha de l’introduire plus avant dans la connaisranee du chara ; je m’étais aperçu qu’en récitant son chapelet, au lieu dé aire : paix et bonheur aux quatre parties du monde, il disait sans trop se gêner : couteau, briquet, etc.

« I.e troisième jour après mon arrivée, Takoura fut obligé de faire un voyage à un marché chinois qui se tenait à deux journées de sa résidence.

J’avoue que cet accident ne me contraria guère; je fus dès lors plus tranquille, pour continuer avec le lama mon petit dictionnaire. Tous les jours , accompagné de Tsanmiaud, j’allais faire une promenade à uue petite pagode, qui n’était guère éloignée que d’un quart d’heure. Klle est située dans une osit'ion vraiment pittoresque. Qu’on se gure une montagne escarpée et rocailleuse, dont les lianes entrouverts forment une espece d’angle aigu : c’est dans cet enfoncement qu’est érigée la pagode. Aux environs se trouvent disséminées çà et là, sans régularité et sans plan, les cellules ou habitations des lamas. Des arbres magniliques s’élèvent parmi ces maisonnettes, et an pied de la montagne les eaux d’un torrent bondissent a travers d'énormes quartiers de roche.

Quand les lamas, vêtus de leurs grandes robes rouges ou jaunes , prennent leur récréation, le tableau est vraiment ravissant.

• La pagode était alors en réparation; deux lamas travaillaient aux peintures de la voûte, et il m’a paru que ces artistes mongous n’étaient pas dépourvus d’habileté. Le bizarre et le grotesque dominent dans tous les dessins des pagodes; les fruits et les fleurs sont rendus avec fraîcheur et délicatesse ; mais les personnages sont tous sans vie et sans mouvement ; leurs yeux ne regardent pas ; la carnation est froide et morte.

L’UNIVERS

Lespeintres mongous n ontpas la moindre idée du clair-(^sciir ni de la perspective : dans les paysages, tout se trouve aligné sur le même plan.

« Les prêtres attachés à celle pagode sont peu nombreux : il y en a tout au plus une cinquantaine; mais ce oui en augmente le nombre , c'est que chaque lama , en général , a sous sa direction deux ou trois cAu6i ou novices, auxquels il enseigne les prières et la liturgie. Tous les Jours j’allais causer avec ces lama^,

aui ont toujours été pour moi pleins 'affabilité et de prévenance. Je ne sais pour quel personnage ils me prenaient ; mais ils poussaient le respect à un tel point, que, par pudeur, je fus obligé de leur défendre de me faire la prostration à deux genoux quand ils me saluaient.

Une fois je vis le moment où ils allaient creuser une niche dans leur pagode , et m’y placer à côté de leurs idoles.

« Un jour mie nous causions tous ensemble de différentes choses : • J’ai • envie d’apprendre le tibétain, leur dis- « je, est-ce bien difGcile? — Très-dif- * iicile, me dit un lama : quand on ne < commence pas jeune , on étudie , on « étudie, et c’est vainement. — Voyons, « va chercher un livre tibétain. > 11 courut à la pagode, et revint un moment après chargé (T un énorme in-folio. « Lis- « moi , lui dis-je, une page de ce livre, « ' mais bien lentement et avec une gran- « de clarté. »

« A mesure qu’il lisait, j’écrivais en caractères soi-disaut chara. La page étant achevée, ils me demandèrent pourquoi j’avais écrit du chara. < Dans un « instant vous le saurez, > leur répoiidis-je. Je me mis à fumer une pipe pendant qu’ib s’amusaient à regarder mon écriture énigmatique. Quand j’eus fini de fumer : ■ Tenez, leur dis-je, je « vais vous lire ce que j’ai écrit. — Oh ! « oh ! firent-ils tous à la fois , c’est inu- « tile, c’est inutile; nous ne compre- « nqns pas le chara, nous autres. — « N’importe, écoutez. Et toi, dis-je à « celui qui avait lu le passage tibétain,

« cherche l’endroit que tu viens de par- « courir, et écoute si mon chara s’ac- « corde ou ne s’accorde pas. »

Pendant que je lisais , tous ces pau- ▼res lamas retenaient leur respiration.

A peine eus-je fini: « Tout s’accorde,

« s’écrièrent-ils; les paroles une à une, « une à une, tout s’accorde. > Et hors d’eux-mêmes, ils se demandaient entre eux , en gesticulant avec vigueur :

< Comment cela se fait-il ? On lit tibé- « tain, il écrit chara; puis il lit chara, c et c’est tibétain. »

Un lama, écartant alors les autres de ses deux bras, vint se placer devant moi, et me regardant fixement : « Es-tu Fo vivant? » me demanda-t-il. Cette singulière interpellation me fit crisper les nerfs. « Tu es un insensé! lui répon- « dis-je avec énergie. — En vérité, ajou-

< ta-t-il, en se frappant avec la main,

« en vérité, je ne sais pas, je ne com- « prends pas; mais certainement les fo O vivants n’en savent pas tant que toi. •

« Qu’un Chinois , qui ne connaît que ses caractères presque hiéroglyphiques, ne puisse pas se faire une idée juste des idiomes alphabétiques, à la bonne heure ; mais les langues mandchoue, mongole et tibétaine sont purement alphabétiques, et je ne comprends pas comment ces lamas n’ont pas encore soupçonné qu’à l’aide d’un alphabet on pouvait écrire toutes les langues. Au reste , ces lamas ne m’ont pas paru grands amateurs de l’étude. J’aieulieude m’apercevoir qu’ils passaient leur vie dans une oisiveté profonde ; de plus, leurs idées ne sont guère spiritualisées. Ils n’ont pas de leur état une très-haute opinion. Tous m’ont dit, il est vrai , qu’être lama valait mieux qu’être homme noir ( c’est ainsi qu’on appelle les gens du monde ou ceux qui ne rasent pas leur tête ); mais quand je leur ai demandé en quoi l’état de lama l’emportait sur celui d'homme noir, j’ai étésurpris etchoquéd’entendre toujours la même réponse. Tous m’ont dit ; « Tant « qu’on est chabi, ou étudiant, on a,

< il est vrai, beaucoup à souffrir; mais « quand on a appris les prières jusqu'au • bout , tout est fini , on n’a plus besoin

< de travailler, on peut se reposer du « matin au soir ; on n’a pas à se préoc- « cuper ni du boire, ni ou vêtir, ni du « manger. »

> Il ne faudrait pas pourtant généraliser ce que je dis ; peut-être qu’ailleurs les choses vont différemment. Il pourrait bien se faire que l’esprit de relâchement se fût introduit dans la petite lamaserie dont je parle. Quand j’au-

. ! Gi - />U

rai visité If-s grandes pagodes, peut-être serai-je obligé.de tenitun autre langage.

« Les Jamais ne sont pas cloilrés ; ils ont en général le caractère ambulant.

Ils courent sans cesse de pagode en pagode , quelquefois par esprit de dévotion , souvent par humeur de vagabondage : c'est ce qui m'a fourni l'occasion d'en voir un grand nombre. Un soir

Î|ue J'étais paisiblement occupé à écrire a nomenclature des expressions mongoles que me dictait Tsanmiaud, nous entenalmes au dehors comme le piétinement d'un grand nombre de chevaux.

Nous alldmes voir : c'était un escadron de douze lamas. Us venaient de fort loin , et ils avaient encore plus de cent lieues à faire, avant d'arriver au terme de leur voyage. Ils allaient en pèlerinage à la grande pagode de Tolonor. Ces lamas étaient inconnus de la famille; ils furent néanmoins hébergés comme des amis et des frères. On leur servitd'abord le thé au lait ; et après qu'on eut préparé un repas frugal, mais copieux, on leur disposa Jes tentes pour passer la nuit.

« Les droits de l'hospitalité sont inviolables chez les Tartares. Il ne s’est pas passé de jour sans qu'il vint quelque etranger, et je n'en ai pas vu éconduire un seul ; tous ont été accueillis avec une sincère et loyale générosité. Je suis moiméme une grande preuve du caractère hospitalier de la nation mongole. En délinitive, ie n'étais qu'un étranger pour ces gens-là, puisqu'ils me croyaient Mandchou ; Je ne leur avais Jamais rendu aucun service, ils n'avaient rien à attendre de moi; ils voyaient clairement que c’était mon intérêt propre, mon avantage qui m'avait conduit et qui me retenait chez eux , et pourtant, il faut le dire , J’ai été traité comme ne le serait pas un bienfaiteur par ses protégés.

« Enfln, après six Jours d'absence, Takoura fut de retour de son voyage à Oula-Ilada. Quand il parut J’éprouvai des battements de cœur ; en vérité, ce fut comme si Je retrouvais un vieil ami. Je lui demandai en mongou des nouvelles de sa santé , si le voyage avait été heureux , si la neige qui était tombée en abondanre ne lui avait point causé de mal... Mes questions étaient rapides, animées et palpitantes d’émotion ; Je lui décochais sans interroption toutes les

16‘ Livraiton, (Tabtabie.)

phrases sentimentales que Tsanmiaud m’avait enseignées : mais, à mon grand désappointement. Je n’obtins pas un seul mot de réponse. Je me sentis alors profondément humilié, et Je demeurai convaincu que Je prononçais mal le mongou. Je changeai d’idiome, et sur un tou un peu plus modeste. Je lui adressai en chinois les mêmes questions... Même profond silence!... Takoura était toujours immobile devant moi , ses yeux me regardaient fixement; sa figure s’enflammait, et prenait peu à peu un caractère vraiment effrayant. La peur s’empara de moi, Je n’osai pas hasarder d’autres questions; Je crus qu’il avait éprouvé quelque grand malheur, et que , par suite, son système cérébral s’était détraué. Eintin , après un silence de part et 'autre, silence vraiment sinistre, lutibre, l’explosion eut lieu... Couteau!

Sriquet ! s'écTÎa-l-U d'une voix vibrante et métallique ; et puis il se laissa aller sur un large tapis de feutre , comme un homme épuisé parungrand effort.» Enfin, ajouta-t-ild’unevoix sourde ctétouffée, à force dépenser, le souvenir est monté... Mapipe y fumer tabac. • Je pria virement sa pipe. Je la garnis de tabac, et Je la lui offris en disant : « Tu parles admirablement le chara. » Cette petite flatterie ne fut pas sans effet ; elle me valut des compliments à perte de vùe sur mes progrès dans la langue mongole.

« Ce Jour fut comme un Jour de fête pour toute la famille, et le repas du soir avait l’air d’un petit festin. Le bon Takoura, qui voulait me r^aler , avait acheté quelques gourmandises à la station chinoise. Pendant que nous buvions le vin, il appuya la main sur mon épaule, et, s’approchant confidentiellement de moi, il me dit à l’oreille et à voix basse : « J'ai acheté un paquet d’oignons ; nous • allons enmangerun,n’est-cepas?... »

Et puis, prenant le ton du commandement ; « Voyons, s’écria-t-il, qu’on » m’apporte les oignons ! »

« Les oignons de ce pays-ci ne poussent pas de bulbe grosse et renflée, comme ceux de l’Europe; ils sont oblongs et semblables aux poireaux. La saveur est pourtant la même; elle est également brâlante et âcre. Un oignon est pour les Tartares et les Chinois un mets très-friand, et cela m’a fait comte

L’UNIVERS

prendre romment le souvenir des oignons d’Egypte avait pu si fortement exciter les murmures des Israélites dans le désert. Ceux que Takoura me fit servir s’étaient geles en route; ils étaient durs et roides comme des barres de fer. « Je m’en doutais, me dit Takoura; « mais n’aie pas peur, i’en ai inséré O quelques-uns dans mes bottes, etj’rs- « père qu’fis ne seront pas gelés. > Aus> sitôt il enfonça son bras dans une de ses bottes, et en retira, en effet, un oignon qui était tout fumant. Après l’avoir essuyé avec soin sur le devant de son gilet, il m’en offrit généreusement la moitié. Nous le mangeômes sans autre apprêt, à peu près comme si c’edt été une orange.

X Après avoir passé une douzaine de jours chez ces 'Tartares mongous , je songeai à revenir dans ma vallée des Eaux-Moires. « Demain, au soleil levé,

• je pars, dis-je au chef de famille; il » faut nue je m’en retourne. • Il est inutile oe dire quelles furent les instances et les supplications de ces bonnes gens, pour m'engager à rester parmi eux encore quelques jours.

Il était dix heures du soir, et le vieux Takoura n’avait pas encore achevé ses harangues. • Il est tard , lui dis-je , le

• temps de dormir est arrivé; tu dis « des paroles toutes blanches (vaines) ; « demain , il faut que je m’en re- “ tourne. — Tu as raison , il est tard ; « disons seulement une parole; que ce ■< soit une parole droite et raisonnable : « est-ce que demain, au soleil levé , tu

• dois absolument partir? — Absolu- « ment, j’en ai pris la résolution. — « Dans ce cas-là. ..Macheke, faischauf- « fer l’eau-de-vie; fais frire quelques « tranches de chevreau. — Est ce que » tu vas encore manger? — Tais-toi ,

« me dit-il; tiens, je n’écoute plus tes « paroles... Comment ! tu pars demain,

« et avant de dormir nous ne boirions « pas encore ensemble un verre de « vin ! » Je dus me résigner et subir cette intempestive collation.

Le lendemain , quand le jour partit , Je me hôtai d’empaqueter ma bibliothèque de voyage. « Le déjeùner u’est pas « encore prêt , me dit Takoura , tu n'as « pas besoin de tant te oresser : attends « un instant , je vais oehors examiner

X le temps. • Il rentra quelques minutes après , et me dit avec l’air et le ton d’un homme convaincu : « C’est affreux ! le X temps est abominable ; aujourd'hui ,

• on ne peut pas voyager, il est impoa- « sible ue traverser le Man-tten-dse; < en vérité, oe temps est affreux! > Takoura me disait tout cela avec un sérieux vraiment a.imirable. Lecielètait pourtant pur et serein ; pendant riiiver, on ne pouvait désirer un plus beau jour.

> Cela n’est pas bien, Takoura, je voix X quetudisdesparolescreuses.tuépar- « pilles des mensonges... Puisque tu

• ne veux pas me lester le coeur, je par- « tirai sans déjeûner. — Ce n’est pas

• cela; ce n’est pas cela; je sais bien

• que tu veux partir, mais tu ne peux X pas t’en aller seul : Tsanmiaud t'ac- X compagnera. Je vais faire seller les X chevaux : quand on est deux, vois-tu ,

I la route est riante et animée. »

Cette proposition me plut assez.

Mais Takoura était toujours d'une lenteur insupportable; le déjeûner n’en finissait pas ; c'était toujours à recommencer. Le temps faisait pourtant son chemin , et je nSvais pas envie de me trouver en route penuant la nuit. Au lieu de hâter avec moi les préparatifs du départ, mon hôte était comme pétrifié; il avait toujours quelque méchante raison à m’objecter pour me retenir encorequelques minutes, x Qu'as-tu peur?

X me disait-il, le temps est magnifique,

• le soleil est chaud et brillant, la soi- X rée ne peut pas être froide... • Enfin, après nous être salués le plus affectueusement possible, ou, en d'autres termes , après nous être fait les adieux en braillant, je me mis en route, accompagné du lama.

X Quand nous eûmes gravi une haute montagne, nous nous trouvâmes sur le Man-tien-dze. Le vent, qui ne se faisait pas remarquer dans la vallée, était pourtant glacial et violent; il passait sur la figure , tranchant et aigu comme des lames de rasoir. La neige , qui était tombée en abondance les jours précédents , ajoutait encore à la rigueur du froid. Pendant l’hiver, elle est ici permanente j l’orage la disperse et la balaye de coté et d’autre; quelquefois elle va' s’accumuler dans quelque enfoncement, et alors elle devient inamovible;

les chaleun d« Tété n’en fondent que la superflcie. Ce jour-Ià le vent enlevait en tourbillons cette neige glacée, et nous la lançait avec violence ; c’était à peu près comme si on nous eût jeté au visage des poignées d’épingles, nous ne rencontrâmes pas un seul voyageur sur le Man-tien-dzp; nous aperçûmes seulement au loin quelques troupeaux {le brebis Jaunes et de bouquetins qui s’enfuyaient à notre approche , et des outardes qui se laissaient emporter dans les airs par la rapidité du vent. Le soleil venait de se coucher quand nous entrâmes dans la vallée des Eaux-Noires , où les bons offices des chrétiens chinois, qui attendaient mon retour, nous firent bientdtoublier les petites incommodités de la route...

« Maintenant, il faut le dire, cette tente où j’ai passé douze jours est un palais; cette famille tartare-inongole où j’ai reçu une si franche et si cordiale hospitalité est une famille royale. Le bon Takoura n’est ni plus ni moins ^’uii prince du sang ; les flis et les petits-fils du prince Takoura , tous ses enfants sales et morveux , sont des ducs , des comtes, des barons, des marquis, que sais-je? Les familles princières ne sont pas ici dorées et enrubanées comme en Europe. Il m’est venu en pensée que tous les monarques de l’antiquité, tous ces rois magnifiques qu’FIomére a eu l’extréine complaisance d’habiller si richement, pourraient fort bien avoirété des personnages à la façon du prince Takoura. Quand ie voyais la duchesse Machcke, aux habits tout luisants de naisse et de beurre, se traîner maussadement à la citerne voisine, et charrier avec effort l’eau nécessaire au ménage , je me figurais ces grandes et illustres princesses d’autrefois qui , au dire des poètes , ne dédaignaient pas de porter leurs pas sur les bords des fontaines , et de purifier de leurs royales mains les tissus de lin et de laine.

« Et , pour bien prouver que le prince Takoura est en effet un haut et puissant personnage , un grand seigneur, s’il en fut jamais , je dois ajouter que sur sa terre féodale, autour de sa royale habitation, il possède quelques familles d’esclaves. Mais l’esclavage, tel que je l’ai vu mis en pratique dans la vallée

des Mûriers , ne m'a pas paru quelque chose de bien affreux; le plus rigide républicain n’y trouverait certainement rien à redire. Les princes et les esclaves traitaient toujours d’égal à égal ; ils prenaient ensemble le thé, s’offraient mutuellement la pipe quand ils fumaient; les enfants jouaient et se battaient ensemble; le plus fort assommait le plus faible, qu’il fût comte ou esclave, et voilà tout.

« Je dois pourtant avouer qu’ils rougissaient et avaient honte de dire qu’ils étaient esclaves. C’est qu’en effet l’esclavage, si mitigé qu’on le suppose, est une atteinte a la dignité humaine, et voilà pourquoi il a été insensiblement aboli partout où l’Évangile a pénétré.

Si , plus tard , il vient à être chassé de la Tartarie, ce sera encore l’oeuvre du christianisme. »

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